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CHAPITRE II

Les Précurseurs de Firmin Marbeau

Quelques tentatives. — Longtemps avant que F. Marbeau n’eût institué la première crèche, l'idée d’assister l’enfance au berceau avait préoccupé maints esprits généreux ; quelques projets furent proposés, quelques tentatives furent même effectuées, mais aucune œuvre durable ne put être réalisée. Ces essais valent néanmoins d’être retracés, ne serait-ce que parce qu’ils contenaient le germe de la grande et belle institution que F. Marbeau devait définitivement réaliser.

En 1769, dans les montagnes des Vosges, vivait un pasteur bienfaisant, Frédéric Oberlin, qui administrait la paroisse du Ban-de-la-Roche, située dans le canton de Schirmeck. Or, un jour de l'été 1769, Oberlin passait dans un des cinq villages composant sa paroisse ; presque toute la population valide était aux champs ; le village était à peu près désert. « En approchant d’une chaumière il entendit un chœur de voix d’enfants qui chantaient des canti-

ques ; une voix plus forte, mais jeune et douce, entonnait un verset, le chœur suivait le chant, et répétait seul ensuite. Oberlin s’arrête tout ému ; puis, il entre dans la chaumière : une jeune fille de dix-huit ans était assise au milieu de quelques enfants rangés autour d’elle ou étendus sur des couchettes ; elle chantait en filant du coton. C’étaient les enfants des ouvrières occupées aux travaux de la terre pendant le jour ; la jeune fille les recueillait dans sa maison, pour les sauver des dangers de l’isolement. Sous ce charmant tableau, le bon pasteur comprit qu’il y avait là l’élément d’une institution sociale ; il prit à son service la jeune fille, Louise Scheppler, pour organiser dans son presbytère, sous la direction de cette intelligente et dévouée paysanne, une garderie où, pendant le jour et durant les saisons du travail aux champs, il recevait les enfants depuis l’àge de quinze jours jusqu’à l’âge d’admission à l’école. Tels furent les premiers germes de la crèche et de la salle d’asile (A. de Malarce. Les Origines de la Crèche et de la Salle d'asile. Revue Philanthropique , décembre 1898).

En 1774? un prêtre de Dijon aurait eu la pensée d’employer les vieilles femmes sans ouvrage, à garder les petits enfants pauvres pendant l’absence momentanée de leurs mères.

En 1816, une mère de famille, Mme Dussieux, alors inspectrice des écoles du IIIe arrondissement et membre de la Société pour l’instruction élémentaire, réclamait la création d’institutions analogues à la

crèche pour les enfants à la mamelle, dans le but de laisser aux mères pauvres le temps de s’occuper, sans périls pour leurs nourrissons, des soins de leur ménage et des travaux nécessaires à leur existence.

En 1829, Mme Sablonet Minuty, poursuivant la même idée, présenta à l’administration un projet pour établir des maisons de sevrage destinées à recevoir les enfants des mères indigentes.

En 18S8, M. Maquet élabora un projet très complet pour la fondation de garderies et d’ouvroirs : les premières destinées aux nouveau-nés des familles indigentes, les seconds ouverts aux pauvres femmes sans travail. « Les plans de M. Maquet, disait un rapport du préfet de la Seine, fixèrent l’attention des hommes spéciaux occupés des institutions charitables consacrées à améliorer le sort des classes nécessiteuses.»

M. l’abbé Maupoint, chanoine honoraire, curé de la Trinité d’Angers, écrivait en 1846, sur le registre des visiteurs de la crèche, la note suivante : « Il y a dix ans déjà qu’un prélat bien connu pour son ardente charité (Mgr Dupuch) me parlait, dans un voyage à Angers, d’établir ce qu’il appelait des salles d asile de berceaux ; après son départ, je fis tout mon possible pour réaliser son idée ; dans ce but même j’avais acheté un local. Quand il fut question de se mettre à l’œuvre, on me traita de visionnaire ; plusieurs dames d’Angers me dirent qu’un pareil plan était inexécutable. »

L’œuvre de Mme de Pastoret en 1801. — Parmi

les tentatives antérieures à l’œuvre de F. Marbeau, il en est une qui mérite de retenir particulièrement notre attention, c’est celle de Mme de Pastoret (1766-1843) qui fut une des femmes les plus charitables de son époque.

Nous devons à A. de Malarce (. Histoire des Salles d'asile et des Asiles-oavroirs. Hachette, i855) un document précieux dans lequel Mme de Pastoret a rapporté elle-même les détails de sa tentative : « Tous mes souvenirs, dit-elle, sont bien anciens, et c’est de 1801 que date le premier établissement que j’ai tenté pour recueillir les pauvres petits enfants isolés et sans secours pendant les travaux journaliers de leurs mères. Je rencontrai un jour une d’elles, que j'allais visiter parce que je l’avais faite admettre aux secours de la Société Maternelle ; elle était chargée du linge qu’elle venait de laver à la rivière afin de gagner sa vie et celle de son enfant. Nous entrâmes dans sa maison, puis dans sa chambre fermée. Son petit enfant avait été posé sur son lit, mais il était tombé et était baigné dans son sang, et la pauvre mère me disait : « Je n’ai pas le moyen de le faire garder, on me demande huit à dix sous par jour, et je n'en gagne que vingt-cinq. »

« Une autre circonstance m’avait beaucoup frappée. Je rencontrais souvent, sous nos galeries de la place Louis XV, une petite fille de six à sept ans, faible et pâle ; sa mère l’avait chargée du soin de sa sœur, enfant de quelques mois, et, pour suppléer cà la force qui manquait à sa fille aînée, la mère liait

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autour de son cou et de ses épaules la pauvre petite emmaillotée, et c’est ainsi que les deux enfants passaient leur journée attachées l’une à 1 autre ! Un jour enfin je défis tous les nœuds, parce que je ne pouvais voir sans pitié la petite fille de sept ans s asseoit fatiguée et s’appuyer contre la muraille, c’est-à-dire contre l’enfant même qui tenait à ses épaules. En prenant cet enfant, alors âgé de huit mois, je la vis entièrement contrefaite ; l’épine dorsale était voûtée. Alors je cherchai, presque sans autre guide que la Providence, une sœur hospitalière ; je lui adjoignis une bonne femme, mère de deux enfants, 1 un desquels était à la mamelle. Je les établis dans deux grandes pièces chauffées, rue Miromesnil, faubourg Saint-Honoré. Mais je voulais trop faire, je ne pus réussir. Mon projet était de recueillir les enfants encore à la mamelle, de les garder, mais de faire revenir leurs mères, une ou deux fois dans le courant de leurs travaux, pour leur donner leur lait, et de les faire reprendre à la fin de la journée. J avais douze berceaux, du linge, du lait, de 1 eau sucrée, mais seulement deux femmes ; et leurs forces ne purent suffire aux soins qu’exigeaient dix ou douze enfants. La femme nourrice ne se découragea qu’après avoir elle-même sevré. La sœur hospitalière (sœur Françoise) perdait sa santé, et, malgré ses regrets, il fallut céder à la nécessité et quitter toutes nos espérances. Nous avons cependant élevé toutes les petites filles de nos berceaux, et ce n’est pas sans un sentiment très doux que j’ai vu plusieurs d’entre

elles, devenues femmes et mères, nous apporter leurs petites filles de cinq à six ans, pour être élevées et instruites à l’école gratuite, qui n’a plus cessé depuis trente-quatre ans. »

Telle lut l’œuvre de Mme de Pastoret, œuvre qui n'eut qu’une durée éphémère, mais qui fut l’ébauche de deux grandes institutions : la crèche et la salle d’asile (i).

i . L’œuvre de Mm« de Pastoret fut même le véritable point de départ de l’institution des salles d’asile. En effet, pendant la trêve qui suivit la paix d’Amiens de 1802, un grand nombre d’Anglais vinrent à Paris; parmi ceux-ci se trouvaient le légiste Brougham et l’historien Mac Aulay qui visitèrent la garderie de la rue Miromesnil, et en parlèrent dans les journaux de Londres à leur rentrée en Angleterre.

En 1810, un philanthrope, Robert Owen qui dirigeait dans le nord de 1 Ecosse, à New-Lanarck, une grande manufacture, ayant lu les notes publiées par Brougham et Mac Aulay, eut l’idée d’annexer à sa manufacture un établissement où seraient reçus et soignés pendant le jour, les enfants de deux à sept ans. Secondé par un de ses ouvriers, le tisserand James Bûcha-

nan, qui était doué d’un grand sens pratique, il créa l'Infant s school qui peu après fut implanté à Westminster et ne tarda pas à se propager dans toute la Grande-Bretagne.

En 1826, quelques dames françaises, pendant un voyage en Angleterre, admirèrent la méthode et la tenue des Infant’s schools. En rentrant à Paris, elles organisèrent un comité sous la présidence de M’ne Pastoret, et ouvrirent une salle d’asile dans un local dépendant de l’hospice des Petits-Ménages, rue

de Sèvres (à l’endroit où est aujourd’hui le square du Bon Marché). Mais pour bien régler la méthode, on n avait qu une traduction du manuel anglais de New-Lanarck. M. Denys Gochin, maire du XII° (aujourd hui Ve) arrondissement de Paris, se rendit en Angleterre, accompagné de Mme Millet. Après cette étude, sur place, de la méthode écossaise, on reprit, dans un local de la rue des Martyrs, l’œuvre ebauchee rue de Sevres , et quelques mois après dans le bel etablissement de la rue Saint— Hippolyte, où M. Cochin avait ouvert aux habitants d un des plus pauvres quartiers de Paris un vaste ensemble d ecoles gratuites, une salle d’asile s’élevait, qui est devenue célébré sous le nom d’Asile Modèle de la rue Saint-Hippolyte.

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