‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 147 sur 232 · Collection Didot, t. II, p · texte numérisé non relu

Collection Didot, t. II, p

Si elle veut voir une bataille , elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j’ai déjà engraissé depuis mon départ ; cependant je fais de ma personne vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures et suis levé à minuit : je songe quelquefois que tu n’es pas encore couchée. Tout à toi. » Le capitaine est rentré dans son élément ; ce métier de la guerre , si pénible pour tout le monde, est le plus profitable à son organisation de fer et à sa santé.

L’assurance qu'il fait paraître ne fut pas trompée , et le spectacle que l’imprudente reine de Prusse était venu chercher dans les champs d’iéna, où on la vit , nouvelle Clorinde , à cheval et le casque en tête , lui fut donné , mais , comme l’avait dit Napoléon, bien sinistre pour la monarchie prussienne. Second prodige ! quinze jours après son entrée en campagne, l’Empereur abat la Prusse d’un seul coup.

Du champ de bataille même, dans la nuit suivante, il rend compte à l’Impératrice de sa nouvelle victoire, digne sœur d’Austerlitz. « Iéna, le 1 5 octobre, à 3 heures du matin : Mon amie, j’ai fait de belles manœuvres contre les Prussiens. J’ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient 1 50 000 hommes ; j’ai fait 20 000 prisonniers, pris 100 pièces de canon et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi; j’ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu , mon amie, porte-toi bien, et aime-moi. » Le lendemain, de Weimar il ajoute : « ,M. de Talleyrand t’aura

montré le bulletin, ma bonne amie; tu y auras vu mes succès. Tout a été comme je l’avais calculé, et jamais une armée n’a été plus battue et plus entièrement perdue. 11 me reste à te dire que je me porte bien, et que la fatigue, le bivouac, les veilles m’ont engraissé. Adieu, ma bonne amie, mille choses aimables à Hortense et au grand M. Napoléon. Tout à toi. »

A dix jours de là, l’Empereur faisait son entrée à Berlin , juste un mois après son départ de Paris.

Pendant ce temps, Joséphine trouvait à Mayence occasion de déployer tout ce qu’il y avait dans son cœur de délicate humanité. En quelques jours, une véritable cour s’était réunie autour d’elle. On y voyait la reine Hortense qui avait amené ses deux enfants, l’un de quatre ans, le grand M. Napoléon, l’autre de deux; la grande-duchesse Stéphanie de Bade, dont le mari était à l’armée; la princesse de Nassau et ses filles; et, indépendamment de toutes les dames attachées à l’Impératrice et aux diverses princesses, les jeunes femmes de la plupart des lieutenants et des généraux de l’Empereur , qui avaient aussi choisi ce point pour avoir plus promptement des nouvelles de leurs maris. La grande occupation, on le comprend, d’une pareille cour, était d’attendre la venue des courriers. Une vigie avait été placée par l’Impératrice à une lieue sur la route, et elle les annonçait en sonnant du cor, signal répété jusqu’à Mayence, où l’on savait ainsi d’avance l'arrivée des nouvelles de l’armée. Mais à mesure que les succès de Napoléon s’étendaient, on voyait passer de longues files de pri-

sonniers se rendant en France, en même temps que les petits princes dont les territoires étaient occupés par nos forces, venaient demander la protection de Joséphine et lui faire leur cour. L’Impératrice trouvait en elle tout ce qui pouvait adoucir leur situation. Elle prodiguait des consolations aux généraux et aux officiers prisonniers, et des secours aux soldats, parfaitement secondée dans cet office, qui allait si bien à la femme du général victorieux, par la reine Hortense et la grande-duchesse de Bade.

Ce cœur essentiellement compatissant avait-été affligé de voir traitée avec rudesse, quoiqu’il y eûtjustice, dans le bulletin de la victoire d’Iéna, la reine de Prusse, à qui Napoléon attribuait surtout cette guerre. Joséphine en avait témoigné sa peine. Loin de s’offenser de cette intervention dans la rédaction de ses proclamations de guerre , l'Empereur en prend texte pour délivrer à sa femme une tendre et gracieuse attestation de son délicieux caractère et de ses charmantes qualités , dans cette lettre où se trouve, de plus, consigné, sans la moindre prétention, l’un des traits de la magnanimité de Napoléon que l’histoire et les arts ont célébré :

« J'ai reçu ta lettre, où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes; il est vrai que je hais les femmes intrigantes au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes; ce sont celles que j’aime. Si elles m’ont gâté, ce n’est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j’ai été fort bon pour une qui s’est montrée sensible et bonne,

Mme d’Hatifeld. Lorque je lui montrai la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement : Ah! cest bien là son écriture ! Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l’âme; elle me fit peine. Je lui dis : « Eh bien! madame, « jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puis- « sant pour faire punir votre mari. » Elle brûla la lettre, et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille : deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces ; mais c’est que celles-là seules te ressemblent. Adieu, mon amie, je me porte bien*. »

On sait que le prince d’Halzfeld , par un motif de patriotisme qui se comprend, mais qu’à la guerre on punit de mort, avait adressé à son maître une lettre qui fut saisie et dans laquelle il lui rendait un compte détaillé de tout ce qui se faisait à Berlin depuis son départ, ainsi qu’une note de la force et de la position de "nos différents corps. La lettre de Napoléon dut rendre parfaitement heureuse l’Impératrice : outre quelle y lisait la plus délicate expression de ses sentiments à son égard , elle y rencontrait un de ces actes de générosité d’âme , comme elle aimait à lui en voir faire, comme elle cherchait à lui en inspirer.

Voyant l’Empereur établi à Berlin, et croyant qu’il se décidait à y passer l’hiver en attendant les mouvements des Russes, Joséphine lui demande à aller

1. Collection Didol, t. I", p. 195; et pour les quatre précédentes, Md., p. 179, 181, 183 et 185.

le trouver, car, malgré la présence de sa fille, de sa nièce et de ses petits-fils, elle commençait à trouver lourde cette séparation d’avec celui qui absorbait toutes ses pensées. Napoléon abonde dans son sens ; lui aussi il lui tardait de revoir cette compagne dévouée. Mais le roi de Prusse, qui avait sollicité un armistice, apprenant que l’Empereur de Russie marchait à son secours, rompt la négociation, et Napoléon est obligé de se rapprocher de Varsovie afin de pourvoir aux éventualités. Il vient d’abord passer une quinzaine de jours à Posen, capitale de la grande Pologne, et dispose son armée pour tenir les Busses en respect. Dans la pensée que ce nouvel éloignement va attrister l’Impératrice, il lui écrit et la console dans ce style plein de teudresse , à la date du 2 décembre, devenue pour eux comme pour la France, une date mémorable : « C’est aujourd’hui l’anniversaire d’Austerlitz (et du Couronnement). J’ai été à un bal de la ville. Il pleut. Je me porte bien. Je t’aime et te désire. Mes troupes sont à Varsovie. Il n’a pas encore fait froid. Toutes ces Polonaises sont françaises, mais il n’y a qu’une femme pour moi. La connaîtrais-tu? Je te ferais bien son portrait, mais il faudrait trop le flatter pour que tu te reconnaisses; cependant, à dire vrai, mon cœur n’aurait que de bonnes choses à en dire. Ces nuits-ci sont longues, tout seul. Tout à toi ’. » Il lui avait déjà dit, en réponse à une lettre de Joséphine relative au compli-

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