Étais de service
2. Histoire de la Martinique, par M. Sidney-Daney. Fort-Royal , 1847. T. m, p. 256.
gouverneur, avaient pris les armes et s'étaient hâtés d'accourir aux postes désignés d'avance. M. Tascher de La Pagerie ne fut pas des moins empressés ni des moins exposés : il avait été choisi , ainsi que son beau-frère, M. de Renaudin, parle gouverneur général pour lui servir d'aide de camp*. Tout le monde, dans cette grave circonstance , blancs , hommes de couleur , afiTranchis , même les noirs esclaves , fit v(ileureusement son devoir, et, pendant que le gouverneur; à la tète de sa petite garnison, par le feu le plus énergique et le plus heureux, empêchait l'ennemi d'approcher de Fort-Royal , une poignée de colons, six cents au plus, embusqués dans les bois, les halliers, les ravins et les chemins couverts du morne Tartanson, qui commande la ville, avec de simples fusils de chasse, forçaient une colonne de quatre mille hommes, débarqués dans les environs, à reprendre la mer pour ne plus reparaître*. C'est là l'un des traits les plus honorables pour la population delà Martinique. Elle fit preuve, à ce jour, d'un sentiment patriotique poussé jusqu a Théroïsme, et ces intrépides créoles , dignes émules de la faible mais brave garnison qui sauvait le Fort, méritent de vivre, nonseulement dans les souvenirs de l'histoire locale , mais dans la mémoire de la mère patrie qui dispense
1 . Relation de ce qui s est passé à la Martinique à l'occasion de l'attaque faite par les Anglais le Ib janvier 1759, par le marquis de Beauharnais. (Dépèche an minisire du 27 janvier.) Archives de la marine; cartons Martinique.
2. Histoire de la Martinique, par M Sidney-Daney, t. 111, p. 267. "Études do M. Hnfz, t. I, p. 279.
de plus haut la louange et la gloire. Pendant ces trois mémorables Journées, M. de Beauhamais eut particulièrement à se louer du lieutenant de La Pagerie y et c'est dans le péril commun que fut cimentée une liaison qui ne devait pas finira
Quant au chevalier de Tascher, il n'eut point l'occasion de contribuer à la défense de son pays. Après quelques expéditions heureuses dans les mois qui précédèrent l'arrivée de Moore, le commandant de Beauharnais venait de rentrer, le 14 janvier, au carénage de Fort-Royal où il avait trouvé le Florissant et r Aigrette. L'ennemi ayant été signalé le lendemain , on comprit que cette escadre ne pouvait manquer d'être prise. Le gouverneur en délibéra avec les commandants et avec ses officiers, (c L'avis fut, dit-il dans sa dépèche au ministre de la marine, qu'il fallait sauver les bâtiments ; que les frégates partiraient le soir même, et que le Florissant ferait route le lendemain dans la nuit^ »> Le vaisseau ne put partir et fut d'une grande utilité aux défenseurs de l'île, auxquels il fournit des armes, des munitions et le concours de ses équipages. Les deux frégates seules parvinrent à passer à travers la flotte ennemie. Elles étaient chargées d'annoncer en France que les Anglais faisaient le siège de la Martinique, et de réclamer les secours promis , avec engagement de la part du gouverneur de faire son possible pour tenir jusqu'à leur arrivée. Ce départ, à la veille d'un combat, navra le
l. Relation déjà citée.
DE L'IlfFÉIIATRlGE JOSÉPHINE. 10
eœur du chevalier de Tascher , qui laissait derrière lui tous les siens et surtout sou frère bieu-aimé aux prises avec les plus grands périls, et qui allait rester ainsi plusieurs mois avant de connaître le sort de sa famille et de son pays.
Mais la précaution peut-être excessive du gouverneur de la Martinique devint inutile , du moins en ce qui concernait le bâtiment commandé par son frère. L'Aigrette put arriver en France, mais le 15 février, trente jours après son départ, la Bellone se trouvant en vue de Brest, fut rencontrée par deux frégates anglaises de force supérieure, la Vestale et la Trent. Le comte de Beauharnais , très-résolu de caractère et, de plus, mécontent d avoir quitté la Martinique au moment du danger, ne déclina pas la lutte, et à midi s'engagea entre ces trois bâtiments un combat acharné, mais héroïque au plus haut point de la part de la Bellone , qui dura jusqu'au soir*. Dès la première heure, le bâtiment français eut son grand mât et son mât d'artimon coupés , et l'un et l'autre tombèrent à la mer avec les matelots qui exécutaient la manœuvre. Le feu de M. de Beauharnais fit subir le même sort à la mâture de la Trent. Deux fois les frégates anglaises accostèrent la Bellone et les équipages ennemis tentèrent bravement Tabordage , mais
1. Nous empruntons ces détails à la relation imprimée d'un officier de ia Bellone j relation qui se trouve dans les cartons de la Martinique , aux Archives de la marine, avec ce titre : Détail de la campagne de la frégate la Bellone , commandée par le brave comte de BeauharnaiSy capitaine de vaisseau.
ils furent vigoureusement repoussés. « Tous les officiers furent tués ou blessés (dit la relation qui nous sert de guide) , à la réserve du brave comte de Beauharnais, qui n'abandonna jamais le banc de quart où il était monté dessus pour être mieux à portée de commander. Jamais capitaine n'a montré plus, de fermeté el de courage. De trois cent cinquante hommes du meilleur équipage qu'il y eût à Rochefort^il n'en resta que trente debout. » Le chevalier de La Pagerie fut des premiers atteints. Voici comment son camarade s'exprime à son sujet : « M. de La Pagerie, brigadier des gardes de la marine, commandant sur le gaillard d'arrière avec M. le comte de Beauharnais, reçut de la seconde volée de la Trent une mitraille à la tète, du côté gauche, qui lui fit faire deux ou trois pirouettes sur le talon, avant d'être renversé.» La lutte finit seulement à six heures du soir « faute de combattants , ajoute la relation , et de munitions de guerre.» M. de Beauharnais, qui n'avait que trente pièces, avait tiré dans ce mémorable combat près de six cents coups de canon.
Entièrement démâtée, criblée de boulets, et tenant à peine la mer , la Bellone fut enfin prise et on fut obligé de la remorquer jusqu^à Portsmouth. Lorsque le comte de Beauharnais , après avoir amené son pavillon , parut sur le pont de la Vestale , il fut salué et applaudi comme au théâtre par le capitaine Owde el l'équipage anglais, et le gouvernement britannique, admirateur de la belle conduite du commandant de la Bellone et de son état-major, les renvoya aussitôt
DE L'IMPfiRATRICE JOSÉPHINE. 21
en France avec honneur. Très-dangereusement blessé, car outre le coup de mitraille qui l'avait renversé, il avait encore reçu, pendant le combat, une balle au poignet gauche \ le chevalier de Tascher eut besoin de quelques mois avant de pouvoir reprendre la mer; mais il n'attendit pas pour se rembarquer d*être entièrement rétabli et il prit part à la suite de la guerre maritime, qui dura encore pendant trois ans.
Moins heureuse ou moins bien dirigée , la Guadeloupe, attaquée par Moore avec toute la colère que lui inspirait son insuccès de la Martinique , fut obligée de se rendre aux Anglais, toutefois après une lutte de trois mois. Déjà amèrement critiqué aux colonies, et plus tard à la cour, pour ne s'être point opposé au débarquement de Tennemi dans cette dernière colonie et ne pas avoir figuré dans la défense du morne Tartanson, quoiqu'il ait soutenu le contraire dans ses rapports officiels, le marquis de Beauharnais fut aussi fort attaqué à cause de cette prise de la Guadeloupe. On lui reprochait de n'avoir pas volé au secours de la sœur de la Martinique. Nous avons vu si ce général pouvait disposer de la moindre force à cet effet. Il l'eût pu , disait-on , à partir du 8 mars 1 759 , jour où parut enfin en vue de Fort-Royal , l'escadre si fréquemment réclamée , si souvent promise et attendue avec tant d'impatience. Mais il résulte de la correspondance même du commandant, M. de Bompar, que ce ne fut que très-tard .après son arrivée