REVANCHE DES MENDIANTS
Cette bulle était vraiment terrible, car elle démolissait d'un seul coup l'édifice élevé au prix de tant de labeur et d'abnégation. En présence d'un pareil désastre, les Dominicains ne se contentèrent pas de mettre en avant les représentants les plus illustres de leur Ordre, mais ils en appelèrent au Ciel. Chaque Frère reçut l'ordre de réciter tous les jours, après matines, sept psaumes et les litanies de la Vierge et de saint Dominique. Un Frère, en se livrait à ce pieux exercice, fut encouragé par une vision : il aperçut la Vierge plaidant la cause des Dominicains auprès de son Fils et entendit ces paroles : « Écoutez-les, mon £84 Fils, écoutez-les! » Jésus écouta en effet, car bien que nous puissions révoquer en doute la légende dominicaine suivant laquelle Innocent aurait été frappé de paralysie le jour où il signa le crudelissimum edictum, il est certain qu'il mourut seize jours après, le 7 décembre; on raconta qu'un pieux Romain vit alors en songe l'âme d'Innocent livrée aux deux saints irrités, Dominique et François. Le cardinal d'Albano, qui, par hostilité aux Ordres, avait conseillé au pape les mesures incriminées, eut l'imprudence de se vanter d'avoir abaissé les Mendiants devant les évèques, ajoutant qu'il comptait bien les faire tomber un jour au-dessous des plus humbles prêtres. Aussitôt une poutre de sa maison céda; il tomba et se cassa le cou. Peut-être serait-il injuste d'accuser les Dominicains d'avoir aidé la nature dans ces catastrophes ; mais quelque étrange que cela puisse paraître d'avoir, à force de prières, tué un pape et un cardinal, ils constatent non sans orgueil que la phrase : « Gardez-vous des litanies dominicaines, car elles opèrent des miracles)) devint, à partir de ces événements, un dicton populaire (1).
La mort d'Innocent fut le salut des Ordres Mendiants. Si son successeur fut élu après un intervalle de deux semaines seulement, ce fut grâce à l'habileté du Préfet de Rome qui, peucon-
Beauvais et d'une église avec cure, il obtint en 1247 d'Innocent la dispense nécessaire pour détenir une autre cure. — Berger, Les Registres d'Innocent tv, 3188.
(1) Waldingi Annaf. ann. 1254, n° 3; ann. 1255, n° 5. — Bievis Hlstoria (Martène, vi, 357.) — Martène, Thesaur. i, 1059.