‹ Histoire de l'imprimerieChapitre 2 sur 43 · SB · texte numérisé non relu

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de savants de diverses nations , qu'il accueillait avec autant île grâce que de générosité, et dont plusieurs étaient correcteurs d'épreuves dans son imprimerie. Chez lui, comme chez Henri Estienne, on ne parlait que latin; c'était la langue familière de tout le monde, hommes, femmes, enfants et domestiques.

Le poète Daural nous dépeint ainsi l'intérieur de celle savante maison :

[ntaminuta quom lalini puritM

Sermon if ci cas lui décor!

Nt[ii|>e u*or, ancillK, clientes, tib-eri ,

Mon segnis eiamen domus, Quo PUatus ore, quo Tcrentiiis, solenl

Quotidiine culloqni.

Robert publia plusieurs éditions des bons auteurs latins; mais s'étanl aperçu bientôt que les jeunes gens manquaient de grammaires et de lexiques pour recueillir tout le fruit de ces éditions, il imprima quelques ouvrages Je cette nature, et chargea plusieurs personnes de composer un dictionnaire latin. Malgré les récompenses qu'il offrit à ceux qui acceptèrent sa proposition, il ne put obtenir aucun résultat satisfaisant, a cause de l'énorme difficulté que le manque d'index faisait éprouver dans les recherches. Cependant il ne perdit pas courage. 11 se mil lui-même à l'œuvre, et parvint a donner aux savants, en iB3i, le Thésaurus lalim linguœ, dont il fit un abrégé à l'usage des jeunes gens. Il y travailla pendant deux années avec une telle activité, que les deux presses de son imprimerie qui exécutaient le tirage de ce livre étaient constamment alimentées. Outre cela, il ne négligeait aucun des moindres détails typographiques, et corrigeait aussi les épreuves. S'il ne succomba pas à îles travaux aussi compli-

qués et aussi assidus, il un eut l'obligation au personnel éclairé et choisi qui le secondait dans sa tâche, el particulièrement à Jean Thierry de Béarnais, qui s'était chargé dé relire son travail.

Pendant deux ans que l'exécution de ce dictionnaire (1) le tint , jour et nuit, enfermé dans son cabinet et penché sur ses nombreux volumes, « qu'il usait a force tic les feuilleter, » il avait rompu en quelque sorte avec les vivants, et oublié jusqu'au soin de sa propre personne, lui qui, d'ordinaire, avait une certaine élégance dans ses mœurs, et qui aimait à se distraire de ses longs travaux en faisant, avec une épouse aussi instruite qu'aimable, les honneurs de sa maison aux savants et a ses amis. Et si on considère qu'une si vaste entreprise s'est accomplie dans un si court espace de temps, on se demande, avec son fils Henri, comment « ce travail, qui dompta les autres hommes, s'est vu lui-même dompté par Itobert Eslieime. n

Robert Estienne s'occupait en même temps de perfectionner la gravure des caractères. Il les débarrassa des abréviations multipliées, qui étaient une imitation trop servile des manuscrits , fatiguaient la vue et gênaient la lecture. La deuxième

(I) Rohert Estiennc fit une nouvelle édition il»! cet ouvrage en 15*3; on y lit ce distique :

Immi'Tisum moilico venumilatur jere volumcti, Uberior frnetus. Cnnsule qn;eque boni.

Ce. grand monument lillérairc, qui o été réimprimé i n t.ïîl , à Venise , par Kizzolins; à Lyon, en 1573, par Philippe Tïnuliy; à Londres, en 173*, avec des additions euiisidérahU's, pur Jolmsun, Hntiliinscui, Taylor et Law; à Baie, en 17*0, par Birrius; à Leipsick, en 17*9, avec des additions considérables, par Jcau-ïl albieu Gesner, n'a pas encore été reproduit en France, quoique depuis lonplemps déjà la maison Firmin Didol tières eut témoigne l'intention rte se charger 'le celte gnnde el honorable entreprise. TOME II. 1

édition de la Bible latine, et celle du Virgile (1332), attestent dans la gravure des progrès remarquables, cl les lettres italiques, que les Aide avaient employées les premiers, y sont plus parfaites.

En lî!3fl, Robert Estienne fut nommé imprimeur du roi pour le latin et l'hébreu. Le litre d'imprimeur pour le grec ayant été conféré précédemment à Conrad Néobar, ce n'est qu'après la mort de celui-ci, en 131S, que Robert devint aussi imprimeur du roi pour le grec. Toutefois , déjà , avant cette époque, François [« lui avait fait remettre les caractères orientaux gravés par Guill. Lebé, et les beaux caractères grecs gravés par Garamond , sur les dessins du Crétois Ange Vergècc, calligrapbe du roi.

Grâce a la Inunificence de François Ier, les presses de Robert Esticnnc, rivales de celles d'Aide l'ancien, mirent au jour, de 15-H à 1530, les nombreuses et savantes publications grecques dont ce célèbre imprimeur dota la France, et parmi lesquelles on ne compte pas inoins de buit premières éditions. C'est eu 13W, et pour l'impression de ['Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, 2 vol. in-f°, que Robert Estiemie se servit, pour la première fois, des caractères grecs dits grecs du roi. Il plaça en tête de cet ouvrage une Êpttrt dédicatoire au roi François Ier, écrite en grec , et qui fait autant d'bonneur au roi qu'à l'imprimeur. En voici la traduction :

« Robert Estienne, imprimeur du roi, à tous ceux qui liront ce livre, salut.

« Si le divin Platon a eu raison de dire que le genre humain sérail heureux quand les philosophes régneraient, ou quand les rois deviendraient philosophes, il faut s'empresser de proclamer la France réellement heureuse sons un roi tel que François 1er. N'est-ce pas, en effet, une merveille que ses

entretiens avec les hommes les plus instruits, dans lesquels , presque tous les jours, après avoir réglé les affaires de l'État, il traite, au grand élonnement de ceux qui r écoutent, toutes sortes de questions littéraires et scientifiques? N'cst-il pas admirable de voir un roi, forcé de s'occuper des plus graves intérêts, traiter tous les sujets avec une éloquence et une justesse que peuvent à peine égaler les hommes qui ont consaeré toute leur vie à l'élude; de l'entendre proférer cette maxime, digne d'un philosophe accompli, que la régie qu'il doit appliquer à l'exercice de son pouvoir, c'est de faire à la société tout le bien que lui permettent les circonstances?

« Aussi son premier soin a-t-il été de choisir, avec une scrupuleuse attention, les maîtres les plus habiles dans les plus belles sciences, et de leur donner des chaires dans cette école si fameuse, où l'amour de l'étude attire de toutes parts d'innombrables élèves. Les hommes qu'il a trouvés suffisamment instruits, et déjà habitués au maniement des affaires, il les a élevés aux honneurs. D'autres encore ont reçu des présents véritablement dignes de la magnificence royale; et quant à ceux qui ont voulu rester étrangers à toute instruction, il s'est montré si sévère à leur égard, que ceux surtout qui avaient de la naissance et de la noblesse, et qui regardaient l'étude comme incompatible avec leur condition, s'efforcent maintenant de joindre la culture des lettres à la science des armes.

« Enfin, il a formé à grands frais une vaste bibliothèque, où il a rassemblé des livres de tout genre, et il ne se passe pas de jour qu'il n'en ajoute de nouveaux. Il a fail venir à grands frais de la Grèce et d'Italie les ouvrages des poètes et des historiens les plus célèbres de l'antiquité, cl il a pris tous les moyens de faire jouir de ses richesses quiconque le désire.

C'est dans ce but qu'il a ordonné aux ouvriers les pins habiles d'exécuter des caractères de forme moderne el élégante. Avec ces caractères, les plus beaux ouvrages, imprimés avec soin cl multiplies à l'infini, se répandront dans toutes les mains, et déjà nous en livrons au publie un spécimen en langue grecque.

a Pour parvenir plus sûrement à nous acquitter, comme nous le devons, de l'office que le roi nous a contié, nous avons pris soin de collationncr et comparer les textes de plusieurs anciens manuscrits; nous avons appelé à no'.re aide les soins et les lumières des hommes les plus consommés dans ce genre de travail , et particulièrement attachés à notre maison.

a Jouissez pleinement, lecteurs, du fruit de nos labeurs, et rendez de justes actions de grâce au meilleur comme au plus libéral des princes, qui vous prodigue ces dons avec tant de sollicitude el de munificence.

a Paris, la veille des calendes de juillet 1 344. »

En 15:28, Robert Esticnne publia la première édition de sa Bible in-folio, livre magnifique, dont le texte fut eollationné, par ses soins, sur les manuscrits et sur la polyglotte d'Alcala. Celle édition est précédée du privilège de François I".

La seconde édilion, publiée en 1532, contenait des annotations extraites des plus savants interprètes et des commentaires des Hébreux. Elle excita le courroux des docteurs de Sorbonne, et Robert Eslienne, pour les apaiser, fut obligé de prendre l'engagement de ne rien imprimer désormais, nisi cum boita eorum gratin. Cependant celle Bible était publiée, comme la première, avec privilège du roi, cl l'acte de privilège constalail que Robert Eslienne avait eu la précaution de collationner les antiques manuscrits de Sainl-Cermain-des-Prés et de l'abbaye de Saint-Denis, et de consulter les docteurs en théologie les plus savants.

Ltotizod C; Cm

L'édition de 1334 offre peu de différence avec celle de 153-2. Mais celle de 1540 donne les noms des hommes, des peuples, des idoles, des villes, des fleuves, des montagnes et des divers lieux indiqués dans la Bible en hébreu, cbaldéen, grec et latin, le tout traduit en latin, avec la description des lieux d'après les cosmographes, et dix-huit grandes gravures en bois d'après les dessins de François Valable, représentant le tabernacle de Moïse, le temple de Salomon, etc. Robert y prouve sa profonde connaissance des langues hébraïque, chaldéenne, grecque et latine. Voici ce que le père Le Long, dans sa Bibliotheca sacra, dit sur cette Bible :

« HaJC editio omnium Itoberti Stephani pr.Tstantissima est et optima... opus sane in arte typographica, si unquarn fuit, perfectimi. »

Dans la Bible que Kobcrt Kstiennc publia en i545, en deux volumes in-8D, il plaça a côté de la Vulgate une nouvelle traduction du texte hébreu, cl il ajouta aux marges el au bas des pages des variantes, des notes et des explications.

Après la mort de François I", arrivée en 1547, Robert Estieimc imprima l'oraison funèbre de ce prince faite par Pierre du Chàtel, évèque de Maçon. Une phrase de cette oraison ayant, par malheur, effarouché les consciences timorées des docteurs de la Sorbonne, une plainte fut dirigée contre l'évéque imprudent; mais celui-ci trouva abri et protection à la cour; et les docteurs, irrités de voir le coupable leur échapper, se retournèrent contre le malheureux imprimeur, qu'ils n'eurent pas de peine à accabler, dépourvu qu'il était alors, auprès du roi Henri II, du généreux appui que François I" s'était plu à lui accorder.

Le lti août 154", le roi Henri II envoya aux docteurs de Sorbonne des lettres patentes contenant ce qui suit :

• Comme ainsi soit que les maîtres, doyens et docteurs de la Faculté de théologie en notre université de Paris, n'auroïeiit pas tenu grand compte de ce que notre feu seigneur et père leur auroil mandé touchant les Bibles de notre imprimeur Robert Eslicnne, et encore moins en auraient tenu compte depuis le trépas de notre dit feu seigneur et père; pour ce est-il que nous te mandons, huissier, que tu fasses très-exprès commandement de par nous aus dits maîtres, doyens et docteurs de livrer incontinent leurs critiques et observations, qu'ils les baillent à notre dit imprimeur, pour qu'il les imprime en leur nom, et les mette au-devant ou derrière les dites Bibles; et en cas de refus ou délai, comparaître a jour fixé par-devant le roi en son privé conseil. »

Les docteurs demandèrent jusqu'à la Toussaint pour donner leurs censures. Mais ce délai s'élant écoulé sans qu'ils les eussent produites, Robert Kstiennc provoqua une discussion solennelle, La conférence eut lieu dans le mois de novembre 1547, à Fontainebleau. D'un côté parurent les plus fameux docteurs et les théologiens les plus renommés de la Sorbonne, puis des cardinaux, des évêques, le grand écuyer du roi et le chancelier; de l'autre côté parut seul Robert Estienne. Accusé sur quarante-six articles, il ne fut condamné que sur six, et encore, les différences reprochées a ces six articles provenaient-elles uniquement de l'interprétation que le docte Valable avait coutume d'en donner à ses disciples ; mais Robert ne voulut pas mettre en cause son professeur dans une matière si délicate. L'édition de sa Bible fut interdite.

Les persécutions continuèrent malgré le bon vouloir du roi, qui daigna même, pour indemniser Robert Estienne des domuiMEes qu'il avait éprouvés, lui faire donner une forte

Diqitizcd by Ci

somme d'argent (2,500 mis), lui promenant en outre d'être plus libéral une autre fois.

Enfin , lorsqu'on 1350 Robert Estienne publia sa belle édition du Nouveau Testament in-folio, accompagnée de variantes placées en marge, le courroux de la Sorbounc n'eut plus de bornes. Elle attaqua avec violence le livre que cependant l'autorité avait déclaré irréprocliable, et ses clameurs furent telles, que le docte Valable crut devoir désavouer les notes que Robert Estienne lui avait empruntées.

Cependant Robert, en dépit de la protection que le roi continuait à lui accorder, allait être mis eu jugement et subir peut-être l'affreux supplice auquel on condamnait alors les hérétiques (1). D épargna celte honte à sa patrie en cherchant un refuge à Genève, où il embrassa la religion réformée (1830). Dès son arrivée, il. fonda avec Conrad Rade, son beau-frère, une imprimerie d'où sortirent encore d'excellents livres. Il songeait aussi a donner au public un Thésaurus grœcœ linguœ, comme il avait donné le Thésaurus latinœ linguœ; mais cette gloire était réservée à son illustre fils.

M. Didot (2) cite un document récemment découvert et publié dans le Recueil de l'Ecole des chartes (1840), qui fait connaître comment Robert Estienne parvint à faire passer sa nombreuse famille secrètement et successivement en Suisse, pour pouvoir fuir lui-même après elle et quitter la France sans fteheux empêchement.

Après sa fuite, ses biens furent séquestrés.; mais Charles

(t) • Ou les guindall en haut avec une poulie et unu chaîne île fur, pui* on les laissait tomber dans le feu , te qu'on réitera'.t plusieurs rois. ■ (HilERAY.)

(2) Encyclopédie modérât , article Ty/iooraiiliie.

Estienne, oncle et tuteur des enfants mineurs (Henri, Robert, Charles, François, Jeanne, Catherine, Jean et Marie), obtint heureusement de Henri II, en août 153-2, des lettres de rémis~ sion et de mainlevée de leurs biens, et par là sauva la famille île son frère d'une ruine complète. C'est à ces lettres royales que nous devons de n'avoir pas été privés des immenses travaux par lesquels le premier lils île Robert, Henri Estienne, s'est immortalisé.

« Ainsi donc, dit très-jusicment H. A.-A. Renouard, malgré la faiblesse de son caractère, le roi Henri II, par cet acte d'une sage clémence, jusqu'alors ignoré, sut préserver des derniers effets de la baine ecclésiastique la famille île l'imprimeur chéri du roi son père, cl pour lequel il n'était pas luimême sans estime. »

M. Magnin, dans le Journal des Savants, donne une appréciation très-judicieuse du caractère de Robert Estienne et des persécutions que lui suscitèrent ses opinions religieuses. Voici un extrait de cet article remarquable :

« Doué du génie de l'investigation et de la critique, ce qui l'entraînait vers la doctrine du libre e\amen, cl dominé en même temps par une imagination austère et puritaine, ce qui le prédisposait à l'exaltation religieuse, le jeune Robert eut ^nécessairement un rôle marqué dans le terrible drame de la réforme.

« Sincère dans ce qu'il croyait la foi catholique, il se maintint pendant vingt-cinq ans dans cette orthodoxie un peu douteuse qui fut celle de tant d'hommes célèbres et modérés de cette époque, Érasme, Budé, Lambin, Tumèbe, Cujas, Guillaume Cop, de Thou, L'Hospital et beaucoup d'autres. Sans les attaques provocatrices des théologiens cl les excitations fébriles de la polémique, il est probable qu'il aurait

Dl

persévéré jusqu'à sa mort dans celte situation indécise et équivoque, à laquelle ne purent mente pas se soustraire entièrement plusieurs liants dignitaires du clergé catholique, les Du Bellay, le cardinal Guillaume Briconnet, le cardinal Odet de Chàtillon, Guillaume Parvi, Jean de Montluc, évéque de Valence, etc., etc. Mais, poussé à bout par des hostilités maladroites, irrité par des censures qu'il croyait entachées d'ignorance et d'injustice, emporté par l'impatience de la lutte, il franchit la distance de plus en plus faible qui le séparai! du protestantisme. De tiède et douteux catholique il devint calviniste emporté. »

« La mansuétude, dit encore M. Magnin, n'était pas la vertu de Robert Eslienne et n'était guère non plus celle de son époque. On est frappé de stupeur quand on voit un vieillard échappé à grand'peinc aux persécutions et aux bûchers de la France, applaudir, dans son asile, à d'autres persécuteurs, regarder comme un crime les dissidences religieuses, approuver les supplices et mettre ses presses au service des apologistes de la condamnation de Michel Servet. On ne sait si on veille quand on voit dans une préface, datée de 1353, Robert Eslienne reprocher aux théologiens de Paris, ses persécuteurs, de n'avoir pas seulement songé a faire brûler les livres et la personne de l'athée François Rabelais (I). D'aussi tristes inconséquences ne justifient pas, sans doute, mais expliquent et font comprendre les excès de la Sorbonne. On sent que les violences qui ont ensanglanté ce siècle ne sont pas le propre de tels hommes ou de telle corporation, mais le résultai de l'esprit général, ou plutôt de la maladie qui

'lirait alors la société tout entière. »

'•rœfal. ad Gfoit., novembre 1553.

\jè caractère irascible de Robert Estienne se décèle surtout dans sa Réponse aux censures des théologiens du Paris, qu'il publia en français à Genève, en 1382; « chef-d'œuvre de polémique, dit encore M. Magnin, digne par le nerf de l'argumentation, la grâce et la malice des récits et des portraits, d'être regardé comme un avant-coureur des petites lettres fulminées un siècle plus tard contre celte même société de la Sorhonne. »

On ne lira pas sans intérêt quelques passages de ce pamphlet, qui est regardé, avec raison, comme un chef-d'œuvre de style. Voici comment Bobcrt Eslienne s'exprime au sujet des premiers démêlés qu'il eut avec la Sorhonne :

« Qu'avois-je fait, quelle éloit mon iniquité et mon offense « pour me persécuter jusqu'au feu, quand les grandes flammes « furent par eux allumées, tellement que tout étoiL embrasé » en notre ville l'an 1532; sinon parce que j'avois osé im- « primer la Bible en grand volume, en laquelle tous gens de « bien cl de lettres connoissent ma lidélité et diligence? Et ce - avois-je fait par la permission et conseil des plus anciens « de leur collège, dont le privilège du roi rendoil bon témoi- « gnage, lequel je n'eusse jamais impétré si je n'eusse fait

apparoir qu'il plaisoit ainsi a messieurs nos maîtres. Eux , « toutefois, ayant l'occasion, me demandoient pour me faire « exécuter à mort, criant sans lin et sans mesure, à leur fa- « çon accoutumée, que j'avois corrompu la Bible. C'étoit fait « île moi, si le Seigneur ne m'eût aidé pour montrer que j'a- « vois ce fait par leur autorité. Je me lais de ce qu'ils avoient « tenté en quand le Nouveau Testament fut imprimé i en petite forme par mon beau-père Simon de Colines, qui <• le rendit bien clair et correct et en belle lellrc (c'étoil alors « une chose bien nouvelle que de trouver des livres de la

« Sainle Écriture corrects), et d'autant que j'avois la charge «de l'imprimerie; quelles tragédies n'émurenl-ils contre « moi? lis croient dûs lors qu'il falloit «l'envoyer au feu , a parce* que j'iinprimois des livres si corrompue-, car ils a appeloienl corruption tout ce qui étoit purifie de cette o bourbe commune, à laquelle ils étoient accoutumes. Or, a combien qu'en leurs leçons publiques ils reprissent magis- « tralement et aigrement le jeune homme duquel telle cor- « rection étoit procédée, toutefois étant eux-mêmes bons té- « moins de leur propre ignorance, ne l'osèrent jamais assaillir

« ouvertement En ce temps-la (je puis dire ceci à la vé-

o rité), comme je leur demandons en quel endroit du Nouveau « Testament étoitécrite quelque chose, me repondoient qu'ils « l'avoienl lu en saint Jérôme ou ès Décrets; mais ils ne a savoient que c'étoit du Nouveau Testament, ne sachant pas « qu'on eût accoutumé de l'imprimer après le Vieux. Ce sera « chose quasi prodigieuse, et toutefois il n'y a rien de plus * vrai, qu'il n'y a pas longtemps qu'un de leur collège disoit « journellement: «Je suis ébahi de ce que ces jeunes gens o nous allèguent le Nouveau Testament. Per Diem! j'avois a plus de cinquante ans que je ne savois ce que c'étoit du

a Nouveau Testament »

« Sept ans passés, l'an 1SW j'imprimai de rechef la Bible a en laquelle je restituai beaucoup de passages sur l'original « d'une copie ancienne, notant en la marge la vraie lecture « convenant avec les livres des Hébreux, ajoutant aussi le a nom du manuscrit.

n Et lors de reclief furent alumées nouvelles flammes. « Qui est-ce qui ne connoît les fâcneries qui m'ont été faites pour cela? Combien de temps m'a-t-il fallu m'ahsenter de ma maison ? Combien de temps ai-je suivi la cour du roi ,

« duquel à la fin j'obtins lettres pour réprimer leur forcénerie.

« Cependant pour ce que je leur iHois suspect d'hérésie , « comme ils disent, combien de fois ma maison a-l-elle été i fouillée par les juges il leur instigation, pour voir si on y « trouverait quelques livres suspecls! En loti j'imprimai le « Nouveau Testament avec brièves annotations. Il s'éleva un « murmure dont saillirent tout soudain leurs crieries accoulu- « mecs , tellement que, pour la troisième fois, je fus contraint « a me cacher.

« Je laisse une chose qui est surtout digne de mémoire, « que cela même que ces bons censeurs avaient condamné en « moi fut alors imprimé de leur commandement par Jean « André, lequel n'est pas moins ignorant que méchant et in- « lidclc : c'est leur suppôt en toutes leurs trahisons, et fort •< bon soufflet pour inciter a dresser calomnies, et le plus « Apre bourreau en cruauté qui fut oneques : aussi ils n'ont « pas eu de honte de l'admettre en leur secret conseil. >

Au sujet de la conférence qu'il eut a Fontainebleau avec les docteurs de Sorhonne, Robert Eslienne dit :

« Après que nous eûmes été ouïs de part et d'autre, on nous « lit retirer dans une garde-robe prochaine. Il leur est prohibe « et défendu expressément de n'usurper plus en la matière « île foi le droit de censurer, appartenant aux évêques, etc.

a Cependant la Faculté sollicite le bon prud'homme Guian- « court, qui pour lors étoit confesseur du roi, alin qu'il s'em- « ployât vaillamment et âpreuient à me combattre, a Avisez, « lui écrivoit-on, que Robert Eslienne soil condamné comme a hérétique. Comment! qu'il soit dit qu'un homme mécanique a ait vaincu le collège des théologiens! » Et h la lin des « lettres (je les ai vues et lues) il y avoit de rechef écrit. « Sur- « tout voyez que Robert Estiennc ne vainque! »

Dl^itizcd b,

a Et m'étant retire à Lyon , par devers très-illustre prince « cardinal île Guise, il m'avertit en grande compagnie de a gentilshommes du changement qui étoit advenu ; el quand « je lui demandai s'il n'y avait nul remède, il me répondit : a Nul. Je fus bien triste, el lui dis adieu et au pays.

a Je m'en allai vers Castellan (Pierre du Cmltel, depuis « cardinal), lui raconter ces choses, et lui dis le dernier v adieu, voyant qu'il me falloit quitter le pays, et le priai « bieu fort qu'il lui plût savoir du roi que cela vouioU (lire. — <■ Castellan déclare au roi par assez long propos comment a j'étois contraint d'abandonner le pays; que la nature des « théologiens étoit telle de poursuivre jusqu'à la mort ceux « auxquels ils se sont attachés. Lors le roi répondit que « pour cela il ne me falloit pas laisser le pays ; seule- « ment que je me donnasse garde a l'avenir, ajoutant que « j'eusse bon courage et que je poursuivisse comme de « coutume à faire mon devoir à orner cl embellir son impri- « merie. »

Mais, ajoute Robert Est'icnne, les docteurs, a par leurs claa meurs et remontrances, obtinrent ce que je désirois, c'était a qu'on ne me baillât pas d'argent (car je puis dire en vérilé a que mon esprit a toujours été libre; je n'ai jamais servi à « l'argent; le Seigneur m'a accoutumé an travail, comme « l'oiseau au vol). >

Il raconte les difficultés qu'il éprouva pour obtenir des lettres du bon vouloir du roi a son égard : « Après avoir été cinq fois corrigées, a la fin elles furent scellées par le coinmandement du roi, très-clément prince.

i Je garde ces lettres par devers moi, e.t ne les divulgue point. Incontinent j'entends que dans trois jours je dois être mis en prison si je ne me garde. Alors je produis les lettres tome il. 5

du roi. Ils devinrent plus muets que poisson, sinon qu'ils murmuroieul entre eux sans dire mot. »

Robert Estienne mourut le 7 septembre 155!), à Genève, où il avait acquis le droit de bourgeoisie. El a rédigé en partie, imprimé et publié plus de cent éditions d'alpbabels, de grammaires, de dictionnaires, de traités en hébreu, en grec, en latin et en français.

De Thon fi) a fait l'éloge de Robert Estienne en ces termes:

« Robert Estienne laisse loin derrière lui les Aide Manu ce et Froben pour la rectitude et la netteté du jugement, pour l'application au travail et pour la perfection de l'art même. Ce sont la pour lui îles litres à la reconnaissance de la France et du monde entier, titres plus solides que n'ont jamais été |iour les plus fameux capitaines leurs plus brillantes conquêtes. Ces travaux seuls ont plus fait pour l'honneur et la gloire immortelle de la France que tous nos exploits militaires et que tous les arts de la paix. »

Nous avons dit jusqu'à quel point il portait le soin cl l'amour de son art; ajoutons que, de peur qu'il ne fût omis quelque chose dans la correction de ses livres, il en affichait publiquement les épreuves avec promesse d'argent pour quiconque y découvrirait des fautes. François Ier allait souvent le voir travailler. Un jour même que le célèbre imprimeur était occupé à corriger une épreuve, le roi ne voulut pas l'interrompre et attendit qu'il eut achevé cette besogne. Charles-Quint, en ramassant le pinceau de Titien, ne donnait pas une moindre preuve de son respect pour les arts et pour le génie. La sœur de François I", l'aimable et savante Marguerite de Valois, reine de Navarre, honorait aussi de son estime l'illustre imprimeur.

(Il Hûlolre de ton terni», liv. XVI.

- ôl -

Roberl Estienne avait été élevé au rang des officiers domestiques et commensaux du roi; c'est à ce litre qu'il recevait une pension de 225 livres.

La plus vaste érudition, le plus grand attachement au devoir, un amour presque fanatique du travail, les services les plus signalés rendus à la typographie et à la science, tels sont les droits de Robert Estienne à l'admiration et à la reconnaissance de la postérité : l'amitié d'une foule de savants et d'hommes honorables, la considération de tous ceux qui l'approchaient, la protection constante d'un prince éclairé, ami des arls et gardien si jaloux des lois sévères de l'honneur, qu'on l'avait surnommé le roi-chevalier, tels sonlses litres a l'estime universelle. C'est cependant sur ce noble caractère qu'on n'a pas craint de faire planer des soupçons injurieux. Robert a été accusé d'abus de conliance, disons le mot, de vol. Plusieurs voix se sont élevées déjà pour défendre sa mémoire contre cette accusation; mais le défaut de preuves matérielles qui déposassent contre ses accusateurs, avait empêché jusqu'ici qu'on ne démontrai d'une manière invincible son innocence.

Nous sommes heureux de pouvoir aujourd'hui produire ces preuves et effacer enfin la tache odieuse dont la grande figure de Robert Estienne demeurait toujours souillée.

Pour imprimer ses belles éditions grecques, Robert s'était servi des caractères appelés grecs du roi. Les poinçons de ces caractères, gravés, comme on l'a vu plus haut, par (iaramond, restèrent dans les mains de Robert Estienne, qui fut seulement chargé par le roi de fournir des caractères, sous certaines conditions, à tous les imprimeurs qui en feraient la demande. La première de ces conditions était de constater sur le titre du livre que l'impression était faite avec les types royaux. En se retirant à Genève, Roberl emporla les poin-

çons, cl plus lard, son (ils, Henri, les engagea, pour une somme de 1,500 éctis d'or, à Nicolas Leclerc, grand-père du philologue Jean Leclerc, qui rapporte le fait (1). De là celte accusation dont nous avons parlé et que nous sommes désormais en mesure de confondre.

Voici, en effet, une pièce ignorée jusqu'à ce jour, qui a été découverte et publiée pour la première fois par M. Le Roux de Lincy, après avoir été copiée par lui sur l'original qui fait partie des manuscrits de la bibliothèque du Louvre.

« 1" octodiii; 1541.

« Francoys, par la grâce de Dieu, roy de France, à noslre amé et féal conseiller cl trésorier de nostre espargne, maistre Jehan Du val, salut et dilection. Nous voulons et vous mandons que des deniers de nostre espargne vous paiez, baillez et délivrez comptant à nostre cher et bien amé Robert Estienne, nostre imprimeur, demeurant à Paris, la somme de deux cent vingt-cinq livres tournois que nous luy avons ordonnée, ordonnons par ces présentes, et voulons estre par vous mise en ses mains pour icelle délivrer à Claude Garamond, tailleur cl fondeur de lettres, aussi demourant audit Paris, sur et en déduction du paiement des poinçons (2} de lettres grecques qu'il a entreprins et promis tailler, et mettre es mains du dicl Estienne à mesure qu'il les fera, pour servir à imprimer livres en grec pour inectre en nos Hbrairyes; et par rapportant es dictes présentes signées de noslre main,

(1) J. Leclerc, Bibliothèque choisie, (orne XIX.

(2) On voit par cet acte el [>ar le témoignage du Juan Leclerc, cité |iliis liant, c|iie, dans relie affaire, il s'asissail île |>oincuns |iluliil nue île matrices, aux nue Lies . d'ailleurs, on n'aurai! pas «iiaclié autant d'importance si les poinçons fussent restés it pari*.

avec quittance sur ec suffisante du dict Robert Estienne. Seulement nous voulons la ilicte somme de IIe XXV livres eslre passée et allouée en la despence de vos comptes, et rabatue de vostre recepte, et de nostre dicte espargne par nos amez et féaulx les gens de nos comptes, ausquels nous mandons aussi le faire sans aucune difficulté, et sans ce que la délivrance que le dict Estienne aura faicle d'icellc somme audit tailleur, ne de la taille, fournitures et valleur des dits poinçons, vous soiez tenu de faire autrement aparoir, ne en rapporter autre certification, ne enseignement; dont nous vous avons relevé el relevons de grâce espéciale par ces dictes présentes, car tel est nostre plaisir, nonobstant quelz conques ordonnances, restrinclions, inandemens ou deffences a ce contraires.

« Donné à Bourg en Bresse, le premier jour d'octobre, l'an de grâce mil cinq cens quarante et ung, et de nostre rogne le vingt-septiesme.

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