L HERESIE
L'Église, que nous avons vue si infidèle à son idéal et si négli- 57 génie de ses devoirs, se trouva, presque à l'improviste, menacée de dangers nouveaux dans la citadelle même de sa puissance. Juste au moment où elle venait de triompher de ses rivaux temporels, rois et empereur, un nouvel ennemi se leva contre elle : c'était la conscience de l'humanité qui se réveillait. L'épaisse ignorance du xe siècle, qui fit suite à l'éclat fugitif de la civilisation carlovingienne, avait commencé à s'effacer, mi xie siècle, devant les premières lueurs de la renaissance intellectuelle. Dès le début du xne siècle, ce mouvement se prononce et laisse déjà entrevoir la promesse de ce riche développement qui devait faire de l'Europe la patrie de l'art et de la science, de l'érudition et de la haute culture. Or, la stagnation de l'esprit humain ne pouvait prendre fin sans que le doute et la critique s'éveillassent en même temps. Lorsque les hommes se remirent à raisonner et à poser des questions, même sur des sujets interdits à leur curiosité, il n'était pas possible qu'ils ne reconnussent pas l'affligeant contraste qui existait entre l'enseignement de l'Église et ses actes, les divergences profondes entre la religion et le rituel, entre la conduite des prêtres et des moines et les vœux qu'ils avaient consentis. L'aveugle respect que des générations successives avaient témoigné aux affirmations de l'Église, commençait à être ébranlé à son tour. Un livre comme le Sic et non d'Abélard, où les contradictions de la tradition et des Décrétales étaient impitoyablement mises en lumière, n'était pas seulement l'indice d'une inquiétude intellectuelle qui présageait la révolte, mais une source féconde de
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dangers pour l'avenir, dus au réveil de l'esprit de discussion. En vain, sur l'ordre de la curie romaine, Gratien s'efforça de montrer, dans sa fameuse Concordantia discordantium canonum, que les contradictions pouvaient être dissipées, que la loi canonique n'était pas une masse confuse de règles édictées pour répondre à des besoins momentanés, mais un corps harmonique de lois spirituelles. Le mot fatal avait été prononcé et les efforts 58 des Glossateurs, des Maîtres des Sentences, des Docteurs Angéliques et de la foule innombrable des théologiens scolastiques et des interprètes du droit canon, avec toutes les ressources de leur dialectique, ne pouvaient pas rendre à l'esprit humain sa confiance d'autrefois, inébranlable et placide, en l'inspiration divine de l'Église Militante. Bien que les assaillants fussent encore peu nombreux et leurs attaques intermittentes, le nombre des défenseurs et l'énergie de la défense prouvent que Rome reconnaissait pleinement le danger : l'esprit de recherche avait enfin secoué son long sommeil.
Cet esprit avait reçu une puissante impulsion de l'École de Tolède, où d'aventureux étudiants allaient chercher, pour y boire comme à la source, la science arabe, grecque et juive. Même au milieu des ténèbres du xe siècle, le pape Sylvestre II, qui s'appelait encore Gerbert d'Aurillac, avait acquis une sinistre réputation de magicien, parce qu'il passait pour avoir étudié les sciences défendues dans ce centre d'activité intellectuelle. Vers le milieu du xne siècle, Robert de Rétines, sur les instances de Pierre le Vénérable de Cluny, laissa reposer pour quelque temps ses études d'astronomie et de géométrie, afin de traduire le Coran et de faciliter ainsi à son patron la réfutation des erreurs de l'Islam. Les œuvres d'Aristote et de Ptolémée, d'Abubekr,d'Avicenne et d'Alfarabi, plus tard celles d'Averrhoès, furent traduites en latin et copiées avec un zèle incroyable dans tous les pays chrétiens. Les Croisés eux-mêmes rapportèrent de l'Orient quelques débris de la pensée antique qui furent accueillis avec non moins d'enthousiasme II est vrai que parmi les trésors remis en circulation, c'est l'astrologie judiciaire qui éveillait le plus de curiosité et provoquait les plus nombreuses