Ibid, p
et duraient plusieurs heures. C’étaient des cardinaux, des évêques, des sénateurs, des conseillers d’État, des députes, des tribuns, des généraux, des ambassadeurs, des magistrats, des particuliers et des étrangers présentés, des royalistes et des républicains, des nobles et des roturiers; ce qu’il y avait de plus considérable parmi les nationaux et les étrangers, tous confondus et sur le pied de l’égalité. Le Premier Consul parlait presque à tout le monde. On en profitait pour l’entretenir d’affaires particulières; les plus adroits se bornaient à lui faire leur cour. I)e l’audience du Premier Consul, on allait chez Mme Bonaparte. On lui présentait les dames étrangères; on y remarquait déjà les Zamoïska, Potoska, Castel-Forte, Dorset, Gordon, Newcastle, Cholmondeley, Dolgorouki, Galitzin, etc.; car les plus grands noms de 1 Europe venaient s’incliner devant le Premier Consul et sa femme. 11 y avait, les dimanches, les mercredis et vendredis, un dîner de douze ou quinze personnes chez le Premier Consul, et le soir de ces jours-là Mme Bonaparte recevait. »
D’abord moins nombreuses, ces réunions de Saint- Cloud furent bientôt devenues un cercle royal, présidé et dirigé avec aisance par Mme Bonaparte. On dressait quelques tables de jeu pour la forme. Le plus souvent le Premier Consul y paraissait et quelquefois il prenait les cartes. « Outre les audiences, ajoute M. 'l'hibaudeau ', il y avait de brillantes réunions
sous le nom de cercles et de spectacles. On ne pouvait ni applaudir, ni siffler au théâtre de la cour: il fallait étouffer ses bâillements et dormir les yeux ouverts. Quand, dans les cercles, le Premier Consul faisait sa partie, il n’y avait plus dans les salons le moindre intérêt pour personne. 11 en excitait un bien vif lorsqu’il y circulait. Sa conversation, en public, rarement gaie ou plaisante, jamais futile, avait un grand charme, et toujours de l’originalité et de la profondeur. On écoutait et l’on recueillait avec avidité ses moindres mots, il recherchait de préférence les savants, comme pour se débarrasser avec eux des pensées et des soucis du
pouvoir 11 avait rarement de longues conversations
avec les femmes. Un aussi grand caractère ne pouvait descendre à la galanterie. Il leur faisait quelquefois de mauvais compliments sur leur toilette ou sur leurs aventures ; c’était sa manière de censurer les mœurs.... Dans les cours où régnent les femmes, le bon ton est d’être sémillant, fat et léger. On trouvait encore pis que cela dans l’histoire du passé. La plus grande partie de ceux qui formaient la cour du Premier Consul, n’ayant pas été façonnés de longue main à cette grâce frivole des manières, y apportaient leur naturel ; il était moral. Le Premier Consul voulait de la décence et une gravité tempérée par l’élé gance, la politesse et la grâce; Mme Bonaparte en donnait l’exemple. » Joséphine reprochait à son mari cette sécheresse moqueuse avec les femmes, qui était chez lui un rôle factice et étudié. Elle aurait voulu, pour la popularité du Premier Consul et sa réputation
de société, qu’il se laissât aller à son naturel , et fût au dehors ce qu’il était dans son intérieur, cet homme charmant que nous ont révélé les confidences conjugales.
Mais là où l'on voyait bien les progrès de l'étiquette et le changement opéré dans les usages et les habitudes du palais, c’était à la messe qui, chaque dimanche, avait lieu avant l’audience. Nous avons la relation de la première qui fut dite à Saint-Cloud, le 3 vendémiaire an xi (25 septembre 1 802). Ce dernier extrait complétera le tableau de la seconde cour consulaire, qui eut si peu de chose à faire pour devenir la cour de l’Empereur. « J’ai entendu ce matin (écrit M. Stanislas de Girardin sur son Journal ') une messe en musique célébrée dans la chapelle du château de Saint-Cloud. Cela serait un très-petit événement qui n’aurait rien d’extraordinaire, s’il n’eût été précédé d’une révolution qui avait renversé la royauté et la religion. On put croire, pendant de longues années, que c’en était fait de l’une et de l’autre; et l'on dut penser qu’elles ne parviendraient jamais à se rétablir sans le concours d’une contre -révolution complète. Cetté contre-révolution n’a point eu lieu ; la religion catholique est ressuscitée , et toutes les formes de la monarchie reparaissent. Le dimanche, le chemin de Paris à Saint-Cloud est couvert de voitures, comme l’était, à pareil jour, sous l’ancien régime, celui de Versailles. Bonaparte habite le séjour des
1. Journal et Souvenirs de Stanislas Girardin, t. lit, p. 286.
rois, et ses ameublements surpassent peut-être les leurs en magnificence. Comme il y a loin des folies ensanglantées de 03 , des fêtes de la Raison, de la théophilanthropie de la Réveillère, à un évêque de Versailles disant la messe à Saint-Cloud: et quel immense intervalle entre le gouvernement du Comité de salut public et celui du Premier Consul!
« U y avait quelque chose de piquant à observer, dans cette magnifique galerie de Saint-Cloud, les figures de beaucoup d'ex-conventionnels, de ces modernes Brutusqui avaient fréquemment juré sur l’autel de la patrie, que celui qui tenterait d’usurper le pouvoir suprême, périrait sous leurs coups. L’usurpateur était là; il était au milieu d’eux, jouant aussi bien son rôle de maître qu’eux jouaient maladroitement celui de courtisans. On remarquait une foule immense, vêtue d’habits plus ou moins richement brodés, et, au milieu d’elle, un homme; dans ce vaste palais, une suite nombreuse, richement habillée, qui ne faisait attention qu’à un homme : et si, de là, on portait ses yeux sur la France, on apercevait une multitude prodigieuse dont la vue est fixée sur un homme ! De cette reflexion il résulte qu’il n’y a plus qu’un homme dans l’État. Cet homme, c’est le Consul, comme prirent soin de nous l’apprendre les individus chargés de l’annoncer, lorsqu’il entra dans la galerie. A ce nom , toutes les conversations particulières cessent, tous les groupes se désunissent, tous les cercles se rompent; les fonctionnaires publics se rangent sur
deux haies. Bonaparte passe au milieu; il cherche à fixer le sourire sur ses lèvres, il distribue de petits saluts à droite et à gauche, comme le pape donne des bénédictions; il se dandine en marchant, parce que le dandinement, que l’on croyait être une propriété exclusive des Bourbons, appartient à la place qu’il occupe. 11 naît de l’embarras involontaire et forcé qu’éprouve celui qui se trouve être, par sa position, le point de mire de tous les observateurs. Derrière le Consul, bien loin derrière lui, on apercevait Cambacérès et Lebrun ; le premier donnait la main à Mme Bonaparte, et le second à Mme de Luçay : encore derrière eux, on remarquait un petit groupe d’hommes et de femmes attachés à la maison. Le principal personnage alla se mettre dans une tribune en face de l’autel. Il y occupait une place distinguée, c’était celle réservée à Louis XVI, lorsqu’il assistait à la messe. A côté de lui, et en avant des deux Consuls, on remarquait Mme Bonaparte. C’était la première fois qu’elle avait eu en public le pas sur les collègues de son époux. Les autres places de la tribune étaient occupées par les ministres et par la foule. La messe commencée, on ouvrit les fenêtres de la galerie qui donnaient sur la chapelle, et elles furent bientôt occupées et garnies par des évêques, des généraux, un cardinal, des membres de l’Institut, et toutes les autorités constituées. »
Cette messe, qui précédait l’audience, n’était pas du goût de tout le monde, et les répugnances qui s’étaient manifestées, chez quelques-uns, le jour de
fliniti?, rl h. 7 ( jlinolr
Pâques de la même année, lors du Te f)eum du Concordat à Notre-Dame, quoique plus discrètes aujourd’hui, n’en étaient pas moins réelles. Cela se conçoit: « il y en avait beaucoup qui avaient perdu l’habitude de l’église, qui n’y étaient jamais allés, qui avaient contribué à renverser le culte; quelques-uns même avaient vivement persécuté les prêtres '. » Mais l’homme d’Ktat qui relevait les âmes en relevant la religion, n’avait pas entrepris cette noble et salutaire révolution pour reculer ainsi devant quelques bouderies et quelques sarcasmes. La messe de Saint-Cloud fut précisément instituée par lui, afin d’annihiler ou de dompter ces résistances; et comme signe de sa volonté, de Saint-Cloud même, il ordonna de construire dans le palais des Tuileries une grande chapelle avec une tribune spacieuse pour sa cour : c’est celle qui existe aujourd’hui *. Toutefois cette mauvaise humeur se perdait dans l’assentiment général, et les femmes surtout étaient ravies de revoir ces touchantes cérémonies du culte qui avait charmé leur enfance. Joséphine, élevée dans un pays de foi, auprès d’une pieuse mère, fut la première à donner l’exemple des pratiques religieuses, discrète et sans faste néanmoins, et cherchant toujours à mettre dans sa vie la convenance et la réserve.
Après avoir reçu à Saint-Cloud les hommages de tout ce que Paris contenait d’hommes considérables et d’étrangers de distinction, le Premier Consul se