DECRET DF VERONE
tinuèrent à être indispensables aux grands seigneurs féodaux, engagés dans des guerres sans fin avec leurs voisins (1).
L'échec de la croisade de 1181 paraît avoir découragé pour un temps l'Église. Pendant un quart de siècle, l'hérésie put se développer avec une liberté relative en Gascogne, en Languedoc et en Provence. A la vérité, un décret du Pape Lucius III, rendu à Vérone en 1184, est la première tentative pour organiser une Inquisition; mais il n'eut pas d'effet immédiat. Il est vrai encore qu'en 1195 un autre légat du pape, Michel, tint un concile provin- 127 cial à Montpellier, où il ordonna l'exécution des canons de Latran à l'égard des hérétiques et des brigands, dont les biens devaient être confisqués et qui devaient être réduits en esclavage (2) ; mais toutes ses instances ne purent avoir raison de l'indifférence des nobles, qui ne se souciaient pas d'exterminer une partie de leurs sujets pour complaire à une hiérarchie dont les ordres ne leur inspiraient plus de respect. Peut-être aussi la prise de Jérusalem par les Infidèles, en 1186, dirigea-t-elle vers la Palestine toute la ferveur religieuse alors disponible, ne laissant rien pour le service de la foi en Europe même. Quoi qu'il en soit, aucune persécution efficace ne fut entreprise jusqu'à ce que la vigoureuse diplomatie d'Innocent III, après avoir vainement tenté des remèdes moins sévères, organisât une guerre à mort contre l'hérésie.
Pendant la trêve, les Pauvres de Lyon avaient été obligés de faire cause commune avec les Cathares; le zèle du prosélytisme, autrefois si efficace en dépit de la persécution, avait profité de la suppression des mesures répressives pour s'exercer avec plus d'intensité encore, sans avoir rien à craindre d'un clergé à la fois découragé et négligent de ses devoirs. Les hérétiques prêchaient et convertissaient, tandis que les prêtres s'estimaient heureux s'ils pouvaient arracher une partie de leurs dîmes et de leurs revenus à la rapacité des nobles et à l'indifférence hostile
(1) Stephani Tornac. Epist. ? 2. — Gaufricli Vosiens. Chron. ann. 1183. — Gualt. Mapes, de Nugis curialium, dist. i, c. xxix. — Guillelm. Nangiac. ann. 1183. — Rigord. de G<>st. Phil. Aug. ann. 1183. — Guill. Brito, de Gest. Phil. Aug. ann. 1183. — E;usd. Philipmdos, lib. i, 726-745. — Grandes Chroniques, ann. 1183. — Du Cange svv. Cotarellm, Palearii.
(2) Lucii PP. III. Epist. 171. — Concil. Monspeliens. ann. 1195.
144 PROGRÈS DES ALRIGEOIS
de leurs paroissiens. Innocent III admit comme un fait cette vérité humiliante que les hérétiques prêchaient et enseignaient publiquement sans qu'aucune mesure fût prise pour les arrêter. Guillaume de Tudèle dit que les hérétiques possédaient l'Albigeois, le Carcassais et le Lauraguais, que toute la région entre Béziers et Bordeaux en était infectée. Gautier Mapes nous apprend qu'il n'y en avait point en Bretagne, mais qu'ils abondaient en Anjou et qu'en Aquitaine et en Bourgogne leur nombre était infini. Suivant Guillaume de Puy-Laurens, Satan régnait en paix sur la plus grande partie de la France méridionale; le clergé était si méprisé que les prêtres cachaient leur tonsure, que les évêques étaient obligés d'admettre dans les ordres quiconque se présentait à l'ordination; le pays tout entier, comme frappé de malédiction, ne produisait que des épines, des chardons, des ravisseurs, des bandits, des voleurs, des assassins, des adultères et des usuriers. Césaire de Ileisterbach déclare que les erreurs albigeoises se répandirent si rapidement qu'elles eurent bientôt gagné un millier de villes et il croit que si elles n'avaient pas été combattues par l'épée des fidèles, toute 1 Europe en aurait été infectée. Un inquisiteur allemand prétend qu'en 128 Lombardie, en Provence et dans d'autres régions il y avait plus d'écoles d'hérésie que de théologie orthodoxe; que les hérétiques disputaient publiquement et convoquaient le peuple à leurs débats; qu'ils prêchaient sur les places de marché, dans les champs, dans les maisons, et que personne n'osait s'y opposer, à cause du nombre et de la puissance de leurs protecteurs. Comme nous l'avons déjà vu, ils étaient régulièrement organisés en diocèses; ils avaient leurs établissements d'éducation pour les femmes comme pour les hommes, et l'on vit une fois toutes les nonnes d'un couvent embrasser le Catharisme, sans quitter ni la maison ni le costume de leur Ordre (1). Telle était la situation où la corruption avait réduit l'Église.
(i) Innocent. PP. S-rm. de Tempnre xn. — GuilL de Tudela, c. n. — Gualt. Mapes. de JYugis curial. dist. i, c. \xx. — Guill. de Pod.-Laur. Prœm. ; cf. cap. 3. 4. — Caesar. Heisterb. dist. v, c. 21. — Stephani Tornacens. Epist. 92. — Anon, Passav. (Bibl. Mag. Pat. xm, 299j. — Schmidt, i, 200.