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Dcms la Préface de Les Romances du Cid

58 LA PREMIERE JMITATIÛA

avouait qu'il devait à une traduction en prose française sa première connaissance des Romances du Cid. Il donnait les dates auxquelles correspondait cette publication dans la Bibliothèque des Romans'. Il indiquait même l'original : le Romancero d'E-^cobar ^ complété pour l'ordre biographique par quelques emprunts au Tesoro de Meige ^

Le traducteur anonyme de ce Romancero avait beau s'excuser de ne pas ramener « à nos bienséances » ce qui ne choquait point celles de ce temps-là ; il n'en avait pas moins fait subir à son texte deux déformations importantes. Il ne s'était pas contenté d'atténuer ce qui lui paraissait trop « sauvage. » Il avait attendri le Cid pour l'accommoder au goût sentimental du jour. Dans un romance du Cancionero \ Chimène expose au roi ses plaintes contre le Cid. Ce chevalier acharne son faucon dans le pigeonnier de celle dont il a tué le père. Aux reproches qui lui sont adressés, il réplique qu'il coupera les jupes de la fille du comte et « fera violence à ses femmes mariées ou à marier. » Voici comment s'exprime Rodrigue dans la Bibliothèque des Romans :

Qu'à votre noble colombier, Dame charmante, Mon épcrvier Porte la mort et l'épouvante, De mes desseins c'est le dernier. Dame champêtre.

Quand d'une lettre On n'ose se fier.

Qu'on ne peut oublier Et qu'on a peur de l'être, Un épervier.

C'est l'écuyer Qui dit les desseins de son maître.

Ah! puissiez- vous, Chimène, entendre le premier!

Une des scènes les plus brutales du Romancero nous montre les comtes de Carrion qui, pour se venger du Cid et de ses justes

1. « Décembre i~S2, juillet 1783 ()nncij)aleincnl, et octobre 1784. » Le premier volume de décembre 1782 ne conticnf qu'un rom;mce. Le 2* volume d'octobre 1784 renferme les romances sur les gendres du Cid, les comtes de Carrion. C'est dans le second volume de juillet 1783 que figure la traduction du texte de Juan Escobar.

2. Juan Escobar, Romancero e liisloria del tinnj valeroso cabalUro d Cid Ruy Dias de Vivar, I^Iadrid, 1612.

3. Tesoro escondido de todox los nins famosos romances, assi imligiios, conio modenton, del Cid, por Franc. Mcigc, Barcclona, 1626.

4. C'est le n" 733 dans la collection de Duran (t. 1, Madrid, Rivadcneyra, 1849).

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reproches, dépouillent ses filles, qui sont leurs femmes, de tous leurs vêtements, les attachent chacune à un chêne, et, avec la bride de leurs chevaux, les fouettent jusqu'au sang avant de les abandonner en pleine forêt '. Cette injure devient presque une courtoisie dans la traduction française de 1784 : « Mesdames, s'écrient les indignes époux de doAa Sol et de dofla Elvire, la douleur de vous voir en cet état nous fait perdre la moitié du plaisir de nous être vengés. »

Malgré cet affadissement de l'espagnol, la publication de la Bibliothèque des Romans n'en représente pas moins une date importante. On y voit s'affirmer pour la première fois une idée qui va bientôt faire fortune. « Les romances, écrit dans sa Préface le traducteur d'Escobar, sont le premier genre de composition d'où l'on a vu sortir tous les autres chez tous les peuples. » Ne sont-ce pas des romances que les cantiques des Hébreux, le premier fonds des poésies homériques, les runes germaniques, et les vieux poèmes galliques et francs? « Ce fut des chansons historiques romaines composées dans la vieille langue des Saliens et des XII Tables que le grave Ennius composa sa grande histoire perdue des faits et gestes du peuple romain. » Cette théorie, que reprendront Wolf et Niebuhr avec toutes les ressources de leur critique, confirmera nos romantiques dans leur admiration superstitieuse pour le Romancero.

La traduction que leur en donnait la Bibhothèque des Romans ne laissait pas tout échapper de la « sauvagerie » de l'original. Elle montrait même parfois plus de couleur que celle de Herder qui s'était d'ailleurs contenté assez souvent de la mettre en sa langue'. Sismondi louait «le poète philosophe allemand » d'avoir distribué les romances du Cid « de manière à ce qu'elles forment une biographie complète du héros » et de les avoir « traduites en vers de même nature avec cette exactitude scrupuleuse que ses compatriotes apportent dans leurs traductions ^. » Ni l'un ni l'autre de ces éloges ne sont mérités. Herder n'a fait que suivre l'ordre imaginé par Escobar, et sa traduction est si peu exacte

1. Cf. collection Duràn, l. i, ii"** SOI cl 8(i2 (Madiid, 1849).

2. Herder, Dfr Cid, 1803. Une nouvelle cciition eu paraît avec les Œuvres complètes à Tubingen en 1810. Milà y Fontanals a donné la preuve que Herder n'avait recouru au texte espagnol que pour quatorze romances. S'il s'était reporté directement à l'original, il n'awrail pas fait passer à l'allemand des romances qui sont l'œuvre exclusive du traducteur de la Bihliotlièqiie des Romans.

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