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CHAPITRE II

Organisation, fonctionnement et hygiène des premières crèches

Chaque crèche possède ses statuts et son règlement PARTICULIER, MAIS L’UNITÉ DE i/CEUVRE N’EN

reste pas moins intacte. — Les premières crèches étaient des œuvres essentiellement privées, organisées par la charité seule. Or, comme le disait avec juste raison Firmin Marbeau dans un de ses discours, « la charité donne son temps, ses soins, ses lumières, ses conseils et son argent, elle est maîtresse de donner quand elle veut et comme elle veut ; elle n’est aux ordres de personne. Les formes acerbes lui sont antipathiques autant que l’injustice même. Elle est toujours prête à écouter les avis qu’ on lui donne, parce qu elle cherche toujours à faire le mieux possible ; mais elle ne reçoit pas d’o/*dres. » C’est pourquoi il ne pouvait pas exister un règlement unique applicable à loutes les crèches ; la charité n’aurait pas subi cette contrainte ; chaque

fois qu’une ou plusieurs personnes charitables fondaient une crèche, elles étaient parfaitement libres d’administrer celle-ci comme elles l’entendaient ; elles n’avaient d’autre obligation que celle de faire approuver les statuts et le local par l’autorité.

A la vérité, toutes les crèches fonctionnaient d’une façon à peu près semblable ; les variantes que l’on aurait pu observer d’une crèche à l’autre ne portaient guère que sur des détails et étaient nécessitées par l’adaptation de l’institution à des milieux quelque peu différents.

Cette unité dans l’organisation et le fonctionnement de l’œuvre, résultait tout simplement de ce que les personnes charitables qui entreprenaient de fonder une crèche nouvelle, n’avaient aucune raison de ne pas imiter les établissements déjà existants qui donnaient d’heureux résultats, et elles acceptaient, pour le plus grand bien de leur entreprise, les avis éclairés que la société des crèches leur fournissait.

Il est d’ailleurs remarquable que les crèches depuis leur naissance jusqu’à nos jours ont toujours été organisées et ont toujours fonctionné d’après les mômes principes généraux; les règlements de la petite Crèche de Chaillot inaugurée en 1 844 sont sensiblement les mêmes que ceux de la Crèche Fourcade inauguré en 1896 et qui est actuellement une crèche modèle ; les quelques modifications que l’on pourrait relever consistent seulement en des perfectionnements de détails qui ont été suscités par les leçons de l’expérience et les progrès de l’hygiène.

Nous allons nous contenter d’indiquer, ici, les grandes lignes de l’organisation et du fonctionnement des premières crèches; pour plus de détails nous renverrons le lecteur aux ouvrages de Marbeau (éditions successives du petit livre Des Crèches et Manueldela Crèche) qui a traité cette question d’une façon tout a tait complète puisqu’il le faisait en vue de servir de guide aux fondateurs de crèche. Nous nous étendrons cependant assez longuement sur l’étude de l’hygiène des premières crèches.

Administration générale de la Crèche. — Chaque crèche était administrée par un comité élu par les souscripteurs, dont le maire ou un de ses adjoints était président et dont le curé de la paroisse faisait partiede droit. Ce comité s’occupait des intérêts généraux : il pourvoyait aux recettes et aux dépenses, statuait sur les questions de location, de changement ou d agrandissement du local, d’augmentation ou renouvellement du matériel, etc.

La gestion intérieure de la crèche était confiée à un second comité composé de dames inspectrices qui étaient spécialement chargées de choisir et de surveiller le personnel, de visiter la crèche chaque jour et de veiller à la bonne tenue des enfants et du local.

Règlement intérieur. — La crèche était ouverte depuis 5 h. 1/2 du matin, jusqu’à 8 h. 1/2 du soir ; elle était fermée le dimanche et les jours de fête.

O11 y admettait, sans distinction de religion, les enfants depuis l'âge de quinze jours jusqu’à deux

ans (exceptionnellement jusqu’à trois ans) dont les mères travaillaient hors de leur domicile et se conduisaient bien. Il fallait en outre que l’enfant ne soit point malade et qu’il ait été vacciné ou le fût dans un bref délai. L’acte de naissance et le certificat de vaccine étaient déposés au secrétariat.

Chaque enfant était inscrit sur un registre le jour de son entrée. L’inscription énonçait la date de sa naissance, la demeure et la profession des parents. Une colonne était réservée pour la sortie, une autre pour les observations. Dans cette dernière colonne, les médecins indiquaient l’état sanitaire de 1 enfant, à son entrée, pendant son séjour et à la sortie.

La mère devait apporter son enfant bien propre, venir exactement l’allaiter aux heures des repas, et le reprendre chaque soir. En hiver, il était emporté et rapporté dans un petit manteau de laine à capuchon, appartenant à la crèche.

La mère donnait 20 centimes par jour, et 3o centimes seulement lorsqu’elle avait deux ou trois enfants à la crèche. Quand elle n’avait pas de linge en quantité suffisante, on lui en prêtait ; si elle était dans l’impossibilité de payer la rétribution journalière, on ne lui en demandait qu’une partie, ou même on lui faisait la remise de la totalité. Cette exception était tenue secrète, afin de ne pas humilier la mère qui en était l’objet.

Le personnel de la crèche se composait d’une surveillante et de plusieurs berceuses. La surveillante avait la direction intérieure de la crèche ; elle veil-

lait à ce que les prescriptions du médecin, les décision du conseil d’administration et du comité des dames soit scrupuleusement exécutées. Elle recevait les enfants le matin, et devait provisoirement refuser ceux qui lui paraissaient malades ; elle percevait la rétribution maternelle, payait les petites dépenses courantes, distribuait le service entre les berceuses, les surveillait et les aidait au besoin. Elle devait, en outre, tenir le comité des dames au courant de tout ce qui intéressait l’établissement. Les berceuses étaient sous les ordres de la surveillante ; elles soignaient les enfants et s’occupaient de maintenir la crèche et tous ses ustensiles en parlait état de propreté ; il y avait habituellement une berceuse pour six enfants non sevrés, une pour dix ou douze enfants sevrés.

La tenue journalière de la crèche était réglée par un ordre de service adapté autant que possible aux habitudes locales. Mais les couchers, les repas, les jeux, les lavages devaient toujours avoir lieu à heures très régulières de façon à former les nourrissons et leurs mères à de bonnes habitudes. En général, les heures et la composition des repas destinés aux enfants étaient fixées parle médecin de la crèche.

Service médical. — Deux médecins au moins étaient attachés — gratuitement — à chaque crèche. Quand ils étaient plus de deux, ils se constituaient habituellement en comité médical et réglaient entre eux le service par semaine, par quinzaine, par mois

ou par trimestre. L’un d'eux faisait chaque année un rapport hygiénique.

Le médecin de service visitait chaque jour la crèche ; il prescrivait les mesures qui lui paraissaient nécessaires au point de vue de l’alimentation, de l’aération, delà désinfection, etc. Il faisail rendre à leurs parents les enfants dont l’état maladif n'avait pas été aperçu le malin par la surveillante, ou qui étaient devenus malades dans la journée. Aucun enfant ne pouvait être admis définitivement à la crèche qu’après avoir été visité par le médecin.

Les observations et prescriptions des médecins étaient consignées sur un registre spécial.

Hygiène des premières Crèches. — Depuis l’époque de la fondation des crèches, l’hygiène infantile a fait de très grands progrès, surtout en ce qui concerne ralimenlation des nourrissons ; la crèche a suivi ces progrès, mais avec un peu trop de lenteur au gré de quelques-uns. A la vérité, nous sommes obligé de reconnaître ici que ce reproche fut parfois justifié ; les médecins de la crèche ne furent pas toujours écoutés comme ils auraient dû l’être ; il arriva notamment que pour implanter une hygiène alimentaire meilleure, ils furent obligés de lutter contre la routine et les préjugés représentés en l'espèce par certaines dames de l’œuvre, par la surveillante, par les berceuses. D’autrefois, on négligea de les consulter pour le choix des locaux, leur distribution, le système de chauffage, le nombre des berceaux, et ainsi des fautes contre l'hygiène purent être commi-

ses. Firmin Marbeau avait cependant bien compris quel devait être le rôle du médecin, et ce rôle il l’avait indiqué dans son manuel : « les prescriptions du médecin, disait-il, l’ont loi pour tout ce qui regarde l'hygiène de la crèche et la santé des enfants ». 11 est bien certain que si partout ce sage avis avait été suivi à la lettre, on n’aurait pas pu reprocher aussi souvent à la crèche certains manquements à l’hygiène

Mais, d’une façon générale, les premières crèches fonctionnaient dans de bonnes conditions hygiéniques ; l'aperçu que nous allons en donner en sera la meilleure preuve. Pour juger sainement, il faut bien entendu se reporter à l’époque de la fondation des crèches, époque à laquelle l’hygiène infantile, telle que nous la pratiquons aujourd'hui, était chose à peu près inconnue.

Nous avons puisé la plupart des renseignements qui suivent dans les règlements hygiéniques rédigés par les. médecins des crèches et dans les rapports •médicaux qu'ils publiaient annuellement.

Local. — La plupart des premières crèches utilisaient, par raison d’économie, des locaux dont la destination était toute autre. La disposition la plus simple consistait en trois pièces au moins : la plus grande contenait les berceaux, elle devait être aérée, spacieuse et accessible aux rayons du soleil ; une autre servait de cuisine, et dans la troisième on faisait sécher les paillassons et les couches. Quand la chose était possible, une terrasse, une cour ou un jardin complétait celte disposition.

Quand l’état du budget permettait une installation complète, il devait y avoir dans la erèclie une ou deux grandes salles dans lesquelles les enfants dormaient, jouaient et prenaient leurs repas et quelques petites pièces accessoires qui étaient le vestiaire, la salle des lavabos, celle d’allaitement, la lingerie, le séchoir, la cuisine, les cabinets d'aisance, un bûcher, la chambre de la surveillante ou d’une berceuse, un préau découvert. Mais, nous le répétons, les premières crèches s’accommodèrent provisoirement de locaux plus modestes que l’on arrangea le mieux possible.

Ventilation et température. — On a reproché aux premières crèches de recevoir un nombre d’enlants trop grand par rapport à l’étendue des locaux. Mais c’était là un défaut bien difficile à éviter pour des établissements obligés le plus souvent d’adopter provisoirement un local de fortune ; ce même reproche a été adressé aux salles d’asile, aux écoles, aux collèges, qui dépendaient cependant de l’administration, laquelle n’avait pas les mêmes excuses à faire valoir qu’une œuvre privée.

Il faut d’ailleurs reconnaître que pour atténuer l’insuffisance de ses locaux, la crèche a toujours vei lié avec le plus grand soin au renouvellement de l’air. En voici pour preuve le texte du règlement qui était appliqué à la Crèche Saint-Louis d’Antin à l’instigation de son comité médical (i) :

i. La Crèche Saint-Louis d’Antin, inaugurée le 2a avril 1845, fut toujours une des mieux administrées. Ses règle-

« Le ventilateur doit agir sans discontinuation . Donner de l’air quand il y a de l’odeur, mais avec précaution. Jamais de courant d’air sur les enfants. Les rideaux ne doivent jamais être entièrement fermés. Point de fleur dans la crèche. Que tous les objets composant le berceau demeurent exposés à l’air pendant la nuit et les jours fériés. Faire prendre aux enfants l’air extérieur quand l’atmosphère le permet. Température : 12 degrés centigrades au moins, i5 au plus. Le thermomètre doit baisser un peu vers le soir. Recommander de couvrir l’enfant dans le trajet quand il fait froid. »

Mobilier. — Les berceaux, en fer, étaient garnis de deux paillassons en balle d’avoine, paille de maïs ou varech. Un oreiller, un carré de tissu de caoutchouc ou de toile cirée qui protégeait le couchage contre la pénétration de l’urine, des draps, des couvertures, un fond de berceau, des rideaux,

complétaient la literie.

Des couchoirs, sorte de lits de camp recouverts d’une paillasse, servaient de lieu de repos aux plus grands des enfants.

La pouponnière Delbruck, que l’on voit dans presque toutes les crèches actuelles, fut adoptée dès 1846.

De petits fauteuils, quelques jouets, deux ou trois bouteillesde grès pour réchauffer les piedsdes enfants, des chaises basses pour les berceuses, une table où étaient les registres complétaient le mobilier.

ments servirent de modèle à un grand nombre d'autres erè ches.

Alimentation . — La population de la crèche se divise en trois groupes : les nourrissons, les enfants au biberon, les sevrés.

Les enfants au sein étaient allaités deux on trois lois par jour. Dans l’intervalle des visites de la mère on ne leur donnait jusqu’à l’âge de quatre mois que du lait de vache coupé d’eau de gruau ; de quatre mois à un an on leur faisait prendre, à 9 heures, à midi et à 4 heures, des bouillies, semoules ou panades sucrées.

Pour les enfants au biberon, le régime était le même, le lait de la mère étant remplacé par des prises de lait de vache pur ou coupé suivant la force de l’enfant.

Le régime des enfants sevrés variait quelque peu suivant les crèches; à Saint-Louis d’Antin on leur donnait : à 1 1 heures, panade ou potage maigre, à 2 heures tartines au beurre ou à la confiture, à 5 heures potage gras, à 6 heures, nouvelle tartine ; aux plus âgés on donnait quelques tranches minces de bœuf bouilli. La boisson consistait en eau panée ou eau de réglisse.

Les médecins indiquaient les enfants qui avaient besoin d’un régime exceptionnel.

Prescriptions hygiéniques diverses. — Nous ne saurions mieux faire que de citer encore le règlement hygiénique de la crèche de Saint-Louis d’Antin :

«La plus grande propreté dans toute la crèche, et sur les enfants et sur les berceuses. Chaque enfant

lavé deux fois, peigné une fois par jour. Ne le laver à fond qu’une heure au moins après le repas. Le laver loin des croisées. L’essuyer toujours, l’essuyer avec un linge propre. Sur lui jamais rien de mouillé. A chacun son mouchoir, sa tasse, son éponge, sa cuillère. Bercer peu, promener beaucoup, faire marcher ceux qui le peuvent. Gronder rarement, ne battre jamais. Douceur en tout. Coucher l’enfant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et toujours la tête légèrement élevée. Couvrir assez; pas trop. Ne pas le laisser assis longtemps sur le pot, ni ailleurs. Ne pas gêner ses mouvements dans un maillot. Ne pas l’en-, lever par un bras. Pieds chauds ; ventre libre ; tête fraîche. Ni joujoux peints, ni rien qui puisse faire du mal aux voisins. Caressez, mais n’embrassez pas souvent. N’éveillez pas l’enfant qui dort. S’il faut un lit de camp, éviter que les enfants soient en contact. Ne pas exciter le mécontentement ou les pleurs. Laisser jouer les enfants ; les placer à côté de ceux qu’ils aiment. »

Telle fut l’hygiène des premières crèches ; on eh a beaucoup médit, et si cependant on avait voulu se rappeler dans quelles déplorables conditions hygiéniques se trouvaient à cette époque les malheureux enfants confiés à la nourrice, à la gardeuse et à la sevreuse, on aurait bien été obligé de convenir que la crèche avait en somme réalisé un très grand progrès.

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