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L’Impératrice chargea sa fille, qui s’en retournait à Paris, de savoir de l’Empereur quelles étaient ses intentions. Le voyage de la reine Hortense, le temps d’entretenir l’Empereur , le délai nécessaire à la réponse pour parvenir en Suisse, prirent près de trois
vie. Il m’était doux de n'avoir à répondre que des choses satisfaisantes, et le plaisir avec lequel était accueilli le récit simple et vrai de l’emploi de vos journées, de vos secrets sentiments, de votre modération, de ce dévouement si vrai qui dirige votre conduite, m’a bien prouvé que ceux qui m'interrogeaient étaient sûrs de plaire en redisant plus haut la vérité. Mais, Madame, j’ai questionné à mon tour, j’ai observé de mon cété, et j’ose soumettre à votre raison le résultat de mes observations avec la confiance de mon attachement. La grossesse de l’Impératrice est une joie publique, une espérance nouvelle, que chacun saisit avec empressement. Votre Majesté le comprendra facilement, elle à qui j’ai vu envisager cet événement comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien I Madame, d'après ce que j’ai cru remarquer, il me semble que vous avez encore un pas à faire pour mettre le complément à votre ouvrage, et je me sens la force de m’expliquer, parce qu’il me parait que la dernière privation que votre raison vous impose ne peut être pour cette fois que momentanée. Vous vous rappelez, sans doutp, que vous avez quelquefois regretté, avec moi, que l’Empereur n’eût point, au moment do son mariage, pressé l’entrevue de deux personnes qu’il se flattait de rapprocherfacilement, parce qu’il les réunissait alors dans ses affections. Vous m’avez dit que, depuis, il avait espéré qu’une grossesse, en tranquillisant l’Impératrice sur ses droits, lui donnerait les moyens d’accomplir le vœu de son cœur. Mais, Madame, si jo no me suis pas trompée dans mes observations, le temps n’est pas venu pour un pareil rapprochement.
« L’Impératrice psralt avoir apporté avec elle une imagination vive et prompte à s'alarmer; elle aime avec la tendresse, avec l’abandon d'un premier sentiment ; mais ce sentiment mémo semble porter avec lui le (aractèred'un peu d'inquiétude, dont il est, en effet, si rarement séparé. La preuve en est dans une petite anecdote que le grand maréchal [b) m’a contée, et qui appuiera tout ce que j’ai l'honneur de vous dire.
<r Un jour l’Empereur, se promenant avec elle dans les environs
|t) Le maréchal Durée.
semaines, un siècle pour l’impatience de Joséphine. Ce fragment d’une lettre écrite par elle de Berne , le 12 octobre, suffit pour faire juger de sa situation : « Un courrier de M. le duc de Cadore, qui retourne en France, vient me demander mes commissions. Je
de Malmaison, lui offrit, en voire absence, de visiter ce joli séjour; h l’instant, le visage de l’Impératrice fut inondé de larmes ; elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur étaient trop visibles pour que l’Empereur essayât d'insister. Cette disposition à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourrait être qu’augmentée dans ce moment par la présence do Votre Majesté. Elle se souviendra peut-être que cet été, en la voyant si grasse, si reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous menions, j’osais lui dire en riant qu’il n’y avait point d'adresse à rapporter à Paris tant de moyens de succès, et que je sentais parfaitement qu'à la place d’une autre, je serais tout au moins inquiète. En vérité, Madame, cette plaisanterie me semble aujourd’hui le cri de la raison. Le grand maréchal, avec lequel j'ai causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que jo partage. Il m’a paru qu’il n’osait point faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il ne traite qu’avec douleur. 11 m’a parlé avec un accent vrai do cet attachement que vous inspirez encore, mais qui doit lui-même inviter à une grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux devoirs; et, si j’osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme comme la vôtre de rien faire qui puisse forcer l’Empereur à manquer aux siens.
« Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de la naissance d'un enfant attendu avec tant d’impatience, au bruit des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, Madame ?(Jue ferait L’Empereur, qui se devrait aux ménagements qu’exigerait l'état de celte jeune mère, et qui serait encore troublé par les souvenirs des sentiments qu’il vous conserve? Il souffrirait, quoiquo votre délicatesse ne se permit pas do rien exiger ; mais, vous souffririez aussi : vous n’entendriez pas impunément le cri de tant do réjouissances, livrée, comme vous le seriez peut-être, à l’oubli du toute une nation, ou devenue l’objet de la compassion de quelques-uns qui vous plaindraient, peut-être, par esprit de parti. Peu à peu, votre situation deviendrait si pénible, qu’un éloignement complet parviendrait seul à remettre tout en ordre. Puisque j’ai commencé,
profite de cette occasion, nia chère Hortense, pour te témoigner toute ma douleur. Pas un mot de toi depuis vingt jours que tu es séparée de moi. Que veut dire ton silence? J’avoue que je me perds dans mes conjectures, et que je ne sais plus que penser. Toi seule, ma chère fille, dois me tirer de l’incertitude affreuse dans laquelle je vis. Si d’ici à trois jours je
souffrez que j'achève; it vous faudrait quitter Paris. La Malmaison, Navarre même seraient trop près des clameurs d'une ville oisive, et quelquefois malintentionnée. Obligée de vous retirer, vous auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que donne l'initiative dans une conduite courageuse.
< Voilà les observations que j'ai voulu vous soumettre, voilà le résultat des longues conversations que j’ai eues avec mon mari, et encore d’un entretien que le hasard m'a procuré avec le grand maréchal. Moins animé que nous sur vos intérêts, et accoutumé, comme vous le savez, à ne point arrêter ses opinions quand il n'a point reçu l'ordre de les transmettre, C'est avec beaucoup de temps et un peu d'adresse quej’ai tiré de lui quelques-unes de ses pensées; mais aussitôt que je les ai entrevues, j’ai pu conclure qu’il vous restait encore un sacrifice à faire, et qu'il était digne de vous de ne point attendre les événements, et de les prévenir en écrivant à l'Empereur une courageuse détermination. En lui évitant un embarras dont sa tendresse pour vous l’empêche seule de sortir, vous acquerrez do nouveau* droits à sa reconnaissance ; et d’ailleurs, outre la récompense toujours attachée à une action droite et raisonnable, avec cet aimable caractère qui vous distingue, celte disposition à plaire et à vous faire aimer, peut-être trouverez-vous, dans un voyage un peu plus prolongé, des plaisirs que vous ne prévoyez pas d’abord. A Milan, le spectacle si doux des succès mérités d’un fils vous attend. Florence et Rome même offriraient à vos goûts des jouissances qui embelliraient cet éloignement momentané ; vous rencontreriez à chaque pas, en Italie, des souvenirs que l'Empereur ne s’irriterait pas de voir renouveler, parce qu'ils s'unissent pour lui aux époques de sa première gloire.
c Tout ce que m’a dit lo grand maréchal, me prouve assez que S. M. veut que vous conserviez à jamais les dignités d’un rang où vous avez été élevée par scs succès et sa tendresse; et cependant
UE L'IMPERATRICE JOSÉPHINE. r,2i
ne reçois pas de lettres qui-m’annoncent ce que je dois faire.... je me rendrai à la Malmaison : au moins là je serai en France; et si tout le monde m’abandonne, j’y vivrai seule, avec la conscience d’avoir sacrifié mon bonheur jxmr faire celui des autres1. »
Mais dès le lendemain elle reçut une lettre de la reine, lui faisant connaître que l’Empereur la laissait
l’hiver se passerait, la saison où l'on peut habiter Navarre vous ramènerait aux occupations d'embellissement qui vous y attendent; le temps, ce grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous auriez mis le complément à cette conduite si noble qui vous assure la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais, Madame, si je m'abuse, mais il me semble qu'il y a encore du bonheur dans l’exercice de semblables devoirs; le cœur d’une femme sait trouver du plaisir dans le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime : prévenir l'embarras dont l’Empereur pourrait sortir lui-mème sans blâme, s’il vous aimait moins, rassurer les inquiétudes d’une jeune femme que le temps et cette expérience de vous-même rendront plus calme, tout cela est digne de vous. Si vous étiez moins sùro de l'effet que peuvent encore produire les grâces do votre personne, votre rôle serait moins difficile; mais il me semble que c'est parce que Votre Majesté sait très-bien qu’elle possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle doit avoir la délicatesse de tous les procédés.
< J'ose espérer que Votre Majesté me pardonnera une aussi longue lettre, et les réflexions qu’elle contient. Quand j’appuie si fortement sur cette impérieuse nécessité de s’éloigner da nous pour quelque temps, je me flatte qu’elle daignera penser que, peut-être jamais, je ne lui ai donné de plus véritables marques des sentiments qui m’attachent ù elle.
t Je suis avec un profond respect,
Madame,
De Votre Majesté,
La très-humble et très-obéissante servante, « VüHGKNNES-RâMUSAT. *