ASTUCE DU PAPE
nière ville, encombrée de réfugiés, était assiégée en fait, les Croisés des châteaux voisins poussant leurs incursions jusqu à ses portes. Montfort fit demander à Rome par les légats la confirmation pontificale de ses nouvelles conquêtes. Innocent parait s'être alors aperçu du scandale créé par le succès même de sa politique; il se souvint que Raymond, bien qu'il eût sans cesse réclamé des juges, n'avait été ni entendu ni condamné, et que cependant il avait été puni par la perte de presque tous ses domaines. Le pape affecta une grande surprise. «Il est vrai, répondit-il, que le comte a été très coupable envers l'Église, qu'en conséquence il a été excommunié et que ses possessions ont été abandonnées au premier venu ; mais la perte de la plupart d'entr'elles avait servi de châtiment et il ne fallait pas oublier que ce prince, suspect d'hérésie et du meurtre d'un légat, n'avait jamais été condamné. » Innocent affectait d'ignorer pourquoi l'on n'avait jamais obéi à ses ordres, portant que Raymond devait avoir la possibilité de se justifier. En l'absence de tout procès formel et de toute condamnation, ses domaines ne pouvaient pas être attribués à un autre. Il était indispen- 170 sable de procéder régulièrement, sans quoi l'Église pourrait être accusée de fraude en continuant à garder les châteaux qui lui avaient été assignés comme gage. Finalement, Innocent ordonnait à ses légats de lui adreser un rapport complet et véridique. Une autre lettre dans le même sens, envoyée à Théodisius et à l'évêque de Riez, leur recommande de ne pas négliger leurs devoirs comme ils passaient pour l'avoir fait jusqu'alors — allusion certaine à leur refus de permettre à Raymond de se justifier suivant les formes prévues. A la même époque, Inno- « cent entretenait une longue correspondance au sujet de l'impôt sur les feux et acceptait de Montfort un don de mille marcs ; ce qui ne laisse pas de jeter un jour fâcheux sur le caractère du pape en tant que juge honnête et impartial (1).
Théodisius et l'évêque de Riez répondirent par un mensonge. À plusieurs reprises, prétendaient-ils, on avait sommé Raymond
(1) Pet. Sarnens. c. 59-64. — Reg. xv, 102, lu3, 167-76.
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de venir se justifier ; mais celui-ci avait négligé de réparer ses torts envers certains prélats et certaines églises (accusation bien singulière, vu les occupations pressantes que Montfort avait données à Raymond.) Cependant, pour faire semblant de tenir compte des instructions du pape, ils convoquèrent un concile à Avignon. Mais Avignon était, parait-il, une ville malsaine, de sorte que nombre de prélats refusèrent d'y venir . et Théodisius fut affligé d'une maladie opportune qui rendit nécessaire un ajournement. Un autre concile fut alors convoqué à Lavaur, place forte peu éloignée de Toulouse qui était entre les mains de Montfort. A la requête de Pierre d'Aragon, ce dernier accorda une trêve de huit jours pour que la réunion pût avoir lieu sans encombre (1).
Fier de sa victoire récente de Las Navas, Pierre était alors un champion de la foi qu'on ne pouvait traiter avec dédain et il se présentait enfin en qualité de protecteur de Raymond et de ses propres vassaux. Ses intérêts dans le pays étaient trop considérables pour qu'il assistât avec indifférence à l'établissent ment d'une puissance aussi formidable que celle de Montfort. Les fiefs conquis se remplissaient de Français ; un parlement venait d'être tenu à Pamiers afin d'organiser les institutions de la contrée sur une base française; tout semblait présager une modification complète de l'état de choses antérieur. Pierre avait déjà envoyé une ambassade au pape pour se plaindre des procédés des légats, qu'il jugeait arbitraires, injustes et contraires aux véritables intérêts de la religion. Il arrivait à Toulouseavec le ferme propos d'intercéder en faveur de son beau-frère. En prenant cette position, il affirmait la suprématie de la maison d'Aragon sur celle de Toulouse, contre laquelle elle avait poursuivi autrefois tant de luttes infructueuses (2).
Les envoyés de Pierre obtinrent d'Innocent un ordre adressé à Montfort, portant qu'il eût à restituer tous les territoires conquis sur ceux qui n'étaient pas hérétiques, ainsi que des
(1) Pet. Sarn. c. 66. — Regest. xvi, 39.
(2) Pet. Sarnens. c. 65. — Regest. xv, 212. — A. Molinier (Vaissete, éd. Primat, vi, 407).