‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 70 sur 232 · Mimçires du duc de Rovigo, t. I", p · texte numérisé non relu

Mimçires du duc de Rovigo, t. I", p

DK L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. 10»

tinuation. On avait donc soif de stabilité; on ne parlait que de cela. On demandait que la magistrature de Bonaparte fût prorogée pour dix, pour vingt ans, pour sa vie ; et on en vint enfin à prononcer le mot d’hérédité comme indiquant le seul moyen de procurer celte stabilité, objet de tous les vœux. Mais comment constituer un pouvoir héréditaire? Le Premier Consul n’avait pas d’enfants. Prendrait-on son successeur dans sa famille? Choisirait-on son beau-fils dont le nom commençait à devenir populaire dans l’armée ? En admettant l’hérédité et modifiant en ce sens la constitution, sans rien changer au reste des institutions républicaines, fallait-il enfin déterminer d’avance un ordre de succession dans la famille naturelle ou adoptive du Premier Consul, ou investir seulement celuici du droit de désigner son successeur , avec faculté de le prendre même en dehors des siens?

Toutes ces questions formaient une série de problèmes politiques qui, depuis la signature de la paix d’Amiens, étaient posés devant l’opinion publique et faisaient, en sens contraire, travailler toutes les têtes. 11 faut nous y arrêter quelques instants. Ceci fait essentiellement partie de notre sujet, car ces vœux d’hérédité étaient accompagnés de regrets sur une stérilité qui, due aux terribles émotions de la prison des Carmes, persistait après six ans de mariage ; et le mot de divorce était prononcé par les plus impatients pour devenir, à partir de cet instant, la fatalité de la vie de Joséphine comme il va être l’intérêt de son histoire.

Il existe des renseignements très-précis sur cette importante époque de la vie de l’Impératrice Joséphine. Ils ont été recueillis par l’un des hommes d’alors les plus sérieux, les plus indépendants, quoique fermement dévoué au Premier Consul, et que celui-ci, qui l’avait placé au Conseil d’État, honorait de son estime en même temps qu’il jouissait de toute la confiance de Mme Bonaparte. 31. Thibaudeau, c’est de lui qu’il s’agit, a un nom fait pour répondre de toutes ses assertions dont quelques-unes sont d’une grande délicatesse; nous lui en laissons la responsabilité, nous bornant à abréger en peu de pages, ainsi que notre cadre l’exige, les détails très-complets dans lesquels il a cru devoir entrer.

On sait les faits qui préparèrent et consommèrent l’établissement du Consulat à vie. On peut les lire admirablement exposés dans l historien le plus considérable de ces quinze premières années du siècle1. C’est, au reste, ce que doit faire, pour toutes les époques de cette période éclatante, le lecteur qui veut bien comprendre une monographie quelconque empruntée au règne de Napoléon. Le passage suivant des Mémoires de M. Thibaudeau nous fera apprécier quelle était la situation autour du Premier Consul, à la veille et en vue du Consulat à vie : « On ne parlait que d’hérédité et de dynastie , de fortifier le gouvernement et de diminuer l’influence des autres corps de l’État, surtout du Tribunat, et d’organiser

1. Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, t. III, liv. XIV.

définitivement la nation. Lucien était un des plus ardents propagateurs de toutes ces idées ; Rœderer les appuyait de toute la puissance de sa métaphysique, et Talleyrand du suffrage de tous les cabinets.... A la cour, une femme résistait encore au torrent; seule, elle n’était point aveuglée par tous ces prestiges de grandeur. Jusque dans le lit du Premier Consul elle était tourmentée par les plus vives alarmes et assiégée par de sinistres présages. A la vérité, Mme Bonaparte prévoyait peut-être sa chute dans l’élévation de son mari au trône ; mais un instinct délicat qui, chez les femmes , tient souvent lieu de pénétration , ne lui laissait pas voir sans effroi régner sur les ruines de la république un homme qui devait à la république sa grandeur et sa gloire1. »

On ne saurait mieux préciser la position , l’agitation de Joséphine dans ces graves débats. Mais, on l'a déjà vu et nous le redisons, la préoccupation des périls qu’elle croyait réservés à son mari , à chaque accroissement de fortune, et dont l’abominable tentative de la rue Saint-Nicaise lui avait donné la mesure, était surtout ce qui dominait dans sa répugnance. D’abord elle avait pensé que le trône ne pouvait être relevé en France qu’au profit de l’antique race qui l’avait occupé pendant huit cents ans. Aujourd’hui elle ne désirait rien au delà de ce qui existait. Comme elle ne faisait de la politique qu’avec son cœur, et

1. Mémoires sur le Consulat (1799 à 1804), par un ancien Conseiller d’fitat. (C. N. Thibaudeau). Paris, 1827, en un seul volume, p. 236.

comme les nets pressentiments de l’avenir, les grandes vues et les longs desseins d’une patriotique ambition , n’étaient nullement dans sa nature, elle eût voulu que son époux restât simplement le chef temporaire et adoré de la France. Avec son instinct, comme le dit bien son confident, plus que par son sens politique, elle comprenait que toute prorogation menait à un pouvoir viager; que le Consulat à vie allait au Consulat héréditaire : comme c’était là la monarchie, le nom ne devait pas manquer de suivre la chose, et Joséphine ne pouvait songer sans une crainte plutôt superstitieuse que raisonnée, à cet intant où Bonaparte s’appellerait Roi ou Empereur.

La famille du Premier Consul ne partageait ni ces craintes ni cette modération. Elle voulait pour lui toute la puissance, tout l'éclat possible, et pensait que, dès cet instant, on pouvait prétendre à tout. L’uu des frères, Lucien, poussait aux entreprises les plus hardies et les plus hâtives, avec une ardeur où il y avait à la fois du dévouement à l’égard du Consul, de l’ambition pour lui-même et de l’animosité contre sa belle-sœur. Nous ne saurions assigner de causes précises à ces dispositions du second frère de Napoléon envers Joséphine. Peut-être avait-il existé quelques froissements d'amour-propre entre la première femme de Lucien, douce et simple cependant, et Mme Bonaparte dont l’esprit bienveillant se laissait prévenir parfois ; peut-être était-ce ce sentiment que l’on rencontre dans les familles, sentiment que Lucien partageait avec ses sœurs (les frères ne le suivaient point)

et qui fait refuser à une femme, auprès de son mari, une influence prépondérante et naturelle et un rang supérieur aux autres parentés; peut-être cela venait-il de l’obstacle que cette union d’une femme sans enfants et sans grande chance d’en avoir , avec son frère, apportait aux projets de grandeur qu'il ne cessait de former pour leur nom; et, pour le moment présent, ses dispositions habituelles contre Joséphine s’aggravaient et s’irritaient de la voir opposée, par des motifs qui ne le touchaient point, même aux premiers pas d’une élévation si facile à procurer au chef et qui promettait, aux autres membres de la famille, de si hautes destinées. Probablement c’était tout cela à la fois. Engagée malgré elle dans cette voie fâcheuse, Mme Bonaparte rendit parfois quelques-uns des coups qu’elle recevait , sans haine et sans fiel néanmoins , car il lui eût été difficile d’en demander à sa conciliante nature. Le Premier Consul , dans ces débats intérieurs qui troublaient sa tranquillité et froissaient son cœur, ne cessa, jusqu’au divorce, où la raison d’État vint en aide aux ennemis de Joséphine, de donner à sa femme toutes les satisfactions les plus manifestes de considération affectueuse, tout en poursuivant, mais de son pas et non point en cédant aux allures des autres , le but que lui indiquaient les excitations de son génie et la pression nationale.

Bonaparte, cependant, ne faisait point à sa femme d’habituelles confidences sur ses espérances ou ses desseins, ni sur les projets qui se débattaient autour de lui. Un groupe d’impatients, Rcederer,Talleyrand,

Lacépède, Régnault de Saint-Jean d’Angély, Fargues, Jacquemiuot, conduits par Lucien, le poussaient à tout entreprendre, car, après deux ans, ils croyaient tout facile, même le pouvoir héréditaire, même l’Empire. Les pourparlers pour le Consulat à vie avaient donc lieu en dehors de Mme Bonaparte, soit aux Tuileries, soit à la Malmaison, et celle-ci n’en savait que ce que lui en disaient quelques amis vrais ou faux, Bourrienne, Fouché, Thibaudeau surtout, et quelquefois le Premier Consul lui-même, qui, désireux de se taire sur des choses qu’il savait peu agréables pour sa femme, ne refusait cependant pas l’entretien quand il y était provoqué. Joséphine y apportait une franchise, une indépendance qui surprend dans les récits de son chroniqueur en même temps son confident; et c’est là que l’on voit bien que cette femme, qui jusqu’ici n’est apparue qucclairée par le reflet de Napoléon, avait une individualité propre, un fonds de caractère sérieux malgré son apparente frivolité ; qu’elle pensait, agissait, se déterminait par ellemême. Qu’on en juge par ces fragments de conversation, à coup sûr fidèlement reproduits par M. Thibaudeau à qui nous les empruntons1 :

« Je n’approuve point, lui confiait-elle, tous les projets qu’on médite; je l’ai dit à Bonaparte. 11 m’écoute avec assez d’attention ; mais les flatteurs le font bientôt changer d’opinion. Les nouvelles concessions qu’on lui fera augmenteront le nombre de ses enne-

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