CONCILE DE MILAN
Sousl'empire delà législation de Boniface VIII et de Clément V, il était inévitable que le premier quart du xive siècle fût le témoin d'une renaissance de l'Inquisition épiscopale. Même en Italie, le Concile provincial de Milan, tenu à Bergame en 1341 sous la présidence de l'archevêque Gastone Torriani, organisa un système complet d'Inquisition sur le modèle de l'institution 360 pontificale. La puissance croissante des Visconti, hostiles à la papauté, avait paralysé les Dominicains et un vigoureux effort fut tenté pour les remplacer. Dans chaque ville, l'archiprêtre ou prévôt fut invité à lever une troupe dont la tache exclusive consistait à rechercher les hérétiques et dont les privilèges et immunités étaient les mêmes que ceux des auxiliaires des inquisiteurs dominicains. Tous les citoyens, depuis le seigneur jusqu'au paysan, étaient sommés de prêter leur concours dès qu'on y ferait appel. En France, quelques procédures datant de 1319 et 1320, à Béziers,Pamiers et Montpellier, montrent les cours épiscopales en pleine activité, parfois avec l'intervention d'un inquisiteur en qualité d'assesseur, ou d'un inquisiteur épiscopal siégeant avec rang égal, à côté de ceux qui agissaient au nom du pape. Nous trouvons, en 1322, l'un de ces derniers, représentant le diocèse d'Auch, qui discute avec le grand Ber-
Tusure, considérée comme une forme d'hérésie (Alex. PP. IV. Bull. Quod super nonnuilis [Arch. de l'Inq. de Carcass. Doat, XXXI. 244] — bulle qui fut souvent rééditée. Voir Raynald. Annal, ann. 1258, n° 23; Potthast Reg. 17745, 18396; Eymerie Direct. Inquis. éd. Pegnae, p. 133. Cf. c. 8, § 5 Sexto v. 2.) Le concile de Lyon, eu 1274 (can. 26, 27), en traitant de l'usure, ne fait allusion qu'à la répression de ce crime par les Ordinaires. Le concile de Vienne, en 1311, prescrivit aux inquisiteurs de poursuivre ceux qui prétendaient que l'usure n'est pas un péché (c. 1, § 2, Clementin. v. 5); mais les canons de ce concile ne furent publiés qu'en 1317, ce qui explique peut-être pourquoi Astexanus, écrivant cette année même, dit que les inquisiteurs ne doivent pas s'occuper des questions d'usure (Summa de casibus conscientise, lib. n, tit. lviii, ;>rt. 8). Vers la fin du siècle il fut suivi par Eymerich (Direct. Inquis. p. 106), qui déconseille aux inquisiteurs de se détourner de leur but essentiel en donnant leur attention aux affaires de ce genre. Zanghino pose en règle qu'un homme peut être un usurier avéré, un blasphémateur ou un foraicateur sans être un hérétique; mais que si, par surcroît, il témoigne du mépris à la religion en ne fréquentant pas les offices, en ne recevant pas les sacrements, en n'observant pas les jeûnes et autres prescriptions de l'Eglise, il devient * suspect d'hérésie » et peut être poursuivi par les inquisiteurs (Zanchini Tract, de Hxres. c. xxxv).
Nous verrons que l'usure devint un champ d'exploitation très profitable pour l'Inquisition à l'époque ou la diminution de l'hérésie la privait de s>n domaine légitime. Comme ce crime relevait des tribunaux séculiers (voir Vaissete, IV. 164), il a'y avait réellement aucun motif de le soumettre à la juridiction spirituelle.
MAITRE ECKHART 409
nard Gui lui-même au sujet d'un prisonnier qu'ils réclament l'un et l'autre. Quand, en 1319, l'illustre adversaire de l'Inquisition, le Frère Bernard Délicieux, devait être jugé pour y avoir mis obstacle, Jean XXII désigna à cet effet une commission spéciale, comprenant l'archevêque de Toulouse, les évêques de Pamiers et de S. Papoul; l'un des inquisiteurs les plus expérimentés du temps, Jean de Beaune de Carcassonne, intervint à titre d'accusateur, et non de juge (1).
En Allemagne, vers la même époque, se produisit un déve. Joppement soudain de l'activité épiscopale dans les poursuites intentées contre les Beghards par l'évêque de Strasbourg et l'archevêque de Cologne. Cela aboutit à une lutte presque ouverte entre la hiérarchie ecclésiastique et les Dominicains lors de l'affaire de Maître Eckhart, le fondateur de l'école mystique allemande, qui eut pour disciples Suso et Tauler. Il était considéré avec orgueil par l'Ordre tout entier comme un de ses membres les plus éminents. Il avait enseigné avec succès la théologie à l'Université de Paris ; en 4303, lorsque l'Allemagne entière fut divisée en deux provinces, il avait été le premier prieur provincial de Saxe; en 1307, le général l'avait nommé vicaire de Bohême. Nous le trouvons, en 1326, ensei- 361 gnant la théologie à l'école des Dominicains de Cologne et devenu suspect de complicité avec l'hérésie des Beghards, contre laquelle sévissait une persécution acharnée. Son mysticisme confinait dangereusement à leur panthéisme et il est possible que les Beghards aient essayé de se couvrir du grand nom d'Eckhart. Au chapitre général de 1325, on s'était plaint qu'en Allemagne certains membres de l'Ordre enseignassent au peuple, en langue vulgaire, des doctrines qui pouvaient induire en erreur; Gervaise, prieur d'Angers, avait été chargé d'une enquête à ce sujet. Vers la même époque, Jean XXII nomma Nicolas de Strasbourg, professeur chez les Dominicains de Cologne, inquisiteur de la province de Germanie et
(1) Coll. Doat, XXVII. 7; XXXIV. 87. — Concil. Bergamens. ann. 4311, Ruhr. I. — Mss. Bib. Nat. Coll. Moreau. 1274. fol. 72. — Lib. Sentent. Inq. Tolos. p. 268, 282, 351-2.