Mémoires de M. de Banssel, t. IV, p
décida à parcourir avec sa femme, une province, la Normandie, qu’on lui disait hostile à son gouvernement. Mais, avant de se mettre en route, Joséphine voulut assister aux couches de sa fille qui, à la commune joie, le 11 octobre, mit au monde un ûls, le premier né d’un Bonaparte , et auquel Napoléon donna son nom, comme à son héritier, dans le cas où il n’en aurait pas par lui-même.
Vers la fin du mois, on partit pour la Normandie. Contrairement à certains pronostics , ce voyage fut une véritable ovation. En passant à Ivry, le Premier Consul voulut s’arrêter pour visiter le champ de bataille immortalisé par le Béarnais; à la vue de ces lieux fameux il se découvrit, en disant ; « Honneur à « la mémoire du. meilleur Français qui se soit assis a sur le trône de France! » prouvant par là qu’il ne craignait pas de rendre justice aux héros de la monarchie, on pouvait déjà dire , à ses prédécesseurs. Il donna des ordres pour le rétablissement de la colonne destinée à perpétuer le souvenir de la victoire de Henri IV.
Le Premier Consul accorda, en passant, quelques heures à Évreux, et, le 30 octobre, il fit son entrée dans la capitale de la Normandie. C’est à dessein que nous employons ce mot, car rien ne ressembla plus à une entrée royale que cette arrivée de Bonaparte et de Joséphine à Rouen.
En avant de la ville, le Premier Consul trouva tous les bateliers de la Seine, rangés en haie avec leurs habits de fête, qui accompagnèrent sa voiture jusqu’à
l'hôtel de la préfecture où il devait loger. A la porte d’entrée, le maire, M. de Fontenay, ressuscitant les anciennes coutumes, lui en présenta les clefs. Le Premier Consul les toucha, puis, s’adressant à la foule qui l’entourait : « Citoyens, dit-il , je ne puis « mieux confier les clefs de Rouen qu’au digne mair gistrat qui jouit à tant de tilres de ma confiance et « de la vôtre; » et il invita M. de Fontenay à prendre place entre sa femme et lui, ajoutant qu’il voulait marquer à Rouen, dans la personne de son maire, toute sa sympathie. Ces paroles furent couvertes par les vivat de la population qui se pressait tout entière sur son passage. Le cortège n’arriva à sa destination qu’après les plus grands efforts. Dans la soirée et fort avant dans la nuit, la foule entoura l’hôtel de la préfecture des plus bruyantes manifestations, mêlant parfois le nom de Mme Ronaparte à cette ovation décernée au glorieux chef de l'Etat. Il y avait, dans cette magnifique réception, comme un succès personnel pour elle, car, fière et soigneuse de la popularité de son mari, elle avait insisté pour qu’il entreprît ces voyages qui, en le montrant aux provinces, devaient accroître la faveur et l’amour du peuple pour lui.
Mais sur cette excursion nous avons la bonne fortune de rencontrer des détails dus à la plume même de Joséphine, et écrits avec son cœur et dans sa joie, au milieu de cette ivresse normande. Ils consistent en trois lettres adressées l’une à sa fille, l’autre à son beau-frère Joseph, la troisième à sa mère. Elles
nous serviront de narration pour ce mémorable voyage.
« Le courrier part (mande-t-elle de Rouen à Hortense, le lendemain de leur arrivée); je n'ai que le temps de t’embrasser, ainsi que ton mari et mon petit-fils, de tout mon cœur. Nous nous portons tous bien. La joie est générale à Rouen; tous les habitants sont sous les fenêtres de Ronaparte depuis son arrivée, et veulent à chaque instant le voir. Ils ne savent de quel nom le nommer : cela tient vraiment du délire. Je t’envoie une chanson que l’on chante dans les rues. J’ai reçu ta lettre; elle m’a fait grand plaisir. Adieu; on me demande ma lettre. Ronaparte et Eugène t’embrassent, et ta mère t’aiine de tout son cœur.
« Joséphine*. »
Deux jours après, elle adresse à Joseph Bonaparte, dans un style de cordialité parfaite , ces lignes où respire l’enthousiasme populaire :
« Rouen , 11 brumaire an 11. (2 novembre 1802’.)
« J’ai appris avec plaisir, mon cher petit frère, l’heureux accouchement de Julie8; je vous prie de