‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 104 sur 232 · Mémoires de M. Bouilly, t. Il, p · texte numérisé non relu

Mémoires de M. Bouilly, t. Il, p

que m'est rhl-re à plus d'un titre. Une des peines de mon âme est de la savoir souffrante et de ne pouvoir, dans l’état de guerre, vu la supériorité des forces de l’ennemi, la protéger comme je voudrais; mais, à la paix, je m’efforcerai , par tous les moyens, de la dédommager des sacrifices qu’elle fait dans des circonstances pénibles, et de récompenser son attachement à la métropole, dont elle ne cesse de donner des preuves. Écrivez à votre pays que mes sentiments pour ses habitants sont aussi invariables que mon estime'. »

En sortant du cabinet de l’Empereur la députation se présenta chez l’auguste créole, et M. du Bue lui parla en ces termes rendus plus vifs encore par son émotion : « Madame, les Français révèrent et chérissent en Votre Majesté Impériale la compagne qui embellit les jours de leur auguste souverain, et qui n’use de sa puissance que pour contribuer à leur bonheur. La Martinique s’enorgueillit d’avoir vu naître celle que la Providence avait réservée pour de si hautes destinées et qui s’en montre si digne. I/éclat qui l’environne semble rejaillir sur cette colonie. Ses habitants entendent avec transport raconter que l’humanité, que la bienfaisance sont assises sur le trône à côté de Votre Majesté; qu elle est plus ornée de ses grâces que de sa couronne ; que les avantages qu’elle tient de son rang disparaissent sous le charme de ses qualités personnelles, et, plus touchés encore de sa bonté que

1. Histoire de la Martinique , par M. Sidney Daney, t. VI, p. 91 (d'après le Moniteur).

frappés de sa gloire, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils remplissent un devoir en lui offrant des hommages qui sont l’élan du sentiment le plus pur. »

Presque au même moment où ses compatriotes rendaient au cœur humain de Joséphine cette justice déjà méritée, elle y acquérait de nouveaux droits en essayant de sauver une partie de ceux qui, avec Georges, avaient conspiré contre son époux. Le 10 juin, le tribunal criminel avait rendu son arrêt qui condamnait à la peine capitale vingt des accusés, et parmi eux, MM. Armand de Polignac, de Rivière, de Saint-Coster, Charles d’Hozier, Lajolais, etc. Moreau, M. Jules de Polignac et cinq autres , furent condamnés à deux années de détention, et le reste des accusés, au nombre de vingt-deux, fut acquitté.

Napoléon avait conservé contre les royalistes toute sa colère indignée. 11 ne voulait faire grâce à aucun, afin de renvoyer au cœur de ses implacables ennemis la terreur qu’ils se plaisaient à répandre dans sa famille. Ge fut cette famille elle-même qui fit appel à la clémence, et l’on vit parmi scs membres la plus généreuse émulation pour disputer à la mort quelques-unes des têtes qui y étaient fatalement vouées. L’historien de Napoléon a fait du rôle de la nouvelle Impératrice, dans cette circonstance, un dramatique récit puisé sans doute, comme plusieurs des faits qui dans son histoire concernent Joséphine, dans les mémoires inédits de Mme de Rémusat. Nous le laissons parler.

« On connaissait le cœur de Joséphine : on savait

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qu’au sein d’une grandeur inouïe elle avait conservé une bonté touchante. On savait aussi quelle vivait dans des craintes continuelles en songeant aux poignards sans cesse levés sur son époux. Un acte éclatant de clémence pouvait détourner ces poignards et calmer des cœurs exaspérés. On réussit à s’introduire auprès d'elle parle moyen de Mme de Rémusat, attachée à sa personne, et on lui amena, au château de * Saint-Cloud, Mme de Polignac, qui vint arroser de larmes le manteau impérial. Elle fut touchée, comme avec son faible et sensible cœur elle devait l’être, à l’aspect d’une épouse éplorée demandant noblement la grâce de son époux. Elle courut faire une première tentative auprès de Napoléon. Celui ci, selon sa coutume, couvrant son émotion sous un visage dur et sévère, la repoussa brusquement. Mme de Rémusat était présente. « Vous vous intéresserez donc toujours à mes « ennemis ? leur dit-il à toutes deux. Ils sont les uns et « les autres aussi imprudents qu’ils sontcoupables. Si « je ne leur donne pas une leçon, ils recommence- « ront et seront cause qu’il y aura de nouvelles vic- « times. » Joséphine, repoussée, ne savait plus à quel moyen recourir. Napoléon devait dans peu d’instants sortir de la salle du conseil et traverser l’une des galeries du château. Elle imagina deplacerMmede Polignac sur son passage, pour qu’elle put se jeter à ses pieds lorsqu’il paraîtrait. En effet, au moment où il passait, Mme de Polignac vint se présenter à lui et lui demander, en versant des larmes, la vie de son époux. Napoléon, surpris, lança sur Joséphine, dont

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il devinait la complicité, un regard sévère; mais, vaincu sur-le-champ, il dit à Mme de Polignac qu’il était étonné d’avoir trouvé, dans un complot dirigé contre sa personne, M. Armand de Polignac, son compagnon d’enfance à l’école militaire; que cependant il accordait sa grâce aux larmes d’une épouse; qu’il souhaitait que cette faiblesse de sa part n’eût pas de suites fâcheuses, en encourageant de nouvelles imprudences. « Ils sont bien coupables, madame, « ajouta-t-il, les princes qui compromettent la vie de « leurs plus fidèles serviteurs sans partager leurs pé- « rils! » Mme de Polignac, saisie de joie et de reconnaissance, alla raconter au milieu de l’émigration épouvantée cette scène de clémence, qui valut alors un instant de justice à Joséphine et à Napoléon. M. de Rivière restait en péril. Murat et sa femme pénétrèrent auprès de l’Empereur pour le vaincre et lui arracher une seconde grâce. Celle de M. de Polignac entraînait celle de M. de Rivière. Elle fut immédiatement accordée. Le généreux Murat, onze ans plus tard, ne rencontra pas la môme générosité’ »

On trouve dans les mémoires du prince Eugène quelques lignes qui semblent contrarier la fin de ce récit: «Lorsque le procès fut jugé, dit-il*, les parents et amis des condamnés affluèrent à Saint-Cloud pour demander leur grâce ; c’était surtout à ma mère qu’ils s’adressaient, et je fus souvent témoin de ces sollicitations. Ma mère fut assez heureuse pour obtenir du

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