‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IChapitre 192 sur 317 · Mémoires i\c M. ïhibaudeau. p · texte numérisé non relu

Mémoires i\c M. ïhibaudeau. p

2 Ibid, p. 12.

et duraient plusieurs heures. C'étaient des cardinaoi, des évèques, des sénateurs, des conseillers d'État, des députés, des tribuns, des généraux» des ambassadeurs, des magistrats, des particuliers et des étrangers présentés, des royalistes et des républicains, des nobles et des roturiers ; ce qu'il y avait de plus considérable parmi les nationaux et les étrangers, tooi confondus et sur le pied de l'égalité. Le Premier Consul parlait presque à tout le monde. On en profitait pour l'entretenir d'affaires particulières ; les |iluf adroits se bornaient à lui faire leur cour. De l'audience du Premier Consul, on allait chez Mme Bonaparte. On lui présentait les dames étrangères ; on y remarquait déjà les Zamoïska, Potoska, Castel-Forte, Dorset, Gordon, Newcastle, Cholmondeley, Dolgorouki, Galitzin, etc.; caries plus grands noms de l'Europe venaient s'incliner devant le Premier Consul et sa femme. 11 y avait, les dimanches, les mercredis et vendredis, un dîner de douze ou quinze personnes chez le Premier Consul, et le soir de ces jours-là Mme Bonaparte recevait. »

D'abord moins nombreuses, ces réunions de Saint- (]loud furent bientôt devenues un cercle roval, présidé et dirigé avec aisance par Mme Bonaparte. On dressait quelques tables de jeu pour la forme. Le plus souvent le Premier Consul y paraissait et quelquefois il prenait les cartes. « Outre les audiences, ajoute M. Thibaudeau \ il y avait de brillantes réunioos

SOUS le nom de cercles et de spectacles. On ne pouvait ni applaudir, ni siffler au théâtre de la cour: il fallait étouffer ses bâillements et dormir les yeux ouverts. Quand, dans les cercles, le Premier Consul faisait sa partie, il n'y avait plus dans les salons le moindre intérêt pour personne. Il en excitait un bien vif lorsqu'il y circulait. Sa conversation , en public, rarement gaie ou plaisante, jamais futile, avait un grand charme, et toujours de l'originalité et de la profondeur. On écoutait et Ton recueillait avec avidité ses moindres mots. 11 recherchait de préférence les savants, comme pour se débarrasser avec eux des pensées et des soucis du pouvoir.... Il avait rarement de longues conversations avec les femmes. Un aussi grand caractère ne pouvait descendre à la galanterie. Il leur faisait quelquefois de mauvais compliments sur leur toilette ou sur leurs aventures ; c'était sa manière de censurer les mœurs.... Dans les cours où régnent les femmes, le bon ton est d'être sémillant, fat et léger. On trouvait encore pis que cela dans Thistoire du passé. La plus grande partie de ceux qui formaient la cour du Premier Consul, n'ayant pas été façonnés de longue main à cette grâce frivole des manières, y apportaient leur naturel ; il était moraL Le Premier Consul voulait de la décence et une gravité tempérée par l'élégance, la politesse et la grâce; Mme Bonaparte en donnait l'exemple. » Joséphine reprochait à son mari cette sécheresse moqueuse avec les femmes, qui était chez lui un rôle factice et étudié. Elle aurait voulu, pOur la popularité du Premier Consul et sa réputation

de société , qu'il se laissât aller à son naturel , et fût au dehors ce qu'il était dans sou intérieur, cet homme charmant que nous ont révélé les confidences codjtigales.

Mais là où Ton voyait bien les progrès de 1 étiquette et le changement opéré dans les usages et les habitudes du palais , c'était à la messe qui , chaque dimanche, avait lieu avant l'audience. Nous avons la relation de la première qui fut dite à Saint-Cloiid, le 3 vendémiaire an xi (25 septembre 1 802). Ce dernier extrait complétera le tableau de la seconde cour consulaire, qui eut si peu de chose à faire pour devenir la cour de TEmpereur. « J'ai entendu ce matin (écrit M. Stanislas de Girardin sur son Journal *) une messe en musique célébrée dans la chapelle du château deSaint-Cloud. Cela serait un très-petit événement qui n'aurait rien d'extraordinaire, s'il n'eût été procédé d'une révolution qui avait renversé la royaut»et la religion. On put croire, pendant de longues années, que c'en était fait de l'une et de l'autre; el Ion dut penser qu'elles ne parviendraient jamais à ?e rétablir sans le concours d'une contre -révolution complète. Cette contre-révolution n'a point eu lieu; la religion catholique est ressuscitée , et toutes les formes dci la monarchie reparaissent. Le dimanche, le chemin de Paris à Saint-Cloud est couvert de voilures, comme l'était, à pareil jour, sous l'ancien régime, celui do Versailles. Bonaparte habite le séjour Jrs

1. Jouninl et Soiirenirfi do Stanislas Girardin, t. Ul, p. iîSÇ.

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rois 9 et ses ameublements surpassent peut-être les leurs en magnificence. Coipme il y a loin des folies ensanglantées de 93^ des fêles de la Raison, de la théophilanthropie de la Réveillère , à un évêque de Versailles disant la messe à Saint-Gloud: et quel immense intervalle entre le gouvernement du Comité de salut public et* celui du Premier Consul!

« Il y avait quelque chose de piquant à observer, dans cette magnifique galerie de Saint-Gloud, les figures de beaucoup d'ex-conventionnels, de ces modernes Brutusqui avaient fréquemment juré sur Tautel de la patrie, que celui qui tenterait d*usurper le pouvoir suprême, périrait sous leurs coups. L'usurpateur était là; il était au milieu d*eux, jouant aussi bien son rôle de maître qu'eux jouaient maladroitement celui de courtisans. On remarquait une foule immense, vêtue d'babits plus ou moins richement brodés, et, au milieu d'elle, un homme j dans ce vaste palais, une suite nombreuse, richement habillée, qui ne faisait attention qu'à tin homme : et si, de là, on portait ses yeux sur la France, on apercevait une multitude prodigieuse dont la vue est fixée sur un homme ! De celte reflexion il résulte qu'il n'y a plus qu'un homme dans l'État. Cet homme, c'est le Consul, comme prirent soin de nous l'apprendre les individus chargés de l'annoncer, lorsqu'il entra dans la galerie. A ce nom , toutes les conversations particulières cessent, tous les fîroupes se désunissent, tous les cercles se rom|>ent; les fonctionnaires publies se ranj;ent sur

deux haies. Bonaparte passe au milieu; il cherche à fixer le sourire sur ses lèvres, il distribue de petits saluts à droite et à gauche, comme le pape donne des bénédictions; il se dandine en marchant, parce que le dandinement, que Ton croyait être une propriété exclusive des Bourbons^ ap(>artient à la place qa^il occupe. Il naît de Tembarras involontaire et forcé qu'éprouve celui qui se trouve être, par sa position, le point de mire de tous les observateurs. Derrière k Consul, bien loin derrière lui, on apercevait Cambacerès et Lebrun; le premier donnait la main i Mme Bonaparte, et le second à Mme de Luçay : encore derrière eux^ on remarquait un petit groupe d'hommes et de femmes attachés à la maison. Le principal personnage alla se mettre dans une tribune en face de Tautel. Il y occupait une place distinguée, c'était celle réservée à Louis XVI, lorsqu'il assistait à la messe. A côté de lui, et en avant des deux Consuls, on remarquait Mme Bonaparte. C'était la première fois qu'elle avait eu en public le pas sur les collègues de son époux. Les autres places de la tribune étaient occupées par les ministres et par la foule. La messe commencée, on ouvrit les fenêtres de la galerie qui donnaient sur la chapelle, et elles furent bientôt occupées et garnies par des évêques, des généraux, un cardinal, des membres de l'Institut , et toutes les autorités constituées. »

Cette messe, qui précédait Taudience, n'était pas du goût de tout le monde, et les répugnances qui sV taient manifestées, chez quelques-uns, le jour de

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Pâques de la même année, lors du Te Deum du Concordat à Notre-Dame, quoique plus discrètes aujourd'hui, n'en étaient pas moins réelles. Cela se conçoit: et il y en avait beaucoup qui avaient perdu l'habitude de TéglisCy qui n'y étaient jamais allés, qui avaient contribué à renverser le culte; quelques-uns même avaient vivement persécuté les prêtres *. « Mais l'homme d'État qui relevait les âmes en relevant la religion, n'avait pas entrepris cette noble et salutaire révolution pour reculer ainsi devant quelques bouderies et quelques sarcasmes. La messe de Saint-Cloud fut précisément instituée par lui, afin d'annihiler ou de dompter ces résistances; et comme signe de sa volonté, de Saint-Cloud même, il ordonna de construire dans le palais des Tuileries une grande chapelle avec une tribune spacieuse pour sa cour : c'est celle qui existe aujourd'hui *. Toutefois cette mauvaise humeur se perdait dans l'assentiment général, et les femmes surtout étaient ravies de revoir ces touchantes cérémonies du culte qui avait charmé leur enfance. Joséphine, élevée dans un pays de foi, auprès d'une pieuse mère, fut la première à donner l'exemple des pratiques religieuses, discrète et sans faste néanmoins, et cherchant toujours à mettre dans sa vie la convenance et la réserve.

Après avoir reçu à Saint-Cloud les hommages de tout ce que Paris contenait d'hommes considérables et d'étrangers de distinction, le Premier Consul se

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