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ATTAQUES CONTRE L’INSTITUTION DES CRÈCHES

L’œuvre des crèches eut à subir la loi commune qui veut que toute institution nouvelle soil combattue dès qu’elle réussit.

Nous avons décrit l’accueil enthousiaste qui fut fait de toutes parts à la crèche naissante ; nous avons exposé le développement rapide de l’œuvre, son extension véritablement surprenante. La nécessité de la crèche se trouvait démontrée par son succès même, et lorsqu’en 1849 la Société des Crèches, pour assurer à l’œuvre des bases plus solides et plus étendues, crut devoir solliciter du gouvernement d'être reconnue comme établissement d'utilité publique , il semblait que cette prétention soit fort légitime et qu’elle ne dût rencontrer aucun obstacle. Elle fut cependant le signal ou l'occasion des critiques les jdus imprévues et les plus erronées de la part de

quelques-uns de ceux que leur philanthropie ostensible, et aussi leurs fonctions administratives auraient dû porter au premier rang1 des défenseurs de la crèche.

Nous allons retracer rapidement les épisodes de cette lutte qui dura plusieurs années et qui constitue la période douloureuse de l'histoire de l’institution des crèches.

La Société des Crèches demandait à être reconnue comme établissement d’utilité publique, afin de pouvoir, sans intermédiaires, placer et retirer les fonds que la charité du public et l’autorité lui confiaient, et accepter les donations ou legs qui étaient faits soit à elle-même, soit à une ou plusieurs crèches. Le Conseil d’Etat, avant de statuer sur cette demande, voulut connaître les avis de l’Administration de l’Assistance publique et de l’Administration municipale de Paris.

M. Vée, inspecteur général de l’Assistance à Paris, visita les crèches qui existaient alors dans la ville et fit un rapport dont la conclusion était qu'il y avait lieu d’accorder. Mais le Conseil de surveillance de l’Assistance publique décida de procéder à une nouvelle enquête dont fut chargée une commission composée de MM. Monot, Riant et Lepelletier d’Aunay, ce dernier rapporteur. Le 2^ décembre 1849, M* Lepelletier d’Aunay lut son rapport qui consistait en une énumération de critiques à l’adresse de l’institution des crèches ; voici, en substance quelles étaient ces critiques qui, d’ailleurs, n’étaient étayées d’aucune preuve :

i° Les locaux de la crèche sont mal choisis et malsains ;

2° Les soins donnés aux enfants sont insuffisants ;

3° La mortalité y est plus grande qu’à domicile ;

4u La crèche matérialise le sentiment maternel ;

5° L’éloignement des crèches est un obstacle ;

6° La crèche dégage la mère légitime du premier de ses devoirs ;

2° La crèche tend à faire naître dans l’esprit de la classe pauvre cette pensée que l’aumône est une humiliation pour celui qui la reçoit ;

8° Il faudrait quinze millions pour élever soixante mille enfants';

9° Les secours à domicile aux mères nourrices sont plus désirables, plus efficaces et plus rationnels ;

io° Une institution qui touche si directement à la conservation de l’espèce humaine ne peut rester indépendante en dehors de l’autorité municipale ;

ii° Enfin, la Société des Crèches, étant reconnue comme établissement d’utilité publique, deviendrait une nouvelle branche indépendante et rivale de l'assistance officielle.

La conclusion de ce rapport était « qu’il n’y avait pas lieu, quant à présent, de reconnaître la Société des Crèches comme établissement d’utilité publique».

La Commission municipale émit peu après un avis semblable, et la demande formulée par la Société resta en suspens.

Le 5 mai 1862, le ministre de l’Intérieur, M. de Persigny, approuva un règlement destiné à diminuer

le nombre des expositions d'enfants. L’article a3 de ce règlement était ainsi conçu : « M. le Préfet est prié d’aviser au moyens de multiplier le nombre des crèches et des asiles gratuits ou non gratuits et de faire concorder autant que possible l’ouverture et la fermeture de ces établissements avec les jours consacrés au travail. » Ce règlement avait été rédigé le 6 août i845 parle Conseil général des Hospices et approuvé par le Conseil général de la Seine en sa séance du 17 novembre 1845. La Société des Crèches prit prétexte de cet incident pour renouveler sa demande qui d’ailleurs était appuyée par M. de Persigny, lequel était personnellement très favorable à l’institution. Donc, une députation de la Société présenta le 29 août 1862 un long mémoire à Napoléon, Prince Président de la République, à l’effet d’obtenir : i° que la Société des Crèches du département de la Seine, soit reconnue comme établissement d'utilité publique ; 20 qu’une subvention destinée à soutenir et à propager cette institution ligure au budget de l’Etat : 3° qu’il soit fait un règlement d’administration publique sur l’institution des crèches. Napoléon accueillit ces demandes avec la plus grande bienveillance, et le Conseil d’Etat (section de l’Intérieur) fut, de nouveau, saisi de la question. Mais avant de statuer, il voulut encore demander les avis du Conseil d'Hygiène publique et de Salubrité du département de la Seine, du Conseil de surveillance de l’Assistance publique et de la Commission municipale de Paris. Le Conseil d’Hygiène publique et de Salubrité

Thévenin a

« voulut s’entourer des renseignements les plus précis et des éléments de jugement à la fois les plus nombreux et les plus incontestables. Une commission de sept membres, formée de MM. Devergie, médecin de l’hôpital Saint-Louis ; Guérard, médecin de l’Hôtel-Dieu ; Boutron, membre de l'Académie de Médecine ; Trébuchet; et Vernois, médecin de 1 hôpital Necker, rapporteur, fut chargée de visiter personnellement toutes les crèches situées dans le département de la Seine. Le Conseil demanda aux commissions spéciales d’hygiène instituées dans les arrondissements un rapport sur l’état de chaque crèche depuis sa fondation ; et c'est dans ses renseiments, recueillis et dépouillés avec le plus grand soin, comme dans ses propres investigations qu'il a puisé les éléments de sa réponse ». Le rapport du D1 Vernois, émettant un avis des plus favorables à l'institution des crèches, fut adopté à 1 unanimité par le Conseil en date du i3 mai i853. Ce rapport très élogieux, se terminait ainsi : «... Le sentiment unanime de la commission, que le bon sens et la seule raison auraient pu inspirer, emprunte une plus grande valeur aux circonstances dans lesquelles il s est manifesté. C’est après la visite de toutes les crèches, c’est sous l’impression vive et récente de ce que chacun des délégués du Conseil venait d'observer, qu'ils ont voulu consacrer par leur vole 1 utilité incontestable des crèches. Le Conseil, Monsieur le Prelet, pour être logique, pour être juste, et pour confirmer les éloges mérités qu’d a plus d une lois accordes a 1 adminis-

tration des crèches dans le cours de ce rapport, ne saurait mieux le terminer qu'en faisant des vœux pour que la Société qui les dirige soit mise légalement en mesure de pouvoir puiser aux sources les

plus naturelles et les plus fécondes de la charité privée. »

Le Conseil de surveillance de l’Assistance publique nomma, comme la première fois, une commission chargée d examiner la demande formulée par .a Société des Crèches ; cette commission était composée de MM. de Pastoret, Lepelletier d’Aunay, Monod, Varin et le Dr Ségalas, rapporteur. Ce dernier déposa son rapport dans la séance du 26 mai 1 8 5 3 , ce rapport était sensiblement la répétition de celui du 27 décembre 1849 ? il se terminait d’ailleurs ainsi : « Ce que M. le comte Lepelletier d’Aunay \ous disait il y a quatre ans, nous vous le redisons aujourd’hui, bien à regret, mais avec une entière conviction et le sentiment profond d’un grand devoirà remplir. Votre commission vous propose, Messieurs, de persister dans votre première conclusion et d’émettre l’avis qu’il n’y a pas lieu, quant à présent, de reconnaître la Société des Crèches comme établissement d’utilité publique. »

La Commission municipale, comme la première lois, homologua la décision du Conseil de surveillance, et malgré l’avis, si favorable cependant, du Comité d'Hygiènepublique et de Salubrité, la demande formulée par la Société des Crèches fut ajournée une fois de plus.

Ainsi ce fut au sein de l’administration de l'Assistance publique, que la crèche trouva ses ennemis. Il apparaît comme évident, que le principal mobile qui faisait agir ces derniers était la crainte de voir l’institution nouvelle entrer en partage des fonds destinés à l’assistance ; dès lors, pour écarter la demande de reconnaissance ollicielle présentée par la Société des Crèches on crut bien faire de jeter la suspicion et le discrédit sur l’œuvre tout entière.

Les défenseurs de la Crèche répondent a ses détracteurs. — Marbeau et ses collaborateurs n’eurent pas beaucoup de peine à réfuter les critiques formulées contre la crèche car elles ne reposaient sur aucun fondement sérieux et la plupart d’entre elles constituaient des allégations manifestement erronées. Ce fut d’ailleurs la haute situation des détracteurs, mais nullement la valeur de leurs arguments qui, pendant quelques années, tint la crèche en échec.

Collectivement, le Conseil d’administration de la Société des Crèches fit paraître une réponse aux détracteurs ; M. d’Escodéca de Boisse, membre de ce conseil, publia deux brochures dont l’une intitulée Les Crèches de Paris était la réputation détaillée et complète du rapport de M. Lepelletier d'Aunay, et l’autre intitulée U Assistance publique et les Crèches était la réfutation du rapport du docteur Ségalas ; M. le comte deLyonne, les docteurs Siry et Reis, tous les deux médecins de crèches, et bien d’autres encore, prirent une part active à la polémi-

que engagée (i) ; le père Lacordaire lui-même, du haut de la chaire, répondit éloquemment aux adversaires de la crèche (Sermon prononcé à Saint-Roch le 28 décembre i85o et publié dans la Tribune Sacrée en 1801).

Les défenseurs de la crèche n’eurent jamais la prétention de prouver que leur œuvre était exempte de défauts, — il n’est pas d’institution parfaite, — mais ils voulurent faire justice des exagérations et des erreurs contenues dans les critiques ; ils y réussirent d ailleurs pleinement. Les réfutations restèrent sans réplique et la lutte se termina par le triomphe de la crèche.

Les attaques contre la Crèche entravent pendant QUELQUES ANNÉES LE DÉVELOPPEMENT DE l’œU-

vre. — Les attaques contre la crèche publiées dans les rapports des commissions officielles, discutées dans les séances publiques du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine, reproduites et commentées dans la plupart des journaux, ne furent pas sans produire un effet préjudiciable à l’œuvre.

Malgré tous leurs efforts, les défenseurs de la crèche ne purent empêcher le doute de se glisser dans l’esprit de certaines personnes charitables et les dons diminuèrent ; les crèches n'étant soutenues que par la charité privée, les conséquences ne tar-

1 . On trouvera mentionnés dans notre bibliographie la plupart des écrits relatifs à cette polémique.

dèrent pas à se montrer : de 1844? à 1862 le nombre des crèches à Paris et dans le département de la Seine avait progressé d’une façon continue, nous avons précédemment indiqué cette progression ; or, pendant quelques années (1852-1862), non seulement il ne s’ouvrit pas de crèches nouvelles, mais quelques-unes de celles qui existaient durent, faute de ressources, fermer leur porte. Voici d’ailleurs le tableau de cette régression :

Crèches en activité à Paris et dans le département

de la Seine :

en i852 26

Ainsi en 1860, c’est-à-dire seize ans après la fondation de l’œuvre, on comptait à Paris moins de crèches qu’en 1848 ! Il était temps que l’institution obtînt enfin cette sanction officielle indispensable en France où le public, toujours prêt à censurera l’autorité, n’a cependant foi qu’en ce que l’autorité a consacré.

Le décret impérial du 26 février 1862, en faisant de la crèche une institution d’état au même titre que la salle d’asile et la Société de charité maternelle, assura définitivement le succès de l’œuvre.

Là prend fin l’histoire des premières crèches.

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