H. Thiers, l. VI, p
son tour proclamé le 10 juin, et sa femme adoptée en même temps qu*Eugène, outre le titre de reine^ reçut éventuellement celui de régente.
C'étaient trois couronnes dans la famille de Napoléon, en attendant la création prochaine de la royauté de Westphalie en faveur de Jérôme, dont le mariage avait été cassé , et qui était complètement rentré en grâce auprès de son frère. Déplus, par d'intelligents bienfaits, l'Empereur avait placé sous son influence les trônes nouveaux de Bavière et de Wurtemberg, ainsi que la principauté de Bade, faite par lui Grand-Duché. Il créa ensuite soit en Italie, soit en Allemagne, pour sa famille et ses grands officiers, d'autres Grands-Duchés, fiefs de l'Empire. Sa sœur Élisa devint grande-duchesse de Lucques, Pauline duchesse de Guastalla, Murât grand-duc de Berg, Berthier prince de Neufchâtel, Talleyrand prince de Bénévent, Bernadotte prince de Ponte-Corvo. Il institua, en outre, pour être distribués autour de lui, les Duchés de Dalmatie, d'Istrie, de Frioul, de Cadore, de Bellune, de Vicence, de Padoue, de Rovigo, de Gaëte, d'Otrante, de Reggio, de Tarente, de Massa et de Plaisance, noms brillants qui ont donné son cachet à cette Cour impériale dont il nous reste à parler. Toutes ces innovations furent complétées, le 1 2 juillet, par l'acte de la Confédération du Rhin^ qui formait une nouvelle fédération germanique, affranchie de tous liens avec TAutriche, et reconnaissant Napoléon pour unique protecteur. L'Impératrice Joséphine n'avait pas oublié les services rendus, dans des temps
périlleux , à ses enfants et à elle , par la princesse de Hohenzollern et son infortuné frère , le prince de Salm-Kirbourg, ami du général Beauhamais et mort avec lui sur le même échafaud ^ Elle parla de la manière la plus pressante à l'Empereur en faveur de cette famille, et elle obtint Tadmission , avec des agrandissements de territoire, de quatre de ses membres dans la nouvelle confédération.
Le départ de la reine Hortense, qui eut lieu le 15 juin, fut un grand sujet de tristesse pour Tlaipératrice. Depuis sept années, elle s'était fait une douce habitude de la société quotidienne de cette fille chérie; et surtout depuis que la mésintelligence, après la froideur, s'était glissée dans ce ménage formé par ses soins, elle lui avait témoigné d'autant plus de teDdresse qu'elle ressentait plus de regrets d'avoir si vivement insisté pour une union dans laquelle ni l'un ni l'autre des deux époux n'avait trouvé le bonheur. C'était une complète incompatibilité d'humeur, précisément parce qu'ils avaient dans le caractère quelques-uns de ces points communs qui forment comme autant d'aspérités faciles à choquer. Même susceptibilité, même défaut de confiance et d'abandon, même fierté ; et souvent, faute d'un mot que ni l'un ni l'autre ne voulait dire, quoiqu'il l'eût dans le cœur et presque sur les lèvres, ils passaient des journées entières dans un silence qui devenait une mutuelle souffrance. La mélancolie naturelle au caractère du prince Louis
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s'était encore accrue par les infirmités précoces qui, depuis trois ans, lui étaient survenues, et qu'il attribuait, en grande partie, au froid excessif et prolongé qu'il avait enduré pendant la cérémonie du couronnement. Menacé de perdre T usage d'un bras et d'une jambe, cette position l'irritait, l'humiliait, et attristait une humeur que parvenaient difficilement à dissiper les soins de sa femme.
On se figure tout ce qu'une pareille situation donnait à Joséphine de préoccupations et de peines secrètes, et ses efforts pour maintenir en union ces deux époux qui lui étaient si chers , et qui se trouvaient malheureux bien plus par leur imagination que par la réalité. Elle aurait voulu donner à sa fille, d'un cœur si élevé, d'un esprit si distingué, toutes les douces qualités d'intérieur qui avaient fait sa force et son bonheur. L'Empereur intervint aussi, pour obtenir du cœur aimant et bon de Louis, ces concessions de manières, et cette cordiahté mêlée de vouloir et de fermeté, qui lui semblaient le propre d'un homme maître dans son intérieur, au lieu des bouderies inopportunes et muettes d'une timidité qui était prise pour de la sécheresse et pouvait même passer pour dureté. « Vous êtes de grands enfants, » leur disait parfois Napoléon qui comprenait peu de pareilles positions sans abandon et sans mutuelle énergie. Toutefois il y avait une chose qui formait le lien et devait être le rapprochement entre les deux époux : leur amour égal et passionné pour leurs deux enfants, qui étaient aussi la consolation et l'espérance de Napoléon
et de Joséphine. L'Empereur se flattait également que les nouveaux et sérieux devoirs de la royauté seraient une occasion de guérison pour ces deux natures malades, transportées bientôt d'un intérieur inoccupé et trop isolé, sur un théâtre nouveau plein de mouvement, d'exigences et de distractions.
C'était Tespoir de Joséphine, et cette pensée seule pouvait lui faire supporter le vif chagrin qu'elle ressentait du départ de sa fille, et qui n'était point adouci par la vue d'une couronne placée aussi sur cette tète chère, a Depuis ton départ, lui écrit-elle un mois après, j'ai toujours été souffrante, triste et malheureuse, j'ai même été obligée de garder le lit, ayant eu quelques accès de fièvre. La maladie a tout à fait disparu, mais le chagrin me reste. Gomment n'en pas avoir, d'être séparée d'une fille comme toi, tendre, douce et aimable, qui faisait le charme de ma vie?... Comment va ton mari? Mes petits-enfants sont-ils bien portants? Mon Dieu ! que je suis triste de ne plus les voir quelquefois 1 Et ta santé, ma chère Hortense, est-elle bonne? Si jamais tu étais malade, fais-le moi dire ; je me rendrais tout de suite près de ma bienaimée fille.... Adieu, ma chère Hortense, ma tendre fille; pense souvent à ta mère, et persuade-toi bien qu'il n'y a pas de fille plus chérie que toi *. » L'effet prévu par Napoléon et Joséphine ne tarda pas à se produire, et après quelques mois de séjour en Hollande, le couple royal se trouva, par la force des cho-
1. Collection Didot, l. n, p. 255. — Lettre du 15 juillet 1806.
ses, ramené pour un temps à de meilleurs rapports qui procurèrent à l'Impératrice une bien vive satisfaction, encore accrue par toutes les bonnes nouvelles qui lui venaient d'Italie.
Là elle n'avait que des sujets de satisfaction, et à cause du ménage délicieux que faisaient le vice-roi et la vice-reine, chaque jour plus heureux et plus remplis de reconnaissance pour celui qui les avait unis, et à cause des sentiments touchants et vraiment paternels que l'Empereur témoignait aux jeunes époux, devenus ses enfants. Pour bien connaître ce cœur si sensible et si bon dans Tintimité de la famille , il faut lire ces quatre précieuses lettres , publiées récemment par Téditeur de la correspondance du prince Eugène , et adressées par Napoléon à sa belle-fille adoptive ^
« 19 janvier 1806. — Ma fille, la lettre que vous m*avez écrite est aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens par le plaisir que j'ai à me ressouvenir de toutes vos belles qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré fréquemment par vousmême que vous êtes contente de tout le monde et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que celles qui pourront assurer le bonheur de mes enfants. Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père et que je compte que vous avez pour moi toute