Histoire de l'imprimerie
1. Causes <le li prospérité de l'imprimerie a sa naissance. — H. Hérite îles premiers imprimeurs. — 1D. Impriment» iiiit'irci . te» Aille. - IV. Les Estienne. — V. Les Elseiicr. — VI. Les Didol. — VII. IMnni, l'anetoticLe, Crapelel, ltenouard. — Vlll. Imprimeurs Imminus île lettres. - IX. Situalion actuelle de l'imprimerie.
I. L'éclat extraordinaire tlonl l'imprimerie a brillé tout d'abord est dû à la fois ati\ circonstances au milieu desquelles elle se produisit et au rare mérite des premiers imprimeurs. La cause en était encore dans les habitudes modestes et probes des imprimeurs et des libraires, cl dans les relations élevées qu'ils avaient les uns cl les autres. Il en était d'eux comme des orateurs dont parle Quintilien, lesquels étaient éloquents parce qu'ils étaient honnêtes. C'est aussi de leur
' TOME II. l
honnêteté que les imprimeurs tiraient une grande partie de leur considération.
La France, dont le sol venait d'être affranchi de l'étranger, était merveilleusement préparée à recevoir cette belle découverte; la soumission des grands vassaux avait fait écrouler en partie le régime féodal; la bourgeoisie apparaissait, prête a réclamer ses droits; de toute part on éprouvait le besoin d'améliorations sociales, le désir d'apprendre cl de connaître.
L'Italie, plus avancée, nous offrait un admirable exemple. En échange de l'accueil qu'elle avait fait aux Grecs fugitifs , elle recevait leur science et leurs précieux manuscrits. Des 1469, les premières presses établies à Venise multipliaient les classiques grecs et latins, revus et annotés par ces savants réfugiés (1).
Tous les princes (2) de celte terre privilégiée, au moment où elle préludait ainsi à l'œuvre de la renaissance, appelaient à eux les gens de lettres, créaient des académies, des chaires de littérature, et coopéraient eux-mêmes aux impressions de livres (3).
Rome et ses papes (4), placés à la tête de celte noble croisade, qui avait pour htit de ressusciter tous les grands génies de l'antiquité au moyen de la découverte divine, instituaient des collèges , des chaires et jusqu'il des imprimeries au Vatican , assignant aux imprimeurs des traitements considérables (5)
(1) Démélrius Chalcondylc , Démélrius de Crète; Zacharie Calliergi . Théodore Gaw, Miche] Manille, Jean Lascaris, tic.
(2) Les rois de Saples, les ducs de Fcrrare, de Milan, de Florence.
(3) Pic de la Mirandole, collaborateur d'Antre Polilicn. son ami. (*] Paul II, Sixte IV, Léon X.
(5) Cinq cents tau d'or, réduits a trois renls par In volonté ci le désintéressement de l'imprimeur Paul Manitce.
el leur donnant. îles privilèges pour les encourager dans leurs entreprises (1).
La France, de son côté, marchait rapidement sur les traces de l'Italie. Il suffit de parcourir la collection des règlements qui concernent l'imprimerie pour juger de la haute estime et de la protection efficace dont elle fui l'objet, pendant les premiers siècles, de la part de Ions les rois qui se sont succédé.
Cette impulsion si vive el si puissante donnée à l'imprimerie était dignement secondée par les hommes appelés à en diriger les premiers établissements. Qui disait alors imprimeur entendait par là un homme instruit, un énidit même, toujours consciencieux et honorable, n'ayant qu'une passion, celle de la science; qu'un désir, celui d'une noble illustration; qu'une crainte, celle de se voir surpasser en talents et en gloire.
De tous les pays les savants venaient à eux, apportant le tribut de leurs études et de leur érudition. Us étaient leurs amis, leurs auxiliaires, vivaient sous le même toit et ne formaient pour ainsi dire avec eux qu'une seule famille.
L'immensité de la tâche que les imprimeurs avaient à remplir doublait leur ardeur et leur courage, et c'est à cette passion pour leur art, non moins qu'à l'intervention de ces savants qui leur faisaient en quelque sorte cortège, qu'on doit les rapides développements de l'imprimerie et la perfection qui s'y fit remarquer dès l'origine. Non-seulement les difficultés inséparables d'un art encore dans l'enfance furent surmontées, mais les ouvrages qu'on publiait, et qui étaient un sujet d'admiration pour tous les hommes lettrés,
10 Oh prétend nue, clan* certaine* villes d'Ilalie. on avait inttïtué un [iroreiseur de tjpograpbie.
étaient, en effet, pour la plupart, des chefs-d'œuvre de soin et de correction.
Lorsque l'imprimerie parut , rien ou presque rien n'avait été fait dans l'intérêt des lettres. Des manuscrits en foule demeuraient inconnus, oublies au fond des monastères, des bibliothèques, ou de quelques manoirs en ruine. Le peu diî copies qu'on avait d'un auteur grec ou latin étaient souvent incomplètes, toujours remplies de fautes. La disette de livres élémentaires était telle, que les enfants auxquels on voulait donner une éducation lettrée étaient obligés d'étudier dans des livres indigestes, obscurs, pleins d'erreurs et d'absurdités. On ignorait donc absolument le monde antique, tant à cause des difficultés qu'on rencontrait pour y pénétrer, qu'à cause de l'idée qu'on se faisait de l'inutilité d'une pareille étude. Aussi, a part quelques rares esprits plus avancés, plus curieux, le plus grand nombre ne voyait pas quel intérêt il pouvait y avoir à se donner la peine de rétablir le sens d'un poète, d'un historien, quand il était certain qu'un copiste maladroit, quoique payé fort citer, dénaturerait encore le texte sur lequel on avait pâli, et dont chaque mot avait coûté les plus pénibles efforts.
Mais, dès que la typographie fut inventée, dès qu'on fut assuré que le fruit de longs travaux serait dorénavant à l'abri de toute corruption , une incroyable émulation s'empara des esprits. Toutes les gloires antiques furent interrogées, lésées , rétablies et préservées, à l'avenir, des souillures de l'ignorance ou de ses attouchements profanes. Ce fut alors comme une croisade d'érudits courant à la conquête d'une autre terre sainte depuis trop longtemps ravagée par d'autres barbares. Chacun livra son combat particulier à la rouille et à la poussière des temps; chacun remporta sa vie-
Mire et enleva sa pari de butin, qu'il venait aussitôt consacrer en quelque sorte aux autels de la typographie. Or, pour de pareilles batailles, il ne fallait pas de vulgaires, <'.■; médiocres champions. Ce n'étaient pas des écoliers (gui pouvaient lutter corps à corps avec les géants de l'anli([nité littéraire, vrais Protées qui échappaient aux étreintes à la faveur des mille formes diverses qu'ils avaient revêtues en traversant les siècles; l'honneur de les dompter, de les fixer enfin, ne devait appartenir qu'à des Aide, des Robert et des Henri Estienne.
Les premiers imprimeurs, et ce fut là leur plus grande gloire, s'attachèrent avec un soin pieux à la restauration des textes que les erreurs des copistes ou les altérations quelquefois intéressées des possesseurs de manuscrits avaient rendus presque méconnaissables. Ainsi furent reproduits par eux, avec autant de discernement dans le choix des livres (pie de soins dans leur exécution, ces œuvres remarquables de l'antiquité, qui exercèrent une influence si puissante sur les progrès des sciences el de la littérature. Fidèles à ces traditions, leurs successeurs apportaient à la correction une attention scrupuleuse; ils revoyaient eux-mêmes chaque épreuve, et regardaient leur honneur comme engagé à ce qu'il ne s'y glissa! aucune faute.
II. Au reste, celle tâche était devenue pins facile à remplir; car l'imprimerie, dès le xvi* siècle, était représentée par des hommes ayant pris leurs grades dans les universités, savants dans plusieurs langues, professeurs fameux, remarquables enfin à divers litres, soil par leurs propres ouvrages (i), soil
(l) Née île I» Rochelle, dans sa Notice des libraires et imprimeur* auteuri, en mmptnit. jusqu'en l'année 177!). plus de trois écrits qui avaient ccril quelques œuvres littéraires mi srirntiPi|iiet , el le nombre s'en est hriiNroii|i iii-rrn (le|mk relie époque.
par les progrès que chaque jour ils faisaient Taire à leur art.
Gilles Gourmont, en 1307, public, pour la première fois, avec de nouveaux types, d'excellents livres grecs, dont luimême avait revu les textes. En 1516, Vascosan, dont les éditions se font remarquer par la beauté du papier et des caractères, substitue un des premiers les lettres latines aux caractères gothiques. Philippe Pïgoucliel, imprimeur d'un rare mérite, fait paraître des livres d'Heures gothiques, ornés de charmantes bordures en arabesques et de petites ligures. Antoine Vitré dote la France de la Bible Polyglotte de Le Jay (10 vol. in-8°), (pii lui demande dix-sept ans de travaux (1) et des sacrilices immenses, et témoigne à la fois de son énergie, de sa volonté ferme et de l'amour qu'il portail à son art. Coignard (2) (Jean-Baptiste), troisième du nom, dont la famille était une des plus renommées dans l'imprimerie et dans la librairie par la publication de nombreux ouvrages de piété, fonde un prix d'éloquence latine en faveur des maîtres ès ans qui ont fourni tant de sujets distingués à l'imprimerie ; et, le 23 août 4 717, douze membres de la librairie et de l'imprimerie assistent à la cérémonie où ce prix est décerné.
Montaigne, dans ses Essais, constate le liant mérite de Turnèbe, imprimeur du roi cl professeur de grec au collège royal, il « estait, dit-il, l'ame la plus polie du inonde. Je l'ay « souvent à mon escient iecté sur propos esloignez de son « usage. Il y voyoil si clair, d'une appréhension si prompte,
(i) . Le sieur Coignard, qui «'est illustré par sa fondation d'un prix en fmeur îles (■Uiilianb île l'uni imité, a hiis,é <hn» son .offri-furl quarante sacs rie m ile !ouis d'or, re qui fait une somme île %<i,0Ot> franrs. ■ mémoires secrets pour servir a l'histoire de la république des Mires en France , loms IV, page 130, l-onilres, 1777.)
« (l'un jugement si sain, qu'il semblait iju'il n'eus! iamais « faict aultre mestier que la guerre et affaire d'estat (1). Il » peut s'enorgueillir des illustres amitiés de l'Hospital, de * Henry de Mesmes, de Christophe de Thou, etc. »
Etienne Dolel, l'un des plus habiles grammairiens du xvi" siècle, est auteur de plusieurs traductions et poésies latines. Geoffroy Tory, de Bourges, libraire à Paris, publie, eu 1312, son livre du Champ-Henry, ouvrage didactique sur le dessin, la gravure cl la (aille des poinçons.
Thiboust (Claude-Louis) , imprimeur de l'université, fait paraître , en 1699, un poème latin intitulé Typographies excelientia. Prosper Hérissant, apprenti chez son père, imprimeur du cabinet du roi, compose, en 1764, à peine ;1gé de dix-neuf ans, un poème latin sur l'imprimerie, et, la même année, Fournier jeune, son Manuel typographique (2), ouvrage non moins utile aux hommes de lettres qu'aux imprimeurs. ■ .
Leur mérite était si généralement reconnu (3} tpie les honneurs et les distinctions civiles venaient les trouver, presque malgré eux, au milieu de leurs travaux.
Antoine Vitré, syndic de la communauté, imprimeur ordi-
(1) Essais, lime l", chapitre ai.
(2) Les deux premiers volume» seuls uni clé publié*. — Dans ta dédicace à Louis XV, il constate ainsi 1» inééminriire de l'imprimerie : ■ Lorsque
- Voire Majesté eiumnïlv.i pur elle-même noire art, elle conviendr;-. qu'il n'en ■ est pas (le plus noble, ni qui puisse être exercé avec plus de distinction
• dans son royaume. »
(ô) Lotlin, dans sa dédicace du Catalogue de* libraire* et de* imprimeurs de Paris, adressée aux recleur et membres de l'université, s'exprime oinsi : ■ Vous offrir, Monseigneur et Messieurs, le Catalogne des libraires
• et imprimeurs de 1b capitale , c'est présenter a l'université les noms d'une
- partie de ses enfant*. ■
naire du roi pour les langues orientales, était ronsul et directeur île l'hôpital général. Jean Mariette, auteur du Traité des pierres antiques gravées du cabinet du roi, <[iii a hissé tin nom célèbre dans la science, cl qui exerça l'imprimerie depuis 17±2 jusqu'en 1750, était secrétaire <lu roi, contrôleur général en la grande chancellerie de France et membre honoraire de l'académie de Florence. Abrabam Faberl, pere du célèbre maréchal de France, qui a publié à Metz, en 1610, plusieurs ouvrages remarquables, fut réélu quatre fois éehevin de la ville et reçut le cordon de Saint-Michel. Les plus grands peintres, Philippe de Champaigne, Van Dyck, Kigaud, Van Loo, Cochin et autres faisaient leurs portraits, qui étaient gravés par les premiers maîtres de l'époque : Rousselet, Morin, Pailty, Thoinassin, etc. Ces portraits figurent encore aujourd'hui dans les grandes collections publiques et particulières. De leur côté, les savants, les historiens, les littérateurs écrivaient leurs éloges, soit dans leurs propres ouvrages, soit dans les écrits périodiques à la publication desquels ils présidaient.
Les familles les plus honorables cl revêtues de grandes charges et de dignités avaient formé des alliances avec des imprimeurs ou des libraires. Philibert Orry, contrôleur général des finances sous Louis XV, et Louis Orry de Fulvy, intendant des finances, descendaient de Marc Orry, imprimeurlibraire en 1588. Tous deux avaient conservé dans leurs armoiries la marque typographique de leur auteur, laquelle était un lion rampant avec la devise : Ad astra per aspera virtus. Jean-François Hcnault, président au parlement, surintendant des finances 'de la reine, auteur de V Abrégé chronologique de l'histoire de France, était arrière- pciit-fds de Mathurin HenauK, imprimeur-libraire de 1618 à 1633. Le père du présiilent était fermier général, et son grand-pere, Jean Hcnault ,
avait été reçu libraire te 13 mai 1659. Madame Le Mercier, qui exerçait l'imprimerie et la librairie à Paris, en 178b', eut pour gendre le comte de Slissiniy, procureur général an parlement dcDombcs, et pour petil-gendrc le comte (le Romand. La dernière descendante en ligne directe de Robert Eslienne avait épousé, en 1758, le marquis d'Escagnel (Charles-Louis de Liancourl).
Quelques-uns périrent victimes d'un amour passionné pour leur arl. Néobar, en 1310, meurt épuisé de fatigue. En 1708, Fournier, l'auteur du Manuel typographique, succombe aussi à l'excès du travail.
An reste, naître et mourir imprimeur, telle élail alors la loi commune. Sébastien Nivelle, surnommé dans son épitapbc la perle des libraires de France, exerça sa profession cinquantetrois ans. Sébastien Cramoisy, premier directeur de l'imprimerie royale, et ensuite écbevin et juge consul, mourut eu 1609, après une carrière typographique de ,.oi\.n,te-sept ans. Le célèbre Antoine Vitré fut soixante-quatre ans imprimeur.
Faut-il s'étonner, en présence de ces laborieusescarrières, que des bibliographes se soient empressés de recueillir les indications de toutes sortes sur la vie el les travaux des imprimeurs, et d'en faire l'objet de traités, d'ouvrages spéciaux?
La Caille, en 168!), conçoit la pensée de publier et de classer par règne, depuis Louis XI jusqu'à Louis XIV, toutes les œuvres remarquables de l'imprimerie.
Plus tard, Lottin imprime îles tables généalogiques de tous les imprimeurs cl libraires qui avaient exercé de 1170 à 1789. Le nombre s'en élevait à plus de quatre mille, el voici en quels termes Lottin justifie l'utilité de son livre.
« Ce catalogue aura de quoi satisfaire toutes les ramilles de la librairie et imprimerie de Paris, qui aimeront à y trouver
la suite de leurs aïeux el les différentes brandies de leurs généalogies.
« Il offrira le même agrément a plusieurs antres familles du royaume qui ont pris leur origine dans la librairie et imprimerie de la capitale. Qu'on me permette de dire, pour exciter de plus eu plus l'émulation de notre étal, que s'il est des noms destinés h ne périr jamais, ce sont ceux des libraires et des imprimeurs. Quelques-uns ont acquis ce droit par leur propre mérite, comme nos Ëstienne, nos Morel, nos Turnèbe; quelques autres, par leur belle exécution typographique, tels que nos Vascosan, nos Léonard, nos Guérin, nos Coignard ; ceux-là par l'importance de leurs entreprises : par exemple, lorsqu'ils ont formé des compagnies pour des éditions des pères grecs, latins, de livres de jurisprudence, de liturgie, et autres grands corps d'ouvrages... Chacun de nous doit donc veiller à transmettre fidèlement aux derniers âges les caractères distinctifs de son existence qui se trouve si intimement liée à l'histoire de la littérature nationale. »
Ce n'était pas seulement en France, mais dans beaucoup d'autres pays de l'Europe, que se formaient de grands imprimeurs, dont la seule pensée, pendant leur vie, était de publier au moins une édition remarquable, et celte pensée leur survivait au delà du tombeau, dans la personne de leurs liéritiers.
II faut s'incliner avec respect au nom de cet imprimeur de Baie, Jean Anierbach, maître es arts de l'université de Paris, el qui imprima, pour la première fois, les Pères de l'Église. Persuadé qu'on ne pourrait obtenir une bonne édition de saint Jérôme que si on était très-versé dans le grec et l'hébreu, il dirigea l'éducation de ses trois tils dans ce but, et leur fit étudier el apprendre ces langues. Près de mourir, et n'ayant pu, h cause du travail immense qu'exigeait l'im-
pression de ce livre, l'exécuter lui-même, il lit promettre à ses fils de mener à lin celte grande et difficile entreprise. Les fils le jurèrent et tinrent parole, et a c'est par eux que fut accompli, avec non moins de sollicitude que de lionne foi, ce qu'avait voulu leur excellent pire {!). » Ainsi parle Erasme, qui travailla à cette belle édilion, et qui avoue avec franchise que le secours de ces trois frères lui a été fort utile, en ce qui concerne l'hébreu. Il loue le perc d'avoir pris un si grand soin de ses enfants, et les enfants de s'être rendus si habiles dans les trois langues, et d'avoir si heureusement rempli les intentions de leur père, en publiant un livre qui lui avait coûté tant de peine et d'argent.
III. Parmi le grand nombre d'hommes illustres qui ont honoré la profession d'imprimeur, quelques noms méritent d'être distingués de tous les autres, car ils personnifient, en quelque sorte, toutes les gloires de l'imprimerie.
La vie si honorable des Aide ne fut liée à aucun des grands événements politiques de leur époque; réformateurs paisibles, ils n'aspiraient qu'à ramener le goiit de la belle et saine littérature. La découverte qu'ils firent d'une foule de chefsd'œuvre, la propagation des bons livres et des bonnes méthodes, habituèrent à de meilleures lectures, étendirent et rectifièrent les idées, et contribuèrent puissamment au progrès intellectuel. Les Aide s'appliquèrent, en outre, à rendre l'acquisition des livres moins dispendieuse, en les reproduisant sous des formats plus petits et plus commodes.
Aide Haotjce (Aldo Manusio), surnommé l'ancien, naquit, en 1449, à Bassiano, dans les États Romains. Il fit ses études
( I ) Pet quos, non minore studio quam flde. peraelum ett qaod optimut pater roluli.
latines à Homo, puis alla suivre, à Ferrare, les levons <lu célèbre professeur de grec (iiiarini. En 118:2, à l'approche de l'armée vénitienne, Aide se retira à la Miranilole, chez l'illustre Jean l'ic, avec qui il se rendit ensuite à Carpi, auprès du prince Alberto l'io. C'est là, probablement, que Tut conçu le projet de la belle imprimerie dont le chef prit le surnom de Pio, du nom du prince de Carpi, Alberto i'io, qui l'autorisa à le porter, par reconnaissance de l'éducation littéraire qu'il en avait reçuç.
Au moment où il s'établit à Venise, en 1-480, et quoiqu'il eût fait d'excellentes études littéraires, Aide n'avait aucune connaissance de l'imprimerie; mais cette difficulté ne l'arrêta point. Il savait que les livres manquaient à ceux qui voulaient apprendre; (pic, dans ces temps, si voisins de l'origine de l'imprimerie, il n'existait que des éditions fautives, et que la plupart des manuscrits non encore publiés n'étaient pas moins défectueux; il résolut donc de se faire imprimeur, alin de retirer les auciens écrivains du chaos où huit siècles de barbarie les avaient plongés, et d'en multiplier les œuvres par l'impression. Les éludes, les travaux de toute sa vie tendirent constamment vers ce noble but, et il eut le bonheur de l'atteindre, grâce à sa vaste érudition, à son énergie et à une force de volonté qui ne se démentit jamais.
Les premiers livres qu'il imprima portent la date de 1494 (i). C'est le dernier jour de février de celte année qu'il lit paraître la grammaire de Lascaris, suivie de quelques traités in-4D, avec celle souscription : Impmsum aummo studio , ttieris et impetisis Aldi Mtmucii Romani. Le caractère qui y esl
(Il Plusieurs hil>lio-ra|ilii's 1 e-juilrnt cependant comme antérieure l'édition du poème de Musée, free cl latin , sans dnie.
employé comme essai ne reparu! plus dans sort imprimerie. Dans deux préfaces, Aide nous apprend <|iie c'est sur des instances réitérées, et pour venir en aide aux études de la jeunesse, qu'il se décide à publier cet ouvrage dans des temps aussi malheureux, où la guerre, qui envahit toute l'Italie, menace le monde d'une commotion générale. « Mais j'ai fait vœu, i dit-il, de consumer ma vie à l'utilité publique; cl Dieu « m'est témoin que tel est mon plus ardent désir. A une vie « paisible j'ai préféré une vie laborieuse et agitée : l'homme a n'est pas né pour des plaisirs indignes d'une âme géné- « relise, mais pour des travaux honorables. Laissons aux vils « troupeaux une telle existence. Caton nous l'a dit, la vie de a l'homme est comparable au fer : faites-en un emploi cons- « tant, il brille; si vous n'en usez point, il se rouille. »
Le premier volume de la première édition grecque d'Aristo te parut en 1495. Les nombreux traités d'Aristole, alors tous inédits, et dont les manuscrits étaient presque illisibles et défigurés par les erreurs des copistes, furent révisés par Aide avec soin, avant l'impression : travail immense, et qu'il dut renouveler pour toutes ses autres éditions grecques.
Dans la préface, Aille annonce qu'il a été secondé dans ces grands travaux par plusieurs savants, et particulièrement par Alexandre Botidinus, dont une préface en grec vient à la suite de celle d'Aide.
Aide avait pris a lâche de reproduire tous les chefs-d'œuvre rie la littérature grecque, comme les premiers imprimeurs de Rome s'étaient chargés de reproduire les chefs-d'œuvre de la langue latine.
[1 donna, dans cette même année, Théocrite et Hésiode, eu un seul volume in-folio. Le caractère grec de ces deux ouvrages présente île la régularité et une netteté qu'on ne trou-
Tl>MF. II. 2
vait point dans les essais d'impressions grecques faits ilans d'autres villes d'Italie.
« C'est une rude tâche, disait Aide dans une de ses préfaces, « ([lie d'imprimer correctement les livres latins, et plus dure « encore les livres grecs, et rien n'est plus pénible que d'ap- « porter tous les soins qu'ils exigent dans des temps aussi > durs, où les ormes (1) sont bien plus maniées que les livres. « Depuis que je me suis impose ce devoir, voici sept ans que « je puis aflirmer, sous la foi du serment, de n'avoir pas joui, « pendant tant d'années, même une heure, d'un paisible « repos. »
Son établissement comptait à peine trois années d'existence, et déjà il avait publié plus de quarante volumes de classiques, parmi lesquels Théoerite, Aristophane, la Grammaire grecque de Constantin Lascaris, la belle édition d'Aristote, etc.
Entendait-il parier de quelque manuscrit , il ne pensait plus qu'à se le procurer, et dépenses, voyages, sollicitations, rien ne lui coûtait pour y parvenir. D'ailleurs , il faut le constater à l'éloge de ce temps, Aide Manuce était déjà si honorablement connu, et sa réputation si étendue, que chacun s'empressait d'aller au devant de ses désirs, et de favoriser ses vues, en lui envoyant soit en don, soit à prix d'argent, de nombreux manuscrits. Il en recevait des pays les plus éloignés , de la Pologne , de la Hongrie, etc. Alors commençait pour lui une lâche aussi aride que laborieuse. La plupart de ces manuscrits étaient, comme nous l'avons dit, presque toujours remplis de fautes, mutilés ou à peu prés illisibles. 11 fallait jeter de la lumière et de l'ordre dans ce chaos, et, n'y ayant nulle publication antérieure qui pul l'aider ou le diriger,
(I) Charles VIII vernit d'envitair l'Italie.
c'est en lui seul, t;l dans sa profonde instruction, qu'Aide devait trouver la solution des diflie ullés qui s'offraient a lui à chaque instant; c'est par son seul génie qu'il parvint à les surmonter, et à donner ces éditions, chefs-d'œuvre, pour la plupart, de pureté et d'élégance, et que nous avons pu à peine dépasser.
Aide était surtout un homme de conscience, qui connaissait toute la grandeur de ses devoirs. Jamais il ne réimprima, non plus que -son Dis Paul Manuce, une nouvelle édition, sans chercher à la rendre meilleure et plus utile que les précédentes (1). Les traductions étaient chaque fois retouchées, et les textes originaux rectiliés. C'était lui, le plus souvent, qui se chargeait de ce travail.
Dans la préface de la belle édition de Platon, publiée en 1513 par les soins réunis d'Aide et de Musurus, Aide écrit qu'il voudrait racheter d'un écu d'or toute faute qui pourrait s'y rencontrer (2).
Indépendamment de ses nombreuses éditions grecques et latines, qu'il accompagnait ordinairement de préfaces ou île dissertations, Aide a laissé plusieurs ouvrages qui justifient amplement la réputation d'érndit dont il jouit encore. Sa Grammaire latine, publiée en 1801 , el à laquelle il joignit une introduction à la langue hébraïque, et sa Grammaire grecque, qui ne fut imprimée qu'en 1315, après sa mort, par les soins de Marc Musurus, son ami , témoignent des connaissances
(1) Anjou ni ')i ni , un se cniilcnlr linp souvent île réimprimer le litre , ko j mettant 2°, ô° ou 4e édition.
hic liibor est nnster, si'i! multuriim aiihonuu, ati|ue intérim née mora uer requies), jic tamfn (loleo, til, si ncissri». mut;iieiii >iii^u|:i errata iiiimmu
qu'il avait acquises dans ces diverses langues. Plusieurs autres ouvrages d'Aide nu parurent aussi qu'après sa mort. Tels furent Lncain, l'Éloge de la Folie d'Érasme, Dante, Lucrèce.
Mais , comprenant qu'il ne pourrait suffire seul à la lâche qu'il s'était imposée, et trop modeste pour y persévérer à cette condition, il s'adjoignit pour collaborateurs les hommes les plus savants de son siècle, lesquels, heureux de partager des travaux qui avaient pour but de propager les lettres, répondirent avec empressement à son appel. Les uns n'avaient d'autre ambition que d'être, par là, utiles à un ami; mais d'autres recevaient des honoraires : il y en eut quelques-uns qui vécurent chez lui, et qu'il défrayaitde tout généreusement.
Cette réunion de savants prit le nom A'Aldi ïfeacademia. Ils se rassemblaient dans sa maison, à des jours fixes, pour s'y occuper de questions littéraires, du choix à faire parmi les meilleurs livres qu'il fallait réimprimer, des manuscrits à consulter, des leçons qu'il était préférable de suivre. Ces discussions scientifiques entre tous ces hommes si habiles, contribuèrent encore à la perfection des éditions aklines. Loin de diminuer en rien, comme aurait pu le craindre un esprit vain et médiocre , la réputation du célèbre imprimeur, de l'homme qui avait su concevoir et exécuter un si beau plan, elles y ajoutèrent, s'il était possible, et les livres qui sortirent de ses presses n'en furent que plus recherchés.
La constitution de cette académie était rédigée en grec. Pour en assurer la durée, Aide sollicita de l'empereur Maximilien 1er son autorisation par un diplôme impérial. Cette académie était ainsi composée : Aide, président; Pierre Bembo (depuis cardinal) ; Daniel Rinieri, sénateur vénitien et procurateur de Saint-Marc, très-savant en grec, en latin, en hébreu ;
Marino Sanudo, sénateur et historien de Venise ; Nicolas Guideco, Vénitien ; Scipion Fortiguerra, dit Carteromaco, de Pistoie, et son frère on son parent, Michel Fortiguerra; Valérien Bolzanio, rie Bellune, religieux ; Didier Érasme, rie Rotterdam; Girolaino Avanzio, rie Vérone; les Vénitiens ttenerietto Ramherli , Pierre Alcyoneo, i.-ii. Kgnazio, professeur ri'éloquencc à Venise; J.-B. Ramusio , lils ili1 Paolo, et auteur d'un Recueil de voyages; Alcss. Boudeno, dit Agathéméron ; Marc Musurus, de Candie, depuis archevêque rie Malvoisie; Marc-Antonio Coccio Sabellico, de Vicovaro, près rie Rome ; J. Gregoropulo, de Candie; Benedelto Tyrreno, Paul Canale, noble Vénitien ; Jean Giocondo, rie Vérone ; François Rosetto, médecin de Vérone ; Girolaino Aleandro, depuis cardinal; Girolaino Menocchio, de Lucques; Jean de Lucca, médecin ; Ginstino Decadeo, de Corfon ; Arislobulo Aposlolio, de Candie; Arsenio, depuis archevêque de Monembasie; Thomas Linacre, anglais, grammairien cl philosophe; Gabriel Braccio, Jean Lascaris, Rhindacenus, grecs; Démétrius Ducas, de Candie; Angiolo Gabriclli, vénitien; Alberto Pio, prince rie Carpi; Andréa Torresano, imprimeur, beau-père ri'Alrie, et les deux lils Torresani.
Chaque mois il sortait rie cette académie plus de mille volumes de quelque bon auteur (1). Néanmoins, malgré les travaux et les soins que réclamaient leurs savantes éditions, Aide Mamice el ses collaborateurs trouvaient encore le loisir de cultiver eux-mêmes les lettres et de publier en .nombre immense leurs propres ouvrages.
L'académie Aldine se dispersa après quelques années
(I) -Millr Mimi|iliii>:ili<.'iiji]T. Ijiiniiiiu'liii'i. vulumiiiii siu-uln (junijnr niensr
pmilt mus ex acultmia notlra -, dil-il dan* H préface île l'Euripide, I.W3.
d'existence, les efforts de Manuce pour lui donner une organisation stable ayant été infructueux. Mais ses amitiés avec les savants n'en subsistèrent pas moins, et ses relations avec eux furent toujours actives. Il eut pour amis et correspondants Henri Éslicrme, premier du nom; Arnold de Bergel, auteur d'un poème sur l'origine de l'imprimerie; Théodore de Bèzc, Joacli. Camérarius, enfin les princes et les personnages les plus distingués de l'Italie. Ses collaborateurs étaient Démétrius Chaleomlyle, Marc Musurus, Gir. Alcandro et Érasme, qu'il logea chez lui, mais avec lequel il eut le malheur de se brouiller vers la lin de sa carrière.
Érasme, dans une édition de ses Adages (1Î108), à l'article Festhia lente, parle des immenses travaux littéraires et typographiques d'Aide l'ancien; il dit à celte occasion que la gloire acquise par l'toléméeà former une bibliothèque vaste, niais circonscrite entre des murailles, n'est pas comparable a. cellfi qui revient à Aide pour avoir fondé une bibliothèque qui n'aurait d'autres bornes que celles de l'univers.
D'après certaines indications en grec et en latin mises à la fin d'un des volumes à'AristOte publié eu 1497, on est porté à croire que des ouvriers grecs étaient employés par Aide même pour l'assemblage et la reliure.
Dès son arrivée à Venise, Aide s'était chargé de lire cl d'expliquer à une nombreuse réunion de jeunes gens les meilleurs écrivains grecs cl latins anciens. Il continua pendant plusieurs années ce cours public; mais cette occupation d'une autre espèce ne le détournait pas des soins particuliers qu'il donnait à la partie matérielle de son art. Ces! ainsi qu'il dessina cl fil exécuter à ses frais le caractère grec du premier volume qu'il imprima, caractère bien supérieur à ceux qu'on avait employés jusqu'alors.
En 150(1, Aide mil en usage un caractère penché appelé italique ou aldino, dont il avait commandé l'exécution ;ï Jean île Bologne, son habile graveur. C'est récriture de Pétrarque, dit-on, qui lui avait donné la première idée de ce caractère, qu'il dessina lui-même. Sur le titre même du petit Virgile in-8" où ce caractère parut pour la première fois, Aide plaça ces vers, qui rappellent les talents et le nom du graveur :
(Jui (Iraiis (le il il Alilns, en Laliuis Uni mine grammnln uralpla iUeilak-is Francisct mamtms Boiioniensis.
Cet ouvrage fut le premier de ceux publiés par Aide dans le format in-8°, lesquels, renfermant presque autant de matière que les in-4° ou les in-folio, étaient à la fois plus commodes et plus économiques i l'). Ces charmants volumes, iprou pouvait emporter avec soi à la promenade et en voyage, furent accueillis avec la plus grande faveur par les hommes studieux et les amis des lettres; ils tirent une concurrence redoutable aux in-folio. On put dès lors posséder dix ou douze volumes pour le prix d'un ouvrage de ce dernier format, incommode d'ailleurs et ne pouvant se lire que sur un pupitre.
Un privilège de dix ans fut accordé à Aide, le 13 novembre 130-2, par le sénat île Venise, pour lui garantir l'emploi exclusif de ses caractères italiques; privilège successivement renouvelé par le pape Alexandre VI, maintenu pour quinze
(I) Chaque ïoliimc in-8" ne Mùlail alors r|iie >Wu\ fnmrs einijuanle rralinus, valeur actuelle.
ans par Jules 11 en 1513, cl confirmé par Léon X (1).
Les guerres ilonl l'Italie était alors le théâtre liront éprouver à Mamice «les perles considérables et le forcèrent même à fermer ses ateliers (1503). Il lui fallut beaucoup de temps et de démarches pour recouvrer ses biens dont on l'avait dépouillé. Arrêté même à son retour d'un voyage à Milan, par une troupe de l'armée du duc de Manloue, il fut emmené à Caneto et jeté dans une horrible prison, où il resta près d'un an. Mis en liberté sur la réclamation de ses amis, il revint à Venise plus pauvre que jamais. Mais on vint encore à son secours. Le père Sanelus, pelit-lils de Marc Barliarigo, ancien doge de Venise, fut un de ceux qui l'aidèrent le plus à se relever de sa ruine et à reprendre ses travaux.
Aide Manucc, ' vers 1500, avait épousé la fille d'André Torregiano d'Asola, avec lequel il s'associa plus tard. André était un homme très-instruit, qui avait acheté cl qui exploitait à Venise la célèbre imprimerie de Nicolas Jenson, et, comme il était riche, il lui fut aussi d'un grand secours. Cependant la ligue de plusieurs rois de l'Europe contre Venise et les désastres qui en furent la suite forcèrent Aide à suspendre de nouveau les travaux de son imprimerie pendant les années 1510 et 15H. Elle fut enfin rouverte en 1512, année de la naissance de Paul Manucc.
Aide Manucc parle ainsi de ses malheurs dans la préface qu'il adressa, en 1313, à André Navagero, noble Vénitien, poêle et orateur, qui fui longtemps ambassadeur de la république de Venise près de l'empereur Charles-Quint : ■
« Voici déjà quatre ans, cher Navagero, que j'ai dû sus-
, (I) Mal kit! ce privilégies livres imprimés par Aide étaient houvenl con- IrefoiU, surtout à Fano, par Sonrino. cl à Florrnre, par l« Junle.
pendre mes travaux, quand j'ai vu l'Italie lout entière en proie au cruel lléaii (l'une guerre acharnée. Je fus forcé de quitter Venise pour lâcher d'obtenir la restitution île mes champs et jardins perdus, non par ma faute, mais par celle de ces temps désastreux. Démarches inutiles ! etc. » '
On retrouve les mêmes plaintes dans la préface de YAlexantter aphrodisiensis, qu'il adressa la même année au prince de Carpi. Il y raconte qu'un grand travail entrepris sur les Commentaires et sur d'autres auteurs cl médecins grecs par F.-V. Ucrgomas, l'ut brûlé ainsi que la bibliothèque si précieuse de ce savant ; puis, au sujet des guerres qui désolaient sa patrie au moment où il imprimait cet ouvrage, il dit :
ViciniP, rii;ilis intiT m- h-^ilius, urbes Arm:i fiTiml, s.-pvit loto Murs i[ij|iius orbe.
« Toutefois, ajoute-t-il, je ne cesserai pas de remplir mes promesses et de rouler le rocher jusqu'au sommet de la montagne. B
Les temps étaient devenus meilleurs, et Aide avait repris ses travaux typographiques avec une nouvelle ardeur, lorsque la mort vint les interrompre. Il mourut le (i février 1313, a soixante-six ans, laissant quatre enfants en bas âge, parmi lesquels Paul, qui n'avait alors que trois ans, et qui devint presque aussi célèbre que lui. Après vingt-cinq ans de pénibles travaux et d'une vie économe et même parcimonieuse, il mourut dans un état voisin de la pauvreté.
Son corps fut porté, par ses ordres, à Carpi, chu/ le prince dont il avait été le précepteur ; il voulut aussi que sa veuve et ses lils allassent demeurer dans cette principauté, dont les maîtres leur firent don rie quelques possessions. Aide fut enseveli dans l'église de Sainl-Palrinian. On plaça des livres
dans son tombeau, et son oraison runèbre fut prononcée après le service par Raphaël Regins, professeur de cette ville.
J.-B. Egnatins de Venise, dans une édition des Divinœ instilutiones lie Laelanee, publiée l'année même de la mort d'Aide, fait de cet imprimeur une sorte d'éloge funèbre. Après avoir cnuméré les grandes qualités qui rendent le nom d'Aide, célèbre dans te-ule l'Europe, il ajoute que la mort de ce dernier fui occasionnée par un excès de travail de jour et de nuit.
Aide, en effet, ne prenait pas un instant de repos, et l'on a peine a croire qu'il ait pu résister si longtemps à un pareil abus de la force physique. Aussi, dans une note qu'on lit à la (in d'une de ses éditions de la Grammaire de Lascaris, il fait un douloureux tableau des exigences de sa très-dure profession. « Si vous en étiez témoin, dit-il au lecteur, vous auriez pilié de votre pauvre Aide! (i) »
Les visites importunes lui suggéraient souvent aussi des plaintes fondées, et il fut oblige de mettre sur la porte de son cabinet un avis, imprimé en gros caractères, destiné a les éloigner. Cet avis était ainsi conçu :
« Qui que vous soyez, Aide vous prie avec les plus vives * instances, si vous désire/ lui demander quelque chose, de « le faire très- brièvement, et de vous retirer aussitôt, à « moins que vous ne veniez lui prêter l'épaule, comme Her- « cule relayant Atlas fatigué ; car il y aura toujours de quoi « vous occuper, vous et tous ceux qui porteront ici leurs « pas (-21. »
(1) (il quoil, ni miori's, muemceret li; Alili lui... 0 provincial» imam ilurissiniiim!... {Coiisliiiiiiiit Lascaris DijzanUm de ncta partibus oratfoniê, édition <\e 13156, in-*°.)
12) Quinquisra, rn^il le Aliliis .■liarn iiltjnr ctiimi : ut si quilles!, qnod ,i
Dniti:ofl c, Ci
Henri Estienne a composé en son honneur deux nièces de vers, l'une en grec, l'autre en lalin.
Il ne faut ]>as oublier de rappeler de quelle nature étaient les encouragements dont les travaux d'Aide l'ancien furent l'objet, et les honneurs, les privilèges qu'on lui conféra, tant à cause de l'estime qu'on avait pour sa personne, que dans l'intérêt d'une profession, qu'en Italie surtout on se faisait gloire de favoriser.
Pic de la Mirandole, si passionné pour les lettres, fournil aux premiers frais de son imprimerie.
Alberto Pio, prince de Carpi, et l'un des hommes les plus distingués et les plus savants de son siècle, en souvenir des leçons qu'il avait reçues d'Aide, lui voua une amitié profonde, l'aida de sa fortune dans plusieurs entreprises, et enfin l'autorisa à porter son propre nom (i).
Plusieurs fois même il le sollicita de transporter son imprimerie à Novi.
Le l'A novembre 1302, le sénat de Venise lui accorda un privilège de dix ans pour l'emploi exclusif de ses caractères italiques, et lit défense à tous d'en copier les formes.
Le 17 décembre, Alexandre VI confirma ces privilèges.
Le 27 janvier 1513, Jules 11 les renouvela pour quinze ans, et le 28 novembre suivant, Léon X les confirma encore pour quinze ans, sous peine d'excommunication et d'amendes de 500 ducats d'or contre les contrefacteurs.
se vclis : perpaueis apas - deitsde aciulum abeas : niai tanquam Hercules, defesso Atlante : icncris suppositurus liumeros. Semper eniin erit : iiun<l cl lu ap,as : el nuolipjot liuc altulerinl ptiles. (Voyez la préface du Ciceronia MM oratorii, 1514. m-i v
(1) 1303. Depuis lor*. Aide signait Aldo Pio UanUliC on Aldus Piut Mann lin* Bornait lis.
Ces concussions étaient magnifiques, quoique loin à l'ait contraires aux intérêts généraux de l'imprimerie ; mais Aliie les lit tourner au proiil des lettres, ce qui est rarement l'effet des privilèges exclusifs. Il en obtint rte semblables pour la plupart de ses éditions. Du reste, le pape, dans ses privilèges, l'exhorte à vendre ses livres h un prix raisonnable et se confie à sa probité pour user loyalement des faveurs qui lui sont accordées.
Après la mort de son illustre chef, l'imprimerie aldine tomba dans les mains d'André Torregiano d'Asola, beaupère d'Aide, et uni s'était chargé de la tutelle des quatre enfants laissés par celui-ci. Secondé par ses deux fils, François et Frédéric, il acheva les travaux commencés par son gendre et publia plusieurs éditions grecques et latines, portant celte indication : î» œdibus Aidi et Andreœ Asuiani soceri.
Malgré les efforts et le mérite réel de ces trois hommes réunis, le jeune Paul Manucc eut la douleur de voir les traditions de son père abandonnées et la gloire de son nom faiblement soutenue. André d'Asola mourut en 1529, et l'imprimerie, par suite de discussions de famille, fut fermée pendant plusieurs années. Mais i'aul Manuce, qui avait fait de fortes études, ne tarda pas à la rouvrir. Dès que l'âge, comme il nous l'apprend lui-même , la maladie et les ennuis domestiques lui permirent de prendre en main la gestion de l'imprimerie (1333), il se préoccupa vivement du besoin de rehausser l'éclat de la réputation paternelle et de revenir sur les traces glorieuses dont on s'était si malheureusement écarté. Lui seul gouverna dès lors l'imprimerie, mais au nom et au profit des héritiers réunis d'Aide et d'André : in œdibm heredum Aldi et Andreœ Asuiani soceri.
En 1340, la société fut reconstituée au nom des seuls lils d'Aide :Aldi filii.
Non moins épris de l'étude et île la science que de son art, Paul se livra tout entier aux travaux littéraires et typographiques, et, comme presque tout était déjà fait pour la publication des livres grecs inédits, il se voua spécialement a la littérature latine. Dans ses nombreuses réimpressions, on est
vante. C'est ainsi qu'il atteignit ce liant degré de perfection qui distingue ses éditions de toutes sortes.
Après un court voyage a Rome, Paul Manuce reprit sa tâche d'éditeur et poursuivit ses études littéraires avec une assiduité telle, qu'en 135(î il écrivait à Selya que, depuis vingt ans, il n'avait point laissé passer un seul jour sans écrire quelque chose.
Si occupé qu'il fût de son imprimerie et de l'élude des lettres, il ne laissa pas de trouver encore le moment d'în-
ineque des Franciscains à Césène, où il recueillit de précieux matériaux pour les lielles éditions qu'il donna, a son retour, de Virgile, de Pétrarque et de Cicéron, son auteur favori. Des chaires d'éloquence lui avaient été offertes, l'une à Venise, l'autre à Padoue : il les refusa par attachement aux habitudes modestes et laborieuses de sa profession. Il refusa également et pour les mêmes motifs les offres des princes de TOME 11. a
Ferrare, qui l'engageaient à y transporter son établissement, et celles de la ville rie Bologne qui l'appelait aussi dans ses murs.
En 1561 , le pape Pie IV invita Paul Manuccà venir à Rome. Depuis longtemps déjà Paul se proposait d'aller s'y fixer; ce qui l'empêchait rie réaliser ce projet , c'était la création d'une académie vénitienne (1), pour laquelle on réclamait et à laquelle il dut rionner son concours. Celte compagnie avait pour fondateur Badoaro, l'un ries sénateurs les plus illustres rie Venise, et eut pour chancelier Bernarrio Tasso, le père du célèbre poète, cl lui-même poète éminent. Un grand nombre d'ouvrages furent publiés sous ses auspices, et tous ont élé imprimés par Paul Manuce, avec ries caractères rie moyenne grandeur qu'il avait fait fonrire en France par Carainond. Malheureusement, cette académie ne dura pas longtemps (1350 à 1501 1 et ne put ainsi réaliser tout ce qu'elle avait projeté. Dès qu'elle fut dissoute, Paul, redevenu libre, abandonna provisoirement son imprimerie rie Venise, que son lils continua de diriger, et partit pour Rome, où le pape Pie IV devait lui coniier l'impression ries Pères de l'Église, d'après les beaux manuscrits rie la bibliothèque Palatine. Paul Manuce arriva à Rome le 7 juin 1301 , et se mit immédiatement à l'œuvre.
Le saint père fit donner à Paul Manuce cinq cents ducats d'or par an, cl trois cents pour ses frais de déplacement; il se chargea, en outre, rie toute la dépense îles impressions, sauf à s'en récupérer par la vente des livres, qu'il voulait établir au plus bas prix. Une belle et spacieuse maison fut mise à la
(1) On la désigoiil aussi sous le nom d'il ccademia délia Fama. Sa devise était une Renommée, avec ces mots : If voie al ciel per ripotami in Dia.
Lu j.i.:l'"J !:.■ Go
disposition de Paul Manuce; on lui procura d'habiles correcteurs; enfin, le pape iil aux cardinaux, en plein consistoire, eetfc recommandation : « Ayez soin que rien ne manque à Manuce et à l'imprimerie, parce que notre volonté est d'en faire un très-honorable établissement. »
Le premier soin de Paul Manuce fut de faire venir de France un assortiment de matrices ou frappes de beaux caractères. Les premiers livres qu'il imprima à Rome furent le Saint Cyprien (1563), la Bible en latin, le recueil des Décrets du Concile de Trente, puis un grand nombre d'autres ouvrages d'une haute importance. Ces éditions perlent l'indication : in œdibus populi romani, ce qui fait supposer que l'imprimerie était en partie à la charge de la municipalité de Home.
Mais à la mort de Pie IV, les magistrats del popolo enjoignirent à Paul Manuce île transporter son imprimerie hors des bâtiments de la ville, où elle était établie. Paul, se conformant à celte injonction, rendit, en effet, les clefs de l'imprimerie, le dimanche (> janvier lotît». Mais le lendemain, le pape Pie V, ayant été élu, reçut durement les magislrats municipaux qui venaient le complimenter : « Retirez-vous, retirez-vous, leur dit-il, réinstallez tout de suite dans sa maison messire Paul Manuce, et puis revenez : s'il nous semble bon de vous accorder des grctecs, nous vous les accorderons, s
Mais comme la volonté du pape était qu'on n'imprimât rien à Rome qui n'eût pour objet exclusif la religion, Paul Manuce était oblige de faire exécuter à Venise, chez son Jils, les ouvrages qui faisaient son occupation favorite, tels que ses Commentaires sur les œuvres de Cicéron, sa traduction des Philippiques de Démosl lièties, en latin; ses quatre traités sur les antiquités romaines, etc.
Cependant, les tracasseries auxquelles il avait été eu bulle.
sa faible santé, el le besoin de surveiller lui-même ses impressions deTenise, l'engagèrent à renoncer à la direction de riiii|>riniet'ie papale, confiée ilepnis neuf ans ri ses soins.
Après 1111 voyage à Vérone et a Milan, i! retourna, en ;'i Venise; mais il y resta peu de leinps. Obligé de se rendre à Home pour régler quelques intérêts, il y fut accueilli avec joie par ses anciens amis, cl le pape Grégoire XIII, qui prenait intérêt â ses travaux, l'engagea à les poursuivre, Paul Manuce consentit donc à demeurer dans cette ville, où il mourut le t! avril 137-i. Il fui enterré dans l'église de Sainte-Marie à lu Minerve.
Il avait vécu environ soixante-deux ans, dans des luttes presque continuelles contre la maladie, el livré sans relâche à ses travaux typographiques et littéraires. Il corrigeait fréquemment lui-même (!) les épreuves, tant il faut, dit-il en tête d'un de ses ouvrages, se délier de la négligence des correcteurs (operariorum incuria).
En un mot, il fut, comme son père, l'honneur de la typographie. Henri Esticnne, pendant son séjour à Venise, s'était lie d'amitié avec lui el l'avait chargé d'imprimer sa traduction, en vers latins, de plusieurs idylles de Moschus, de Bion, de Théocrile, suivie de trois poèmes de sa composition et d'une traduction, en vers grecs, d'une élégie de Properce (2). Paul Manucc jouit pendant toute sa vie de la faveur des grands : l'empereur Max imi lien 11 lui accorda des armes (1371). Il fut chargé pendant quelque temps de la surveillance de la bibliothèque Valicane, ce qui le mettait en rapport avec les plus hauts personnages de la cour de Pie IV.
(I) Non, ut soin, (HT viriirimn, swl i|K.-u»>l (jiniliiliiiii;i mi», [t'.tcerimis Kptitolœ fmillaret, IM6, in-8».) (i) VeneiiU, Aldus, 1.151.
il compta de nombreux .unis et trouva dans leur commerce plus de charme que dans les relations de sa propre famille. Ses deux frères lui donnèrent de graves sujets de mécontentement, et son fils, Aide le jeune, plus d'une fois rebelle à ses désirs et à ses volontés, ne sut pas toujours soutenir la renommée du beau nom qu'il portail. Néanmoins, il avait beaucoup d'érudition, comme l'attestent les nombreux écrits historiques, archéologiques et philologiques qu'il a laissés.
Aide le jeune était né le 13 février 1347. Dès sa plus tendre enfance, son père veilla avec le plus grand soin à son éducation. Ses dispositions précoces semblaient seconder les vœux paternels, et donnaient les plus belles espérances. Mais son caractère ardent et son inconstance rendirent sa jeunesse orageuse et l'empêchèrent de remplir sa carrière d'imprimeur aussi bien qu'on aurait du l'attendre de lui.
Aide n'avait que dix ans lorsqu'il donna la première édition d'un recueil intitulé : Eleganze délia lingua toscana e latina, scelle du AMo Manutio (1556). A l'âge de quatorze ans (1361), il lit paraître son Orthographia; Ratio, ouvrage où il expose un système ayant pour objet d'orthographier d'une manière régulière la langue latine.
De 1862 à 1865, il resta à Rome, où il avait été appelé par son père, qui lui lit faire une étude approfondie des monuments.
De retour à Venise {en 1565), il reprit la direction de l'imprimerie aldine et le cours de ses publications. Il épousa, en 1572, Francesca-Lucrezia, fille de Bernard Junte (Giunta), célèbre et habile imprimeur de Florence, possesseur d'une fortune honorable, et avec qui il forma une association avantageuse. En 1576, peu de temps après avoir l'ait paraître son Commentaire sur l'Art poétique d'Horace, accompagné d'une
dissertation oii il traite trente questions d'antiquités, il fui nommé professeur de belles-lettres et lecteur dans les écoles de la chancellerie, puis secrétaire du sénat de Venise. Mais son inconstance naturelle fui cause qu'il négligea tous ces avantages. En 1385, il abandonna sa patrie, son établissement, ses emplois, pour aller occuper une chaire d'éloquence à Bologne, où il était demandé. Il accepta ensuite la chaire de belles-lettres qui lui était offerte à l'université de Fisc, par le grand-duc François de Médieis. Enfin, ayant été nommé par Sixle-Uuinl à la chaire qu'avait occupée le célèbre Muret, ami de son père, il quitta l'ise et vint à Rome, où, deux ans après (1590), Clément vm lui confia, en outre, la direction de l'imprimerie du Vatican. Il occupait ces deux emplois lorsqu'il mourut, à Rome, le -2S octobre 15!)".
Comme érudtt, Aide le jeune avait une réputation méritée en Italie : on le voit à la manière dont les universités s'y disputaient sa possession. Aussi est-ce peut-être à son gont pour les lettres qu'il faut attribuer la négligence qu'il niellait dans l'exécution matérielle des travaux de sa profession , et le malheur qu'il eut de rester, à cel égard, en arrière de son père et de son aïeul. Il publia d'ailleurs un grand nombre d'éditions. Celles du Tasse contiennent des corrections indiquées probablement par l'infortuné poêle, qu'il visita dans sa prison, à Eerrare. Mais sa publication la plus importante est le Cicéron, 10 volumes in-folio, 1383.
Il adopta pour marque typographique les armoiries que l'empereur Maximilien avait accordées à Paul Manucc, et dans lesquelles se trouve reproduite l'ancienne marque aldine.
En lui finit celle illustre famille de typographes , à qui nous devons la tonservaiion de lant de précieux monuments littéraires de l'antiquité grecque et latine.
Voici les vers qu'Angelo Rocca a composés sur les trois Aide Manuce :
Aldus Hanuciiu lenior morituro [.min»
Films slque DCpos, c..l a vus nique paler.
L'indication seule des éditions-faites à Venise par l'imprimerie tles Aide formerait un gros volume.
Le cardinal de Brienne, qui avait conçu le projet d'une bibliothèque universelle, avait fait imprimer, en i"90, un catalogue des impressions aldines. Ce catalogue les fit rechercher encore davantage. Aussi, la rencontre d'un volume d'Aide est, aujourd'hui encore, pour un bibliophile, une bonne fortune qui, suivant le mot spirituel de Mirabeau à l'abbé de Saint-Léger, le raid heureux pour trois jours.
Mais l'ouvrage le meilleur sur les ériilions aldines, celui où nous avons puisé les renseignements que nous venons de donner sur leurs illustres auteurs , est te catalogue de M. Itcnouard (1). Cet ouvrage, rédigé avec une grande conscience et fruit il' innombrables recherches, renferme l'indication rie tons les livres publiés par les Aide, avec ries notices qui font ressortir le mérite de chaque édition.
Aide, connue la plupart des imprimeurs de ces premiers temps, avait adopté une marque ou fieuron dont il décorait ses livres. C'était une ancre enroulée par un dauphin. Voici la définition qu'en donne M. Renouant : Le dauphin désigne la vitesse, à cause rie la rapidité avec laquelle il fend les onries.
(I) l'ri volume in-8", 3r édition, IBSt.
L'ancre est, au contraire, une marque de repos et aussi de solidité" : ce qui exprime avec beaucoup de justesse que, pour travailler solidement et avec fruit, il faut travailler sans relâche, mais cependant avec une lente réflexion; mettre tout le temps nécessaire dans la formation de ses plans, et toute célérité dans leur exécution : ce qui est très-bien exprime par cet adage latin, Festina lente. C'était la devise d'Auguste. On connaît aussi plusieurs médailles de Vespasien, portant d'un coté son efligie, et de l'autre une ancre entortillée d'un dauphin. Il en existe une pareille de Domilien. I*. Bembo lit présent à Aide d'une de ces médailles de Vespasien, en argent, ainsi qu'Érasme nous l'apprend dans ses Adages.
On lit beaucoup de vers eu l'honneur des Aide; on en a, entre autres, de Henri Estienne.
Presque tous les auteurs contemporains qui ont écrit sur l'étal et les progrès des lettres ont payé aux Aide leur tribut d'éloges, et même aujourd'hui, il est difficile de parler d'histoire littéraire sans que ces noms honorables s'y trouvent mêlés.
Une médaille fut frappée en l'honneur d'Aide l'ancien, peu de temps après sa mort. Elle représente son effigie avec son nom en légende : Aldus Pius Manutius. Au revers est l'ancre d'Aide, mais non pas entièrement configurée comme celle qu'on voit sur ses livres. La devise est : 2IIETAE BPAAEU2 (Festina tank).
' •'. Pendant que les Aide s'illustraient en Italie, une autre lamille d'imprimeurs s'illustrait également en France, et balançait, si elle ne surpassait, leur célébrité. Nous voulons liarlcr des Estienne, éternel honneur de l'imprimerie française, comme l'a dit si justement M. Taillandier, et dont la vie résume h elle seule l'bisioire de l'imprimerie au xvi* siècle.
Le chef de cette famille, Henri Eslienne 1", naquil en 1 470, d'une famille noble delà Provence, cl vint à Paris, vers l'an 1500. Grand admirateur de l'art typographique, récemment inventé, il ne craignit pas, pour l'exercer lui-même, de déroger à l'antique noblesse de sa race (i), ni même d'encourir l'exhérédation paternelle. Il commença a imprimer, en 1502, avec Houil Wolfgang : leurs premières publications furent les
(1} M. Hidot, dan* l' Encyclopédie moderne, artirle Typographie , donne les renseignements suivants sur la généalogie de Henri Eslienne :
• Le tableau généalogique de la fa mille des Eatienne, nue je possède et i|ui Tut donné û mon père en 18lti, par un descendant des Eslienne, Antoine, cinquième de ce nom, colonel en retraite ouï Invalides en 1821, ancien inspecteur de la librairie, niort à Paris, le. Il décembre I82U, n'indique lias l'année de la naissinee de Henri Estieunc, premier du nom. Il y est d,l qu'en I48( il fut déshérité par son pire, et qu'il commença snn établisse-
■ Cette généalogie prouve que ■ les Ksiicnne descendaient d'une très- • noble famille de Provence, remoulant en droite ligne à Pierre Eslienne ,
- lier par Raymond de Porcelets, attendu qu'il tirait son origine d'an-
■ l iens chevaliers, et qui fut confirmé ilnn- Iihu se- droits et privilèges de
- vieille noblesse militaire par l'.harlis d'Anjou, roi de Naples et comte de
■ du roi, a Aix, livre 1), folio f\ cité en l'état de la noblesse de Pro-
• Godefroi, père de Henri, premier du nom, avait épousé L*ure de HoulCr livel. Je pense donc que ce~l cri souvenir de ce nom cl de l'olivier, blason des armes de là famille de sa mère, que Henri adopta l'olivier comme emblème placé sur les livres qu'il imprimait, faisant revivre ainsi les arme* de la famille de sa mère , puisque son père l'avait privé des siennes. Le vers d'Horace : Inutilesquc falce ramas amputons, feticiores inscrit, mis par mon père (') au fleuron représenta ni l'idivier .]•'• V. -tien ne . pour remplacer la modeste devise de Robert Eslienne : Noli allum saperc, me paraît indiquer heureusement que le iveau chef de celte illustre famille, retranchant de son arliie ^énéidie.-iqin: (l'olivier maternel I les branches inutiles, y greffa des rejetons préférables. •
Ethiques d'Arisiote, parurent la même année; la Logique d'Arisiote et YAstranomiam de J. Fabri il'Ktaplos, qu'ils donnèrent en 1503. Le- livres que Henri Eslieniie publia sent dans la suite portent l'indication de rue r/n Clos-ltruneau, quartier îles Écoles de droit, ou bien celle de rue du Collége-de-Beauvais, en face des Écoles de droit. Son pins beau livre, suivant M. Dïdot, est le Quintuplez Psalterium, contenant cinq versions latines des Psaumes, et imprimé en 1308, in-folio, en rouge el noir, et en caractères romains. On voit, par la souscription ajoutée à la Chronique d'Euscbc, imprimée en 151-2, qu'il eut Josse Bade pour associé dans cette édition : * Absolution est aima Parisiorum Academia per Henricih Stepranuh el formularia literarum arte opi/icem , illius maxima cura et diligentia, nec uon ejusdem et Jodoci Badii, iu hoc opère sociorum, non parris expensis. » Il fut aussi associé avec Simon de Colines, graveur habile, qui. enrichit son imprimerie de très-beaux types.
Henri Esticnne mourut en 1520, après avoir imprimé, eu dix-huit ans, cent vingt et un ouvrages in-folio, et laissant trois lils, François, Robert et Charles, ([tii exercèrent tous trois la profession d'imprimeur.
L'aîné, François, continua l'association (pie son père avait formée avec Simon de Colines, qui épousa la veuve de Henri I«.
Le second, Robert, n'avait pas plus de dix-sept ans lorsqu'il perdit son père. Comme son frère ainé, il concourut, pendant plusieurs années, avec Simon de Colines, a l'exploitation de l'imprimerie. De plus, sans autre secours que sa propre intelligence et sou extrême application, il lit des progrès incroyables dans l'étude des langues latine, grecque et hébraïque. A dix-neuf ans, il publia, en petit format, une édition du Nouveau-Testament, livre alors très-rare; et, chose plus
rare encore, celle édition était fort correcte. Il parait même que ses corrections, trop parfaites, furent jugées, par les théologiens de la Sorbonnc, comme des atteintes à l'orthodoxie, car ils attaquèrent Robert Estienne dans leurs leçons publiques. Celui-ci se défendit : il étonna, par son savoir, les crudits de la Sorbonne, et resta, dit-on, étonné lui-même de leur ignorance.
Les attaques des théologiens ne firent qu'enflammer le zèle de Robert, qui conçut des lors le projet de donner une édition complète de la Bible. Il s'entoura, à cet effet, de tous les manuscrits qu'il put réunir, se procura, a ses frais, des éditions faites en pays étrangers, collatiotina avec le plus grand soin les diverses éditions des bibliothèques de Paris, de Saint- Gcrmain-des-Prés et de Saint-Denis, fit lui-même des sommaires en tète des chapitres de l' Ancien-Testament cl ajouta des notes, des variantes, des interprétations en latin, des index cl des laides. Il employa aussi, pour la première fois, dans cette édition de la Bible, des poinçons d'une, forme élégante et nouvelle, au lieu des caractères gothiques, qu'il avait été , du reste , un des premiers à abandonner.
Pour le récompenser d'un travail si pénible et si consciencieux , les docteurs et les théologiens lui tirent subir des persécutions acharnées, auxquelles la haute jirotcction de François I" put seule le soustraire.
Il élail âgé de vingt cl un ans (vers i'àïi), lorsqu'il rentra dans la propriété de l'imprimerie paternelle. On voit dans ses ouvrages qu'il habitait le quartier des Écoles de droit, e regione Scholœ Decretorum. En 1527, il épousa Perelte Bade, fille de Josse Bade, femme aussi instruite que distinguée par son amabilité et sa modestie.
A celte époque, Roberi Estienne établit chez lui une société