T. l*', p. 115. Ed. GusUve Barba
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. r>:>
duite, du moins on doit le croire, par un écrivain qui nous semble mériter confiance pour les faits dont il a été le témoin et pour les conversations qu'il a recueillies par lui-même *.
C'était au château de Navarre, dans la Normandie, où rimpératrice Joséphine, sur le coup du divorce, s'était d'abord retirée avant d'aller se fixer à la Malmaison. On parlait de superstition, de pressentiments, de connaissance de l'avenir ; les dames de sa cour lui demandèrent s'il était vrai qu'on lui eût prédit à la Martinique, dès son enfance, qu'elle porterait une couronne. L'Impératrice en convint, et, sur les instances qui lui furent faites, elle raconta ainsi ce bizarre épisode de sa vie.
Elle se promenait sur les terres des Trois- Ilets. Un groupe d'esclaves entourant une femme âgée frappe son attention. Elle s'approche : c'était une vieille négresse qui disait aux jeunes tilles de Thabitation leur bonne aventure. En apercevant Mlle de Tascher, elle se montra émue, agitée, et lui prenant vivement la main, elle se mit à la considérer avec attention, reportant les yeux de la main sur la figure de sa jeune maîtresse : « Vous voyez donc sur mon visage quelque chose de bien extraordinaire? lui dit Joséphine. - — Oui, répondit la négresse. — Est-ce du malheur ou du bonheur qui doit m'arriver? — Des malheurs....
1. Mémoires sur l'impératrice Joséphine^ la ville^ la cour et les salons de Paris sous l'Empire, par Mme Georgelte Ducrest (Ed. Barba), chap. xxxiii. Voir, dans les notes du chapitre suivant, nos réserves sur cet ouvrage.
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Oh! oui..., du bonheur aussi. — Vous ne vous compromettez guère et vos oracles ne sont pas trop clairs. — Je n oserais les rendre plus intelligibles, dit cette femme en levant les yeu\ au ciel avec une expression singulière. — Mais enfin que lisez-vous pour moi dans Tavenir? reprit Joséphine, dont la curiosité commençait à être piquée. — Vous le vouliez. Écoutez : vous vous marierez bientôt ; cette union ne sera point heureuse; vous deviendrez veuve, et alors.... vous serez reine de France ; vous aurez de belles années, mais vous périrez dans une émeute. » Làdessus la négresse quitta brusquement le groupe qui Técoutait avec surprise, et elle s'enfuit aussi vite que son âge le lui permettait. Joséphine assura aux dames de sa cour qu'elle mit de Tinsistance auprès des jeunes esclaves qui l'entouraient, afin de faire ressortir tout le ridicule d'une pareille prédiction, prenant texte de la destinée impossible qu'on venait de lui annoncer pour leur démontrer combien peu Ton devait ajouter foi aux personnes qui se mêlent de lire dans l'avenir. Enfin l'Impératrice ajouta qu'après avoir raconté à sa mère ce qui s'était passé, elle ne s'en occupa plus, pendant le reste de son séjour à la Martinique, que pour rire avec les siens de cet absurde oracle.
On comprend , en effet , le sourire d'incrédulité de la jeune Martiniquaise lorsque, du fond de son humble solitude des Trois-Ilets, elle contemplait par la pensée cette reine puissante et adulée qui régnait alors par la jeunesse et la beauté dans ce somptueux
Versailles, tout resplendissant des souvenirs de Louis XIV. Pour qu'elle pût monter sur le trône, il fallait que Marie- Antoinette montât sur Féchafaud !... Qui l'eût jamais penséM
1. C'est peut-être ici le lieu de rappeler que la Martinique a aussi vu Tenfance d'une autre femme qui fut presque reine, et qu'elle aurait, si Ton en croit plusieurs écrivains, donné le jour à une sultane Validé, la mère de l'empereur Mahmoud.
c Mme d'Aubigné (dit M. le duc de Noailles, Histoire de Mme de Maintenons t. I, p. Ik) ayant obtenu Télargissement de son mari (vers 1637), celui-ci voulut tenter la fortune et alla la chercher à la Martinique où l'on commençait à fonder des établissements coloniaux. On aime à entourer de merveilleux l'enfance des personnes célèbres. On raconte qu'à la Martinique, Mlle d'Aubigné, encore enfant , faillit, comme Alexandre , être dévorée par un serpent , et que, dans la traversée , elle fut sur le point d'être jetée à la mer, parce qu'on la croyait morte; une autre fois des corsaires furent sur le point de s'emparer du vaisseau qui la portait. Il est certain que depuis son plus bas âge, la destinée se joua singulièrement de son existence. Son père acquit à la Martinique une fortune assez considérable, qu'il perdit ensuite au jeu, et bientôt après il mourut dans un petit emploi militaire qui suffisait à peine à faire vivre sa famille. Après sa mort Mme d'Aubigné revint en France. Sa petite Françoise avait alors neuf ou dix ans. >
Quant à la sultane martiniquaise, voici ce qu'on lit dans M. Sidney Daney {Histoire de la Martinique^ t. IV, p. 235) : < Au quartier d*j Robert, sur Thabitation la Pointe-Royale, vint au monde en 1766, Aimée Dubuc de Rivery, appartenant à l'une des anciennes et des plus notables familles de la colonie. Envoyée en France pour y recevoir une éducation élégante et soignée, elle passa pliisieurs années dans la maison des Dames de la Visitation , située à Nantes. A dix-huit ans, elle fut rappelée par sa famille et s'embarqua dans ce port en 1784, pour revenir dans sa patrie. Le navire qui la portait, atteint d'une voie d'eau et près de s'engloutir dans les Ûots, fut rencontré par un bâtiment espagnol faisant voile pour Majorque, qui recueillit l'équipage et les passagers du navire nantais. Au moment d'atteindre sa destination, l'espagnol fut attaqué et capturé par un corsaire algérien. Aimée Dubuc de Rivery, accompagnée d'une vieille gouvernante, fut conduite à Al^er. Le dey de cette ré-
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Pendant que Joséphine grandissait au loin sans pouvoir croire à sa future destinée, elle s'élaborait en France, bien à Tinsu de ceux-là même qui allaient y contribuer. Depuis quelque temps, Mme de Renaudin projetait, avec Tassentiment du marquis de Beauharnais, pour Tune de ses nièces sans savoir encore laquelle, le riche établissement que la fortune devait faire tourner au profit de Joséphine. 11 faut bien connaître ce rôle de
gence fut frappé de sa beauté, et, suivant les mœurs orientales «t barbaresqueâ de cette nation, voulant faire la cour au Grand Turc, son maître, lui expédia la jeune fille en présent. Sélim HI qui régna quelques années après sur la Sublime Porte, ne fut pas insensible aux charmes de la captive martiniquaise. La jeune créole, subissant à regret sans doute son étrange destinée, devint la suliaoe favorite du Grand Seigneur et, en 1808, son fils né en 1785, ayant pris les rênes de l'empire turc sous le nom de Mahmoud II , elle sa trouva sultane Validé, n
Malheureusement pour la certitude du fait , les historiens locaux ne sont point d'accord, c Quelques écrivains, amoureux du merveilleux , fait observer M. le docteur Rufz {Éludes hiatoriques sur la Martinique, t. II, p. 135), ont imaginé un roman sur une demoiselle Aimée Du Bue de Rivery qui, partie pour France en 1784, aurait été capturée par un corsaire algérien et envoyée en cadeau au sultan Sélim III par le dey d'Alger Sans doute l'étrange fortune de Tiropératrice Joséphine mettait en goût de placer des Martiniquaises sur tous les trônes. Ceci est une galanterie très-innocente.... Mais M. Adrien Dessales qui, par sa position à Paris, a pu remonter à la source de c«tte anecdote, a démontré dans son Histoire des Autilles, par l'inspection des registres (le Versailles (a), qu'il n'a existé dans les nombreuses branches de la famille Du Bue , aucune demoiselle qui , par son âge, ait pu donner lieu au personnage de la sultane favorite. >
Ce sont là de très-fortes présomptions , si ce n'est des preuves, contre la réalité de ce personnage.
a. Un double de tous les aclet faits aui Antilles , éuit envoyé au dépôt des archives coloniales placé à Vtrsailles.
Mme deRenaudin, si important, si décisif dans cette histoire.
Les fils de M. de Beanharnais venaient d'achever leur éducation. Après être restés deux ou trois ans au collège du Plessis, à Paris, en juillet 1770, les deux jeunes gens étaient allés faire un voyage en Allemagne avec leur précepteur, M. Patricol, ancien professeur de sciences mathématiques , bonne et originale figure de mentor nuancé de pédagogue. Ils passèrent près de deux ans à l'université d'Heidelberg, pour y apprendre l'allemand aux véritables sources*; puis, toujours sous la direction de M. Patricol , ils étaient venus t'^rminer leurs études à Blois, chez leur grand'mère, Mme la comtesse de Chastulé, qui entretenait les relations les plus suivies avec Mme de Renaudin, pour laquelle elle avait conservé une grande partie de l'affection que lui avait vouée sa fille. Elle lui faisait connaître les progrès de son filleul qui , après une enfance étourdie et rétive , en peu de temps, sous l'impression de cette éducation de famille, s'était fort amélioré, témoignant maintenant une grande application et un grand goût de l'étude : v» Ils feront tous deux de jolis garçons, » disait, en parlant des deux frères, leur heureuse aïeule*.
Depuis la mort de la marquise de Beauharnais , Mme deRenaudin servait de mère à Alexandre; aussi
1. Lettre d'Alexandre de Beauharnais à Mme de Renaudin. Ilcidelberg, 15 juillet 1770. (Archives de famille.)
2. Lettre à Mme de Renaudin. Blois, le 3 janvier 177'*. (Archives de famille.)
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celui-ci (le ton de ses lettres le prouve) aimait-il avec passion sa chère marraine, et il afljchait, dès sou jeune âge, une grande reconnaissance pour ses bontés : a II me tarde bien, lui di^il, d'être auprès de vous qui me tenez lieu de mère et que j'aime aussi tendrement que si vous Tétiez ^d Mme deRenaudin surveillait, en effet, de loin son éducation avec sollicitude; elle lui écrivait d*une manière suivie pour le forcer à améliorer son style ^ et lui prodiguait toute sorte d'affectueux conseils sur sa conduite , ses travaux et ses manières, trouvant le moyen de lui plaire en le conseillant, (c Continuez toujours de m'écrire (lui répond ce charmant et déjà spirituel correspondant de quatorze ans), ma chère marraine, et soyez sûre de me faire un très-grand plaisir et de me former mon style; il en a bien besoin , et c'est sur vos lettres que je prendrai leçon; Mme de Sévigné ne me sera plus nécessaire*. » M. Patricol rendait compte aussi à Mme de Renaudin des progrès de son élève, et, dans sa galanterie surannée, le jour de Sainte-Marie, patronne de la dame, il lui envoie un compliment de sa façon, mêlé de prose et de vers, et dans cette poésie de mathématicien, on retient que Mme de Renaudin était c< belle, charmante, d'une grande finesse de traits, d'une belle taille, sensible et compatissante au plus haut degré, et faisant le bien avec un singulier plaisir'. »
1. Lettre d'Alexandre de Beauharnais. Sans date. (Archives de famille. j II signe : a Votre filleul qui vous aime de tout son cceur. »