TOME II
Depuis 1091 jusqu'en 1771, Grandjean, Alexaiulrc cl Lticc furent attachés comme graveurs de caractères à l'imprimerie royale.
L'ancienne et belle fonderie des Le Bé passa, en 1730, dans la famille Fournier, dont tons les membres ont exercé jusqu'à nos jours cette industrie, soit à Paris, soit en province.
Le plus célèbre est Fournier jeune (Pierre-Simon). Frappé de la décadence de l'art qu'il professait, il entreprit lui-même de rendre des formes régulières et agréables aux caractères d'imprimerie. 11 publia, en 1737, une table des proportions qu'il faut observer entre les caractères pour déterminer leurs hauteurs et fixer leurs rapports. En 17G4, il lit paraître un Manuel typographique où de nombreux spécimens témoignent du soin et de l'habileté qu'il déployait lui-même dans lu gravure cl la fonte des caractères. C'est grâce à ses efforts que les Barbon, les Coustclicr, les l'rault purent imprimer, à cette époque, de beaux livres où les vignettes se montraient aussi sagement qu'élégamment employées.
Pendant que Fournier ranimait en France le goût de la lionne typographie, Baskerville, célèbre imprimeur et fondeur de caractères, opérait une réforme semblable en Angleterre. Après plusieurs années de tentatives et beaucoup de dépenses, il parvint à produire un type dont il fut lui-même content, et dont il lit, en 175(î, un premier essai dans une édition in-t" de Yiryile.
Toutefois, ces deux habiles graveurs ne changèrent rien iï la forme même du caractère romain, qui resta telle (pie l'avaient déterminée trois siècles auparavant François de Bologne et (îaramond, sous l'inspiration des Aide Manuce et des Robert Kstienne.
C'est Finnin Didot qui, le premier, eu 1783, en mortifia les proportions. Il diminua la largeur du caractère par rapport à sa hauteur, et donna aux déliés et aux contours des lettres une finesse et une netteté que nul n'avait obtenues avant lui- La lettre, prise isolément, gagna par là en élégance, il est vrai; mais on est forcé de reconnaître qu'elle n'offre pas à l'impression les mêmes avantages que l'ancien caractère. Avec ce dernier, les mots ressortent toujours clairs et distincts dans le texte; tandis que les caractères qu'on emploie aujourd'hui se confondent plus facilement et chatoient pour ainsi dire sous le regard. De là, pour le lecteur, le besoin il'une attention soutenue, et, par suite, une fatigue (pie ne cause pas au même degré la lecture de l'ancien caractère.
L'imprimerie impériale qui, comme toutes les imprimeries particulières, avait adopté le nouveau système eréé par Firmin Didot, parait avoir compris la première l'inconvénient grave que nous venons de signaler; car on remarque, en effet, dans quelques-unes de ses impressions actuelles, une forme de caractères qui se rapproche beaucoup de celle des éditions aldines.
Dès les premiers temps de l'imprimerie, des noms ont été donnés aux caractères, pour les distinguer suivant leur grandeur. Ainsi, le caractère qui fut employé à l'impression d'un des premiers livres imprimés à Rome, la Cité de Dieu de saint Augustin, prit le nom de l'auteur du livre. Le nom de Cieéro resta de même au caractère qui servit aussi dans cetle ville à l'impression des Epttres familières de Cicéron. C'est par une cause semblable qu'on nomma plus tard Lettres de Somme certains caractères imités de l'écriture allemande du xve siècle, et qui avaient été employés à l'impression de la Somme de samt Thomas. On peut assigner, eu général, une
origine pareille aux autres dénominations sous lesquelles les caractères de ililïércnles sortes étaient distingués anciennement.
C'est François-Ambroisc Didot qui fut le promoteur du système de points typographiques inventé par Fournier jeune, en 1737, et qui sert actuellement à désigner le corps des caractères, système inappréciable pour la coïncidence des types, ainsi que pour la précision, la justesse et la célérité des travaux .
A diverses époques, on a essayé d'introduire dans l'imprimerie l'usage des caractères syllabiques, tentatives qui n'eurent aucun succès.
Celte métliode, destinée à produire une économie de temps et de travail, consiste à fondre d'un seul jet les groupes de lettres formant un son, au lieu d'employer des caractères isolés. L'ouvrier se trouve ainsi composer d'un seul mouvemeni ce qui, par le système ordinaire des lettres détachées, en demande deux ou trois. Barletti deSaint-l'aul, ancien secrétaire du protectorat de France en cour de Rome, fut, en 1771, l'inventeur de ce système. Les calculs les plus minutieux ont été faits pour en prouver la supériorité sur le mode d'impression ordinaire, et un rapport avantageux fut même présenté à ce sujet à l'Académie des sciences par MM. Desmaretsel Barbou. Mais la complication et le grand nombre de signes ou caractères composés qui seraient nécessaires ont fait considérer ce système comme impraticable. Cependant le Gouvernement accorda a l'auteur une gratification de 20,000 fr. et l'impression à 300 exemplaires de l'ouvrage qu'il avait écrit pour faire ressortir les avantages de son invention (1).
( I ) Nouveau si/nlème typographique ou moyen de diminuer de moitié le travail et les frais de composition, lie eorreclion et de distribution , Paris, imprimerie royale, 17CO, in t°
Un imprimeur tic Strasbourg, ilu nom d'Hoffmann, reprit un peu plus lard l'œuvre de Barletti. Il forma deux genres île types ou poinçons : l'un, pour les lettres isolées ; l'autre, pour les lettres réunies en syllabes les plus usitées dans la langue française. Un brevet lui fut même délivré le 16 février 1792, pour exercer, pendant quinze ans, ce procédé. Mais il le céda presque aussitôt , et il ne parait pas que le cessionnaire ait pu en tirer parti.
Des essais de même nature ont été faits en Belgique, avant 1830; ils ont été abandonnés comme ne produisant pas l'économie de temps qu'on en espérait.
De nouvelles tentatives ont eu lieu dans ces derniers temps. M. Legraml (Marcellin), en 18ti ; H. Edouard Jooslens, en 18-49, ont exposé des groupes de lettres ou syllabes fondues ensemble, et destinées à abréger le travail de l'ouvrier. Il n'est pas à notre connaissance que ces nouveaux caractères multiples soient encore en usage dans aucune imprimerie de Paris.
Enlin, tout récemment encore, M. J.-H. Tobilt, imprimeur à New-York, a introduit dans ses ateliers l'usage des caractères syllabiques. Mais nous croyons que l'expérience lui fera reconnaître, comme à ceux qui l'ont essayé avant lui, que cette innovation, toute séduisante qu'elle parait au premier abord, offre encore plus d'inconvénients que d'avantages, par la multiplicité des signes et l'espèce de confusion qu'elle introduit nécessairement dans la casse d'imprimerie.
On a essayé aussi, dans divers pays et à diverses époques, en vue d'activer le travail du fondeur, de composer des moules multiples, de manière à pouvoir fondre plusieurs lettres à la fois. Cette méthode a été appliquée, pour la première fois, a New-York cl à Philadelphie.
En France elle a été améliorée ei pratiquée pins en grand par M. Henri Didot, inventeur du moule multiplicateur, dit moule uolyamatype, qui, dès l'année 1810, avait obtenu, par son nouveau procédé, des résultats satisfaisants. En 1815, il prit un brevet d'invention, et dés le commencement tle 1811! diverses imprimeries de Paris employaient avec succès les caractères sortis de ses moules.
M. Mareellin Legrand, graveur à l'Imprimerie impériale, /neveu et successeur de Henri Didol, depuis 18-21, a introduit dans ce procédé des perfectionne! ucnls pour lesquels il a pris un brevet. Il a donné à son établissement un grand développement, et depuis longtemps les caractères fondus par le procédé mécanique sont en usage dans l'imprimerie concurremincnt avec ceux des fonderies ordinaires.
Ce procédé permet d'employer indifféremment les matières les plus dures en usage pour la fonte des caractères, et deux ouvriers produisent quarante mille lettres par jour.
Les moules étant fixes et ne dépendant en rien du plus ou moins d'habileté de l'ouvrier, les produits présentent toujours une grande netteté et une parfaite régularité : il en résulta ■pic des fontes livrées à différentes époques ont entre elles une identité que l'on obtient difficilement par le procédé ordinaire, i|ui nécessite l'emploi de plusieurs moules mis entre les mains d'ouvriers qui n'ont pas tous la même habileté.
On a parlé aussi récemment d'une machine qui aurait été inventée par un fondeur de Lyon, H. Cales, et qui, tout en fabriquant bien, aurait l'avantage de produire beaucoup et à bon marché. Celte machine, qu'il a nommée monotype, donne, dit-on, environ soixante lettres à la minute.
M. iSroekaus, imprimeur à Lcipsick, rail aussi usage dans sa fonderie d'un fondeur mécanique.
M. Pelyt, ;i Paris, présenta à l'exposition de 18i9 une machine propre à fabriquer lies caractères en cuivre, nommés apyrotypes, parce qu'ils sont frappés à froid, au lieu d'être fondus; celte machine peut produire trente-six mille lettres par jour.
Nous avouons toutefois être moins disposé à applaudir à ces moyens expédilifs qu'aux autres progrès obtenus depuis quelques années dans la fonte des caractères. Comme nous, les Anglais ont beaucoup cherché à activer l'opération, et cependant les hommes véritablement pratiques, chez eux comme en France, persistent à croire que la précision et la délicatesse du travail ne permcltenl pas de fondre plus d'une lettre à la fois.
Pendant longtemps il n'y eut en France, comme nous l'avons dit, d'autres fondeurs de caractères que les imprimeurs eux-mêmes : ceux qui n'avaient pas de fonderie s'approvisionnaient chez leurs confrères. Maintenant la fonte des caractères est devenue un art particulier. L'imprimerie en a réellement tiré un double avantage : d'abord les caractères se sont perfectionnés dans les mains des fondeurs, artistes distingués pour la plupart; en second lieu, les imprimeurs économisent par là on temps précieux.
L'Italie, autrefois si renommée pour ses belles fonderies, ne possède presque plus d'établissements considérables de ce genre; on cite cependant la fonderie du Vatican à Home, et celle des religieux arméniens mekhitarisles, établie dans les lagunes de Venise (lie Saint-Lazare). Mais c'est en France, en Angleterre, en Allemagne et aux Étals-Unis d'Amérique, qu'on trouve aujourd'hui les plus importantes fonderies.
En définitive, les caractères typographiques se sont amélioras dans ces derniers temps; moins toutefois dans le dessin,
m1 présente qu'une assez fâcheuse variété île formes, que dans la pureté de la gravure des poinçons et la précision dans la fonle des types, qui rendent la composition et la mise en irain plus faciles.
L'imprimerie française possède actuellement un grand nomlire de caractères, qui cependant ne forment ensemble que deux types bien distincts:
Le type ordinaire d'impression, qu'on subdivise en régulier et irrigvXier',
Le type auxiliaire ou de fantaisie, qu'on subdivise aussi en plusieurs espèces, suivant la forme particulière de ses caractères.
Les caractères de fantaisie se sont multipliés considérablement depuis 1841). I'îiis de cent espèces différentes ligurenl dans nos Essais d'imprimerie, ils doivent être employés avec réserve dans les titres d'ouvrages sérieux, d'où les bibliophiles voudraient même las voir totalement exclus ; mais on ne peut s'empécher de reconnaître qu'ils produisent un excellent effet pour les labeurs courants, appelés ouvrages de ville, tels que les programmes, les actions commerciales, etc., dont ils permettent de varier les titres à l'infini. Lorsque ces ouvrages sont bien exécutés, ils peuvent rivaliser avec la lithographie pour ses plus beaux travaux d'écriture.
On a également perfectionné, dans ces dernières années, les filets, les vignettes et les fleurons. Les traits de plume notamment sont gravés et fondus avec un tel succès qu'on les croirait sortis de la main d'un écrivain habile. — Quant aux lettres ornées, celles des volumes anciens sont inférieures aux lettres que l'on trouve dans la plupart de nos éditions illustrées. Sous ce rapport même, l'imprimerie moderne a fail do véritables progrès,
Voici les noms des graveurs et fondeurs de caractères qui se sont le plus distingués par leurs travaux:
w= siècle. — Schœffcr, àMayence; Jenson, François de Bologne, à Venise.
xvi" siècle.— Josse Bade, à Paris; Geoffroi Thory, Simon de Colines, Claude Garamond, Guillauine Le Bé, BobcrL Granjon, Pierre Hautin, Nicolas Duchemin.
xvii' siècle. — Jacques Langlois, Jacques de Sanlecque Itère et fils; Pierre Moreau, Le Bé (Guillaume H).
xvin' siècle. — Grandjean (Philippe), Thiboust (Claude- Louis), Gando (Jean-Louis), de Sanlecque (Jean-Eustache- Louis), Fournier (Jean-Pierre), Fournier le jeune (Pierre-Simon), Gillé(JosepM, Didot (François-Ambroisc), Didot (Pierre- François), Monioro. — Baskerville, à Birmingham en Anglelerre; Breilkopf, à Leipsick en Allemagne; Bodoni, à Parme en Italie.
MX" siècle. — Didot (Pierre), qui grave et fond des caractères pour son imprimerie seule ; — Didot (Firmin) , à qui l'on doit un nouveau caractère traitant l'écriture cursive, les derniers perlée lion ncnu'iils apportés aux caractères romains cl plusieurs caractères étrangers; — Didot (Henri), inventeur du moule polyamatype, honoré de la médaille d'or aux expositions de 1819, 1823 et 18-27 ; — Didol (Jules), fils et successeur de Pierre Didot; — Léger; — Pinard;— Molé jeune; — Marcellin Lcgraml, graveur de l'Imprimerie impériale (neveu et successeur de Henri Didol), qui a gravé sur acier et fondu en types mobiles un caractère chinois, des caractères tamouls, hébreux, etc., honoré de la médaille d'or a l'exposition de 18U; — Tarbé, qui a obtenu la médaille d'or à l'exposition de 183!) ; — Laurent cl Dcherny ; — Aubanel d'Avignon ; — Petibon, graveur de vignettes, fleurons, etc. ; — Biesta, La-
houlayc cl O", 1I01H l'établissement est aujourd'hui le plus considérable de l'Europe. — Nous devons surtout citer, pour les vignctles, fleurons ei traits dcplume.SI.Derriey, inventeur des cadrats cintrés ei d'un coupoir ingénieux pour les lilets.
II. La gravure sur bois diffère de la gravure en tailledouce, en ee que celle-ci reproduit le dessin en creux, et que celle-là le présente en relief.
Nous ne parlons pas ici de l'art même de la gravure; de temps immémorial, on a gravé en creux et en relief sur toutes sortes de substances. Nous parlons de ces deux genres de gravure appliqués, depuis quelques siècles seulement, à l'impression sur toile ou sur papier.
Sous ce rapport, la xylographie ou gravure sur bois csl plus ancienne que la lypographic (1), puisque c'est une planche xylographique qui a donné à Cutcnlierg l'idée de l'imprimerie en caractères mobiles de bois, bientôt remplacés par des caractères métalliques cl fondus, plus symétriques cl plus durables.
Cependant on emploie encore îles caractères de bois pour l'impression 'les affiches en grosses lettres, pour les grandes initiales ornées, les lettres de fantaisie, les vignettes, les fleurons et autres ornements typographiques. Les marques ou les blasons que les premiers imprimeurs niellaient sur leurs livres étaient aussi gravés en bois, de même que les petits dessins placés dans le texle, et les arabesques qui encadraient les pages. Tous ces ornements, en pièces mobiles et en relief, comme les caractères d'imprimerie, s'intercalent dans les for-
(t) La gravure Sur liois fut )ir;ilii|iiLT on Kuru|ie ver* In lin il» jtiv* sicrlp Ivnir lome 1", [ki(îc 9")); la (traïiiro ru liiilIcMlinirr sur jiièLil m' jiai-iii |tM pli» ancienne que I* typographie iloni I» prorMèjî d'ailk'urs wol loul ilifférenls.
mes typographiques et se tirent en môme temps. Souvent celte ornementation est en fonte; mais elle s'obtient maintenant an moyen du clichage opéré sur la gravure en bois, moins dispendieuse <[nc la gravure en relief sur métal.
Ainsi la gravure sur bois est restée associée à la typographie, pour l'illustration des livres, comme la peinture l'était jadis à la calligraphie, pour l'ornementation des manuscrits.
Les premiers xylographes, appelés tailleurs de bois ou dominotiers, travaillaient d'une manière informe et grossière : on en peut juger par les livrets d'images exécutés avant l'invention de l'imprimerie; mais, vers la lin du xve siècle, la xylographie fut exercée et perfectionnée par d'habiles artistes.
On cite les cartes géographiques gravées sur bois par Jean Schnitzer de Armsheim, pour la Cosmographie de Ptoiémée, imprimée à Ulm en 1482 (1); les nombreuses gravures nui accompagnent les ouvrages de l'empereur Maximilien Ier, faites par Hans (Jean), Burgmair et Albert Durer, ou du moins d'après leurs dessins.
Fournier jeune (2) mentionne une œuvre xylographiquc de Marie de Médicis, femme de Henri IV. a Une estampe, dit-il, gravée en bois, de huit pouces de haut, représentant un buste de jeune fdlc, coiffée a la romaine, porte ces mots gravés au bas de la planche :
M.D.LXXXVli. »
La personne à qui l'exemplaire appartenait a écrit sur la marge, en caractères assez mal formes : Gravé par la Itayne
(1) Une- éililion a ni meure ilu même ouvrage imprimée à Home en iilS, ïsl accom|>a£"<i0 'le e;irteN gravées sur mêlai.
iï) Dissertation sur l'origine et les progrès île l'art Je graver en bols,
Maiee en bouesl. Suivant la note jointe à un autre exemplaire, la reine lit présent de la planche de ce buste au peintre Philippe de Champagne, qui écrivit dessus : « Ce vendredi ±2 de février 1629 la reine Marie de Médicis m'a trouvé digne de ce rare présent, fait de sa propre main.
« Champagne. *
Pendant le xvn" et le xviir siècle, quelques artistes se distinguèrent dans ce genre de gravure, entre autres Vincent, Lesuetir, Papillon, mort en 177IÏ, qu'on appela le dernier des Romains, parce que, après lui, l'art xylo-graphique dégénéra el fut presque abandonné.
Fournier, Gillc, Cando gravèrent des poinçons métalliques pour frapjwr des matrices de lettres fleuronnées et de vignettes.
Le Manuel typographique, de Fournier (Paris, 1764-66] contient de nombreux modèles de vignettes en fonte exécutées d'après cette méthode, cl qui d'ailleurs décèlent un goût parfait. Ce Manuel est un petit chef-d'œuvre typographique. L'école de Fournier pour l'ornementation des livres dura près d'un demi-siècle. En 1789, l'imprimeur Valade la suivait encore pour l'impression des petits formats Cazin.
Bien souvent aussi les vignettes et dessins des livres étaient gravés en taille-douce, et imprimés avant le tirage typographique.
La xylographie continua cependant. d'être appliquée a l'impression des étoffes, des papiers de tenture, et a celle des estampes ou images communes, souvent coloriées et accompagnées d'un texte.
C'est de nos jours seulement qu'on la vit fleurirde nouveau.
Il y a environ soixante ans que les éditeurs anglais ont adopté la gravure sur bois pour leurs publications de luxe.
H. Thompson, habile graveur de Londres, commença à l'employer à Paris vers l'an 1820. Depuis cette époque, les artistes français ont porté cet art à un tel degré île perfection, que leurs gravures, tant pour le dessin que pour l'exécution, peuvent maintenant soutenir la comparaison avec lout ce qui serait de mieux en Angleterre (t). Us exécutent un grand nombre de planches pour les pays étrangers, surtout pour la Russie, l'Espagne et l'Italie.
Parmi les artisles qui se sont le plus distingués dans l'art de la gravure appliquée à la typographie, nous citerons M. Brevière, qui a été chargé par l'Imprimerie nationale de l'illustration de l'Histoire des Mongols et du Livre des Rois, et qui a obtenu la médaille d'argent a l'exposition de 1839;— MM. Andrew, Besl, Lcloir, graveurs associés, qui ont obtenu la médaille d'or a l'exposition de 1844; —enfin, comme dessinateurs, MM. Raffet, Charlet, David ei Monnier.
III. Lorsque le livre des Psaumes fut imprimé à Mayence, après la Bible, on y écrivit la musique à la main dans les csl«ces laissés en blanc. Plus tard, on imprima la notation en caractères mobiles, et l'on se servit d'une seconde forme qui imprimait, en encre rouge, les initiales et les portées, ainsi que cela se voit dans le Psautier de 1 4!)0.
(I) 11 y avait, en UM7, "9 industriels de ce genre a Paris. Le chiffre ries affaires sVsiékvéen 184" à K21,!>50fr., moyenne par cnlrcpreneur 1.1,383 fr.; l'un d'eux rail pour plus de 300,000 francs d'affaires.
Le nombre des ouvriers employés esi A<- 193 individu-;. La moyenne par ouTrieresldeîT70lfr.
En 1848, le total des affaires est descendu à 187.88* fr.. réduction fit p. 0/0. — Par suite, 154 ouvriers sur 193 on C4 sur 100 ont ele Congédiés pendant les quatre mois qui ont suivi février.
46 ouvriers gagnent f. et 7 Francs par jour, 33 ^,i}rnenl 8 franes, il gagnent 10 francs. (Entrait île la sl.Hi-lit|iic puldiéc par la Clwmbre de commerce de Paris en t8l7 .)
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Mais la notation n'ayant pas alors de règles lises, on n'imprimait quelquefois que les portées sur lesquelles chaque acheteur inscrivait les noies à la main : c'est ce qui eut lieu pour lu Psautier de 1302.
Géring, à Paris, imprima aussi un Psautier en 1494, avec le plain-chanl noté.
Les traités Je musique de Gafori furent imprimés en caractères mobiles îles la lin tlu xv" siècle à Naplcs, à Milan, à lirescia; Erhard Oglin, à Augsbourg, imprima île la même manière, en 1307, un ouvrage lyrique intitulé Tritonius.
Pierre Hautin, imprimeur a Paris, vers 1323, grava des poinçons pour l'impression de la musique; la note et sa portée étaient d'une seule pièce. Il employa lui-même ces caractères et en vendit à ses confrères ; Pierre Attaignant, libraire, en lit usage dans un livre de chansons nouvelles, imprimé en 1327; Nicolas Duchemin, Robert Granjott, au xvic siècle; Jacques de Sanlecqiic, au xvue, se distinguèrent dans la gravure de ces sortes de caractères; niais la typographie musicale resta encore longtemps bien imparfaite, comme l'attestent nos anciens livres d'église.
Dans le xvni" siècle, Breilkopf, à Lcipsick ; Fournier jeune et Gando, à Paris, améliorèrent l'impression de la musique en caractères mobiles, et leurs procédés obtinrent quelque succès.
Petrucci eut le premier l'idée de graver isolement chaque note en y adjoignant la partie des portées sur lesquelles elle repose. Celte innovation fut imitée simultanément à Paris, à Itome et a Florence, et, pendant de longues années, on ne ebangea rien à ce système de lypngnqihie musicale, système défectueux cependant, en ce que la portée se liait rarement avec la note, ce qui formait une ligne interrompue, indécise, irrégulière.
rie 1832 à 1834, M. Duverger est parvenu à surmonter ces obstacles en appliquant le polylypagc à l.i musique. D'après son procédé, les ligues, les portées et les eroisures, les caractères des notes, les indications accidentelles, lotit est produit par la composition typographique avec autant de continuité que dans la gravure la plus délicate.
MM. Tanlensiein cl Cordcl , imprimeurs de musique, suivant une autre voie que celle de H. Duverger, ont perfectionné les anciens procédés d'Olivier et de Breilkopf, par lesquels on compose des notes de musique ayant leur portée adhérent*. Ce procédé, plus simple et plus économique que celui de M. Duverger, n'a d'autre inconvénient que de laisser quelquefois apercevoir des solutions de continuité aux endroits où les portées se rejoignent; mais, au clicliage, il est facile, en retouchant les moules en plaire, de faire disparaître ces légères imperfections. MM. Tantenstein et Cordel impriment journellement d'une manière très-satisfaisante, et la variété de leurs caractères leur permet d'imiter le plus complètement possible toutes les combinaisons de la musique.
Une première récompense leur a été accordée à l'exposition de 1839; à l'exposition de 18U, le jury leur a décerné la médaille d'argent.
Toutefois, ces différents systèmes d'impression typographique de la musique ne peuvent être employés avec avantage que pour les ouvrages imprimés à un grand nombre d'exemplaires, tels que les livres d'église ou ceux qui servent à l'étude de la musique dans les écoles publiques. Quant à la musique des salons et aux œuvres qui se vendent à polit nombre, l'ancien procédé, consistant dans la gravure sur planche métallique, est encore, il faut l'avouer, plus économique cl plus satisfaisant sous le rapport île la beauté de l'impression,
ce qui explique sans doute la préférence que lui donnent les éditeurs du musique.
Nous ajouterons iei quelques mois sur l'impression lopographique, c'est-à-dire des cartes et plans. Dès le xvi* siècle, on imprimait des figures de géométrie avec des iilels, comme cela se pratique souvent encore; niais dans ces derniers temps on a tenté d'imprimer des cartes géographiques avec des pièces mobiles. Breitkopf, de Leipsick, dont nous avons parlé plus haut,fit, vers 1754, quelques essais de ce genre, mais avec peu de sneeès. Pénaux, imprimeur à Rouen, publia, en 1806, une carte du théâtre de la guerre pendant la campagne d'Auslerlilz, et, en 1807, une carte du département de la Seine-Inférieure, exécutées l'une et l'autre en caractères mobiles. M. Duverger, à Paris, inventa aussi un nouveau système d'impression topographique dont les spécimens ont figuré à l'expositon de 184*. Enfin, M. Monpicd, proie d'imprimerie, a reproduit en filets typographiques, avec autant de patience que de talent, l'Ettlèrement de Pandore, d'après Flaxman; l'Amour et Psyché, d'après Canova. Ces deux dessins au trait ont été imprimés et présentés à l'exposition de 1819.
Ces ingénieux procédés ne remplacent pas la gravure ; mais ils attestent, dans leurs auteurs, un amour passionné pour l'art typographique, et l'amour de l'art est la cause la plus puissante de ses progrès.
IV. La main-d'œuvre de l'imprimerie en lettres, ou typographie, consiste en deux opérations principales : savoir, la composition ou l'assemblage des caractères, et l'impression ou l'empreinte des caractères sur le papier.
Un appelle, dans l'imprimerie, compositeur ou ouvrier de in casse celui qui travaille à l'assemblage des caractères.
On appelle imprimeur ou ouvrier de la presse celui qui
Dl'j.liZûd O)
imvaille à l'impression ou a rcmprcinle des caractères sur le papier par le moyen de la presse.
La composition, depuis l'époque où la lettre a cessé d'être fabriquée en bois, n'a fait aucun progrès. On compose aujourd'hui comme l'on composait il y a plusieurs siècles; disons même que l'on compose moins bien. En effet, sur dix ouvriers compositeurs, il est diflicile d'en trouver un bon. Cela provient de la facilité avec laquelle sont reçus les apprentis, depuis qu'il n'existe plus de chambre syndicale.
De là aussi les nombreuses fautes qui se trouvent dans nos livres modernes et dont les ouvrages anciens étaient exempts, grâce aux soins multipliés qu'on apportait à leur confection. Dans le nombre des fautes qui peuvent être faites en composant, la plus commune consiste à mettre une lettre à la place iruneautre.ee qui s'appelle coquille, et produit quelquefois des quiproquo assez spirituels. On a cité souvent l'un des plus beaux vers de Malherbe comme le résultat d'une erreur de ce genre. Le poelc, dit-on, avait écrit :
El Boseilc n vécu ce que vivent les raies. L'espace il'un malin.
Biais le compositeur, prenant les deux t pour deux l, comjmsa :
Et Uote elle a vécu ce nue vivent les roses, l.'espjce d'un malin.
Pour prouver que le hasard produit souvent des combinaisons sinon aussi heureuses, du inoins fort singulières, un compositeur a éntiuiéré, dans les vers suivants, quelques-unes des espiègleries de la coquille :
Toi qu'a lion droit je qualifie Fléau de fo typographie.
Pour Bélrir les nombreux méf.iii- Ou pour mieux ilirc tes forfaits, I] faudrait un trou gins volume Et qu'un Dcspréaiix li"t la plume S'agit-il tt'on homme île bien, Tu m'en fais un homme (te rien Fait- il quelque action insigne, Ta malice la rend indigne , Et, par toi, sa capacité Se transforme en rapacité , Ce qui, soit ilil par parenltiL'-i- .
Dénature un peu trop la thèse....
L'u cirque a île nombreux gradin Kt lu le peuples île gredins ; Parle t on il'un pouvoir unique, Tu m'en fais un pouvoir Inique Dont toutes les prescriptions Deviennent îles proscriptions....
Certain oncle hésitait a faire Un sien neveu son légataire,
Hais il est enfin décidé
Déciiié devient décidé
A ce prompt trésor, pour sa glo Ce neveu hésite <le croire, El même il est fier d'hériter :
Mais tu le fais lier.... d'hériter ;
C'est vainement que son visage S'empreint d'une vive douleur; Je dis par loi: vive couleur; Plus , sou émotion visible Devient émotion risible; Et s'il allait s'évanouir.
Tu le fends s'épanouir
Te voila, coquille etfronliV :
Ton allure dévergondée Ne respecte raison ni son*.
Mais do m'afreter il est temps; l'uiir compléter h litanie (Car ce serait chose in Unie)
D'innombrables et calera.
A l'exception des gens île lettres el des hommes Un métier, il est bien peu de personnes qui aient une juste idée du mécanisme de l'imprimerie. Nous croyons donc utile cl intéressant à la l'ois d'entrer ici dans quelques détails techniques sur la composition typographique, qui consiste dans l'arrangement des caractères mobiles, de manière à en former des mots, des phrases, des lignes, cl enfin des pages el des volumes.
Voici comment l'ouvrier compositeur procède à cet arrangement.
On sait (pie les caractères d'imprimerie sont mobiles et représentent séparément toutes les lettres île l'alphabet, ainsi que les signes de ponctuation, chiffres, etc.
Ils sont placés méthodiquement dans une double boite nommée casse et divisée en un nombre sullisaui de compartiments ou cassetins. On appelle haut de casse la partie de la boite qui contient les grandes majuscules (grandes capitales), les petites majuscules {petites ai pi ta les), quelques lettres accentuées et signes de ponctuation dont l'usage est le moins fréquent. Le bas de casse contient les minuscules ou bas rte casse, les chiffres, les signes de ponctuation qui se représentent le plus souvent, el les blancs, c'est-à-dire des morceaux de ploinh, plus ou moins épais, appelés espaces ou'eadrats, moins élevés que le caractère, el destinés à séparer les mots ou à-remplir les bouts de lignes, lorsque le leste n'est pas suffisant pour cela.
Chaque casse se met sur une espèce de pupitre ou rantj.
ordinairement près d'une fenêtre, de manière que l'ouvrier ijiii y travaille reçoive le jour île gauche.
L'ouvrier ou compositeur travaille debout devant sa casse ; il lient de la main gauche un outil fer nommé composteur, 'lui, au moyeu d'une partie mobi permet de donner à celle i|ui doit recevoir les caractères dimensions convenables, ■jii'oiL appelle justification.
Tout en suivant du regard la copie placée devant lui, le compositeur saisit rapidement par la tête [l'œil) les lettres indiquées et les met dans le composteur, en ayant soin de placer toujours du même côlé les entailles ou crans dont le corps de chaque lettre est marqué. Quand la ligne est à peu près lemplie, Il augmente ou diminue les blancs qui se trouvent entre chaque mot, afin que les lettres, pressées les unes parles autres, se trouvent maintenues dans le composteur, sans ballotter. L'ouvrier peut faire ainsi plusieurs lignes les unes après les autres.
Lorsque le compositeur a rempli son composteur, il en met le contenu sur une galée, espèce de planche à rebords, placée obliquement sur la partie droite du haut de casse; il renouvelle celte opération jusqu'à ce qu'il ait terminé un paquet, c'est-à-dire un nombre de lignes déterminé, qu'il lie au moyen d'une Ocelle, pour en recommencer un autre.
Lorsqu'un nombre de lignes ou de paquets suffisant pour faire une feuille csl composé, un compositeur, nommé metteur m payes, et qui ordinairement a plusieurs compositeurs ou piiquetiers sous ses ordres, reprend ces paquets, y met les folios, dispose les litres, el, au moyen d'une mesure nommée réglette, leur donne à tous une longueur uniforme pour en faire des pages, dont le nombre à la feuille varie suivant le formai. On appelle in-folio le format qui contient 4 pages à la
feuille, i/i-8° celui qui en contient lii, in-12 celui qui en contient 24, in-48 celui qui en contient iMî, eu:.
La mise eu pages île la feuille étant terminée, le metteur en pages dispose les pages sur un marbre dans un ordre tel que la feuille de papier pliée, après impression, devra reproduire les pages dans leur ordre numérique.
On place alors en tète et sur les cotés de ces pages des blancs calculés d'après le format et la dimension du papier sur lequel on doit imprimer : ces blancs se nomment garnitures.
Ensuite, on prend deux cadres en fer, appelés châssis ; ou les place de manière que chacun d'eux circonscrive la moitié de la feuille, qu'on appelle forme; on met entre les pages cl le cliâssisdes bois taillés en biseau, et, pour cette raison, nommés biseaux; puis on assujettit le tout avec des coins en bois serrés convenablement pour permettre d'enlever les châssis avec les pages, et de les porter sur une presse, où l'on fait alors une épreuve qu'on soumet au correcteur; puis on conserve la forme dans un lieu convenable de l'atelier.
Quand le correcteur a lu et corrigé l'épreuve, on remet la forme sur le marbre ; on la desserre pour exécuter les corrections indiquées, et l'on fait une nouvelle épreuve. Ces opérations se répèlent aulanl de fois qu'il est nécessaire, et ce n'est qu'après avoir été corrigée sur le bon à tirer, c'est-à-dire sur la dernière épreuve, que la feuille se tire définitivement au nombre d'exemplaires convenu.
On comprendra facilement que ces milliers de morceaux de plomb doivent être assemblés avec une grande précision ; car si les lignes étaient ou trop longues ou trop faibles, il y aurait ' des parties qui ne seraient pas serrées également, et, en enlevant la forme, on pourrait eu laisser une bonne partie sur le marbre.
Quant aux tableaux, et autres ouvrages à difficultés, la composition îles mois cl des ligues s'en fait comme la composition ordinaire. La difficulté d'exécution qui exige toute l'intelligence du compositeur, et beaucoup d'adresse dans la main, réside dans l'appréciation de la largeur à donner aux diverses colonnes, dans l'effet que leur combinaison pourra produire, et dans la précision avec laquelle seront coupes les lilcls, dont les points de jonction doivent, pour ainsi dire, être imperceptibles. Là, plus que dans la composition ordinaire, tout doit être compassé, et rigoureusement juste ; car autrement, lorsqu'on aurait serré, une partie du tableau pourrait rester sur le marbre, en l'enlevant, ou les bouts de filets s'écraseraient les uns les autres, par suite d'un serrage forcé.
L'attention publique a été éveillée, il y a quelques années, par l'annonce d'un système de composition par procédé mécanique, devant abréger singulièrement le temps et les frais de la composition des livres.
Pour se faire une idée des difficultés que présente la solution de ce problème, il faut savoir que l'opération de la composition se divise en trois parties distinctes: distribution, composition, justification.
La composition, en tant que lecture du manuscrit et choix des lettres qui doivent former les mots, étant une opération de l'intelligence, le rôle de la mécanique appliquée à la composition ne peut évidemment consister que dans un moyen qui abrège le temps nécessaire pour prendre la lettre dans le cassetin et l'apporter sur le composteur. La première idée qui a du se présenter à l'esprit a été de chercher à lever ta lettre au moyen d'un clavier, comme celui d'un piano. Tous les essais ont, en effet, pris le clavier pour point de départ, notamment celui fait par M. Ballanche, alors imprimeur à Lyon, il
y a plus de vingt nus, et, on comprendra aisément lonl ce que celle idée a de séduisant, si l'on compte le nombre de noies que touche par heure un habile exécutant, et i[ui, dans certains morceaux, atteint peut-Ôtiï douze à quinze mille.
MH. Young et Dctcambrc ont présenté, à l'exposition rte 18 ii, une machine exécutée d'après ce système. Elle a été essayée dans plusieurs imprimeries, et elle a offert des di/Jicultés insurmontables, i|ui ont forcé à l'abandonner.
M. Gobert a également tenté de construire, dans des conditions semblables, une machine qui a donné lieu à un rapport de M. Séguier.
Voici la description qu'en donne le savant académicien :
« La machine, que l'inventeur appelle eomposetue, est composée rte trois parties. Le haut reçoit les réceptacles chargés de caraclères, le milieu est occupé par un clavier, le composteur a sa place dans le bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine comme un organiste devant son orgue: il a le manuscrit devant les yeux ; sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont aussi nombreuses que les divers éléments typographiques nécessaires à la composition. La plus légère pression des doigts suffit pour faire ouvrir une soupape dont l'extrémité inférieure de chaque récipient est munie; à chaque mouvement du doigt, un caractère s'échappe, il tombe dans un canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper dans le composteur; successivement les caraclères arrivent et prennent position. Pendant leur chute, ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes, ils sont soigneusement préservés contre toutes les chances de perdre la lionne position qu'ils ont en partant. Chaque caractère, quel que snil son poids, arriveà son rang; les plus lourds ne peuvent devancer les plus légers; ils conservent rigoureusement l'ordre dans
lequel ils ont été appelés. Les mots, les phrases se composent par le mouvement successifiies doigts des deux mains, comme se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de notes frappées ensemble.
« La machine déplace le composteur à mesure qu'il se remplit; c'est elle qui prendra encore le soin de la justification. »
Les commissaires de l'Académie ajoutent que l'inventeur leur a donné l'assurance qu'il s'occupait d'exécuter la partie relative à celte dernière opération.
Jusqu'à présent, aucune de ces inventions n'a pu passer à l'état pratique. Nous croyons que le génie humain pourra vaincre un jour les premières dil'licullés, et que les machines à composer viendront se placer dans toutes les imprimeries à côté des machines à imprimer; mais nous doutons qu'elles puissent y produire de grandes économies. Pour une œuvre qui demande de la part de l'ouvrier une si grande somme d'intelligence, la composition à la main nous semble toujours devoir lutter sans désavantage contre la composition mécanique.
V. Quand la composition et la mise en pages sont terminées, on lire, comme nous l'avons dit, une première épreuve sur laquelle le correcteur indique, par des signes de convention, les fautes qui pourraient s'y trouver, afin qu'elles soient corrigées. Souvent même il est nécessaire de revoir successivement plusieurs épreuves pour vérifier si les corrections ont été bien exécutées, et si, en corrigeant les premières fautes, l'ouvrier n'en a pas fait de nouvelles.
Dans les imprimeries d'une certaine importance, il y a plusieurs correcteurs, qui sont chargés de lire les épreuves avant de les envoyer aux auteurs ou aux éditeurs, et de les relire après que ceux-ci ont fait leurs corrections ci donné leur bon ii tirer.
Les correcteurs qui font la première lecture sont appelés correcteurs en première. On appelle correcteurs en seconde ceux qui lisent les antres épreuves. Quelquefois un correcteur spécial voit les tierces, c'est-à-dire s'assure de l'cxéculion des corrections indiquées sur le bon à tirer. Dans quelques ateliers, c'est le proie qui se charge de ce dernier travail, et même, jusqu'à la fin du xvm* siècle, les fonctions de proie se confondaient avec celles de correcteur, comme le témoigne l'article imprimerie do l'Encyclopédie, in-fol. (1765), article rédigé par Brûlé, proie de -Lebrcion, imprimeur du roi.
Aujourd'hui, les travaux typographiques ont pris une telle extension que, dans la plupart des imprimeries, l'emploi de proie cl celui de correcteur sont tout à fait distincts.
Les premiers typographes, qui étaient presque toujours des hommes instruits, corrigeaienl eux-mêmes les épreuves : c'est ce que faisaient souvent Aide Manuce, Robert Esticnne et beaucoup d'autres; et, de nos jours encore, lesDidot, lesCrapelet ont suivi cet exemple, autant que la gestion d'un établissement considérable pouvait le leur permettre.
Au reste, l'autorité s'est préoccupée, à diverses époques, des moyens d'assurer la correction des livres.
Avant même l'invention de l'imprimerie, l'Université exigeai!, par ses règlements, que les manuscrits destinés à la vente lui fussent préalablement soumis, non-seulement pour les examiner sous le rapport de la doctrine, mais encore pour vérifier l'exactitude et la pureté du texte. Elle faisait jurer aux libraires que les livres qu'ils vendaient cl aux copislcs que les livres qu'ils transcrivaient étaient corrects; elle punissait leurs infractions à cet égard et enjoignait même à chacun de les lui signaler.
Après la découverte de l'art typographique, la sollicitude tome il. 33
du gouvernement dul se porter sur la correction des livres imprimés.
L'article 17 du règlement donné, en 1839, par François 1", contenait la disposition suivante:
« Se les maistres imprimeurs des livres en lalin ne sont » sçavans et snfEisans pour corriger les livres qu'ils imprime- « ronl, seront tenuz avoir correcteurs suffisans, sur peine « d'amende arbitraire; et seront tenuz lesdicts correcteurs <■ bien et soigneusement de corriger les livres, rendre leurs « corrections aux heures accoustumées d'ancienneté, et en * tout faire leur debvoir; autrement seront tenuz aux inté- « restz et dommages qui seroienl encoumz par leur faulte « et couine. »
Cette disposition, reproduite dans l'édit de 1571, fut mitigée, sur la réclamation des intéressés, par la déclaration du 10 septembre 1572, portant sur ce mémo article 17 : « Lesdits mais- « Ires bailleront les copies diligemment revues, correctes et ■ mises ait net, au compositeur, afin que par le défaut de ce « leur labeur ne soil relardé. » L'obligation de fournir des copies correctes et mises au net devait, en effet, faciliter et abréger la laclie des correcteurs; mais c'est une obligation à laquelle malheureusement les auteurs et les éditeurs ne se soumettent guère.
Le règlement de 1733, article 5tï, reproduit les dispositions du règlement de 1539, sauf une légère variante. Il porte que si, par la faute des correcteurs, il y avait nécessité de réimprimer les feuilles qui leur ont été données pour corriger, elles seraient réimprimées à leurs dépens.
Mais, comme l'a fait remarquer M. Crapelet, une telle mesure était plutôt faite pour dégoûter du métier que pour procurer aux imprimeurs îles correcteurs capables. Aussi ne ftit-
clic pas appliquée. L'article 14 de l'arrêt du conseil du 10 avril 1723 la modifie de la manière suivante : « Seront lenus les a imprimeurs de donner une attention particulière à ce que « les éditions des livres qu'Us feront imprimer à l'avenir soient « absolument correctes, autant que faire se pourra. »
Pendant le premier âge de l'imprimerie, les savants qui exhumèrent de la poussière des bibliothèques les grands an leurs de l'antiquité ne se contentaient pas de colla tionner les différents manuscrits pour rétablir la pureté des textes et donner des éditions correctes; ils en surveillaient l'impression et ne dédaignaient pas de s'occuper de la révision typographique. Ainsi, Jean Andréa, évéque d'Aleria, revoyait la plupart des ouvrages imprimés chez Sweynlieym et Pannartu, à Itomc; Cainpano, évéque de Teramo, en faisait de même pour les éditions publiées par Ultic Han, aussi imprimeur à Rome. Erasme corrigea dans les imprimeries d'Aide Manuce, ;ï Venise, d'Amerbach et de Froben, à IMle, de Thierri Hartens, a Louvain, plusieurs ouvrages dont il était éditeur ou auteur; mais il se défendit fortement d'avoir jamais travaillé chez ces imprimeurs, comme on le disait, à titre de correcteur. C'était une faiblesse de sa part ; la chose, eût-elle été vraie, ne devait pas blesser son amour-propre; car d'illustres personnages, non moins érudils que lui, ont exercé ces fonctions ou , si l'on veut, ce métier.
Aide Manuce eut pour correcteurs deux savants Grecs, Marc Musurus, plus tard archevêque de Malvoisie, et Jean Uscaris, dont les aïeux avaient occupé le trône de l'empire d'Orient. Ces hommes, dit Henri Estienne (I ), o portaient tant d'hon- « neur à l'art typographique qu'ils ne le jugeaient pas indigne
|1) ArtH Hjpogratiliia: Querîmouia.
« do leur coopération en remplissant eux-mêmes les fondions » de correcteur. »
Parmi les autres correcteurs célèbres, nous nous bornerons à cilerCliappiiis, jurisconsulte, qui fut correcteur chez Géring, premier imprimeur île Paris, alors associé avec Itembolt (1501); Frédéric Mord, chez Charlotte Guillard, à Paris; Josse Bade, chez Trecb'se!, à Lyon ; Jean OEcolampade, chezFroben, à Bâle; Métancbthon, disciple de Luther, chez Anselme, à Tubingue; Frédéric Sylhurge, chez Wechel, à Francfort; Juste Lipse, François Raphclcnge, Corneille Kilian.cliez Planlin, a Anvers.
Nous pourrions ajouter à cette liste beaucoup de noms également reconmiandablcs dans les sciences et dans les lettres. Des docteurs en théologie, en droit, en médecine, des humanistes, des philologues se glorifiaient alors d'appartenir nu corps typographique.
Aujourd'hui même, dans certaines imprimeries, des hommes pleins d'érudition exercent encore le modeste emploi de correcteur, qui n'est pas toujours apprécié comme il devrait l'être par le public et par les auteurs, parce qu'ils n'en connaissent pas les difficultés. l!n écrivain en renom les comprenait mieux lorsqu'il écrivait ;'i son imprimeur, le 27 avril 1 82<i ; ■ Je me recommande à vos correcteurs : les correcteurs « sontl'àme (i) et la prospérité d'une imprimerie. »
Crapelct ne voit pas d'exagération dans ces derniers mots ;
(I) Henri Kslienne exprimait la même pensée <hn< une élégie où. il se plaint île l'ignorance île ijni'lijuiis imprimeurs : La eerrei'tion, ilit-il, est à l'art (ynographique ce que l'âme est au corps humnin; elle lui donne l'ilrc
Manque ijumI liomnno mens est in eorpore... Hoc: opeit in noslrn pra'sl.il correrliu.
il ajoute lui-même : « Instruction, intelligence, mémoire, jui gcment, gout, patience, application, amour de l'art, et sur- « tout l'œil typographique : voilà ce que l'imprimeur attend « pour le moins du correcteur auquel il confie la lecture des « épreuves; et, à ce compte, on pourrait dire que bien peu ■ d'imprimeurs seraient aujourd'hui capables d'être corrects leurs. Honorons, encourageons ces hommes utiles, qui, par « leurs talents et leurs modestes travaux, contribuent si es- « sentiellement a la réputation et a la prospérité de l'impria inerie française! (I) »
En effet, le principal mérite d'un livre, sous le rapport typographique, c'est une impression nette et correcte. Le célèbre Froben, imprimeur a Haie, dans le xvi* siècle, disait qu'un livre où les fautes fourmillent de toutes parts est une fatigue et un tourment pour le lecteur; et il ajoutait, dans la préface 4 1 il Jlliodigiuus : « Quiconque achète, même très-cher, un livre bien corrigé l'achète a un prix modique. Quiconque achète, inéme au plus bas prix, un livre rempli de fautes l'achète très-cher. »
C'est pourtant celte économie mal entendue qui produit les impressions fautives et incorrectes. Beaucoup de libraires et d'éditeurs répètent encore aujourd'hui ce qu'on disait déjà du temps de Henri Eslienne : L'édition ne s'en vendra pas moins pour cela : Non minoris propterea vœniet (2).
Les contrefacteurs surtout, ces forbans littéraires, pensent et agissent ainsi: mauvais papier, texte tronqué, mal imprimé, mal corrigé; ces détails ne leur itnporleni guère, pourvu qu'ils vendent un livre à meilleur marché que le pro-
(!) Elude t typographiques.
(S) 11. Slephaiii Kpitlvla ail quittant amkos.
priélaire légitime. Si la contrefaçon se t'ait en pays étranger, les imprimeurs ne connaissant qu'imparfaitement ou même pas du tout la langue dans laquelle le livre est écrit, commettront une multitude île Taules.
Mais un imprimeuret un éditeur consciencieux comprennent l'importance de la correction typographique, et ne regardent pas comme inutile la dépense qu'elle entraîne.
Les irrégularités qui peuvent se présenter dans une épreuve, etquelecorrecteurdoit signaler, sont en grand nombre: tantôt, c'est une lettre mise pour une nuire (faute qu'en terme d'imprimerie on appelle coquille); tantôt, c'est un mol, une ligne, une phrase répétés (doublon), ou omis (bourdon); puis, des lettres ou des mots retournés ou transposés; puis des lettres tombées, hors ligne, cassées ou qui ne sont pas du même œil que le caractère employé; des minuscules lorsqu'il faudrait des majuscules, ou des mots en italique qui devraient être en romain, elvkc versâ. Le correcteur doit aussi rectilicr les fautes d'orthographe et de ponctuation, le mauvais agencement des lignes, trop serrées ou trop larges, les mots mal divisés, etc., etc. ■
Pour effectuer ce travail île manière à ce qu'un livre sortit sans faute de dessous la presse, disait un auteur qui surveillait l'impression de ses ouvrages et la correction des épreuves, il faudrait avoir des yeux de lynx ou les cent yeux d'Argus(l).
Lorsque le compositeur est instruit cl soigneux, il diminue considérablement la lâche fatigante cl épineuse des correcteurs. Au contraire, toute l'énergie intellectuelle de ceux-ci, toute l'attention qu'ils peuvent apporter à leur travail ne suf-
il) LynccU mim opiu foret otulis mu tenlum Argi luminibup, Joa? Cticleu, Éjiilrc en léic île ses sermons, I33i, in-fol,
■liaient pas pour dégager totalement 1I13 fouies ci rendre correct le travail d'un compositeur incapable et sans soin.
Cependant, il ne faut pas faire retomber sur l'imprimeur seul tontes les erreurs typographiques qu'on trouve dans un livre ; l'auteur y contribue souvent lui-même pour une largo part, soit en donnant une copie indéchiffrable qui, outre la perte de temps qu'elle occasionne, expose le compositeur à commettre beaucoup de fautes ; soit en bouleversant sur les épreuves In rédaction primitive par des suppressions, des additions, des changements dont l'exécution, que l'auteur demande immédiatement, est parfois plus coûteuse, plus diflicile cl plus longue que ne le serait une composition nouvelle. Et, après tant de remaniements, il s'étonne de rencontrer quelques fautes d'impression dans son ouvrage!
Si l'on considère qu'un volume in-8° ordinaire de 600 liages contient à peu près un million de caractères, c'est-à-dire de petits morceaux de plomb que l'ouvrier aligne et place un à un, et dont plusieurs centaines, plusieurs milliers doivent ensuite être déplacés, replacés ou enlevés scion que l'exigent les corrections typographiques ou les modifications du texte, on s'étonnera plutôt de ne pas trouver un plus grand nombre de fautes dans la plupart des livres imprimés.
Tous les hommes judicieux et les plus illustres typographes avouent qu'il est impossible, quelque soin qu'on y apporte, qu'un livre imprimé soit sans faute; plusieurs imprimeurs se sont pourtant vantés de n'en avoir laissé passer aucune; mais, si l'evpression n'est pas hyperbolique, le fait du moins est une eveeption trop rare pour affaiblir une expérience de quatre cents ans.
En effet, un des premiers monuments typographiques dont on admire la belle cxt!culton,lc Psautier de I437,cltef-d'n;u-
vre de Fust el de ScliœlTer, présente une faute grave sur le feuillel même de souscription, où il est «lit que l'ouvrage a été imprimé au moyen d'une ingénieuse invention. On y lit Spalmorum codex, au lieu de Psahnorum codex; la faute a été rectifiée dans la seeonde édition de 1459.
Robert Ksliennc, cet imprimeurs! exact, déclare, dans la préface de son Nouveau Testament grec {15«, in-16), qu'il ne s'y trouve pas une seule lettre mal placée ; et à cet endroit-là même on lit paires, au lieu de plures.
Nous avons cilé plus liant des vers facétieux où l'on trouve quelques exemples des bizarreries, des contre-sens que peut produire la substitution d'une lettre a une autre. Malheureusement ces quiproquo se glissent réellement, el parfois d'une manière bien fâcheuse, dans la composition typographique.
Erasme rapporte que, dans son ouvrage intitulé Yidita chrilliana, imprimé chez Froben, à Baie, en lî>29, et qu'il avait dédié à la reine de Hongrie {Marie, sœur de Charles- Quint), les mots mente Ma furent changés en celui de mentula, et déjà mille exemplaires étaient tirés quand on remarqua celle expression obscène, qui ne put disparaître qu'a» moyeu d'un carlon. « J'aurais donné trois cents écus d'or, dit Erasme, pour racheter une telle infamie. « il l'attribue à l;i vengeance d'un compositeur ivrogne, mécontent de n'avoir pas encore reçu de pourboire; mais il est plus probable que les mois mente Ma, mal formés et mal lus, oui été pris pour mentula, dont le compositeur el le correcteur ne savaient pas la signification, car ce mot a été rarement employé par les ailleurs latins.
Henri Estienne (1) parle d'un correcteur îgnoranlqui, toutes
(l) .inis tyitographiœ Querimcuia.
les l'ois que deux mois avaient quelque ressemblance phonique, substituait le mol qu'il connaissait a celui qu'il ne connaissait pas; c'est ainsi que, transposaut une lettre, il changeait/woeos (amants) en porcos (pourceaux).
Une lettre de plus, dans la réimpression d'une paraphrase évangélique d'Erasme, provoqua la censure de la Faculté de théologie ; au lieu de more que portait la première édition, on avait mis dans la seconde, par erreur typographique, arnore, ce qui donnait à la proposition un sens hétérodoxe.
Une lettre de moins causa un vif chagrin an docteur Flavigny, professeur royal en langue hébraïque. En 164", il publia une dissertation critique en latin contre un autre professeur, Abraham Echelîensis, qui reprenait aigrement les fautes de traduction échappées à ses confrères, quoiqu'il en commit aussi lui-même. Pour lui donner une leçon de modestie, Flaviguy avait cité ces paroles de l'Evangile : Quul vides festucam in oculo fratris lui, et trabem in oculo iuo non villes ? (Comment vois-tu une paille dans l'œil de ton frère cl ne vois-tu pas une poutre dans ton œil?)
Le malheur voulut que, au moment du tirage, l'o initial d'oeufo, dans le second membre de phrase, tombât; de sorte que le verset se terminait ainsi : et trabein in culo tuo non vides f Echelîensis releva cette faute, évidemment typographique, avec plus d'animosité que de conviction. Il accusa son antagoniste d'avoir falsifié, travesti d'une manière infâme et sacrilège le texe évangélique; il épuisa contre lui toute sa rhétorique latine : Flavigny, lui disait-il, nous connaissons très-bien qui tu es par les propres paroles, car tel est l'homme, tel sera aussi son langage, comme l'enseigne Socraie au rapport de Cicéron, livre V des Tusculanes. Le pauvre Flavigny fut atterré par ces reproches sanglants que son inno-
cence rendait burlesques : dans son désespoir, il s'écriail que, quand son imprimeur avait commis celle faille, il éliiit alleint de frénésie el dans un accès de fièvre chaude ; et son emportement n'était pas encore apaisé trente ans après celte fâcheuse aventure
Une lettre mise pour une autre donna !e frisson à un homme d'État. Pendant la révolution française, l'abbé Sicyès, recevant un jour la première épreuve d'un discours justificatif de sa conduite politique, en fit sur-le-champ la lecture. Il rencontra les motsalorssi compromettante: J'ai abjuré la République, mis au lieu de j'ai adjuré. . . « Commeni fait-on de pareilles fautes? dil-il à l'apprenti; l'imprimeur veut donc me faire guillotiner? >
L'imprimeur, qui raconte cette anecdote (1) signale une édition du Catéchisme de Fleury (Clamccy, 18âtî) où on lit : . . . et de là naissent tous les péché» qui mènent à la vie éternelle.
« Je n'oublierai jamais, uit encore le même typographe, l'clat d'agitation dans lequel je vis un jour mon père Charles Crapclet, tenan t une bonne feuille dans ses mains : pâle, Ircmblant, froissant par un mouvement convulsif cette feuille cnlre ses doigts. Il venait d'apercevoir le mot Pénélope imprimé Pélénope; el c'était dans la première feuille d'un Télémaque . . . , et cette feuille avait été lue trois fois avant de passer sous scs yeux, et il t'avait lue et relue encore. (La faute l'ut réparée au moyen d'un carton, édition det~90.)»
Une faute plus déplaisante, parce qu'elle prétait au ridicule, seuil glissée dans une édition de Racine, imprimée chez M. Didol, qui s'en aperçut et la corrigea an moment même où
il) Ojpelci, Klndes typographiques.
Digitizcd b/Googl
l'on mettait sous presse la feuille qui la contenait; ce vers de la tragédie A'Iphigéiiieen Aulide :
Vous aile/ à l'autel, H mm j'y cours, maetome,
se trouvait ainsi défiguré :
Vous allez à \'hôtei, el moi j'y cours, madame.
« On peut se faire une idée, ajoute M. Didot, de la consternation et de la colère d'un imprimeur, atterré par de pareils coups de foudre (1). »
Dans une note lue le 20 mai 183(3 a l'Académie de Rouen, M. Berger de Xivrey mentionnait une faute d'impression qui eut les plus fatales conséquences. « Les garanties de correction, disait M. Berger, sont un point sur l'importance duquel il est peu nécessaire d'appuyer devant une compagnie de gens de lettres. Permettez-moi seulement, Messieurs, de vous citer un exemple assez connu qui suffirait pour faire apercevoir l'importance de lacorrection typographique:! ceux qui n'yauraienl pas réfléchi. A l'époque où Napoléon fondait de gigantesques projets sur son alliance avec l'empereur Alexandre, le Moniteur ou le Journal de l'Empire publia, dans ce sens, un article où il était dit, en parlant des deux puissants monarques : « Ces deux souverains dont l'union ne peut qu'être invincible. » Les trois dernières lettres du mot union ayant été enlevées pendant l'impression, il resta le mot un, et l'empereur de lïussic lut avec indignation celte phrase du journal : a Ces deux souverains dont l'an ne peut qu'êlre invincible. « L'crrata du numéro suivant lui parut une nouvelle injure. Napoléon, qui vit la portée de celte faute d'impression, s'emporta vainc-
(I) ArtiHe Typiigraphii .le ÏEtwycloiiédU modérât.
menu— Ainsi, un accident delà presse, qui pouvait tomber sur mille autres mots insignifiants, et qui frappa sur le plus significatif, détruisit en un instant les plus hautes combinatsons du génie politique. N'y a-l-il pas là matière à réflexions sur une cause si minime en apparence, et qui a eu des effets si prodigieux dans l'état social?»
Toutes tes fautes typographiques n'ont pas la portée de celles que nous venons de signaler; le plus souvent elles ne consistent que dans des mois estropiés qu'il est parfois trèsdifficile et même impossible de deviner; mais quanti elles sont multipliées, elles fatiguent et embarrassent le lecteur et déprécient l'ouvrage. Cependant la responsabilité, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, n'en doit pas peser entièrement sur l'imprimeur. En considérant, d'ailleurs, les innombrables causes de fautes d'impression, on peut dire, avec Ange Itocca (1), que l'art typographique est assujetti aux erreurs, erroribus obnoxia; et cet écrivain en parlait par expérience; car il était directeur de l'imprimerie du Vatican.
Les correcteurs, dit-il, ne peuvent pas tout voir. Nous ajouterons qu'il est bien rare aussi qu'un correcteur réunisse les deux qualités essentielles à sa profession : la pratique <ïc l'imprimerie et l'érudition. Si le correcteur n'est que typographe, ou, en termes du métier, s'il n'a que l'œil typographique, il rectifiera les fautes matérielles commises par le compositeur, mais il ne relèvera' pas les erreurs manifestes qui se sont glissées dans la copie : par exemple, un nom historique mal écrit, une date évidemment fausse. Quoique, rigoureusement parlant, ces irrégularités ne puissent être imputées qu'à la négligence de l'auteur, un correcteur instruit doit les faire
(1) liMiotkeca vatieatu, 1381.
disparaître. Si le correcteur n'est qu'énidil et que la pratique île la typographie lui manque, il ne laissera point passer un solécisme, un anachronisme; mais les doublons, les bourdons, les coquilles lui échapperont.
Au reste, la principale cause de l'incorrection des livres imprimés, c'est l'exécution précipitée que la concurrence impose fatalement aux libraires, aux éditeurs et même aux auteurs. On veut avoir en vingt-quatre heures ce qui exigerait six mois de temps et de labeur. Le compositeur et le correcteur, pressés, harcelés, ne peuvent donner à leur travail respectif toute l'attention nécessaire, et de là les fautes nombreuses qui déparent aujourd'hui lus plus belles impressions.
Les premiers livres imprimés contenaient peu de fautes, grâce aux soins el à l'instruction des typographes, secondés d'ailleurs par les philologues qui signalèrent l'époque rie la Renaissance. Les fautes étaient corrigées à la main par l'imprimeur, et celte méthode ne déplaisait pas à Erasme; il approuve, au contraire, que l'on répare avt:c la plume les erreurs typographiques. C'est ce que lit Géring, à Paris, dans ses premières éditions; Caxlon,en Angleterre, corrigeait aussi à la plume et en encre rouge les fautes d'impression qu'il avait commises.
Mais cet usage, praticable sur le petit nombre d'exemplaires que l'on tirait alors pour chaque édition, fut de courte durée. L'art typographique, prenant de l'extension, fut exercé par une foule d'hommes illettrés, et bientôt les plaintes qu'avait excitées l'incorrection des manuscrits se renouvelèrent à l'égard des livres imprimés. Robert Gaguin, professeur a l'Université de Paris, avait fait imprimer dans celle ville, en 149.1, une histoire de France, où il trouva tant rie fautes qu'il en publia une nouvelle ériition à Lyon, puis une autre à Paris, en