GARDERIES ET MAISONS DE SEVRAGE ACTUELLES
—. En plaçant ici l'étude des garderies et maisons de sevrage actuelles, nous devançons quelque peu l’ordre chronologique de l’ensemble de notre travail ; mais nous avons pensé qu'il était préférable de terminer en un même chapitre l’histoire de ces établissements.
Malgré l'extension et le développement des crèches, il existe encore dans les centres ouvriers beaucoup de garderies et de maisons de sevrage qui fonctionnent comme autrefois, avec cette différence cependant que les prix sont plus élevés : la gardeuse prend de 1 franc à 1 fr. 50 par jour, la sevreuse, prend de 25 à 30 francs par mois. La loi du 23 décembre 1874 relative à la protection des enfants du premier âge et en particulier des nourrissons, le décret du 27 février 1877 portant règlement d'administration publique de ladite loi et l’ordonnance de police du 1* février 1878 ont sévèrement réglementé la tenue de ces établissements et
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ont institué à leur égard une surveillance très sérieuse, Îl en est résulté que, au point de vue hygiénique, les garderies et maisons de sevrage actuelles sont bien supérieures à celles d’autrefois. Néanmoins, il en existe encore un certain nombre — nous en avons visitées — qui ne sont pas déclarées et qui, par conséquent, échappent à la surveillance ; d'autre part, les mieux tenues restent très imparfaites et cetle imperfection tient à leur nature même, car les meilleures lois et les règlements les plus scrupuleux ne peuvent faire que la gardeuse et la sevreuse ne soient des femmes exerçant un métier ; or des soins mercenaires ne peuvent et ne pourront jamais valoir des soins désintéressés.
L'institution des crèches n’a pu avoir une grande influence sur la clientèle des maisons de sevrage proprement dites. Nous savons en effet que si certaines femmes ont recours à la mise (en sevrage », c’est parce que diverses raisons les obligent à se séparer nuit et Jour de leur enfant, de telle sorte que, pas plus la crèche que la garderie ne peut leur convenir.
Mais, par contre, il semble que de par les lois ordinaires de la concurrence, l'antique garderie aurait dû disparaître devant la crèche : cette dernière, en effet recueille les enfants moyennant une rétribution minime et leur assure des soins incontestablements supérieurs à ceux qu’ils peuvent trouver chez la gardeuse. Or, non seulement la garderie n’a pas disparu, mais il n’est même pas rare
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de constater sa présence en des quartiers où, cependant la crèche existante a des places vacantes. Un tel état de choses indique nettement que certaines ouvrières, mères de famille préférent la garderie à la crèche. Pour rechercher quelles pouvaient être les raisons d’une semblable préférence, nous mous sommes livré — au cours de remplacements médicaux — à une enquête personnelle dans les XIX°: et XX° arrondissements de Paris et à Saint-Ouen, nous avonsinterrogé un grand nombre de femmes, nous avons visité plusieurs garderies, dont quelques-unes non autorisées. Voici, en quelques mots, le résultat de notre enquête: Certaines ouvrières ont recours à la garderie parce que la crèche ne se trouve pas sur le chemin de l’atelier, ou encore parce qu’elle ferme certains jours el à certaines heuresne coïncidant pas avec leurs occupations habituelles ; quelques autres lui reprochent de rendre l’enfant lorsqu'il est indisposé, ce qui les oblige à perdre leur travail ; beaucoup ne veulent pas recourir à la crèche par amour-propre, afin de ne pas paraître faire appel à la charité publique ; enfin, il nous est arrivé d'entendre quelques commères — quelques-unes, il est vrai, étaient des gardeuses — nous affirmer que les enfants sont mal soignés à la crèche, qu’ils y contractent toutes sortes de maladies extraordinaires, qu’on leur fait boire de « l’eau de pavot » pour les endormir, et autres histoires pareillement absurdes, mais qui rencontrent cependant dans la classe ouvrière beaucoup plus de crédit qu’on ne pourrait le supposer. C’est ainsi que
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nous avons vu un jour une pauvre femme pleurer abondamment en apportant son enfant pour la première fois à la crèche de la rue du Télégraphe, à Belleville, et comme nous nous enquerrions des causes de son chagrin : & Ah ! Monsieur, nous réponditelle, on m'a dit qu’à la crèche on ferait boire à mon enfant de l’eau de pavot et j'ai peur qu'il devienne malade... » — « Mais alors, pourquoi l’apportezvous ici? »—« Parce que, Monsieur, je ne gagne pas assez pour le faire garder... »
En somme, nous avons pu constater dans quelques cas, que certaines ouvrières préfèrent la garderie à la crèche; mais il faut bien se garder de conclure en généralisant, et de prétendre que la classe ouvrière est ennemie de la crèche; cette conclusion serait fausse. Les faits que nous avons relatés constituent des exceptions ; nous avons remarqué au contraire, que d’une façon générale, les populations ouvrières savent parfaitement apprécier les avantages des crèches. Celles-ci se trouvent d’ailleurs très souvent dans la nécessité de refuser les enfants, faute de places vacantes ; et c’est malgré tout dans cette insuffisance des crèches, qu'il faut rechercher la principale cause
de la persistance des garderies.