CHAPITRE PREMIER
Garderies et Maisons de Sevrage
Avant les crèches les garderies et les maisons 1)E SEVRAGE SONT LES PRINCIPAUX AUXILIAIRES DE LA maternité pauvre. — Firmin Marbeau fonda la première crèche en 1844, (< établissement destiné, écrit-il, à soigner pendant les jours et heures de travail, certains enfants trop jeunes ou trop faibles pour suivre les exercices de la salle d’asile ». Car dans la classe ouvrière les nécessités de l’existence obligent souvent les mères de famille à travailler hors de leur domicile et à conüer à d’autres le soin de surveiller leurs enfants en bas âge. La salle d’asile fondée en 1826 abritait les enfants de deux à six ans, l’école primaire les recueillait ensuite, mais nulle œuvre d’assistance ne s’occupait des nourrissons. Firmin Marbeau combla cette lacune en instituant la crèche. Les ouvrières mères de famille purent désormais se rendre à leur travail sans être tourmentées par 1 inquiétude : en leur absence, une sur-
veillance éclairée et des soins convenables étaient assurés à leurs enfants.
Mais avant la fondation des crèches et même après, là où il n’en existait pas encore, que devenaient les enfants en bas âge ?
Lorsque la chose était possible le nourrisson était gardé au logis par l'alné des enfants ou par quelque vieux parent incapable de travailler. Cette combinaison avait pour la mère l’avantage de n’être pas coûteuse, mais elle était le plus souvent funeste au nourrisson à qui de tels gardiens étaient incapables de donner les soins nécessaires.
Quand personne ne restait au domicile qui pût suppléer la mère pendant les heures de travail, celleci était obligée de confier ses enfants à la garde de femmes étrangères ; la nourrice, la garderie et la maison de sevrage, telles étaient les ressources qu'elle avait à sa disposition.
La mise en nourrice a toujours été rare dans la classe ouvrière pauvre pour des raisons différentes suivant les époques. Actuellement, depuis que la loi du 23 décembre 1874* relative à la protection des enfants du premier âge et en particulier des nourrissons, a réglementé les nourrices d’une façon rigoureuse et les a soumises à une surveillance effective,
celles-ci, ne pouvant que fort difficilement spéculer sur le nombre ou l’alimentation des enfants qui leur sont confiés, exigent un salaire en conséquence ; les mois de nourrice se payent suivant les régions de 25 à 35 francs ; à cette somme viennent s’ajouter
des frais divers tels que voyages, layettes, vêtements, soins médieaux, etc. Il est évident que de telles dépenses sont bien au-dessus des ressources de l’ouvrière qui travaille à la journée hors du logis. Aujourd'hui ce sont généralement les familles appartenant à la classe moyenne, celles où déjà règne une certaine aisance, qui envoient leurs enfants en nourrice. Mais il n’en fut pas toujours ainsi ; avant l’application de la loi du 23 décembre i8j4> certaines nourrices peu scrupuleuses recrutaient dans la classe pauvre des nourrissons « au rabais ».
Moyennant un salaire qui variait entre 5 et i5 francs par mois et par enfant, elles prenaient deux, trois nourrissons et plus quand elles le pouvaient. Il n’était naturellement pas question de les nourrir au sein, le lait même qui coûtait trop cher leur était parcimonieusement mesuré, des soupes et des panades faisaient la base de leur alimentation. A ce régime la plupart mouraient, et il arriva qu’après le décès on présenta au maire l’acte de naissance de celui des nourrissons qui payait le moins ou le moins bien. Ceux qui ne mouraient pas devenaient nécessairement rachitiques. Voici d’ailleurs, d’après des documents de l’époque, quelques détails sur le fonctionnement de l’industrie nourricière à Paris, vers i85o. Il existait un grand bureau de nourrices, dirigé par l’administration de l’Assistance publique, et qu’on appelait direction des nourrices, plus quatorze bureaux particuliers ; le grand bureau procurait annuellement 3. 600 nourrices, les quatorze
bureaux en avaient ensemble 10.000 environ. En 1842, une commission, dont faisaient partie les préfets de la Seine et de police, parlai}; ainsi de ces établissements : « Dans les bureaux particuliers on ne s’occupe ni de l’état de santé de la nourrice, ni de l’àge de son lait, ni de ses moyens d’élever les enfants ; 011 ne lui interdit pas d avoir deux ou plusieurs nourrissons à la fois ; on 11e la fait pas surveiller au lieu de l’allaitement. Les enfants se trouvent ainsi abandonnés, loin de leurs parents, aux soins mercenaires des nourrices, sans aucune espèce de garantie pour leur santé et leur conservation, sans sécurité même contre la substitution de personnes. Enfin on ne prend aucune des précautions que le bon ordre, la prudence et l'humanité, ont établies dans la direction des nourrices, en ce qui concerne les enfants placés par elle. Ainsi, chaque année, plusieurs milliers d’enfants sont livrés à la merci de quelques spéculateurs, comme un objet de commerce, et il 11'est pas étonnant que beaucoup de ces enfants meurent en nourrice ou bien reviennent chétifs et soutirants, ce qui affaiblit la population de la capitale. » Or la direction des nourrices dont on nous vante en ce rapport la vigilance, ne put dans une période de six ans (1809 à 1 86 4) obtenir dans les cinq départements (Aisne, Yonne, Orne, Somme, Eure-et-Loir) où elle opérait ses placements une mortalité inférieure à 340/0. En présence de tels résultats, on se demande avec anxiété, quels devaient être les tristes effets des
quatorze bureaux particuliers qui, en ce même rapport, nous sont présentés sous un jour si défavorable ! Il est vrai qu’en 1862, une statistique du ministère de l’Intérieur, concernant les enfants assistés placés en nourrice dans certains départements avoisinant Paris, accusait des résultats tellement désastreux qu’ils en paraissent invraisemblables. Voici, d’après cette statistique, quelle fut la mortalité de ces pauvres enfants dans la première année de leur vie.
Loire-Inférieure
Seine-Inférieure
Aube
Eure
Calvados
Seine-et-Oise
Côte-d’Or
Indre-et-Loire
Manche
De tels chiffres sont assez éloquents par eux-mêmes pour n’avoir pas besoin de commentaires.
Et cependant la mise en nourrice est une des questions d’hygiène sociale qui fut le plus anciennement et le plus fréquemment réglementée. Successivement les ordonnances royales du 29 janvier 1716 et du 24 juillet 1769, les règlements du Ier mars 1727 et du 23 juin 1770, les arrêtés du Gouvernement du 12 messidor an VIII (ier juillet 1800) et 3 brumaire an IX (26 octobre 1800), les ordonnances de police du 9 aofit 1828 et du 20 juin 184a, édictèrent de très sages mesures pour protéger les enfants en bas
âge ; mais la surveillance étant nulle ou insuffisante, les pires excès purent être commis par des nourrices cupides ou inintelligentes. Les rapports et les statistiques des D1S Bertillon, Brochard et Monot, communiqués à l'Académie de médecine en 1866 (séance du 27 novembre et suivantes) par M. Husson directeur de l’Assistance publique, firent connaître dans toute leur étendue les effrayantes conséquences de l’industrie nourricière, et furent le point de départ de ce mouvement d’opinions qui devait aboutir à la loi Roussel.
Les femmes du peuple qui savaient bien les risques que couraient leurs nourrissons quand elles les plaçaient « au rabais » chez des nourrices éloignées, préféraient avoir recours à la maison de sevrage et surtout à la garderie, car par ce moyen elles ne se séparaient que peu ou pas de leurs enfants. C’est pourquoi il est juste de prétendre qu’avant l’institution des crèches, les principaux auxiliaires de la maternité pauvre furent la garderie et la maison de sevrage ; la crèche elle-même ne sera d’ailleurs, nous le verrons, qu’une garderie perfectionnée.
Les maisons de sevrage étaient des établissements où l’on gardait nuit et jour des petits enfants sevrés moyennant 18 à 20 francs par mois (1). A Paris, la
1 . Ces prix et ceux qui sont indiqués un peu plus loin à propos des garderies, étaient demandés à Paris et dans le département de la Seine vers i844-
plupart de ces maisons étaient établies dans la banlieue parce que les loyers et les vivres y étaient moins chers.
Les garderies installées dans les quartiers ouvriers recevaient les enfants le matin et les rendaient le soir. Les mères payaient 60 à 70 centimes par journée, un peu moins quand elles fournissaient la nourriture. Celles qui le pouvaient venaient allaiter leur nourrisson aux heures des repas.
Beaucoup de garderies étaient en même temps maisons de sevrage , c’est-à-dire qu’elles gardaient les enfants au mois ou à la journée, au gré des parents. Les ouvrières auxquelles un travail régulier était assuré chaque jour, et qui n’avaient de libre que le temps strictement nécessaire à leur repos, celles qui étaient obligées d’habiter hors de leur domicile ou qui n’avaient pas de domicile à elles, les domestitiques par exemple, plaçaient leur enfant « en sevrage » ; les journalières qui chôment le dimanche, les jours de fête et aussi quand le travail manque, ne donnaient leur nourrisson à garder qu’à la journée afin de pouvoir s’en occuper elles-mêmes quand elles restaient au logis.
Garderies et maisons de sevrage, nous dit le docteur Siry, répondaient à un besoin si général, qu’en 1 853 , leur nombre, dans le département de la Seine, fut évalué à plus de 600, et qu’en 1 869, malgré la concurrence des crèches, un document officiel en comptait 35o à 400 pour la seule ville de Paris. Ces maisons recevaient de i.5oo à 2.000 enfants par an. Et
Thévenin 2
encore ces chiffres sont-ils au-dessous de la vérité, car ils ne comprennent pas les garderies non déclarées qui étaient pourtant fort nombreuses.
Hygiène défectueuse des anciennes garderies et maisons de sevrage. — Il est évident que la gai derie et la maison de sevrage valaient infiniment mieux que la mise en nourrice. D’abord la sécurité de l’enfant était sauvegardée dans une certaine mesure puisqu'il restait à portée de la surveillance maternelle ; d’autre part, au point de vue moral, le contact fréquemment renouvelé entre la mère et son enfant avait pour résultat de maintenir et de resserrer les liens de la famille, au contraire de ce qui se passait lorsque celui-ci était place en nourrice au loin. A ce double point de vue, la garderie qui chaque soir rendait l’enfant à sa mère, était préférable a la maison de sevrage qui l’en séparait pendant plusieurs jours et quelquefois plusieurs mois. Mais si ces établissements, comparés à la mise en nourrice, présentaient d’incontestables avantages, il n en était pas moins vrai qu’ils restaient très défectueux au point de vue hygiénique.
« Beaucoup de garderies, écrit le Dr Siry, consistaient en des locaux exigus, impénétrables aux rayons du soleil ; des exhalaisons malsaines, se dégageant de vieilles hardes, des restes d aliments et de couches souillées, viciaient une atmosphère déjà parcimonieusement mesurée. La nourriture grossière et donnée sans régularité se trouvait, la plupart du temps, peu appropriée à l’àge de l’en-
fant, et la propreté du corps, si essentielle à la santé des jeunes êtres, n’obtenait que des soins rares et toujours douteux. Un pareil état d’insalubrité s’explique par ce fait que bon nombre de gardeuses étaient des indigentes. En i853, il fut constaté que, parmi les femmes gardant les enfants moyennant salaire, deux cent vingt-quatre se trouvaient inscrites aux bureaux de bienfaisance de la ville de Paris. » ( Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales : art. Crèches.) La gardeuse, en etïet, était habituellement une vieille femme ignorante, quelquefois infirme, se livrant à ce métier parce qu’elle ne pouvait en exercer aucun autre, et qui, naturellement, n avait qu’un but : gagner le plus possible. Pour y arriver, elle entassait en son étroit et malpropre logement beaucoup plus d’enfants qu’elle n'en pouvait soigner et les nourrissait plus souvent avec de la soupe et de l’eau panée qu’avec du lait qui lui aurait coûté trop cher. En somme, manque d’air et d’espace, soins insuffisants, alimentation défectueuse, tel était le lot habituel des pauvres enfants placés en sevrage ou en garde.
Mais pour donner une idée exacte de ce qu’étaient les anciennes garderies et maisons de sevrage, nous ne saurions mieux faire que de citer quelques auteurs qui les décrivirent après les avoir visitées.
Le Dr Cannet faisait en 1846 la description suivante du Bouquet des Champs , faubourg qui s’élevait là où se trouve actuellement le quartier des Champs- Elysées : « Le Bouquet des Champs est un assemblage
de masures que traverse une rue étroite et tortueuse, encombrée d’ordures de toute espèce, et qui affectent. à la fois tous les sens de sensations désagréables. Dans cette rue, reniée par l’administration municipale, qui lui a refusé le baptême, quelques maisons sont sans portes et sans fenêtres ; d’autres ont des chambres placées au-dessous du niveau du sol, où Pair se renouvelle à peine, et où de sales carreaux laissent pénétrer quelques rayons d’un jour douteux. Là, les habitants, en rapport avec la demeure, sont presque tous chiffonniers ; accroupis autour du sale produit de leurs rondes nocturnes, ils comptent pendant le jour combien il faut d’immondices pour faire une pièce de trente sous, et entassent dans tous les coins de leur hideux galetas, et jusque sous leurs couchettes, des os infects et de vieux linges souillés de fange, dont les miasmes fétides se répandent jusque dans la rue. C’est là cependant, c'est dans une pareille localité que s’élève une partie des enfants de la division de Chaillot. C’est dans un tel gîte qui n’avait pas six pieds carré, qu’il nous est arrivé de rencontrer une femme vieille, insouciante, et soui de aux cris perçants de deux enfants confiés à sa garde; ils lui demandaient sans doute de l air et de la nourriture, car les malheureux ne recevaient pas même en quantité suffisante l’air corrompu qu'ils respiraient, et l’un des deux est mort de faim ! C'est à la vue d’une telle image de la misère que la nécessité de la crèche se fait sentir !...» (Rapport médical sur la Crèche Saint-Pierre de Chaillot , mai iSjd.)
M. de Cormenin, le fondateur des ouvroirs campagnards, écrivait en 1849 dans les Annales de la Charité : « Avant quil y eut des asiles, et là où il n’y en a point, il s’est établi des refuges volontaires, des garderies pour les enfants moyennant un sou par jour. Des femmes qui en font spéculation et métier tiennent sous clef, pendant toute la journée, ces pauvres créatures. Elles les entassent sur des bancs ou sur des chaises, pêle-mêle et souvent sans distinction de sexe ; elles ne leurs apprennent que ce qu’elles savent, c’est-à-dire rien. Elles placent les plus petits à côté des plus grands ; elles ne font aucune attention aux conditions hygiéniques du jeu, du froid, de la chaleur, de l’air, ni aux habitudes dépravées, aux mots grossiers, aux gestes indécents, non plus qu’aux bobos et affections qui peuvent se communiquer, à la malpropreté, etc. J'ai vu des enfants qu’on tenait renfermés dans de pareils bouges, ne pouvant remuer, n’ayant ni air, ni soleil, ni espace, s’arracher leurs bonnets, crier, se battre ou dormir comme de petites brutes. Cela avait existé de tout temps, sans que le ministre en sût seulement un mot. » (Annales de la Charité , 1849, P- 41-)
Ce lut à la vue d’une garderie non autorisée que Firmin Marbeau, alors adjoint au maire du Ier arrondissement, eut l’idée d’instituer la crèche. Mais luimême a exposé la genèse de cette institution au début d’un petit volume intitulé : Des crèches ou moyen de diminuer la misère en augmentant la population; laissons-lui la parole : « Le comité local
d’instruction primaire avait chargé une commission de lui faire un rapport général sur les asiles du Ier arrondissement. Je fis ce rapport, et je me plus à constater les admirables effets de 1 asile. « A\ec quel soin, me disais-je, la société veille sur les enfants de la classe indigente ! de deux a six ans, l’asile ; de six ans jusqu’à 1 âge de la puberté, l'école primaire ; ensuite les classes d'adultes... que de charité, que de prévoyance, dans ces institutions ! Mais pourquoi ne pas prendre l’enfance au berceau?
L’amour maternel pourvoit à tous les besoins du
nourrisson ; l’enfant est attache au sein de sa mèie, et la société ne veut pas l’en séparer... — Mais que devient pourtant, lorsque la mère est forcée de travailler hors du logis, que devient le pauvre enfant... » Je prends l’adresse de quelques mères inscrites au livre des pauvres, et je fais mon enquête à Chaillot. Au fond d’une arrière-cour infecte, j'appelle Mme Gérard, blanchisseuse. Elle descend, afin de ne pas me ' laisser pénétrer dans son logis, trop sale pour être vu (ce sont ses expressions) ; elle a sur les bras un nouveau-né ; à la main un enfant de dix-huit mois. — « Madame, vous avez trois enfants : où est le troisième ?» — « Monsieur, il est à l’Asile. » — « S'y trouve-t-il bien? » — « Oh ! oui, Monsieur ; quel bonheur pour les pauvres mères qu'il y ait des Asiles | » — (( Vous êtes blanchisseuse, et vous travaillez loin d’ici : que deviennent ces deux enfants lorsque vous allez au travail ?» — « Monsieur, je les donne à garder. » — « Et combien vous en coûte-t-
il ? » — « Quatorze sous par jour. » — « Quatorze sous pour les deux? » — « Non. Monsieur, quatorze sous pour chacun : huit sous pour garder, et six sous pour nourrir. Quand je fournis de quoi nourrir, je ne paie que huit sous. » — « Et combien gagnez-vous ?» — « Deux francs, mais je ne travaille pas tous les jours. » Je courus chez la sevreuse. Elle était à son poste, gardant trois petits enfants sur le carreau, dans une misérable chambre : « Madame, vous êtes inscrite au bureau de bienfaisance ?» — « Oui, Monsieur, voici ma carte. » — « Avez- vous fait une déclaration à la police ?» — « Non, Monsieur. » — « Combien avez-vous d’enfants à garder ordinairement ?» — « Cinq ou six, mais l’Asile me fait beaucoup de tort. » — « Combien vous donne-t-on pour chaque enfant ?» — « Huit sous pour le garder et six sous pour le nourrir. » — « Qui fournit le linge ?» — « La mère apporte le matin du linge pour la journée, et, le soir, elle emporte le linge sale en reprenant son enfant. » — « Et comment nourrissez- vous celui qui tette encore ?» — « La mère vient l’allaiter aux heures des repas. » Ce que cette pauvre femme trouve moyen de faire dans la misère, me disais-je en sortant, ne pourrions-nous pas le faire dans la charité ? Oui nous le pouvons. — J’exposai l’état des choses au bureau de bienfaisance, et je lui soumis un projet de crèche... »
Ainsi ce fut pour remplacer la garderie insuffisante et défectueuse par une institution meilleure que Firmin Marbeau fonda la Crèche.
Réglementation des anciennes GARDERIES El MAI- SONS de sevrage. — Son insuffisance. De même que la nourrice mercenaire, la garderie et la maison de sevrage existent depuis des siècles, cai de tout temps il y eut des mères de famille obligées, pour subvenir à leur existence, de travailler hors de leur domicile et qui durent se séparer de leurs nourrissons. Mais tandis que de nombreux règlements furent successivement édictés dans le but de protéger les enfants en nourrice, il semble que les pouvoirs publics se désintéressèrent des enfants placés en sevrage ou en garde. Il faut arriver en elfet augaoût 1828 pour trouver le premier texte instituant une surveillance officielle des garderies et maisons de sevrage. Ce fut M. Debelleyme, préfet de police, qui eut le mérite d’établir ce premier règlement sous forme d’une ordonnance de police qui ne lut abrogée et remplacée qu’après la loi du 23 décembre i8"4* Voici quel était le préambule de cette ordonnance, il contient de précieux renseignements sur les garderies et les maisons de sevrage en 1828 :
Paris, 9 août 1828.
Nous, Préfet de Police,
Informé qu il existe, tant dans 1 intérieur de Paris que dans la banlieue, des établissements connus sous la dénomination de maisons de sevrage, lesquels ont été formés et sont dirigés par des personnes qui n’y ont point été autorisées ;
Que, outre les établissements dont il s'agit, il existe aussi
des lieux de sevrage, où des femmes, dont la moralité et les moyens d’existence sont incertains, reçoivent à l’époque où ils cessent d’être allaités, des enfants auxquels elles s’engagent à donner tous les soins dont ils ont besoin, sans avoir à leur disposition toutes les ressources nécessaires pour être en état d’accomplir un engagement aussi important ;
Considérant que toute personne qui prend des enfants en sevrage, doit présenter des garanties suffisantes pour la santé et le bien-être des enfants qui lui sont confiés, et que ces garanties ne peuvent être assurées que par une surveillance spéciale exercée sous la direction et par les agents de l’autorité,
Ordonnons ce qui suit
Cette ordonnance qui était, on le voit, animée des meilleures intentions, édictait aussi de très sages mesures : nulle femme ne pouvait, sans une autorisation spéciale de la Préfecture de police, tenir une garderie ou une maison de sevrage ; le nombre d’enfants qui pouvait être admis dans chaque établissement était fixé après inspection des locaux et mentionné sur l’autorisation ; l’inspecteur des maisons de santé devait visiter les garderies et les maisons de sevrage et veiller à leur bonne tenue.
Malheureusement, il advint de cette ordonnance ce qu’il était advenu des règlements concernant les nourrices, dont nous avons parlé précédemment. Faute de moyens suffisants pour exercer une surveillance convenable, la situation ne fut pas sensiblement améliorée. D’abord, beaucoup de gardeu-
ses ne faisaient pas les déclarations prescrites et restaient ainsi en dehors de tout contrôle. D autre part, les inspections auxquelles se trouvaient soumises celles qui remplissaient les formalités voulues étaient en réalité illusoires, faute d’un nombre suffisant d’inspecteurs. En effet, pour Paris et le département de la Seine, le même inspecteur devait, seul, surveiller non seulement toutes les garderies et toutes les maisons de sevrage, mais encore toutes les maisons de santé et toutes les nourrices.
Garderies et maisons de sevrage actuelles. — En plaçant ici l’étude des garderies et maisons de sevrage actuelles, nous devançons quelque peu l'ordre chronologique de l’»ensemble de notre travail ; mais nous avons pensé qu’il était préférable de terminer en un même chapitre l’histoire de ces établissements.
Malgré l’extension et le développement des crèches, il existe encore dans les centres ouvriers beaucoup de garderies et de maisons de sevrage qui fonctionnent comme autrefois, avec cette différence cependant que les prix sont plus élevés : la gardeuse prend de i franc à i fr. 5o par jour, la sevreuse, prend de 26 à 3o francs par mois. La loi du a3 décembre 1874 relative à la protection des enfants du premier âge et en particulier des nourrissons, le décret du 27 février 1877 portant règlement d’administration publique de ladite loi et l’ordonnance de police du Ier février 1878 ont sévèrement réglementé la tenue de ces établissements et
ont institué à leur égard une surveillance très sérieuse. Il en est résulté que, au point de vue hygiénique, les garderies et maisons de sevrage actuelles sont bien supérieures à celles d’autrefois. Néanmoins, il en existe encore un certain nombre — nous en avons visitées — qui ne sont pas déclarées et qui, par conséquent, échappent à la surveillance ; d’autre part, les mieux tenues restent très imparfaites et celte imperfection tient à leur nature même, car les meilleures lois et les règlements les plus scrupuleux ne peuvent faire que la gardeuse et la .sevreuse ne soient des femmes exerçant un métier ; or des soins mercenaires ne peuvent et ne pourront jamais valoir des soins désintéressés.
L'institution des crèches n’a pu avoir une grande influence sur la clientèle des maisons de sevrage proprement dites. Nous savons en effet que si certaines femmes ont recours à la mise « en sevrage », c’est parce que diverses raisons les obligent à se séparer nuit et jour de leur enfant, de telle sorte que, pas plus la crèche que la garderie ne peut leur convenir.
Mais, par contre, il semble que de par les lois ordinaires de la concurrence, l’antique garderie aurait dû disparaître devant la crèche : celte dernière, en effet recueille les enfants moyennant une rétribution minime et leur assure des soins incontestablements supérieurs à ceux qu'ils peuvent trouver chez la gardeuse. Or, non seulement la garderie n’a pas disparu, mais il n’est même pas rare
de constater sa présence en des quartiers où, cependant la crèche existante a des places vacantes. Un tel état de choses indique nettement que certaines ouvrières, mères de famille préfèrent la garderie à la crèche. Pour rechercher quelles pouvaient être les raisons d’une semblable préférence, nous nous sommes livré — au cours de remplacements médicaux — aune enquête personnelle dans les XIXe et XXe arrondissements de Paris et à Saint-Ouen, nous avons interrogé un grand nombre de femmes, nous avons visité plusieurs garderies, dont quelques-unes non autorisées. Voici, en quelques mots, le résultat de notre enquête: Certaines ouvrières ont recours à la garderie parce que la crèche ne se trouve pas sur le chemin de l’atelier, ou encore parce qu’elle ferme certains jours et à certaines heures ne coïncidant pas avec leurs occupations habituelles ; quelques autres lui reprochent de rendre l’enfant lorsqu’il est indisposé, ce qui les oblige à perdre leur travail ; beaucoup ne veulent pas recourir à la crèche par amour-propre, afin de ne pas paraître faire appel à la charité publique ; enfin, il nous est arrivé d'entendre quelques commères — quelques-unes, il est vrai, étaient des gardeuses — nous affirmer que les enfants sont mal soignés à la crèche, qu’ils y contractent toutes sortes de maladies extraordinaires, qu’on leur fait boire de « l’eau de pavot » pour les endormir, et autres histoires pareillement absurdes, mais qui rencontrent cependant dans la classe ouvrière beaucoup plus de crédit qu’on ne pourrait le supposer. C’est ainsi que
nous avons vu un jour une pauvre femme pleurer abondamment en apportant son enfant pour la première fois à la crèche de la rue du Télégraphe, à Belleville, et comme nous nous enquerrions des causes de son chagrin : « Ah ! Monsieur, nous réponditelle, on m’a dit qu’à la crèche on ferait boire à mon enfant de l’eau de pavot et j’ai peur qu’il devienne malade... » — « Mais alors, pourquoi l’apportezvous ici? » — «Parce que, Monsieur, je ne gagne pas assez pour le faire garder... »
En somme, nous avons pu constater dans quelques cas, que certaines ouvrières préfèrent la garderie à la crèche ; mais il faut bien se garder de conclure en généralisant, et de prétendre que la classe ouvrière est ennemie de la crèche ; cette conclusion serait fausse. Les faits que nous avons relatés constituent des exceptions; nous avons remarqué au contraire, que d’une façon générale, les populations ouvrières savent parfaitement apprécier les avantages des crèches. Celles-ci se trouvent d’ailleurs très souvent dans la nécessité de refuser les enfants, faute de places vacantes ; et c’est malgré tout dans cette insuffisance des crèches, qu’il faut rechercher la principale cause de la persistance des garderies.