‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 20 sur 124 · De la litléralwe du Midi de l'Europe, t. 111, p · texte numérisé non relu

De la litléralwe du Midi de l'Europe, t. 111, p

que celle de la Bibliothèque des Romans l'emporte plus d'une fois sur elle en justesse et en force. Un des romances les plus connus ' nous peint le désespoir du vieux Diego Lainez après l'afTront qu'il a subi. Il ne peut ni dormir, ni manger. Il n'ose même parler à ses amis de peur que ne les blesse l'haleine de son déshonneur. Il fait venir ses fils, et, sans mot dire, leur serre violemment la main. Tous demandent grâce. Rodrigue seul s'indigne : « Si vous n'étiez pas mon père, s'écrie-t-il, je ne me contenterais pas d'une parole. De ma main même je vous tirerais les entrailles; mon doigt suffirait à jouer le rôle du poignard et de la dague. « Le vieillard « reconnaît son sang » à cette généreuse colère et donne à Rodrigue, avec sa bénédiction, l'épée de la vengeance. Dans la traduction de Herder il n'y a plus trace de l'épreuve que le père outragé fait subir à ses fils -. Elle subsiste au contraire dans le français de la Bibliothèque des Romans. Creuzé de Lesser ne peut s'empêcher de préférer cette dernière version. Sans doute, « le vieux guerrier espagnol qui lie les mains de ses enfants » ne laisse pas de lui paraître singulier; mais il le trouve plus intéressant que lorsque « on le peint simplement faisant venir ses fils qui, en voyant sa douleur, joignent leurs mains en pleurant, tandis que Rodrigue seul pense à le venger. » Et il ajoute : « Il me semble évident que, pour cette romance ^ Herder n'a pas bien cherché (parmi les leçons différentes), ou qu'il a mal choisi. « Voilà qui révèle une préoccupation du pittoresque qui grandira et s'exagérera quand on se trouvera en présence de traductions moins infidèles du Romancero. Cette préoccupation n'est pas étrangère à la composition de ces Romances du Cid dont les trois éditions de 1814, 1823 et 1836 attestent le retentissement. Creuzé de Lesser n'a point voulu nous donner une traduction nouvelle, mais une imitation qui vise surtout à l'effet poétique. Il a eu l'ambition d'écrire en vers une

1. C'est le n° 725 dans le tome I^*" de la collei-tioii Durân :

I Cuidando Diego Lainez

En la mengua de sa casa...

2. La voici, telle que la reproduit Sismondi : « ... Il fait venir à lui ses fils, mais il ne peut leur parler; ceux-ci joignent leurs mains en silence, des larmes remplissent leurs yeux, et ils implorent la miséricorde divine. Déj.i presque il ne reste plus pour Diego d'espérance, lorsque d. Rodri°;ue, le plus jeune de ses fils, lui rend le couraç;e et la joie. Avec les yeux brillants d'un ti^re, il s'avance vers son père : Père, dit-il, vous oubliez et qui vous êtes, et qui je suis. N'ai-je pas reçu de vos rnains des armes pour ma défense? L'épée ne peut-elle pas repousser l'affront qui lui a été offert? »

3. Faut-il rappeler que nos romantiques donnent aux romances espagnoles comme aux romances françaises le genre féminin ?

LYRIQUE DE L'ESPAGXE. 61

histoire du héros espagnol qui, unissant plus étroitement « ce qu'il y a de plus simple à ce qu'il y a de plus élevé, » échappât à « la morgue un peu monotone de notre poésie sérieuse » et fût aussi facile à lire que de la prose. La hardiesse de Creuzé de Lesser ne va pas encore jusqu'à reproduire des tableaux trop violents pour le goût d'alors, ou des scènes trop étranges. Il ne nous montrera pas Rodrigue présentant à son père la tête sanglante du comte Lozano. Il ne nous fera pas entendre la plainte du lépreux, et il ne nous décrira pas par quel miracle les plaies du malheureux que le Cid a accueilli dans son lit deviennent l'éblouissante blancheur de la robe de saint Lazare. Il lui arrivera même de s'excuser pour avoir conservé des expressions d'une aussi inofïensive familiarité que les termes de tablier, de trousseau ou de dessert. Son adaptation n'en représente pas moins un assez large pas en avant sur la route du romantisme..

Il n'hésite pas, d'abord, à adopter plus d'une fois l'interprétation qui s'éloigne le moins de l'espagnol. Dans le romance fameux où Rodrigue provoque 1' « offenseur de son père S » le traducteur de la Bibliothèque des Romans avait reproduit, et Herder avait supprimé la sanglante injure du comte qui menace de faire fouetter le « jeune présomptueux » comme un page téméraire. Creuzé de Lesser ne se contente pas de maintenir la leçon française; il déclare que son auteur « a, bien plus que l'allemand, cherché et respecté cette couleur locale, cette originalité étrangère que l'Allemagne nous reproche de dédaigner ". »

1. Creuzé de Lesser suppose que c'est de ce romance que Corneille a tiré une de ses plus belles scènes. En réalité, la provocation du comte dans notre Cid a été directement imitée de la pièce de Guillen de Castro.

2. Voici les deux leçons de la Bibliothèque des Romans et de Herder :

« Que viens-tu faire? — Chercher ta tète, je l'ai promise, dit le Cid. — Non, mon enfant; vous êtes venu vous faire fouetter comme un page téméraire. — Saints et saintes du Ciel, que devint le Cid après ces paroles! » (Bibl. des Romans.)

«Que veux-tu de moi, téméraire jeune homme? — Je veux ta tête, comte Germas :j'en ai fait le voeu. — Tu veux batailler, jeune homme : ce sont des batailles de page qui liconviennent. — Puissances du ciel, dites-le, ce que sentit Rodrigue à ces mots! » (Herder.)

Voici enfin, pour donner une idée de la manière de Creuzé de Lesser, son adaptation du romance entier :

1. Rodrigue aperçut Gormas 3. Comte, sais-tu l)ien son nom. Sous la tour, et, sans alteiulrc, Kt qu'il n'est rien .sur la terre n vint lui parler tout bas, D'aussi pur que son blason. Et se fit très bien entendre. Si ce n'est son caractère?

2. ■ OU'Tnd ta main s'est tout pernii-;, 4. Sais-tu bien que, moi vivant, Savai>-tu, dans ta colère, Hormis le dieu que je prie, Que don Dicgue avait des fils. Nul ne peut impunément Et que don Diègue est mon père? Blesser l'auteur de ma vie?

62 LA PREMIÈRE JMITATIO.\

Quelle est donc, aux yeux de Creuzé de Lesser, 1' « originalité » des romances du Cid? C'est d'être l'œuvre « non d'un auteur, mais d'un peuple qui chantait son héros favori. » Ils portent l'empreinte générale du génie espagnol qui animait « je ne sais combien d'Alcées et de Pindares inconnus. » Vieux « souvent comme VOdyssée, » ils n'offrent quelque ressemblance de forme, surtout dans les récits plus longs du siège de Zamora, qu'avec les rhapsodies homériques. Comment définir cette création singulière qui est « le fruit de plusieurs siècles, et le travail de plusieurs hommes? » Creuzé de Lesser trouve la formule que répéteront à l'envi nos romantiques. Il l'appelle une « étrange Iliade qui n'a point d'Homère. » Abel Hugo reprendra le mot en l'attribuant à Lope de Vega K Emile Deschamps le répétera à son tour -, et Victor Hugo le complétera en imaginant une Iliade mauresque. Il était vraiment d'une trop heureuse ingéniosité pour que son auteur n'en revendiquât point la paternité. « J'ai été bien étonné, écrit-il dans une note de l'édition de 1836, de voir M. Dugaz- Montbel, dans son Histoire des poésies homériques ^ me faire l'honneur d'attribuer cette pensée à Lopez* de Véga. C'est sans

5. — Mais, dit d'un air de pitié Menace encor, sans discours,

Gormas que l'orgueil enivre. Le vainqueur de dix batailles.

Enfant, toi-même à moitié g^^ ^^.^ toucher,

Sa.s-tu ce que c est que v.vre.? jj^^ ^,„^^^^ ^^„^ ^^ surprise.

0. — Vivre, c'est savoir partout Lui dit : « Que viens-tu chercher?

Rendre hommage à la vaillance, — Ta tête, je l'ai promise.

Servir le faible, et surtout .„ ,, . . •• ••

,., , • 1-- 1 „ 10. — Non. mais osant m irriter,

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