Cf. Une femme est un diable, se. i
Antonio, les yeux fermés. — Mais comment nous expliquerez-vous que le plant de Juana Mendo a été détruit par une inondalion?
Mariquita, riant. — L'expliquer? non, certes. Demandez au Geyar pourquoi il s'est débordé.
Antonio, de même. — Et c'est précisément à vous que je le demande. Pourquoi lui avez-vous dit de se déborder?
Mariquita. — Ah çà! sonmmes-nous à jeun et dans notre bon sens? Me prenez-vous pour une sorcière?
Antonio, de même. — Vous le dites.
Mariquita. — Merci de moi ! Si vous ne me faisiez pas trembler avec votre grosse voix, vous me feriez mourir de rire.
Antonio, de même. — Vos rires pourront se changer en larmes. — Vous niez donc avoir jeté un sort sur les oliviers de Juana Mendo?
Mariquita. — Est-ce que je sais jeter des sorts, moi?
Antonio, de même. — Tous péchés peuvent s'expier. Femme, je t'adjure au nom de ton créateur; dis la vérité, si tu ne veux pas la mort de ton âme.
Mariquita. — Est-ce que, si j'étais sorcière, je ne me serais pas déjà envolée d'ici par la cheminée?
Antonio, de mime. — Réfléchissez et tremblez; plus tard il ne servira de rien de vous rétracter, etc.
Faut-il en vouloir à Mérimée? Il est toujours dangereux de se fâcher contre les gens d'esprit; il suffit de ne point en être les dupes. Ce n'est pas dans Le Théâtre de Clara Gazul qu'il faut étudier Mérimée comme hispanisant; c'est dans les récits historiques et dans les nouvelles qu'il écrira plus tard, quand à l'ingénieuse mystification se substituera la studieuse compréhension. Le Théâtre de Clara Gazul n'en conserve pas moins sa place et son importance dans l'histoire de notre littérature, car il nous aide à mieux comprendre le milieu dans lequel nous allons voir éclater la fanfare triomphante d'Hernani. Tant pis pour qui garderait encore quelque rancune à son auteur. Ce n'était pas après tout l'œuvre du premier venu que « d'enfler ce chien. »
m. — L'Espagne dans le théâtre de Victor Hugo.
1° Hernani.
Hernani ne marque pas dans notre drame romantique une date moins importante que Le Cid dans l'histoire de notre tragédie. Théophile Gautier nous a conté avec une spirituelle vivacité comment furent mobilisées le 25 février 1830 toutes les forces de la nouvelle école, et ce n'est pas sans raison qu'il tâche de donner à son récit une couleur espagnole. Poètes ou peintres, tous les « jeunes » recrutés contre les « philistins » avaient pour passe un petit carré de papier rouge où éclatait le mot hierro (fer), symbole à la fois du héros de la pièce et de l'attitude énergique de ses fidèles défenseurs. Le chef de cette escouade portait, non pas un gilet, mais un pourpoint « aussi rouge que la muleta d'un torero andalou . » Et, pendant les longues heures d'attente dans la pénombre d'une salle où « comme un soleil radieux » allait se lever le nouveau Cid, on parlait du « jeune Corneille, non moins fier, non moins hautain et castillan que le premier. » On regrettait même qu'il n'eût pas affiché davantage sa filiation avec Calderon. Pourquoi ne pas avoir préféré au titre tout court qu'il avait définitivement adopté le « titre de cape et d'épée » que porte le manuscrit original : Très por una, trois pour une? Pourquoi ne pas avoir au moins maintenu le sous-titre qui résumait l'idée de la pièce : Hernani ou l'Honneur castillane
Victor Hugo a lui-même affirmé qu'on ne pouvait comprendre
du premier coup son œuvre « de conscience et de liberté » sans avoir acquis quelque familiarité avec la littérature espagnole. Dans sa préface dn 9 mars 1830 il prie ceux qu'il aurait pu choquer de relire Le Cid, Don Sanche et Nicomède, c'est-à-dire les pièces de Corneille qui, par imitation directe ou inspiration inconsciente, prennent le plus aisément l'allure castillane. Il déclare hautement que le Romancero gênerai est la véritable clef d'Hernani. Théophile Gautier ne fera que le répéter lorsque, pour glorifier une soirée dont la date restera écrite dans sa mémoire « en caractères flamboyants, » il parlera de ces « touches de couleur locale prise à la palette du Romancero pour plus d'exactitude. » Quelle est donc la place de l'Espagne dans l'œuvre qui jeta tous les romantiques en extase et exerça sur eux une fascination dont le charme ne s'est jamais effacé?
Il ne saurait, bien entendu, être question de découvrir un original dont Hernani serait la copie plus ou moins heureuse. Victor Hugo a protesté à plusieurs reprises contre cet « esprit d'imitation » qui lui paraissait dès 1826 « le fléau de l'art ^ » Il ne s'agit point de transporter sur une scène française un auteur, mais un milieu. Les classiques cherchaient à adapter à leur goût une comedia. Ce que les romantiques prétendent emprunter, ce sont seulement des détails qui reconstituent un décor et enveloppent en quelque sorte les personnages de l'atmosphère même dans laquelle ils ont vécu. Est-ce donc bien l'air de l'Espagne qu'on respire dans Hemanil
Ecartons d'abord ce qui semble venir d'une autre source étrangère. C'est sans doute Shakespeare qui a inspiré quelques mots comme l'apostrophe d'Hernani :
Vieillard! va-t-en donner mesure au fossoyeur!
(Acte I, se. 2.)
Peut-être est-ce à lui aussi que songeait Victor Hugo lorsqu'il écrivait un dénouement qui n'est pas sans analogie avec celui de Roméo et Juliette. Le rôle d'Hernani, et les sentiments qu'il exprime éveillent parfois dans la mémoire le souvenir d'Hamlet qui fut, lui aussi, « chargé d'un mandat d'anathème et s'effrayant luimême. » D'autres fois, au contraire, c'est plutôt lord Byron qu'évoque cette « âme de malheur faite avec des ténèbres » (III, 4). Walter Scott aurait aussi quelque petite revendication à présenter