‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 118 sur 232 · T. Vit, p · texte numérisé non relu

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n’en ai vu qui m’imposassent davantage que Joséphine. C’était de l’élégance et de la majesté ; aussi, une fois qu'elle avait après elle son manteau de cour, il ne fallait plus chercher la femme du monde peu arrêtée dans ses vouloirs; elle était convenable de tous points, et jamais reiue ne sut mieux trôner sans l’avoir appris. Je vis tout ce que je viens de dire dans les yeux de Napoléon. Il jouissait en regardant l’Impératrice s’avancer vers lui ; et lorsqu’elle s’agenouilla, lorsque les larmes qu’elle ne pouvait retenir roulèrent sur ses mains jointes, qu’elle élevait bien plus vers lui que vers Dieu, dans ce moment où Napoléon était pour elle sa véritable providence, alors il y eut entre ces deux êtres, une de ces minutes fugitives, uniques dans toute une vie et qui comblent le vide de bien des années. L’Empereur mit une grâce parfaite à la moindre des actions qu’il devait accomplir pour la cérémonie. Mais ce fut surtout lorsqu’il 9’agit de couronner l’Impératrice. Cette action devait être accomplie par l’Empereur, qui, après avoir reçu la petite couronne fermée et surmontée de la croix, qu’il fallait placer sur la tête de Joséphine, devait la poser sur sa propre tête, puis la remettre sur celle de l’Impératrice. Il mit à ces deux mouvements une lenteur gracieuse qui était remarquable. Mais lorsqu’il en fut au moment de couronner enfin celle qui était pour lui, selon un préjugé, son étoile heureuse , il fut coquet pour elle, si je puis dire ce mot. Il arrangea celte petite couronne qui surmontait le diadème en diamants, la plaçait, la déplaçait, la remet-

tait encore; il semblait qu'il voulût lui promettre que cette couronne lui serait douce et légère !... Ces différentes nuances ne purent être saisies par les personnes qui étaient loin de l’autel. Sans doute le fait fut raconté parce que d’autres yeux que les miens l’ont vu comme j’ai pu le voir; mais peu cependant ont été placés comme je l’étais ; et cette position m’a révélé bien des choses pendant ces heures merveilleuses, rejetées maintenant par beaucoup de gens dans les temps de féerie, n

En recevant, devant la France et l’Europe assemblées, une telle couronne d’une telle main, la première pensée de Joséphine fut, à coup sûr, une prière à Dieu pour le bonheur et la gloire de cet époux bien-aimé qui la comblait de tant d’honneurs: reportant ensuite forcément sa pensée vers son lointain et modeste berceau, elle dut se dire aussi, à l’imitation de Napoléon et par un même élan de cœur : « Si ma mère me voyait ! »

Le couronnement terminé, le cortège se remit en ordre comme à son arrivée. L’Impératrice, la première, se dirigea vers le grand trône, où devait se faire la proclamation solennelle. L’Empereur suivit, tenant son sceptre et sa main de justice : devant lui marchaient les insignes de Charlemagne. Napoléon s’assit sur ce trône resplendissant; à sa droite et un degré plus bas, sur un fauteuil semblable au sien, se plaça l’Impératrice ; à un degré plus bas encore, se mirent les princesses sur de simples sièges. A gauche de l’Empereur et plus bas que lui de deux

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degrés, s’assirent les princes et les grands dignitaires; puis, de chaque côté de l’estrade, se rangèrent les maréchaux, les grands officiers et les dames de la cour.

Le Pape, entouré de cardinaux et de prélats, s’achemina aussi vers le trône, et, parvenu au haut de l’estrade, il prononça, en étendant les mains sur les deux souverains, ces paroles latines, formule antique de l’intronisation : In hoc solio confirmet vos Deus , et in regno æterno secum regnare faciat Christus. Il baisa ensuite l’Empereur sur la joue; puis, se retournant vers les assistants, il dit à haute voix : Vivat Imperaior in æternum! A cet instant, la vaste cathédrale retentit des cris répétés avec une énergie extraordinaire, de : Vive l'Empereur! Vive l'Impératrice ! auxquels l’un et l’autre répondaient par une émotion profonde quoique contenue. Descendu du trône, le Pape revint au sanctuaire, pendant que la musique jouait le Vivat Imperator demeuré célèbre, de l’abbé Rose, qui avait eu, dans cette circonstance, une véritable inspiration. Arrivé devant l’autel, le Saint-Père entonna le Te Deum , exécuté par les quatre chœurs et les deux orchestres. Après ce chant d’action de grâces, la messe continua.

A la fin de l 'Évangile, le grand aumônier alla prendre le texte sacré, le porta à baiser à l’Empereur et à l’Impératrice, puis le reporta sur l’autel. A Y Offertoire , suivis seulement des princes et des princesses, les souverains couronnés vinrent remettre eux-mêmes au pontife leur offrande, composée d'un

cierge autour duquel étaient incrustées treize pièces d’or, d'un pain d’argent, d’un pain d’or et d’un vase de forme antique en vermeil, portés jusqu’au sanctuaire par les dames de l’Impératrice. Revenus sur leur trône, la messe continua. A l’Élévation, le grand Électeur ôta la couronne de l'Empereur, et le maréchal Murat celle de l’Impératrice : l’un et l’autre se mirent à genoux et reprirent leur couronne en se relevant.

La messe finie, on procéda alors à ce qu’on peut appeler la cérémonie civile, c’est-à-dire à la prestation du serment politique de l’Empereur. Le cardinal Fesch, grand aumônier, ouvrit devant lui le livre des Évangiles. Les présidents du Sénat, du Corps législatif, du Tribunal et du conseil d’Élat, lui apportèrent la formule du serment inscrite dans la Constitution. Assis, la couronne sur la tête et la main étendue, Napoléon, d’une voix ferme et entendue de tous, prononça cet engagement solennel de sauvegarder les plus sages conquêtes de la Révolution, de maintenir l’intégrité du territoire, et de gouverner en vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. Un héraut s’avança alors sur le bord de l’estrade, et s’écria selon l’ancien usage : Le très-glorieux et très-auguste Empereur Napoléon , Empereur des Français, est couronné et intronisé. Vive l’Empereur! Des cris prolongés de Vice l'Empereur, Vive l'Impératrice ! se firent encore entendre et durèrent plusieurs minutes , pendant qu’une salve de l’artillerie placée derrière l’église , répétée par celle des

Tuileries et des Invalides, annonçait au dehors la proclamation définitive de Napoléon et de Joséphine.

Ainsi se termina cette solennité unique dans l’histoire, constamment empreinte de grandeur et de majesté, et qui est restée populaire dans le souvenir des habitants de Paris.

L’Empereur, l’Impératrice, et, quelques instants après, le Pape, revinrent au palais de l’archevêché, avec le même cérémonial qu’à leur arrivée ; puis, au bout d’une demi-heure, les deux cortèges se dirigèrent vers les Tuileries, mais par un autre chemin, en suivant le marché Neuf, la place du Châtelet, la rue Saint-Denis, les boulevards, la rue et la place de la Concorde, le pont Tournant et la grande allée des Tuileries. Il commençait à faire nuit, car la cérémonie avait duré près de cinq heures. Toutes les maisons s’étaient illuminées , et cinq cents torches éclairaient la marche du cortège. Pendant tout ce long parcours, l’Empereur et l’Impératrice recueillirent de plus vives marques d’affection et de dévouement qu’en se rendant à Notre-Dame, de ce peuple qui leur avait donné ces ornements impériaux qu’il admirait sur leur personne. Joséphine s’abandonnait à toute son émotion, et Napoléon ne retenait plus la sienne.

A sept heures, enfin, le cortège arriva aux Tuileries. L’Empereur avait hâte de retourner à son simple uniforme de colonel des chasseurs de sa garde. Joséphine soupirait aussi après le repos; mais elle rentrait radieuse dans ce palais d’où on avait voulu

la bannir, non parce qu’elle y rapportait sur sa tête la couronne prédite à son enfance, mais parce qu’elle se croyait alors liée d’une manière indissoluble à l’homme qu’elle aimait par-dessus tout1.

1. Voici les principales autorités que nous avons consultées pour ce récit du Couronnement : Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, t. V, p. 263-268 ; Mémoires de M. de Bausset, t. I" p. 24, et IV, p. 118 ; Mémoires de Constant , t. II, p. 108-116; Mlle Avril- Ion, t. I", p. 118; Mme d’Abranlès, t, VII, p. 249-262; Mémoires du prince Eugène, t. I", p. 93 ; Mémoires du comte Miot de Mélito, t. II, p. 245; Souvenirs du baron deMenncval, t. I", p. 185; Art de vérifier les dates (continuation, 3* partie), t. V, p. 149 ; mais surtout le volume dédié au prince Murat, publié en 1805, sur la solennité du 2 décembre, par M. Dubray. qui y a inséré le procès-verbal officiel; et le magnifique in-folio manuscrit, contenant les dessins originaux de MM. Isabey, Percier et Fontaine, qui reproduisent tous les détails de la cérémonie. C’est là qu’on voit la preuve bien évidente que le» insignes, dits honneurs de Charlemagne, n'ont point été portés par Napoléon. En effet, dans le dessin représentant l'onction pontificale, on aperçoit sur l’autel tous les ornements dont s’est dépouillé l’Empereur et notamment son sceptre, son épée et sa couronne de laurier; pendant ce temps les trois maréchaux, restés auprès du petit trône, conservent sur leurs coussins, l’épée, le sceptre et la couronne de Charlemagne. Même chose dans la scène du couronnement, où l’on voit Napoléon placer la couronne de laurier sur sa tête ; et, de plus, à ce moment, l'architrésorier tient le sceptre de Napoléon surmonté d’un aigle, bien distinct de celui de Charlemagne, au haut duquel cet empereur est représenté assis. Enfin, c'est encore la couronne de laurier, et non celle de Charlemagne, que l’Empereur proclamé porte sur sa tête, pendant la prestation du serment, et c’est bien son sceptre à l’aigle qui est auprès de lui.

Nous avons dû à la gracieuse obligeance de M. le comte Horace de Viel-Castel, la communication de ce précieux volume, conservé au Musée des Souverains; nous sommes heureux de lui en témoigner ici notre reconnaissance.

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