Mémoires, t. H, p. kk
a espérer d'avoir des enfants , et cependant je ne peoi « en espérer d'elle; le repos de la France exige que « je me choisisse une nouvelle compagne. Depuis « plusieurs mois Tlmpératrice vit dans les toorments « de rincertitude. Tout est terminé pour une nou* « velle union. Vous êtes le mari de sa nièce; elle (c vous honore de son estime, voulez-vous vous char- « ger de lui annoncer cette triste nouvelle, et de b « préparer à sa nouvelle destinée? » — Je lui répon* dis que ma position vis-à-vis de Tlmpératrice ne me permettait pas de me charger d'une telle commission; que rattachement que je lui avais voué ne me donnait aucune raison plausible pour justifier une telle infortune, et qu'il me paraissait plus convenable que Sa Majesté voulût bien donner un tel ordre à qudqu'un qui fût dans une position moins délicate pour un tel ministère. Il ne me parut pas ofTensé de mou refus, et il en chargea M. N***, qui s'en acquitta avec délicatesse et succès. » Nous acceptons avec coufiance, dans ce récit, ce qui concerne la conversatii'ii échangée entre Napoléon et le narrateur, mais celui-ci a pu se tromper ou être trompé sur la réalité, la nature et la réussite de la mission qui aurait été doune: par l'Empereur à cet intermédiaire officieux (ju'il ne nomme pas ; à moins que cette intervention ne 54»i! postérieure à l'explication qui eut lieu entre les dtui époux, et n'ait eu pour but d'engager Joséphine à s** soumettre à son sort.
Le jour ialal arriva enfin : ce fut le jeudi, dcruitr jour du mois de novembre. Parvenus à ce momeut 5<
Icnnel de la vie de Napoléon et de Joséphine, au lieu de nous égarer dans les récits plus ou moins véridiques, plus ou moins dramatiquement disposés des contemporains, nous devons céder respectueusement la parole au seul historien qui jusqu'ici ait eu les moyens de connaître et la volonté de dire la vérité *. « Ces dépêches étant parties (les lettres à M. de Caulaincourt), et tout étant préparé pour amener la dissolution du mariage avec Tlmpératrice Joséphine, et la formation d'une nouvelle alliance avec une princesse russe, Napoléon attendait impatiemment l'arrivée du prince Eugène pour tout dire à Joséphine, lorsque le redoutable secret s'échappa comme malgré lui. Chaque jour Tinfortunée étant plus triste, plus agitée, plus importune dans ses plaintes, Napoléon, fatigué, coupa court à ses reproches, en lui disant qu'il fallait du reste songer à d'autres nœuds que ceux qui les unissaient, que le salut de TEmpire voulait enfin une grande résolution de leur part, qu'il comptait sur son courage et son dévouement pour consentir à un divorce, auquel il avait lui-même la plus grande difficulté à se résoudre. — A peine ces terribles mots étaient-ils prononcés, que Joséphine fondit en larmes et tomba presque évanouie. L'Empereur appela sur-le-chanip le chambellan de ser-
1. « Je parle, dil M. Thiers dans une note (p. ZkO)^ comme on doit • en douter, d'après les originaux eux-mêmes, restés inconnus jusqu'ici. Rien n*est plus curieux , plus defi^^uré dans les récils publiés, que ce qui concerne le divorce et le mariage de Napoléon. J'écris d*après la correspondance secrète , et d'après les Mémoires inédits du prince Cambacérès et de la reine llortense. »
vice, M. de Bausset, lui dit de Taider à relever llm* pératrice qui était en proie à des coDYulsions violentes, et tous deux la soutenant dans leurs bras, la transportèrent dans ses appartements. On avertit la reine Ho^ tense, qui accourut auprès de rEaipereur, qu'elle trouva tout à la fois ému et irrité des obstacles opposés à ses desseins. Il dit brusquement, presque darement à la jeune reine, que son parti était pris, que les larmes, les cris ne changeraient rien à une résolution devenue inévitable, et nécessaire au salul de TEnipire. Il se montrait dur comnie pour arrêter des pleurs devant lesquels il se sentait prêt à défaillir. La reine Hortense, dont la fierté souffrait en ce moment pour elle et pour sa mère, se hâta d'assurer TEmpereur que des pleurs, des cris, il n'en entendrait pas, que l'Impératrice ne manquerait pas de se soumettre à ses désirs, et de descendre du trône comme elle y était montée, par sa volonté; que ses enfants, satisfaits de renoncer à des grandeurs qui ne les avaient pas rendus heureux, iraient volontiers consacrer leur vie à consoler la meilleure et la plus tendre des mères. L'épouse infortunée du roi Louis avait bien des motifs pour parler ainsi. Mais en l'écoutant, Napoléon, ramené sur-le-champ d'une dureté qu'il affectait à l'émotion vraie qu'il ressentait au fond du cœur, se mit lui-même à répandre des larmes, à exprimer à sa fille adoptive toute la douleur qu'il éprouvait, toute la violence qu'il était obligé de se faire pour prendre le parti qu'il avait pris, toute la gravité des motifs qui l'avaient décidé à agir de la
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sorte, et la supplia de ne point le quitter, de rester auprès de lui, d y rester avec le prince Eugène, pour Taider à consoler leur mère, à la rendre calme, rési* gnée, heureuse même, en devenant une amie, d'épouse qu'elle ne pouvait plus être. Napoléon raconta alors tout ce qu'il voulait faire pour elle, afin de lui dissimuler autant que possible le changement de situation qui allait suivre ce pénible divorce. Des palais, des châteaux, de magniûques revenus, le premier rang à la cour après celui de l'Impératrice régnante, tout cela, si peu que ce fût en descendant du trône, était quelque chose néanmoins pour l'esprit mobile et frivole de Joséphine. La reine Hortense, qui aimait tendrement sa mère, courut auprès d'elle pour essayer de la consoler, ou du moins d'atténuer sa douleur. Elle eut d'abondantes larmes à voir coUler et à verser elle-même. Pourtant Joséphine se montra plus calme les jours suivants. Elle attendait son fils. Tant qu'il n'était pas arrivé, tant qu'un acte solennel n*était pas intervenu entre elle et son époux, elle espérait encore. Napoléon, du reste, la comblait de soins maintenant que le terrible secret était révélé, et de manière à lui faire presque illusion. Cependant les éclats de la douleur de Joséphine, entendus par les serviteurs du palais, avaient bientôt retenti dans les Tuileries, et des Tuileries dans Paris. D'ailleurs la joie de la famille Bonaparte, toujours jalouse de la famille Beauharnais, se manifestant par des indiscrétions involontaires, aurait suETi pour tout révéler. Déjà même une cour ingrate et curieuse, devançant les propos du public.
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4*1 oubliait Tlmpéralrice détrônée, pour ne s*occiiper
V ! que de Tlmpératrice future, et la chercher sur tous
j;J les trônes de TEurope*. »
*ij Enfin, le prince Eugène arriva le 9 décembre. La
reine Hortense vint au-devant de lui. « Je le rencontrai à Nemours, raconte-t-elle elle-même, et là je lui
/.{l appris que le divorce de l'Empereur venait d^êlre dé-
A cidé : sacrifice immense que ma mère faisait au bon-
heur de la France et.de son époux. Ses enfants, animés du même sentiment, durent Timiter, et, avec le même désintéressement, ils renoncèrent, *mon frère
yi au trône d'Italie qui lui était assuré si l'Empereur
Il n'avait pas d'enfants, et moi à celui de France, dont
aU mes fils étaient alors les seuls héritiers* »
La princesse Auguste, voyant son mari brusquement appelé à Paris, après sa belle conduite dans la dernière campagne et les dispositions que la plupart des chefs de l'armée avaient montrées en sa faveur; placée sous le charme des sentiments si tendres et croissants manifestés depuis quatre ans par TEmpereur à Eugène et à elle ; tenant déjà son mari pour roi d'Italie en vertu des promesses de Napoléon, lors de son mariage, et de la publication de l'acte solennd de Milan, s'était laissée aller à croire, car Eugène lui paraissait digne de toutes les fortunes, que Napoléon le mandait avec tant de célérité et de mystère à Paris,
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^ { 1. Hisloire du Consulat et de V Empire ^ t. XI, p. 343.
i^j 2. Fragments extraits des Mémoires inédits de Mme la duchesi^edi
Saint'Lett, Paris , 1834, dans le tome T' do la colleclion publiée par le libraire Lcvavasscur, sous le litre de Mémoires de tous.
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pour l'associer de son vivant à TËmpire ou le nommer son successeur. Le prince Eugène n*avait point CCS illusions de la tendresse conjugale, mais il ne pensait pas néanmoins qu'il venait assis er au sacri* fice de sa mère.
A la révélation que lui fit, en Tétreignant avec tendresse, sa sœur qui ne l'avait pas revu depuis 1805, sa première pensée fut pour sa mère, la seconde pour sa femme. Il s'informa si Tlmpératrice avait eu la force de supporter ce coup. Rassuré sur elle, il s'affligea de la déception réservée à la mère de ses enfants qui, modeste pour elle-même, avait rêvé pour eux et pour lui au delà de ce trône d'Italie qu'elle leur croyait irrévocablement acquis, et auquel il fallait renoncer, car il n'avait été promis que dans le cas où l'Empereur n'aurait point d'enfants, et celui-ci ne divorçait qu'aûn d'en avoir. Mais ce n'était point en vue d'une couronne qu'Eugène s'était montré si dévoué. Il aimait Napoléon à cause des soins donnés a sa jeunesse, des sentiments manifestés à son épouse et à lui-même, et de l'afTectueuse considération jusqu'ici prodiguée à sa mère. L'Empereur pouvait à sa volonté l'élever ou l'abaisser; il savait bien qu'il n'y avait pas là un concurrent mais un fils, un ambitieux mais un honnête homme, prince par occasion, et consolé en redevenant soldat.
Comme sa sœur, le prince Eugène pensa que pour ce qui pouvait rester de bonheur à leur mère, il valait mieux qu'elle s'éloignât de la France, afin de ne point assister au triomphe d'une rivale. Quant aux enfants
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(le Joséphine, après ce qu'ils avaient été et ce qnik avaient pu être, leur position ainsi amoindrie alliït procurer un t«l triomphe à leurs riiaux, il ne fiM poiDt dire ennemie, que pour eux aussi la relniH semblait préférable, d'autant plus que les croyant désappointés on les prendrait nécessairemeot, !«■ malveillants pour point de mire, et les méconlMtl pour point de ralliement, el qu'on leur donnenil ainsi la posture la plus opposée à leurs sentinMDkll à leur dignité, celle demécontents humiliés et im|)aîf> sants. Le vice-roi partagea donc le projet de MMor de quitter tous ensemble dos grandeurs oâ ik aV valent point trouvé le bonheur, H le séjour des coon où l'on se venge par du dédain envers cent ifri tombent, des hommages qu'on s'est cru forcé de lent rendre pendant qu'ils étaient debout. C'est dansa* sentiments que le prince Eugène arriva à I*an8, biffl assuré, après le premier moment de désillQsioo, 4i faire partager ses idées et ses projets au cceor dévoué et courageux de son épouse.
Les enfants de l'Impératrice se rendirent d'abari chez leur beau-père, Eugène, résigné à tout, unSnri pour les siens bien plus que pour lui-mAme. — Nap^ léon, qui l'aimait, le serra dans ses bras, lui expliq* ses molift, lui démontra l'impossibilité de le faire i^ gner, lui Beauharnais, sur les Bonaparte si difficiles 1 soumettre, et lui retraça ses projets pour eoosntcr aux Beauharnais une existence conforme aux qo^qo* années de grandeur dont ils avaient joai. Il conduial ensuite les deux enfants de Joséphine à lear min-
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L'entrevue fut longue et douloureuse. « Il faut que notre mère s'éloigne^ répétait Eugène, comme déjà lavait dit la reine de Hollande , il faut que nous nous éloignions avec elle, et que tous ensemble nous allions expier dans la retraite une grandeur éphémère qui a troublé plus qu*embelli notre existence. M Napoléon, ému, bouleversé, pleurant comme eux, leur dit qu'il fallait au contraire rester auprès de lui, avec leur mère^ dans tout l'éclat de la situation où il voulait les maintenir, pour bien attester que Joséphine n'était ni répudiée ni disgraciée, mais sacrifiée à une nécessité d'État, et récompensée de son noble sacrifice par la grandeur de ses enfants, et par la tendre amitié de celui qui avait été son époux. Après beaucoup d'exagérations, car les exagérations apaisent la douleur comme les larmes elles-mêmes, les enfants de Joséphine, comblés des témoignages d'affection de Napoléon, éprouvèrent un soulagement qui passa dans le cœur de leur mère. Un peu de calme succéda à ces violentes agitations^ mais elles laissèrent sur le noble visage de Napoléon des traces profondes, dont furent frappés ceux qui ne le croyaient capable de concevoir dans son âme impérieuse que des volontés fortes et aucune affection tendre*. »
Loin de désirer quitter la France, Tlmpératrice Joséphine demandait comme seule grâce dans son infortune, à rester le plus près possible de Thomme qu'elle chérissait peut-être plus encore depuis qu'il