Hisloire du Cvuvnnnemeut {1805^ »/i-8, p
VI* livre de VÉnéide où la sybille Déiphobe, après avoir conduit Énée aux Enfers, lui fait passer en revue tous les grands coupables que doit offrir la future histoire de Rome. En désignant l'un d'eux : « Celuici, dit la sybille au héros troyen, vendit pour de l'or sa patrie à César, et lui donna un maître puissant^ » Qu'on juge de la surprise de M. Langlès en lisant au bas de la page une ancienne annotation relative à ce texte et ainsi conçue : Hic Cureus tribunus. Le même nom, le même titre pour le personnage qui provoqua à Rome l'avènement de César, et pour celui qui, dix-huit siècles après, demandait à Paris l'Empire au profit de Napoléon ! M. Langlès communiqua sa singulière trouvaille à l'un de ses amis, M. Bouilly, que nous connaissons déjà, et aux mémoires de qui nous emprulitons ces curieux détails. Celui-ci, sachant l'intérêt que les choses bizarres, les jeux du sort, les coïncidences fortuites avaient pour Joséphine, pensa faire une chose agréable en
^ lui portant ce livre, et il pria M. Langlès de le lui
, prêter.
Muni de son in-quarto, M. Bouilly se rendit à la Malmaison et fit demander une audience à l'Impératrice, qui le reçut aussitôt dans sa bibliothèque. Il lui montra et lui expliqua la précieuse note , ainsi que le texte auquel elle s'appliquait. « Combien je vous remercie, lui dit Joséphine étonnée, de cette curieuse découverte ! Je suis sûre d'avance qu'elle inté-
l. Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem
Imposuil ...
HlâTUIHE
resseï vivement l'Empereur'. — Je pense commf Votri ajesté, répondit M. Bouilly. Si toutefois il [mnait mal la chose, vous sauriez l'adoucir .iTer n charme qui vous est si lamilier. — Il s'amuse ijoA
el'uis à mes dt'pens, reprit l'Impératrice, je ne suit pas fâchée de preudre ma revanche. >»
Joséphine, dont le nouveau titre n'avait en neo altéré la simplicité et la bonté, proposa à son interlocuteur de faire un tour dan le parc. 51, Bouillv, raTÎ mais confus, s'exeua: bu le peu de cérémonie dt ijon costume, car, nu de l'habit hahillé dfveua
obli(;atoire à la cour, il éti ce qui choquait encore rond. '( N'êtes-vouB pas • Thiipératrice, et elle lui
■ arrivé en simple fraeit, i l'étiquette, en chapm OD allié? » lui répltqv ' le bras. Tout en panw-
rant ce parc alors sans riv; elle se plaisait à reportff leur souvenir sur les réunions littéraires qui at&iol fait le charme de son modeste salon de la rue èe k Victoire.
«C'était le bon temps, lui disait-elle; point diutres gardes que ses amis, de courtisans que des ittdés attachés par le cœur; point «l'étiquette, poioitfc titres, de rangs que ceux qu'assigne le vrai luérite.d est sûr du bras sur lequel on s'appuie, de ràmeiu laquelle oit s'épanche : on peut s'apprécier à sa jn* valeur. Mais à la cour, tout est courbé, factice, adulateur. D'une main on voua encense, de l'auir* w vous déchire. Pas une Qgure qui n'ait un nusiiv
1. Nous empruntoiiE à M. Bouilly les diverses panîHdr »*• J logue (Voir ses Uémoira, t. Il, p. 353).
DE L'JMPÉRATRIGE JOSÉPHINE. 24r>
trompeur; pas un hommage qui n'ait un intérêt personnel. Oh! si Ton savait bien ce que pèse une couronne, on plaindrait ceux que le destin condamne à la porter. »
Après avoir fait admirer à son interlocuteur les plus beaux endroits de son jardin, T Impératrice Joséphine avait repris la direction du château. Ils en approchaient quand, au détour d*un massif. Napoléon, qui venaitde rentrer une heure avant son heure accoutuméCy se présenta tout à coup devant eux, accompagné du général Duroc. En voyant un homme qu'il ne reconnut point, et vêtu avec aussi peu de recherche, donner le bras à Tlmpératrice, sa figure prit subitement un air de sévérité, et, se plaçant de Tautre côté de Joséphine qui continuait à donner le bras à M. Bouilly : (( Vous recevez ici toute espèce de gens, madame? » lui dit-il. L'Impératrice se mit à rire sans lui répondre. D'un ton de voix qui annonçait l'orage. Napoléon s'en prit d'abord indirectement à ceux qui osaient approcher rhnpératrice sans en avoir le droit. Mais laissons le plus humble quoique le principal auteur de cette scène bizarre en poursuivre le récit avec sa bonhomie un peu héroïque :
« Joséphine, qui s'amusait de sa méprise, ne lui répondit encore que par un gracieux sourire; mais m*apercevant que l'orage grossissait , et ne pouvant me dessaisir de mon chapeau rond , j'écarte le bras où s'appuyait l'inipéralrice à qui mon coup d'œil semblait alors dire : « Puisque Jupiter se iache, séparez- « vous d'un simple mortel. » Qu'on juge de mon éton-
nement, de mon embarras, lorsque je senti s cette femme adorable s'attacher plus fortement à mcobras^aTecan regard qui semblait me répondre : a Rien ne peut me (( forcer à vous humilier. » Je fus si touché de eelaagage pantomime , et surtout si fier d'être en quelque sorte armé le chevalier de Joséphine, que ma tète se monta; je conservai toute ma dignité d'homme» et notre marche continua. Napoléon , croyant que j'osais le braver y frémit de dépit. ... A peine avionsnous fait encore quelques pas que , se plaçant devant moi, il me dit avec l'explosion de la colère : ce Aprèf a tout, que demandez-vous ici? — Moi , Sire, lui réa pondis-je avec un calme apparent , je ne suis point « de ceux-là qui demandent, mais de ceux qui appcnr- « tent gratis. — Que voulez-vous dire? — Sa Majesté a l'Impératrice peut seule vous en donner Texpli» « tion. — Vous rirez bien de votre emportement, s'é- « crie aussitôt Joséphine en éclatant de rire, quand c( vous saurez tout ce qui s'est passé. » L'Empereur, déconcerté tout à fait et se doutant bien qu'il s'est abandonné trop facilement à sa véhémence onlinaire, me laisse escorter rimpéralrice jusqu'à l'entrée do vestibule du château. Là, je lui fis le salut le phis respectueux, et je me disposais à gagner mon cabriola, dans Tavenue , lorsque Napoléon , qui voulait avuir l'explication de l'énigme , me dit d'un ton gracifui et presque réparateur, en me désignant Duroi* ainsi que les officiers qui venaient à sa rencontre : » Eh « bien ! n'entrez-vous pas avec eux dans la salle Jf « billard? — Je suis trop flatté, répondis-je en min-
w clinanty de l'honneur que me fait Votre Majesté, « pour ne pas y répondre. » J'étais de mon côté trèsempressé de savoir le dénouement de cette étrange aventure, et, tandis que Napoléon suit Joséphine vers la bibUothèque, j'entre avec tous les aides de camp dans la salle de billard. « Est-ce que vops êtes « fou , me dit Duroc , de vous jouer ainsi de la pac# tience de l'Empereur? — Ce n'est point moi qui w me suis joué de lui , répondis-je , mais bien Tlmpé- « ratrice qui, tout en s'amusant, m'a fait passer un <c quart d'heure critique dont je ne perdrai jamais le fc souvenir. »
Joséphine n'avait pas eu beaucoup de peine à calmer la mauvaise humeur de l'Empereur : la vue de la note curieuse de Vin-quarto virgilien avait suffi pour provoquer chez lui, tout à la fois, l'étonnement et la satisfaction. Il revint bientôt, avec un sourire qui complétait la réparation, remercier M. Bouilly de son attention , et voulut le retenir à dîner; mais celui-ci fit agréer à l'Empereur ses excuses, ayant ce soir-là même, chez lui, une réunion des principaux artistes de Paris.
Quelques jours après, M. Deschamps, secrétaire des commandements de l'Impératrice, vint lui faire connaître, de sa part, que l'Empereur avait été ravi de sa fermeté à braver sa colère et qu'il voulait lui remettre lui-même cette vieille édition de Virgile dont l'étrange allusion l'avait si vivement intéressé. « Je me rendis donc de nouveau à la Malmaison, ajoute notre héros, et, pour prouver à Napoléon que je connaissais les
hommages dus au chef de l'État, je me présentai devant lui en costume de cour : le ehapeau rood fot remplacé par un autre à trois cornes, orné d*uD plumet noir et d'une riche ganse d'acier. L'Empereur, en me voyant, ne put s^empêcher de sourire malicieusement de la réparation que je faisais à Tétiquetlf. Me remettant alors la vieille édition de VÉnéide, il me dit : u Assurez bien à la personne qui vousa eon- « fié ce rare exemplaire, que jamais le tribun Curée (( vendidit auro patriam. — J'en suis convaincu. Sire; c< mais Votre Majesté sera forcée d'avouer avec moi (( qu'en vous faisant décerner la couronne par le vœa € libre de la nation, dominum potentem imposuit, elle « lui a donné un maître puissant. » Il medemandace qu'il pourrait faire pour moi. « L'Impératrice, ajouta- (c t-ily m'a dit que vous étiez l'allié de sa famille; e*est (( un titre qui ne saurait être nul à mes yeux.... 0"^ (( désirez-vous? — Je n'ai besoin de rien. Sire; placé « justement au milieu de l'échelle sociale, je ne vonic drais ni monter ni descendre, et je liens beaucoupà a mon petit coin de terre à mi-côte, où je suis à l'ahri « des coups de soleil et des inondations. — C'est en « effet la plus heureuse position , répliqua vivement a l'Empereur; vous n'êtes pas dégoûté. — Il est tr- « pendant une chose que j'oserais réclamer de V*»îrv (( iMajesté. — Laquelle? — Ce serait un édit signédf « votre main impériale, mais en deux lijrnes, coniinr « vous les écrivez sur l'affût d'un canon, au monit^nî i< d'une victoire, et contenant ce peu de mots : t I^ « par Napoléon le (irand, défenses sont faites àl*'"^
« parterre de la capitale de siffler les pièces de Bouilly, « lors même qu'elles ne sont pas bonnes. » L^Empereur ne put s'empêcher d'éclater de rire. Reprenant aussitôt cette figure où se peignaient à la fois le calme et la satisfaction 9 il me répondit, en me frappant familièrement sur Tépaule , par les mots suivants qui me furent plus chers que toutes les grandeurs dont il aurait pu me combler : w Vous êtes bien un véritable ir homme de lettres * ! »
Dans la seconde quinzaine de mai et au commencement de juin , le Moniteur fut rempli des adresses sans nombre de tous les corps civils et militaires, et on vit arriver à Paris des députations de tous les départements venant apporter aux nouveaux souverains l'expression des sentiments de leurs concitoyens. Le 30 juin, la Cour de cassation voulut exprimer à l'Impératrice Joséphine ses félicitations particulières.
Mais un hommage avait plus touché encore le cœur de l'Impératrice, c'était celui de ses compatriotes présents à Paris. Ne voulant point attendre les adresses qui ne pouvaient manquer d'affluer de l'île natale, alors assiégée par les Anglais, ils prièrent M. du Bue, leur délégué, de les conduire aux Tuileries. Ils présentèrent d'abord à l'Empereur une adresse dans laquelle ils avaient consigné l'expression du dévouement et de la joie toute particulière de la Martinique. Napoléon leur fit celte réponse flatteuse à la fois pour rimpératrice et pour ses compatriotes : « La Martini-