États de service. (Archives de la marine
pensés, quelques années après, par la croix de Saint- Louis ^
Voilà quelle était la position de la famille de Joséphine. Celle-ci avait dix ans; on la mit au couvent de Fort-Royal, sous la direction et la surveillance de sa grand*mère. Il existait alors dans la colonie deux établissements d'éducation pour les femmes : le couvent des Ursulines, à Saint-Pierre, où avait été élevée la baronne Tascher, et , au chef-lieu , la maison des Dames de la Providence*. On y apprenait tout ce qui est utile, et même certains arts d'agrément, tels que la musique et la danse, aujourd'hui encore le goût dominant des créoles qui y réussissent avec une facilité toute naturelle. Joséphine resta là plusieurs années , sortant très-souvent néanmoins pour visiter son aïeule qui 1& gâtait comme on sait le faire aux Antilles, et passant ses vacances aux Trois-Ilets, où elle ne rencontrait pas une tendresse plus exigeante.
1. Voici en quels termes M. le comte d'Argout, gouverneur de la Martinique et plus tard de Saint-Domingue, le recommandait au ministre de la marine dans une note écrite de cette dernière colonie : c Dans le temps que je gouvernais les ties du Vent, je vis à Sainte- Lucie M. Tascher de La Pagerie, capitaine de dragons des milices de cette île, et je fus satisfait du zèle , de l'intelligence et de l'application de M. de La Pagerie pour la tenue desdits dragons. Je l'avais, avant de partir de la Martinique, inscrit sur les états que j'ai laissés à M. de Bouille, pour Tublention de la croix de Saint- Louis en faveur de divers officiers, et je pense que M. Tascher de La Pagerie mérite cette décoration par l'ancienneté , la distinction de ses services , autant que par son honnêteté personnelle. Je supplie le ministre d'avoir égard à ma recommandation. » (Archives du ministère de la marine , dossier La Pagerie.)
2. Art de vérifier les daUs^ partie lll , t. XVI , article Martinique.
DE LIMPÉRATRIGE JOSÉPHINE. 59
Elle était dans sa quinzième année quand elle quitta définitivement le couvent pour rentrer à la maison paternelle où elle retrouvait ses deux sœurs. Désirée et Marie, Tune âgée de treize ans et l'autre de onze, et que leur mère avait gardées auprès d'elle, ne voulant pas , même pour une si petite distance , se priver à la fois de tous ses enfants. On nommait familièrement la plus jeune Manette, et, par cette manie des surnoms commune à la Martinique , l'aînée s'appelait Yeyette, nom de fantaisie que lui donnait la domesticité et même sa famille, et que nous devons rappeler, car en voyant Joséphine, jusque sur le trône, le prendre dans sa correspondance intime comme un doux souvenir de son enfance et de son pays toujours aimé , nous y trouverons une preuve de plus de l'identité des personnes telle que nous l'avons établie dans cette histoire.
A côté de ses deux sœurs , Joséphine, de bonne heure très-développée, paraissait une véritable femme faite; aussi fut-elle , dès sa sortie du couvent, une compagne utile pour sa mère souvent seule, M. de La Pagerie étant fréquemment appelé par ses affaires au dehors. Josépliine s'employa à l'éducation de ses jeunes sœurs et partagea avec sa mère et son aïeule les soins de leur intérieur. Ce n'était pas peu de chose que l'administration domestique d'une habitation. Nous en avons mentionné le côté brillant, ce qui constituait le luxe du propriétaire. Vhabitant était un véritable souverain dans son domaine. Gentilhommeagriculteur, il ne marchait jamais que l'épée au côté
et la canne à la main', non le bâton, cet attribut du commandeur qui présidait à la discipline et aux châtiments. Mais ce n'était pas tout que d'avoir un pouvoir presque illimité : tant valait Thomme, tant valait son gouvernement, et là, comme dans de plus grands États, c'était aussi par les femmes que se fondait cette autorité de Thumanité, qui tout en tempérant la sévérité parfois excessive du chef, accroissait son prestige moral , seule sûreté d'une famille de quelques individus entre les mains de centaines de noirs. La femme et les filles de l'habitant étaient donc le gracieux correctif de ce pouvoir absolu. Leur sollicitude prenait l'esclave à sa naissance et ne le quittait qu'à la mort. Après avoir soigné la mère, elles surveillaient le jeune enfant, le choyaient dans ses premières années, de bonne heure lui faisaient le catéchisme, devenu adulte l'encourageaient par de bonnes paroles, intercédaient pour lui aux jours de graves punitions; malade, elles le visitaient, et enfin elles l'assistaient au dernier moment : à la fois institutrices, protectrices et sœurs de charité. Il en était ainsi sur l'habitation de La Pagerie comme sur le plus grand nombre de celles de la colonie. Les parents de Joséphine étaient cités pour leurs bons traitements envers leurs esclaves, et c'est au contact de cette administration habile et douce, que Mlle de Tascher, avant même de devenir jeune fille, put acquérir cette angélique bonté dont son nom est resté le populaire synonyme.
1. Voyagt a\ix Antilles^ par le père Dutertre, dans M. Rufz, t. I, p. 11^
Ce fut une heureuse et poétique jeunesse que celle de Joséphine^ au milieu de cette nature si riche, sous Faction de ce chaud climat, qui répandit sur toute sa personne cette grâce molle et souple , son originalité et sa distinction au milieu de l'élégance parisienne. Ordinairement vêtue de la gaule, ou peignoir de mousseline blanche, qui laisse deviner la taille sans l'accuser; coiffée du madras aux vives couleurs qui, par un nœud gracieux, retenait ses beaux cheveux châtains, tantôt elle se balançait nonchalamment dans son riche hamac de soie végétale, orné de franges en plumes empruntées aux oiseaux étincelants de Cayenne : autour d'elle étaient groupées ses jeunes servantes, soigneuses de lui plaire, et dont la peau noire et lustrée faisait ressortir la mate blancheur de son teint ; tantôt elle animait la maison par ses soins empressés, l'égayait de sa bonne humeur et de ses chants créoles. Quand le soleil ardent déclinait, elle dirigeait la culture de son jardin, et courait à ses chères fleurs, filles mêlées de l'Europe et du tropique, qui seront les amies de toute sa vie. Le soir, par cette lune des Antilles, qui est encore le jour, devant la terrasse de la maison, pas trop loin de peur des serpents, ces rôdeurs de nuit, on devisait en famille de tout et de rien. Le dimanche, Joséphine applaudissait aux Bamboulas des nègres, exécutant aux sons du tam-tam et à la lueur des flambeaux leurs danses africaines. Aux jours solennels elle aidait sa mère à disposer et à présider les grands festins des parents et des amis, que Ton visitait à son tour en hamac porté
par deux esclaves, mais le plus souvent sur ces pe* lits chevaux espagnols, ces intrépides Porlo-Rico, au pied si sûr, que Joséphine, bonne écuyère comme toutes les créoles, montait avec une rare aisance.
Quelle était alors Mlle Joséphine de La Pagerie? Il est un témoin contemporain, complètement étranger, qui a tracé de sa charmante jeunesse un portrait parvenu jusqu'à nous, et dans lequel nous devons avoir toute confiance, quoiqu'il nous arrive de seconde main. On lit, en effet, dans les mémoires si bien informés publiés sur la reine Hortense', qu'en 1814, après la prise de Paris par l'Europe coalisée, lorsque déjà Joséphine était atteinte du mal dont elle mourut quelques jours après, un général anglais, dont nous regrettons qu'on ne nous ait pas conservé le nom, se présenta à la Malmaison et demanda à être introduit auprès de Sa Majesté. Ne pouvant être admis à cause de l'état de l'illustre malade, il raconta à ses dames qu'ayant connu fort jeune, à la Martinique, Mlle de La Pagerie, il avait toujours depuis cherché à la revoir, ce que la destinée et les guerres de son pays avec la France n'avaient jamais permis ; « et il serait bien cruel, ajouta-t-il avec l'accent de la plus vive douleur, après avoir si longtemps désiré la retrouver, de la perdre pour toujours sans la revoir. »
Mais nous devons reproduire dans son texte original cette anecdote pleine d'une sensibilité touchante, racontée surtout par l'un des contemporains,
1. Mémoires sur la reine Hortense et la famille impériale y par Mlle Cochelet, lectrice de la reine. Paris, 1836, 1. 1", p. 37^.
dans le salon de la Malmaison, au lendemain de la chute de TEmpire et à quelques pas de la chambre où allait s'éteindre celle qui fut si grande naguère, cr Je venais souvent, dit le narrateur, chez sa mère qui me traitait avec bonté, et c'est dans Tintimité de la famille que j'avais pressenti que sa QUe serait tout ce qu'elle a été, admirable pour tous ceux qui l'ont connue. Sa taille élégante était déjà développée, et son charmant visage exprimait tout ce que seraient son cœur et son esprit. Je me suis dit souvent depuis, en me rappelant cette gracieuse apparition de ma jeunesse, que si je l'eusse connue plus tard, je l'eusse certainement aimée passionnément, et que cet attachement eût fait le sort de ma vie. le puis dire peutêtre qu'il Ta influencée , car, en me rappelant mon idéal, que je revêtais de ses formes et de son souvenir, aucune femme ne m'a paru digne du sacrifice de ma liberté. J'ai acquis une fortune considérable, je suis devenu général, et je suis resté garçon. Je l'avais vue partir avec intérêt et regret; je continuai de voir son excellente mère, et là, ses lettres, son portrait, son souvenir, étaient tous les jours le sujet de nos entretiens. » D'après cette image, si fidèlement gardée dans le souvenir d'un témoin de sa jeunesse, on peut se figurer quelle fut Joséphine, alors qu'elle grandissait aux Trois-llets, au milieu de Tamour de tous ceux qui Tont approchée \
1. C'est sans doute cette anecdote, que sa singularité dut répandre dans le public, qui a inspiré à Mlle Lenoroiand son roman qu'elle ne fait finir qu'à la mort de Tlmpératrice : « M. de K..., dil-ello
Il paraît qu'il existait autour de la jeune Joséphine quelque pressentiment de son avenir. S'il en faut croire une tradition locale, sa suprême fortune lui aurait même été prédite aux Trois-Ilets, avant son départ pour la France '• H est impossible de ne pas admettre ce fait unanimement rapporté par les con« temporains, et qui se trouve confirmé en ces termes par le Mémorial de Sainte-Hélène • : « Quelqu'un qui avait beaucoup connu l'impératrice Joséphine à la Martinique, a répété à l'Empereur beaucoup de particularités de sa jeunesse et de sa famille : il est très- vrai qu'on lui avait prédit plusieurs fois, dans son enfance, qu'elle porterait une couronne. » Il est à regretter que le Mémorial soit resté muet sur ce qui concerne la jeunesse de Joséphine. Mais, à défaut, nous possédons sur cette prédiction fameuse la propre version de l'Impératrice, fidèlement repro-
(t. I, p. 413), en 1814, se fit présenter à la Malmaison; il avait été blessé au siège de Paris et portait même son bras en écharpe. Joséphine fut extrêmement surprise en le revoyant. Elle dissimula à tous ceux qui l'entouraient ce qu'elle ressentait; alors les souverains étrangers rendaient des visites très-fréquenles à l'épouse de Napoléon ; elle était observée de tout le monde. Williams prit pour de la froideur et du mépris ce qui n'était que Textréme prévoyance. H en conçut un tel chagrin qu'il tomba dangereusement malade. L'Impératrice lui envoya une personne de confiance l'assurer qu'elle faisait des vœux pour sa conservation. Tout fut inutile; le coup était porté. D'ailleurs sa blessure avait exigé l'amputation d'un bras , et le malheureux M. de K.... ne survécut que de trois jours à la première épouse de Napoléon. >
1. Histoire de la Martinique, par M. Sidney-Daney, t. IV, p. 23S.