CHAPITRE IX
Le Divorce.
Napoléon précipita tellement son retour qu’il arriva à Fontainebleau le 26 à neuf heures du matin, avant tous ceux auxquels il avait donné rendez-vous, même avant l’Impératrice. Il y rentrait triomphant et soucieux, car il avait pris la pénible mais inébranlable détermination de rompre le lien qui l’unissait à Joséphine. Il savait qu’il allait briser ce cœur si dévoué, qui aimait en lui l’homme et non le souverain ; et lui-mêine, se croyant obligé d’en venir là par la nécessité de sa politique et la fatalité de sa destinée, il sentait son âme troublée d’avance à l’idée de se séparer pour toujours de cette compagne de sa jeune gloire, qui avait fait pendant 'quinze ans le charme de sa vie. ,
Durant ces quinze années, Joséphine s'était presque constamment débattue contre cette pensée du divorce agitée avec une passion contraire à Ipurs in-
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térêts par ceux des membres de la famille de son époux qui ne l’aimaient pas, et qui étendaient à ses enfants leur antipathie et leur jalousie. Au retour d’Égypte, lors du Consulat à vie, à la formation de l’Empire, à la veille du Couronnement, après la paix de Tilsitt, la tendresse de Napoléon l’avait noblement protégée. Depuis deux ans toutefois la mort du prince royal de Hollande avait éveillé chez lui la première idée d'une séparation obstinément repoussée jusque-là. Quoique vertement blâmée, l'indiscrétion de Fouché lui fut une occasion naturelle d’y penser. Les avances de la Russie à Ërfurth avaient aussi fait sur son amour-propre et sur son souci dynastique, une vive impression. Pendant la dernière campagne, le péril auquel il venait d’échapper; les propositions matrimoniales qu’il est plus que probable qu’il avait reçues de l’Autriche en signant la paix; la certitude qu’il ne pouvait plus espérer d’enfant de sa femme, et la persuasion qu’une autre union lui en donnerait; tout cela l’avait enfin décidé à accomplir un acte qui lui semblait maintenant indispensable à la force de sa dynastie et au repos de la France.
Mais l’Empereur, nous l’avons dit souvent, redoutait par-dessus tout les pleurs et la douleur de Joséphine. Son cœur dont on a dit qu’il était trop famille, 1 parce qu’il aimait à combler de biens tous les siens, avait peur de voir souffrir. Aussi cet homme si
1 . Expression de Mme Com pan. (Souvenirs de U. le docteur Maigne, p. 27.)
DK L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. 445
fort, dont la fière et indomptable volonté a affronté sans s’émouvoir les situations politiques les plus scabreuses, les coalitions les plus menaçantes elles plus terribles luttes armées, arrive à Fontainebleau, au comble de la puissance humaine, ayant tout dompté en Europe, et cependant hésitant, tremblant môme pour entamer cette campagne du divorce qui lui paraît plus redoutable que la lutte dont il revient triomphant. Voilà donc enfin Napoléon et Joséphine en présence, et nous allons voir se dérouler un de ces drames dignes des regards de l’histoire, car elle n’a jamais noté une séparation royale plus touchante et accomplie dans de plus grandes circonstances: d’un côté l’inflexible raison d’État, et de l’autre le souvenir d’une vie intime, d’un amour mutuel , d’un bonheur réciproque de quinze années; et, quelles années, les plus glorieuses dans le passé de la France, les plus radieuses, les plus enivrantes dans l’existence d’une femme.
Toute l’Europe a lu, dans l'Hisloire du Consulat et de l'Empire, cet épisode émouvant du Divorce , raconté par l’homme d’État historien, avec un art dont lui seul a le secret, et qui est d’autant plus grand qu’il paraît moins. Le lecteur approuvera, et l’éminent écrivain voudra bien pardonner les larges emprunts que nous allons demander à ce livre populaire, où l’Empire revit dans sa grandeur, ses fautes et ses revers, pour la gloire et l’instruction de la France.
La première visite que reçut l’Empereur en arri-
vant au palais de Fontainebleau, fut celle de l'archichancelier Cambacérès. C’était de tous ses conseillers celui qui avait le plus, et depuis le plus longtemps , sa confiance. Il avait voulu le voir avant tous les autres, afin d’obtenir de lui d’exacts renseignements sur tout ce qu’il lui importait de savoir de la situation intime de la France, que la gloire seule semblait ne plus satisfaire, et aussi afin de lui communiquer les projets arrêtés dans son esprit.
Après avoir épuisé divers sujets, Napoléon, ajoute M. Thiers, « arriva ensuite à l’objet essentiel, à celui qui le préoccupait le plus, à la dissolution de son mariage avec l’Impératrice Joséphine. Il aimait cette ancienne compagne de sa vie, bien qu’il 11e lui gardât pas une scrupuleuse fidélité, et il en coûtait cruellement à son cœur de se séparer d’elle; mais à mesure que l’opinion s’éloignait, il se plaisait à supposer que ce n’étaient pas ses fautes, mais le défaut d’avenir, qui menaçait d’une caducité précoce son trône glorieux. La pensée de consolider ce qu’il sentait trembler sous ses pieds, était sa préoccupation dominante, comme si une nouvelle femme, choisie, obtenue, placée aux Tuileries, devenue mère d’un héritier mâle, les fautes qui lui avaient attiré le monde entier sur les bras, avaient dû ne plus être que des causes sans effet. Il était utile sans doute d’avoir un héritier incontesté, mais mieux, cent fois mieux eût valu être prudent et sage ! Cependant, malgré ce besoin d’avoir un fils, Napoléon, qui n’avait pu, après Tilsitt, au faîte même de la gloire et delà puissance, se décider
au sacrifice de Joséphine, venait enfin (le s’y résoudre, parce qu'il avait senti l’Empire ébranlé, et il allait chercher dans un mariage nouveau la solidité qu’il eût fallu demander à une conduite habile et modérée.
« Il parla donc de ce grave objet à l’archichancelier Cambacérès, déclara qu’il n’y avait aucun prince de sa famille qui pût lui succéder, jeta sur les misères de cette famille un regard triste et profond, dit que ses frères étaient incapables de régner, profondément jaloux les uns des autres, et nullement disposés à obéir à son successeur, si l’hérédité directe ne leur faisait une lqi de reconnaître dans ce successeur le continuateur de l’Empire. Il montra toutefois pour le prince Eugène une préférence marquée, se loua de lui, de ses services, de sa modestie, de son dévouement sans bornes, mais déclara que l’adoption ne suffirait pas pour le faire accepter après sa mort , comme héritier de l’Empire; et il ajouta que certain d’avoir des enfants avec une autre femme que Joséphine, il avait pris la résolution de divorcer; qu’il n’en avait rien dit surtout à celle qui allait être sacrifiée, que cet aveu lui était très-pénible, qu’il attendait le prince Eugène , chargé de préparer sa mère , et que jusque-là il voulait que le secret le plus absolu fût gardé. Le prince Cambacérès apprit avec le plus vif déplaisir celte détermination , car, ainsi que tout le monde, il aimait Joséphine, et il sentait bien que Napoléon, en la répudiant , allait s’éloigner encore davantage de son passé , passé qui était celui des saines idées, des desseins modérés, passé dans lequel
étaient compris tous les hommes de la Révolution , et duquel Napoléon ne se séparerait pas sans rompre avec eux. La môme prudence qui l’avait porté à condamner la conversion du Consulat en Empire, le portait à coiîdamner une alliance avec quelque ancienne dynastie , sentant bien que la plus sûre consolidation c’était la durée, et que la durée dépendait uniquement delà sagesse dans la conduite. Il fit quelques timides représentations fondées sur la faveur dont Joséphine jouissait en France, sur l’affection que lui avaient vouée le peuple et surtout les militaires habitués à voir en elle l’épouse bienveillante de leur général, sur les souvenirs révolutionnaires qui se rattachaient ù elle, sur le nouveau pas qu’il semblerait faire vers l’ancien régime, en éloignant la veuve Beauharnais pour épouser une fille des Habsbourg ou des Romanoff. A toutes ces remarques, présentées d'ailleurs avec une extrême réserve, Napoléon répondit en maître absolu, dont la volonté planant sur le monde, élaiten quelque sorte devenue le destin môme. Il lui fallait un héritier: cet héritier obtenu, l’Empire, suivant lui, serait fondé définitivement. Le vieux conseiller du Premier Consul , confondu de la hauteur de son maître, se soumit en silence, dédommagé du reste par une bienveillance infinie , de l’inflexibilité des volontés qu’il avait à combattre. Il fut convenu qu’on se tairait jusqu’à l’arrivée du prince Eugène '. »
L’archichancelier consigna, tant il fut frappé, dans
1. Histoire du Consulat et de l' Empire, par M. Thiers, I. XI, p. 319-322.
ses Souvenirs, l’impression produite sur lui par cette conversation : « Nous fûmes seuls, dit-il , pendant plusieurs heures. L’Empereur l’avait voulu ainsi, afin de m’entretenir à loisir d’une foule d’objets.... Pendant cet entretien , Napoléon me parut préoccupé de sa grandeur; il avait l’air de se promener au milieu de sa gloire. Ce qu’il dit avait un caractère de hauteur qui me fit craindre de ne plus obtenir de lui aucun de ces ménagements délicats dont il avait luimême reconnu la nécessité pour conduire un peuple libre, ou qui veut paraître tel »
L’Impératrice n’arriva à Fontainebleau que dans l’après-midi, n’ayant point compté sur la rapidité extraordinaire du retour' de l’Empereur. «Ce retard, raconte le préfet du Palais de service, occasionna une petite scène de reproches de la part de Napoléon \ » Mais Joséphine se montra si heureuse de le revoir, que celui-ci redevint affectueux pour elle , toutefois sans pouvoir ou plutôt sans vouloir dissimuler la préoccupation deson esprit. L’Impératrice Joséphine, dès ce premier instant, éprouva un serrement de cœur qui lui fut un pressentiment du danger qui la menaçait. Pendant les premiers jours de leur vie
1. Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XI. « L’archichancelier Cambacérès, ajoute en note M. Thiers, a raconté avec discrétion dans ses Mémoires le long entretien qu’il eut ce jour-là avec l'Empereur, et n'a énoncé que les titres des objets dont il Tut question. C’est dans les nombreuses lettres de Napoléon que j'ai pu retrouver le sens de cette conversation, et c’est dans ces documents authentiques que j’ai pris , en la reproduisant avec une scrupuleuse exactitude, la pensée de Napoléon sur chaque objet. »