INTERVENTION DU SAINT-SIÈGE
collaboration de quelques prélats. Les évêques avaient été requis de parcourir à fond leurs diocèses, accompagnés, en cas de besoin, déjuges désignés à cet effet. Dans chaque province, la 326 Cour Générale tenait deux sessions par an, où l'hérésie était punie comme les autres crimes. Cependant, bien loin de féliciter Frédéric de cette persécution systématique, Grégoire lui répondit qu'il faisait montre d'un faux zèle en vue de châtier ses ennemis personnels et qu'il brûlait de bons catholiques plutôt que des i hérétiques (1).
Au milieu de ces efforts confus et irréguliers pour supprimer l'hérésie, il était naturel que le Saint-Siège intervînt et cherchât à établir un système uniforme en vue de l'accomplissement de cette grande tâche. On a seulement lieu de s'étonner qu'il ait tellement tardé à le faire et qu'il ait montré d'abord tant de timidité en intervenant.
En 1226, un effort fut tenté pour entraver la diffusion rapide du Catharisme à Florence, par l'arrestation de Févèque hérétique Filippo Paternon, dont le diocèse s'étendait de Pise à Arezzo. 11 fut jugé, suivant les statuts de Florence, par l'évêque et le podestat réunis. Mais il interrompit la procédure en abjurant et fut remis en liberté. Bientôt, cependant, il retomba dans ses erreurs et devint encore plus odieux aux orthodoxes. En 1227, un hérétique converti se plaignit de cette apostasie à Grégoire IX et le pontife, qui venait de monter sur le trône, se hâta de remédier au mal en instituant une enquête, qui peut être considérée comme le premier exemple de l'Inquisition pontificale. Lalettre, portant la date du 20juind227, autorise Giovanni di Salerno, prieur de la maison dominicaine de Santa-Maria-Novella, en compagnie d'un de ses frères et du chanoine Bernardo, à procéder judiciairement contre Paternon et ses partisans et aies obliger d'abjurer; en cas d'obstination de leur part, ils devaient se conformer aux canons du concile de Latran et, au besoin, appeler à leur aide les clercs et les laïques des évêchés de Flo-
(1) Constit. Sicular. lib. i. Tit. i. — Hist. Diplom. Frid. n. T. iv. p. 1, 35, 444. — Rich.de S. Germano Chron. ann. 1233. — Giannonc, Istoria civile di Napoli, lib. xtii. c. 6; xix. c. 5.)
3i2 F^A GIOVANNI, PREMIER INQUISITEUR
rence et de Fiésole. Ainsi le pape n'avait aucun scrupule à empiéter sur la juridiction de l'évêque de Florence; mais d'autre part, il ne pouvait alléguer, pour diriger la procédure d'autre législation que celle des canons de Latran. Les commissaires réussirent à capturer l'évêque Paternon ; mais il fut délivre de force par ses amis et disparut, laissant son évêché à son successeur Torsello (4).
Frà Giovanni resta investi du mandat pontifical jusqu'à sa mort; on le remplaça alors par un autre dominicain, Aldobrandino Cavalcanti. Cependant leur juridiction était encore tout a fait indéterminée, car, au mois de juin 1229, on nous parle de l'abbé de San-Miniato amenant devant Grégoire IX àPérouse deux hérésiarques, Andréa et Pietro, qui furent contraints a abjurer publiquement en présence de la cour pontificale; et à plusieurs reprises, en 1234. nous voyons Grégoire IX intervenir en personne, recevant caution de l'accusé et adressant des instructions particulières à l'inquisiteur en charge. Toutefois, l'Inquisition prenait déjà forme, car peu de temps après on découvrit de nombreux hérétiques, dont quelques-uns furent brûlés vifs (les procédures sont encore conservées aux archives de Santa-Maria-Novella). Il n'en est pas moins certain qu'on ne songeait pas encore à fonder une institution permanente, témoin les statuts de persécution rédigés, en 1233, par l'évêque Ardingho, approuvés par Grégoire et inscrits, par son ordre dans le livre des statuts de Florence. L'évêque y parait encore comme le représentant de l'Église dans l'œuvre de la persécution et aucune allusion n'est faite à des inquisiteurs. Le podestat est tenu d'arrêter quiconque lui sera désigné par l'évêque et de le châtier dans les huit jours après la condamnation épiscopale ; d'autres articles sont empruntés aux édits de Frédéric II. Frà Aldobrandino semble avoir eu plus de confiance dans la prédication que dans la persécution; en fait, dans les documents signés par lui, il ne se qualifie nulle part d'inquisiteur et il faut ajouter que ses efforts furent tout aussi impuissants que ceux
(1) Lami, Antichità Toscane, p. 403-4, 509-10, 546.
FRA RUGGIERO CALCAGNI 373
de l'évêque Ardingho pour empêcher la diffusion de l'hérésie. En 1233, alors que le projet d'une Inquisition organisée à travers l'Europe prenait corps, Grégoire nomma le Provincial Dominicain de Rome inquisiteur à travers sa vaste province, qui comprenait la Sicile et la Toscane; mais ce domaine parait avoir été trop étendu et, vers 1240, nous trouvons la cité de Florence sous la surveillance de Frà Ruggiero Calcagni. C'était un homme tout disposé à étendre les prérogatives de la charge et à la rendre efficace; mais c'est seulement en 1243 qu'il se qualifia d'Inquisitor Domini Papœ in Tuscia. Dans une sentence rendue 328 par lui en 1245, il se dit inquisiteur de l'évêque Ardingho et du pape et se prévaut de la commission épiscopale qu'il a reçue. Le caractère encore rudimentaire de l'Inquisition est très sensible dans les procédures de cette époque. Une confession de 1244 porte seulement les noms de deux frati, l'inquisiteur n'ayant même pas été présent. En 1245, il y a des sentences signées par Ruggieri seul, tandis que d'autres procédures le montrent agissant de concert avec Ardingho. On peut dire qu'il fut le véritable créateur de l'Inquisition de Florence quand, en 1243, il inaugura son tribunal indépendant de Santa-Maria-Novella, prenant comme assesseurs deux ou trois Frères distingués du couvent et employant des notaires publics à recueillir par écrit les procédures (1).
Ce qui précède donne une idée assez exacte du développement graduel de l'Inquisition. Ce ne fut pas une institution mûrement conçue et méthodiquement établie, mais le produit lent d'une évolution à laquelle contribuèrent les éléments alors disponibles en vue du but à atteindre. Lorsque Grégoire, reconnaissant la futilité des espérances qu'on pouvait fonder sur le zèle épiscopal, essaya de tirer partie de la législation séculière contre l'hérésie, les Frères Prêcheurs étaient les instruments le plus à sa portée pour accomplir ses desseins. Nous verrons plus loin comment l'expérience, tentée d'abord à Florence, fut reprise en
(I) Lami, op. cit. 511, 519-22, 52S, 531, 543-4, 540-7, 554, 557, 550. — Archiv. de Firenze, prov. S. Maria Novella 1227, Giugn. 20; 122^,Giugn. 24; 1235, Agost. 23. - Ughelli, îtalia Sacra, m, 146-7. — Kipoll i. GO, 71.