‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 169 sur 232 · Souvenirs de M. de Menneval , t. III, p · texte numérisé non relu

Souvenirs de M. de Menneval , t. III, p

un nombre infini d’étrangers, et y eut de grandes audiences diplomatiques. Des fêtes y furent données pour le mariage du nouveau roi de Westphalie , Jérôme Napoléon , avec la princesse Catherine de Wurtemberg, qui, semblable à la princesse de Bavière, épousait alors malgré elle celui que la politique lui avait choisi, mais qui devait, comme la vice-reine d’Italie , se féliciter bientôt d’une union contractée contre son gré.

Pendant que dans ce palais embelli tous se réjouissaient de la magnifique position faite à la France par la paix de Tilsit , l’Impératrice Joséphine y recevait au cœur une première atteinte rendue plus pénible par la main qui la lui donnait. Le duc d’Otrante (c’est maintenant le nom de Fouché) avait vu ou cru voir, lorsque Napoléon était encore en Pologne, l’opinion amie de la stabilité s’alarmer de la mort du fils aîné du roi Louis, dans lequel on aimait à pressentir l’héritier de l’Empire. Sans tenir compte du second fils du roi de Hollande , et des espérances que permettait en outre de concevoir la situation de la reine Hortense, il prétendit que, dès lors, la France demandait que l’Empereur transmît à un héritier de son sang le vaste empire créé par lui. Habile à faire parler ou taire l’opinion , il jeta dans le public le mot de divorce , qu’il croyait être la pensée secrète de Napoléon. Il se remua beaucoup, intrigua dans le Sénat et le conseil d’État, espérant au moyen de cette agitation faire trois choses : disposer l’opinion à un acte aussi considérable, y pousser Napoléon et y préparer

Joséphine. M. de Talleyrand avait aussi adopté , dès cette heure hâtive , la même politique. Par un sentiment que nous n’avons pu nous expliquer, il s’était, depuis longtemps, posé en ennemi très-peu couvert de l’Impératrice, et, avec son adresse et sa malice connues, il s’ingéniait à lui rendre plus d’un mauvais office. Il ne pouvait lui reprocher, cependant, que d’avoir, sur sa demande, fortement insisté auprès de l’Empereur pour le faire consentir au mariage de son ministre avec Mme Grandt. Mais c’est peut-être ce que le prince de Bénévent ne lui pardonnait pas , d’avoir réussi lorsque probablement il ne voulait que paraître insister sans s’engager, aimant mieux garder à un autre titre celle qu’on le forçait d’épouser. Quant au dur d’Otrante, il affichait un grand dévouement, une parfaite reconnaissance envers l’Impératrice Joséphine, et c’est pour lui marquer sa gratitude, c’était, disait-il, dans l’intérêt de sa gloire et afin de lui procurer un triomphe où devait éclater sa grandeur d'âme, qu’il vint à Fontainebleau lui faire une proposition anticipée de divorce, sur laquelle les historiens de Napoléon ont peu insisté, mais qui demande de notre part quelques détails.

II existe à cet égard un souvenir des plus complets, et qui doit dispenser le biographe de Joséphine de tout récit personnel et de la recherche de toute autre autorité. Il a été consigné dans ses véridiques mémoires, par M. de Lavaletle, parent par alliance, on le sait, de l’Impératrice Joséphine :

« L’impératrice, raconte t-il, me fit donner l’ordre de

me rendre, par un escalier dérobé, dans son appartement. Je la trouvai abattue, et le visage ému, altéré par la plus profonde commotion. « Fouché sort de « chez moi, me dit-elle, et voici ce qu’il m’a dit : t< — Il faut, Madame, que Votre Majesté donne à la « France et à l’Empereur un grand témoignage de « votre dévouement. L’Empereur doit laisser après « lui des enfants qui puissent le continuer, et donner « àlaFranceune famille qui ôte aux Bourbons toutees- « pérance de retour. Dixannées demariage ne permet- « tent plus à la nation et à l’Empereur d'espérer des « enfants de Votre Majesté. Vous êtes le seul obstacle, « sous ce rapport, à la consolidation du bonheur de « la France. Daignez suivre le conseil d’un homme « qui vous est dévoué. La situation singulière dans « laquelle vous vous trouvez, vous impose, au nom de « votre gloire et de l’intérêt de tous, un grand sacri- « lice. Je sais combien il vous sera cruel; mais votre « âme élevée saura s’y résiguer. L’Empereur ne le « consommera pas : je connais son attachement pour a vous. Soyezplus grande qu’il n’est grand, et donnez « ce dernier gage de votre dévouement à la patrie et à « l’Empereur; l’histoire vous en tiendra compte,, et « votre place y sera marquée au-dessus des femmes les « plus illustres qui ont occupé le trône de France. » « — Je fus si déconcertée de ce discours, ajouta-t-elle, « que je ne pus que lui répondre que je réfléchirais h à cette étrange proposition, et que je lui donnerais « une réponse dans quelques jours. Conseillez-moi « donc, me dit-elle, vous qui m’êtes attaché comme

« parent et comme homme dévoué. N’est-il pas évi- « dent que Fouché est envoyé par l’Empereur, et « que mon sort est décidé? Hélas! descendre du « trône est peu de chose pour moi; qui sait plus « que moi combien j’y ai répandu de larmes? Mais « perdre en même temps l’homme à qui j'ai consacré « mes plus chères affections, le sacrifice est au- « dessus de mes forces! »

« Je pensai avec l’Impératrice que Fouché avait été envoyé par l’Empereur; mais cette étrange nouvelle m’avait surpris autant qu’elle, et je lui demandai quelques heures de réflexion pour lui répondre. Il ne me fallut pas de longues méditations pour être convaincu que, soit que la proposition eût été faite par ordre de l’Empereur, soit que Fouché voulût avoir la gloire d’opérer un tel changement, elle présentait trop d’avantages pour être abandonnée, et que le sacrifice devait être consommé. Cependant je connaissais trop la tendresse de l’Impératrice pour son mari, pour n’être pas persuadé qu’elle n’irait jamais au devant du sacrifice. Je lui étais dévoué depuis longtemps, j’étais l’ami de son fils et le mari de sa nièce. Il n’était donc pas convenable que je l’encourageasse dans un projet qui pouvait bien n’être que celui d’un ambitieux, et que je rompisse tous les liens qui m’attachaient à cette famille ; etje ne parle pas ici desliens qui pouvaient m’être utiles, mais de ceux de l’amitié. J'engageai l’Impératrice à se taire sur cet objet, à voir venir l’Empereur, et à déclarer à Fouché que son premier devoir était l’attachement à l’Empereur, et le

second l’obéissance; qu’ainsi elle ne voulait plus entendre parler de cette affaire que par l’homme qui était le maître de sa destinée. Ce conseil lui convenait, elle le suivit'. »

A ce récit si complet, le secrétaire de Napoléon ajoute la preuve que dans cette inhumaine campagne le duc d’Otrante avait agi de son chef et à l’insu de l’Empereur. «Dès la fin de 1807, dit-il*, Fouclié avait essayé de sonder l’opinion publique sur une éventualité de divorce, et il avait jeté en avant l’idée d’une alliance de Napoléon avec la grande-duchesse Catherine de Russie. Il savait que l’Empereur avait de la répugnance à séparer son sort de celui d’une femme dévouée et aimante. Il voulut se donner le mérite de lui forcer la main; il se plaça entre les deux époux, parla à des sénateurs du divorce comme d’un projet arrêté, et se présenta à Joséphine comme un intermédiaire officieux. L’Impératrice, atterrée de celte ouverture, croyant Fouché envoyé par l’Empereur, répondit avec une résignation douloureuse , qu’aucun sacrifice ne lui coûterait pour obéir à son époux. L’Empereur, qui ignorait ces menées, trouva un jour Joséphine en pleurs, et en obtint l’aveu de la démarche que Fouché s'était permise auprès d’elle. Outré de tant d’audace, il fit venir le ministre et le traita comme il méritait de l’être; il lui aurait même à l’instant ôté le portefeuille de la police s’il eût eu en ce moment quelqu’un sous la main. Fouché fit

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