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CHAPITRE SECOND

La critique étrangère avait mis en lumière dans ses études sur la littérature espagnole deux genres auxquels elle attribuait une valeur et une portée exceptionnelles : les romances et le théâtre. Nos romantiques n'ont pas discuté ses conclusions. Ils ont seulement tâché de les fortifier par la lecture des extraits et des traductions qu'ils pouvaient avoir à leur disposition.

Pourquoi se sont-ils d'abord tournés vers les romances? Peutêtre parce que les romances avaient à leurs yeux les couleurs du moyen âge, parce que, croyaient-ils, ils embaumaient l'Espagne primitive. Peut-être aussi, et plus simplement, parce que ces innovateurs se contentaient de suivre le courant qu'ils prétendaient remonter. Les romances espagnols pouvaient, en effet, s'adapter le plus aisément du monde aux romances françaises. Ils étaient comme une transition nécessaire entre le goût troubadour et la nouvelle mode romantique.

Le genre troubadour avait eu au xviii^ siècle deux traits essentiels. La forme en était un pastiche de Marot et de ses spirituelles naïvetés. Les sujets qu'elle illustrait se rapportaient presque tous aux amours du bon vieux temps. C'était, en somme, un retour assez naturel dans un milieu raffiné, à la prétendue simplicité des aïeux. La polissonnerie d'un siècle galant y trouvait sans doute plus d'une occasion de s'y glisser, mais ce libertinage devenait peu à peu sentimental. Les amants n'avaient plus besoin de piquants sous-entendus pour se plaindre de la cruauté d'une séparation. L'amoureux ne se croyait plus obligé de laisser deviner un sourire malicieux dans la colère qu'il exhalait sous une fenêtre close. U

suffisait qu'un troubadour dît son émotion à rencontrer une bergère. Et l'on applaudissait les vers de Moncrif ou du comte de Tressan; et l'on fredonnait la musique de Philidor oudeDalayrac.

L'évolution de cette romance vers le ton plus passionné de l'espagnol est déjà manifeste dans la littérature de l'Émigration. Rien de plus curieux, à ce point de vue, que le recueil publié en 1797 à Constance sous ce titre significatif : Les Troubadours modernes, ou amusements littéraires de l'armée de Condé. Tous ces beaux esprits n'ont encore eu le temps de rien oublier, mais ils trouvent quelque amertume à leur exil, et quand ils croient reprendre la tradition des nobles ménestrels, s'ils sont loin de dépouiller leur légèreté élégante, ils ne laissent pas cependant de montrer parfois comme un commencement d'émotion sincère. Ce sentimentalisme s'accentue sous le Consulat et l'Empire. Au milieu de l'universelle agitation, on rêve d'un temps moins troublé. Il semble qu'on passe en France par la phase de mélancolie que représentent en Angleterre la poésie d'Ossian et en Allemagne les bardits avec leurs chênes et leurs antiquités germaniques '. L'imagination ne veut plus habiter que dans de très vieux castels d'où elle ne s'échappe que pour se représenter de merveilleux tournois. Cette romance pré-romantique ne tarde pas à revêtir deux caractères qui préparent son assimilation avec le romance espagnol. Elle cherche, en effet, à devenir une histoire. Elle ne se contente plus d'une plainte amoureuse. Elle s'efforce d'enfermer un élément épique, et par là se rapproche du petit poème que nous avons vu se détacher du cantar primitif. Elle tend, d'autre part, à prendre un accent plus tragique. Elle chante Isaure décapitée par son mari ; elle met aux prises des frères dans de sanglants duels; et, si elle contmue à peindre la retraite où s'isole le troubadour, elle l'entoure d'une nouvelle et religieuse horreur.

La Restauration n'eut garde de contrecarrer une tendance littéraire qui favorisait sa politique. Les classiques n'en éprouvèrent d'abord aucune inquiétude. Le genre troubadour respectait au moins dans sa forme conventionnelle l'idée qu'ils se faisaient du lyrisme et les règles qu'ils lui imposaient. Ils ne s'émurent qu'en le voyant substituer une mythologie à une autre et présenter le retour au moyen âge comme un abandon de l'antiquité. Il n'était plus temps alors d'enrayer son développement. Le genre troubadour avait cessé d'être un simple caprice. II

1. Cf. Baldenspcrger, Êluden d'histoire littéraire, Paris, 1907.

était en train de devenir une première forme du romantisme. La Noce d'Elmance de Descliamps et les premières ballades de Hugo lui appartiennent encore, et l'on y devine déjà la transformation qui se prépare. On la sent mieux encore dans des romances où la couleur sentimentale tourne au pathétique mystérieux. C'est la jeune pèlerine dont le gémissement s'élève à l'instant même où l'on assassine son amant. C'est Thibaut qui voit, après trois ans d'attente, se présenter fidèle au rendez- vous promis le squelette de son Alix.

Les romances espagnols précipitent ce mouvement vers un romantisme plus nettement déterminé. Ils y réussissent d'autant mieux que, plus d'une fois, ils paraissaient écrits dans le ton qu'on voulait renforcer. A côté de ceux qui font entendre la note nouvelle, il en était d'autres où l'on écoutait les mélancoliques harmonies qui avaient si longtemps charmé les oreilles. Dans son Histoire de la littérature espagnole, Bouterwek donnait une place d'honneur à un romance qu'il attribuait au prince Juan Manuel '. Ce romance ne remonte pas à une aussi haute antiquité, puisqu'il apparaît pour la première fois dans le Cancionero de Juan dcl Encina. Mais que sa fausse vétusté dut alors sembler touchante! On y voyait un chevalier vêtu de deuil s'avancer pieds nus à travers les montagnes. Ce chevalier jure, en pleurant, de ne jamais retourner en des lieux où une femme risque de lui faire oublier l'amie qu'il a perdue « avant d'être devenue son épouse ^. » Sur une montagne solitaire il se construit une maison de tristesse où il mène la vie des anachorètes. Sur l'autel qu'il a fait élever dans cette cellule, il a mis la statue de celle qui est l'objet de son culte fidèle. « Cette aimable beauté mourut à vingt-deux ans, pour laisser plus de regrets au monde. Qui pourrait la louer mieux que le deuil de celui qui adore son image! C'est dans cette occupation qu'il passe sa vie. Il a fermé la porte au plaisir; il l'a ouverte à la douleur, pour qu'elle se fixe dans sa retraite et non pour qu'elle en sorte *. » Sans doute les classiques pouvaient se plaire à retrouver dans les regrets du chevalier l'écho de l'adieu suprême qu'adresse Admète à Alceste sur le point de mourir pour lui *. Les

2. L'espagnol dit plus simplement : « Que murio sin la gozar. » Le traducteur respecte encore les convenances classiques.

3. Je cite, bien entendu, la traduction de Bouterwek qui donne aussi en note le texte orijjinal.

4. Cf. Alceste, v. 348-354 : « Reproduit par la main habile des statuaires, ton corps

âmes sensibles y goûtaient une bien autre volupté. Le romance espagnol n'afflrmait-il pas son étroite parenté avec la romance française dans une description attendrissante où, à travers des allégories qui rappelaient le moyen âge ', se laissait entrevoir l'influence de la poésie provençale?

Le Cancionero gênerai, où il pouvait passer comme un très ancien et très achevé modèle du genre troubadour, avait heureusement de moins fades peintures et de plus mâles héros à présenter à l'admiration. Les romances du Cid vont montrer à nos romantiques une Espagne qui se prêtera avec une inépuisable richesse aux aspirations dont ils prendront une plus nette conscience.

L — Les romances espagnols en Fpance AVANT « Les Orientales. »

Dans l'Avertissement qui parut en 1648 en tête du Cid, Corneille ne parlait pas sans justesse de ces romances des Espagnols où il voyait « des originaux décousus de leurs anciennes histoires, k Mais les personnages dont ils redisaient les exploits ne pouvaient entrer sans effort dans le cadre de la tragédie classique, et leur inspiration héroïco-lyrique ne convenait guère à l'idée qu'on se faisait alors de l'épopée.

Tandis que les diverses formes du roman et du théâtre espagnols avaient en France un succès presque ininterrompu, il faut attendre la fin duxviii^ siècle pour y retrouver la trace des romances. Encore fallait-il les découvrir dans les derniers volumes de la Bibliothèque universelle des Romans. Cette collection n'avait obtenu et ne méritait ciu'une médiocre estime. Nos romantiques ne l'ont cependant pas ignorée. En 1822, Abel Hugo déclare qu'il lui a emprunté un romance ^ dont il n'a pu retrouver l'original qu'il avait d'abord lu à Madrid. Dès 1814 ^ Creuzé de Lesser

reposera sur le lit; je me coucherai près de ton image et, la serrant dans mes mains en prononçant ton nom, j'aurai l'illusion de tenir dans mes bras ma chère femme, et cette froide et vaine volupté allégera peut-être le poids qui pèsera sur mon âme. »

1. La maison de tristesse du chevalier « est boisée en dedans d'un bois jaune qu'on appelle de désespoir; les murailles sont do pierres noires liées par un ciment noir; le plancher et les portes sont revêtus de plomb, dont la couleur grisâtre est celle du deuil. Le chevalier jonche encore le parquet de feuilles sèches; car, où l'espérance ne peut habiter, rien ne doit rappeler l'idée de l'espérance. »

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