Ibid
nous a donné une très bonne étude des crèches industrielles, écrit fort judicieusement : « Il n’est d’abord aucune loi et nous ne croyons pas que l’on ose en faire une nouvelle sur ce sujet, à l’heure actuelle, qui puisse obliger la mère à allaiter son enfant, et, surtout, à le confier obligatoirement à une crèche, fùt-elle industrielle. Par conséquent, quand le patron aura installé une crèche d'usine, les mères pourront encore ne pas accepter cette institution et ne pas y confier leur enfant. Dès lors, on voit que, si la crèche industrielle lorsqu’elle est installée avec le bon vouloir du patron, peut rendre d'importants services, de combien d’abus, au contraire, elle pourrait être le point de départ, lorsque le patron ne l’a installée que contraint par la loi.
Il lui serait facile, s’il le voulait, d’éloigner les mères de la crèche en leur faisant subir mille vexations, et, en particulier, des retenues sur le salaire ; il pourrait encore, sous mille prétextes faciles à inventer, éloigner toute femme de son usine, dès qu il s’aperçoit qu elle est enceinte. Il s’ensuivrait que la crèche induslriejle obligatoire pourrait rester toujours vide, et, au lieu de rendre des services aux mères de famille, être la cause pour elles, de nouvelles misères.
On nous dira peut-être que cela serait l’exception nous en sommes certains, mais nous voyons bien aussi que la loi ne serait utile que là ou le patron est déjà porté à créer une crèche industrielle, sans y être contraint. Dès lors, cette loi ne nous paraît
souhaitable que s’il était démontré qu’elle est l’unique et le meilleur moyen d’atteindre le but proposé. » Or, M. Deswarte pense, et nous le pensons avec lui, que l'Etat peut agir efficacement sur les industriels, mais autrement que par la contrainte. D’abord il devra prêcher d’exemple et instituer des crèches dans ses manufactures qui en sont encore dépourvues ; il devra en outre encourager et favoriser les industriels qui, de leur propre initiative et à leurs propres frais, font ainsi preuve, à l’égard de leurs ouvriers, de sentiments philanthropiques; et surtout il devra ne pas les décourager par une réglementation trop rigoureuse ; à cet effet les inspecteurs devront toujours se montrer bienveillants et tolérants dans l’interprétation des règlements, car il ne faut pas qu’une bonne action devienne, pour celui qui l’accomplit, une cause de tracasseries administratives.
Crèches municipales. — La crèche municipale est un établissement communal comme l’école publique. La dépense est payée par la commune au moyen d’un crédit spécial ouvert au budget de la ville. Quelquefois la commune obtient des subventions du département ou de l’Etat ; quelquefois aussi elle sollicite des dons particuliers par des quêtes ou des fêtes de bienfaisance.
Les crèches municipales se sont multipliées depuis quelques années, particulièrement dans la banlieue
de Paris.
La crèche municipale , quand elle est réellement
un établissement communal, présente plusieurs inconvénients. Le premier, et le moins grave, résulte de ce que toute gestion communale est soumise, notamment pour les recettes et les dépenses, à des formalités qui deviennent gênantes quand elles se multiplient, ou quand il s’agit de sommes minimes. La commune est alors incitée à tourner la loi, pour épargner l’ennui de ces formalités aux administrateurs, au personnel de la crèche, et aux familles elles-mêmes. Un autre inconvénient résulte de ce que, pour échapper au reproche d’arbitraire, la municipalité tantôt supprime absolument la rétribution maternelle, même pour les familles qui pourraient et qui voudraient la payer ; tantôt, au contraire, elle décide que la gratuité ne sera jamais accordée, même aux mères que l’insuffisance de leur salaire ou leurs charges de famille mettent dans l’impossibilité de la payer. Dans quelques cas, c’est le bureau de bienfaisance qu’elle charge de paver la rétribution pour les mères trop pauvres ; et alors il faut, pour profiter même temporairement de la gratuité, que la mère se fasse inscrire au bureau de bienfaisance. Mais I inconvénient le plus sérieux consiste en ce que la crèche municipale est rarement bien tenue. « Il ne suffit pas en eflet, pour qu’une crèche rende tous les services qu’on a le droit d'en attendre, qu’elle soit convenablement installée, et que la comptabilité en soit régulièrement tenue. Les enfants du premier âge exigent des soins minutieux et éclairés. D’autre part, les détails de la ges-
lion réclament la surveillance d’une ménagère attentive. Une crèche n’est gérée avec économie et elle n’atteint son but moral et son but social que si elle est souvent visitée et surveillée par des femmes qui y apportent le coup d'œil de la ménagère et le coup d œil de la mère. Ces visites sont nécessaires, non seulement pour surveiller le personnel de la crèche, mais pour encourager et pour guider les mères. Or, il est rare que les crèches municipales obtiennent le concours effectif des dames. Celles-ci ne viennent volontiers à une crèche que si c est leur crèche ; si elles s’y sentent chez elles. Elles hésitent d’ailleurs a s'adonner à une œuvre municipale, parce qu’elles craignent que si, aux élections prochaines, la municipalité vient à changer, elles ne soient obligées de renoncer à l’œuvre à laquelle elles auraient pris l’habitude de se dévouer. Quant aux membres de la municipalité, on ne peut vraiment pas exiger d'eux qu’ils aient, ou le temps, ou le goût de surveiller eux-mêmes la crèche. L établissement risque donc de se trouver abandonné aux soins payés de la directrice et des berceuses. Aussi arrive-t-il trop souvent que ces crèches municipales établies au début dans de très bonnes conditions avec l’argent de l'impôt, soient bientôt médiocrement tenues.
■ « Quand une ville croit devoir créer une crèche, la meilleure forme qu’elle puisse adopter est d'en confier la gestion à une société de bienfaisance privée dont les membres sont choisis, autant que possible, en dehors des préoccupations politiques. LaUlle met a
la disposition de l’œuvre un local; elle lui assure son appui et une subvention. L’œuvre charitable ainsi constituée a tout intérêt à rester d’accord avec la municipalité quelle qu’elle soit, celle de demain comme celle d’aujourd’hui. Elle recueille facilement des souscriptions, des dons volontaires, des dévouements. La crèche est gérée avec plus d’ordre et plus d’économie ; elle est surveillée avec plus de cœur ; les mères ne trouvent pas uniquement en face d’elles un personnel indifférent. La dépense de la ville est sensiblement moindre et la population ouvrière est mieux servie et plus reconnaissante ». (Eugène Marbeau.)
A Paris, il n’existe pas de crèches municipales proprement dites ; quelques-unes fonctionnent sous le patronage de la mairie de leurs arrondissements et reçoivent une subvention du Conseil municipal, mais, en réalité, elles sont des œuvres privées. Plusieurs d’entre elles, s’intitulaient cependant crèches municipales, mais une circulaire du préfet de la Seine, en date du 28 juin 1905, leur a porté interdiction de prendre ce litre qui pouvait « induire le public en
erreur. »