MOTIFS EGOÏSTES ET VILS
à leur tour, un devoir de les répandre dans le peuple, on conçoit aisément qu'aucun sentiment de pitié pour les victimes ne put détourner même les plus charitables des plus cruelles rigueurs de la justice, L'extermination sans scrupule des hérétiques était une œuvre qui ne pouvait que réjouir les âmes droites, soit qu'elles en restassent simplement spectatrices, soit que leur conscience ou leur situation leur imposât les devoirs plus élevés de la persécution agissante. Si, malgré cela, quelque hésitation se faisait jour, la théologie scolastique y mettait bientôt fin en démontrant que la persécution était une œuvre de charité, éminemment profitable à ceux qu'elle atteignait (1). Il est vrai que tous les papes n'était pas semblables à Innocent III, ni tous les inquisiteurs à Fra Giovanni. Des motifs égoïstes et intéressés ont sans cesse été en jeu, là comme dans toutes les affaires humaines, et les actes des meilleurs euxmêmes ont sans doute été inspirés, consciemment ou non, par l'orgueil el l'ambition autant que par le sentiment du devoir envers Dieu el les hommes. Il ne faut pas oublier, en effet, que la révolte religieuse menaçait les biens temporels de l'Eglise et les privilèges de ses membres; la résistance opposée à toute innovation s'explique, du moins en partie, par le désir le conserver ces avantages. Quelque égoïste et vulgaire qu'ait »u être ce désir, il faut bien se rappeler qu'au xiu° siècle la missance et la richesse de la hiérarchie ecclésiastique étaient lepuis longtemps reconnues par le droit public de l'Europe. Les befs de l'Église devaienl considérer comme un devoir sacré le naintien des droits dont ils avaient hérité, contre d'audacieux 242 nnemis dont les doctrines tendaient à renverser ce qu'ils conidéraient comme la base de l'ordre social. Malgré la sympathie ue nous pouvons éprouver pour l'horrible martyre des Vaudois l des Cathares, nous devons nous dire que le traitement qu'ils ubirent était inévitable; nous devons, en bonne justice,
({) Gregor. PP. I. Homil. in E^ang. xl, 8. — Pet. Lornb. Sentent, lib. iv, ist. 50, §§ 6, 7. Pierre Lombard allègue même, à l'appui de sa thèse, un passage e Saint Jérôme qui n'a p;»s du tou1 ce sens (Hieron. Comment, in Isaiam, lib. xvm,
lxvi, vers. 24). — Saint Bonaventure, Pharetrx, \\, 50. — S. Thomœ Aquinat. outra impujn. relig. cap xvi, §§ 2, 3. *
274 INCONS'ÉnUENCE DES PERSÉCUTEUR*
plaindre l'aveuglement des persécuteurs autant que les souffrances des persécutés.
Nous ne pouvons pas négliger non plus un motif plus bas et ! plus sordide encore, qui stimula l'activité de l'Inquisition et fut l'aiguillon le plus efficace du fanatisme : je veux parler des confiscations, qui constituaient partout une des peines régulières de l'hérésie. C'est un sujet sur lequel nous reviendrons avec détail dans un chapitre ultérieur de ce volume et dont l'exposé, à cette place, nous entraînerait trop loin.
L'homme est rarement conséquent jusqu'au boni dans l'application de ses principes, et les persécuteurs du \m(> siècle firent à l'humanité et au bon sens une concession qui paru! fatale à la théorie dont ils prétendaient s'inspirer. Us auraient dû, en effet, pour la justifier complètement, poursuivre leur prosélytisme impitoyable parmi tous les non-chrétiens que la fortune soumettait à leur pouvoir. Or, les infidèles qui n'avaient jamais été initiés à la foi, tels que les Juifs et les Sarrazins, ne furent pas contraints à embrasser le christianisme. Leurs enfants eux-mêmes ne devaient pas être baptisés sans le consentement de leurs parents, car cela paraissait contraire à la justice naturelle, autant que périlleux pour la pureté de la foi.
Assurément, l'on perdit souvent de vue ce principe au cours de persécutions exercées contre les Juifs, par exemple lors des massacres de 1391, où des milliers d'Israélites eurent à choisir entre le baptême et la mort. Il est vrai aussi que. par une nouvelle inconséquence, ces conversions forcées, comme nous le verrons plus loin, étaient censées amener les victimes sous la juridiction de l'Église, laquelle pouvait seulement s'exercer sur ceux qui avaient été unis à elle par le sacrement du baptême (1).
(I) S. Thomœ Aqu'mat. Summ. Sec. Q. x, art. 8, 12 — Zatichini, de llxres.