‹ Histoire de l'insurrection dans le sud de la province d'AlgerChapitre 1 sur 9 · IMPRIMEUR-LIBRAIRE 4, PLACE DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

IMPRIMEUR-LIBRAIRE 4, PLACE DU GOUVERNEMENT

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en 1864

« Les Lacedemoniens sacrifioient aux Muses, « eutrants en battaille, à fin que leurs gestes a feussent bien et dignement escripts, estimants « que ce feust une faveur divine et non comte mune que les belles actions trouvassent des « tesmoings qui leur sceussent donner vie et « mémoire. »

(Michel de Montaigne. Livre II, chap. XVI des Essais.)

Préliminaires. — Les fils de Sid Hamza-ould-Sidi-Bou-Bekr et les Oulad-Sidi-Ech-Chikh. — Le bach-agha Sid Sliman-ben-Hamza. — Sa défection. — Commencement des hostilités. — Destruction du détachement du lieutenant-colonel Beauprêtre. — Marche de l'insurrection. — Défection de Fagha En-Nâïmi-ould-El-Djedid et des Oulad-Chàïb. — Affaire de Tagguin.

Le 8 avril 1864, un drame sanglant, rappelant les plus mauvaises journées de noire histoire algérienne, déroulait ses sombres et héroïques péripéties à Aïn-Bou-Bekr, point situé à quelques lieues à Test de noire poste-avancé de Géryville, et au sud du ksar de Stiten : le lieulenant-colonel Beauprêtre, commandant supérieur du cercle de Tiaret, quelques officiers et cent hommes d'infanterie, dont soixante tirailleurs algériens, trahis par le goum des Harar, succombaient glorieusement jusqu'au dernier dans une lutte de dix contre un.

Ce triste événement, que rien ne pouvait faire prévoir, retentit d'autant plus douloureusement au cœur de la France, que la profonde sécurité dont nous jouissions dans le Sahara, depuis dix ans, nous y avait moins préparés. Ce succès de l'ennemi) bien qu'obtenu par des moyens qui répugnent aux armées civilisées, n'en était pas moins un succès aux yeux des populations sahariennes, peu accoutumées, jusqu'alors, à voir se balancer des tètes de chrétiens à l'arçon de la selle de leurs cavaliers. Aussi, à la vue des dépouilles enlevées aux cadavres de nos soldats et traînées de tribu en tribu, les Sahariens, ivres de gloire et de lait aigre, ne doutèrent-ils plus que le bach-agha Sid Sliman-ben-Hamza ne fût le moula el-ouoqt (le maître du moment, de l'époque], l'homme choisi par le Dieu unique pour nous faire repasser la mer, et cela, sans même nous donner le temps de faire nos malles, comme-le disait effrontément au général Durrieu un fanatique Marocain, qne nous rencontrions, en 1855, aux Arbâoual, pieusement occupé à pousser à la révolte les gens des ksour de la province d'Oran.

Nous possédons, nous autres Français, et cela à un degré supérieur, une qualité, qui, pour être très-estimable, ne nous en a pas moins jetés souvent dans de grands embarras : celte qualité, c'est la confiance. Ainsi, nous prenons volontiers le sommeil pour la mort; les baisers, les bouche-en -cœur et les salamaleks de l'ennemi, pour de la soumission, voire même pour de l'affection ; les griffes rentrées du tigre, pour du velours. Pour nous, là où il n'y a pas de flamme, il n'y a pas de feu ; quand le calme est à la surface, la tempête ne saurait être au fond ; un volcan n'est un volcan qu'autant qu'il expectore sa lave. Nous enfonçons notre bonnet de nuit sur nos yeux, et nous nous endormons sur nos deux oreilles. Puis, un jour, le prétendu mort se réveille ; l'ennemi charge son fusil et montre les dents ; le tigre exhibe ses griffres; le feu qui couvait devient incendie ; le vase bouillonne et remonte à la surface ; et le volcan bave ses cendres brûlantes sur Herculanum. Surpris par des événements contre lesquels nous ne sommes plus préparés, nous nous éveillons en sursaut. Furieux d'avoir été joués, pris au dépourvu, nous jurons la mort des traîtres qui ont ainsi abusé de notre

confiance; ce qui ne nous empêche pas, d'ailleurs, de leur tendre la main pour les relever dès que nous les voyons à nos pieds ! Et il y a grand'chance qu'il en soit ainsi longtemps encore, puisqu'on nous reprochait déjà, bien avant Clovis, l'excès de ce sentiment.

Si nous n'étions pas préparés pour la lutte, on avouera que c'était pardonnable ; car, dans la persuasion où nous étions que nous avions semé le bien, nous ne pouvions guère supposer que nous ne récolterions que le mal. L'occupation de la Gochinchine et la guerre du Mexique avaient enlevé à l'armée d'Afrique une grande partie de ses forces vives, et le gouvernement général de l'Algérie n'avait pas cru utile de les y faire remplacer ; de sorte que son effectif se trouvait réduit au-dessous de 65,000 hommes, au moment où Sidi Sliman leva l'étendard de la révolte. Quant aux garnisons de nos postes- avancés du Sud, elles ne pouvaient absolument rien tenter en dehors de leurs murs. Il ne fallait pas songer à lancer nos goums sur les rebelles ; l'exemple des Harar, qui, bien que soumis et marchant avec nos colonnes depuis seize ans, n'en avaient pas moins passé, avec une parfaite unanimité, sous les drapeaux de l'ex-bach-agha, cet exemple, disons-nous, donnait la mesure de la confiance qu'on pouvait avoir dans les forces irrégulières indigènes, lesquelles, d'ailleurs, n'ont qu'une valeur médiocre, quand elles ne sont pas appuyées, ou contenues, ou poussées par des forces françaises.

Avant d'indiquer les causes de l'insurrection, disons quelques mots de l'homme qui l'avait provoquée et qui s'en était fait le chef.

Sid Sliman-ben-Hamza était le second fils du marabout sid Hamza-ben-bou-Bekr (1), descendant du plus grand saint de notre Sud algérien, l'illustre et vénéré sidi Ech-Chikh, et l'héritier de son influence religieuse.

(1) Nous renvoyons à notre livre Les Français dans le désert le lecteur qui désirerait des renseignements plus détaillés sur les descendants de sidi Ech-Chikh, et sur l'influence religieuse qu'ils exercent dans notre Sahara.

Nommé, dès 1850, khalifa des Oulad-Sidi-ech-Chikh-ech- Cheraga (de l'est), Sid Hamza trouvait l'occasion de servir noire cause, en razziant, sur l'Oued En-Nsa, au mois de décembre 1852, les Arbaà et les Oulad Nàïï, qui avaient embrassé le parti du chérif d'Ouargla. Au mois d'avril 1853, Sid Hamza, soutenu par une colonne française aux ordres du commandant de la subdivision de Mascara, le colonel Durrieu, battait et razziait les Hamïan-Chafâ, auxquels il prenait 20,000 chameaux et 30,000 moutons. En novembre de la même année, il était vainqueur du chérif d'Ouargla, Sid Mohammed-ben-Abd-Allah, et nous ouvrait les portes de ce ksar, où le commandant de la subdivision de Mascara ne tardait pas à planter le drapeau de la France. En récompense du service signalé qu'il vient de rendre à la cause française, Sid Hamza est nommé khalifa de tout le pays qu'il a soumis, et l'un de ses frères, Sid Ez-Zoubir-ben-Bou-Bekr, est placé à la tète de la confédération d'Ouargla, qui a été érigée en aghalik.

Évidemment, cette combinaison portait avec elle un danger, en ce sens qu'elle mettait tout notre Sud, deGéryvilleà Ouargla, aux mains de la famille de Sidi Hamza ; de plus, elle augmentait de 'l'influence des armes l'influence religieuse de la maison de Sidi Ech-Chikh, et la fidélité des populations sahariennes placées sous le commandement des Hamza se subordonnait à celle du khalifa ou des siens. Mais, il faut le dire, cette politique fut de nécessité, et il était alors de toute impossibilité de faire autrement.

Sid Hamza nous servit fidèlement jusqu'à sa mort, arrivée en 1861. Son fils aîné, Sid Abou-Bekr, le remplaça à la tête du khalifalik du Sud, mais avec le titre de bach-agha seulement. En devenant le chef de la famille des Hamza, il héritait de l'influence religieuse attachée à celle situation.

A l'exemple de son père, Sid Abou-Bekr nous donna des preuves de sa fldélilé. Un mois à peine après la mort de son père, en septembre 1801, il poursuivit, à la tête d'un goum de 300 chevaux, l'ancien chérif d'Ouargla, Mohammed-ben-Abd- Allah, qui avait fait une pointe sur notre territoire; il l'atteignit dans les areg (dunes de sable), et le fit prisonnier. Mort au

commencement de 1862, Sic! Abou-Bekr fut remplacé dans son bach-aghalik des Oulad-Sidi-ech-Chikh par son frère Sid Sliman-bcn-Hamza, très-jeune encore. Sid El-Ala-ben-bou-Bekr, l'un de ses oncles, avait, depuis quelques années déjà, remplacé Sid Ez-Zoubir à la tète de l'aghalik d'Ouargla.

Ainsi que nous le démon Irerons plus loin, c'est poussé par Sid El-Ala, personnage ambitieux et fanatique, que le jeune Sid Sliman a fait défection et soulevé contre nous les populations de son commaadement. C'est encore Sid El-Ala qui est lame du mouvement insurrectionnel; et, depuis la mort de Sid Sliman, il n'a point cessé d'être successivement le conseil de son neveu Mohammed-ben-Hamza, et la tête du jeune Abmed, le quatrième fils du khalifa Sid Hamza.

Nous allons suivre les phases de l'insurrection, et la voir se développer et se grossir par la défection volontaire ou forcée des tribus placées à la main ou soumises à l'influence religieuse héréditaire du chef du mouvement insurrectionnel. C'est vers les premiers jours de la seconde quinzaine de février, dans le mois de ramdhan ou du jeûne, que se consomma la défection du bach-agha Sid Sliman-ben-Hamza. On apprenait, le 21, qu'il se dirigeait vers le Sud, par l'Oued Zergoun, entraînant avec lui sa zaouïa, son frère Mohammed, son oncle Sid Ez-Zoubir5 cet ex-agha d'Ouargla, et une centaine de tentes des Oulad-Sidiech-Chikh-Zoua.

Nous ne saurions dire à qui, du jeune bach-agha ou de Sid El-Ala, appartient l'idée première de la défection. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'elle était certainement décidée entre Sid Sliman et son oncle, puisque, dès le 17 ou le 18 février, ce dernier venait camper, sans raisons légitimes, à En- Noumrak, au nord de Mellili, avec les Châamba et les Mekhadma, et qu'il ordonnait aux Saïd-Atba, en leur assurant que ce n'était point en vue d'une marche vers le nord, de venir s'établir à la tête de TOued Mzab. Or, ce mouvement ne pouvait avoir d'autre but que de porter les nomades de son aghalik au-devant des forces que le bach-agha entraînait à sa suite. L'Oued En-Noumrak avait donc, évidemment, été choisi comme point de jonction

des rebelles, et Metlili comme base d'opérations. Sid Sllman aurait rallié son oncle vers le 23 février.

Bien que Sid El-Ala n'eût pas cru devoir mettre les Saïd-Alba dans la confidence de ses projets, cette tribu flairait bien, cependant, quelque défection dans le mouvement inexplicable qu'elle avait Tordre d'exécuter. Dans tous les cas, les Saïd paraissaient tout à-fait décidés à ne pas suivre leur agha : campés sur l'Oued Mzab, sous les murs des Beni-Isguen, ils déclarent que, s'ils ne sont point assez forts pour tenter la résistance, ils se retireront, eux et leurs troupeaux, au milieu des Arbaâ.

Il était à craindre que l'ex-bach-agha ne lançât les Chaâmba sur les troupeaux des trois provinces, qui, à cette époque de l'année, s'aventurent fort loin dans le Sahara : c'était une proie pleine d'attraits, et que ne pouvaient manquer de convoiter les Châamba, ces écumeurs du désert. Il y avait encore un autre danger à laisser nos Sahariens à proximité des rebelles, c'était la crainte de la contagion. En effet, il est peu de tribus sahariennes où Sidi Ech-Chikh ne compte des khoddam (serviieurs religieux). Aussi, dès le 24 février, le commandant supérieur de Laghouat (commandant Suzzoni), qui, dès l'origine, avait parfaitement apprécié la situation, envoyait-il son chef de bureau arabe, le capitaine Lelellier, sur l'Oued En-Nsa pour diriger le mouvement de retraite des tribus de son cercle vers le nord. Cette précaution n'avait rien de prématuré : car le chef du bureau arabe s'était bientôt aperçu que les Arbâa, fort attachés d'ailleurs à la famille de Sid Hamza, avaient déjà été follement travaillés par l'ex-bach-agha.

En attendant les opérations de grande guerre, les bandes de Sid El-Ala, Châamba et Mekhadma, se faisaient la main en pillant tout ce qu'elles rencontraient sur le bas oued En-Nsa: ainsi, le 26, les Mekhadma enlevaient 500 moulons, quelques chameaux et des lentes aux Arbaâ. Le même jour, un parti de Châamba prenait 15 chameaux appartenant à une caravane des Oulad Naïl, qui était venue faire du commerce à R'ardaïa.

Les forces de l'insurrection, réunies sur l'Oued En-Nsa et à Metlili, paraissent s'élever, à la fin de février, à un millier de chevaux ou mehara (dromadaires de selle).

Cependant, si l'on en croit le commandant supérieur du cercle de Géryville, rentré, le 25, à son poste, d'une course qu'il venait de faire dans le sud de son commandement, l'esprit des populations des ksour qu'il avait traversés était encore bon à celle époque; les ksariens paraissaient même disposés à résister aux rebelles.

Bien que, plus tard, la conduite de ces Sahariens soit venue donner un démenti à ces bonnes dispositions, il n'y a rien là qui doive nous étonner. Dans le Sud, loin de notre action, dès qu'un chérif ou un chercheur d'aventures quelconque a pu réussir à s'entourer d'une centaine de chevaux, il ne reste plus guère aux populations des tribus ou des ksour que l'alternative d'être razziées ou de suivre la fortune du nouveau sultan; et, généralement, elles n'hésitent pas à prendre ce dernier parti, bien que, pourtant, elles ne doutent pas que nous puissions les atteindre à leur tour; mais, enfin, le chérif est là aujourd'hui, et nous, nous n'arriverons que demain ou plus tard; elles vont au plus pressé, et surtout au plus près. C'est donc à dessein que, plus haut, nous avons parlé de défections forcées; et, franchement, nous ne pouvons guère exiger une fidélité inébranlable de gens que nous ne pouvons pas toujours protéger en temps opportun. Cet état de choses explique suffisamment la facilité des défections dans le Sahara. Il y a évidemment quelque chose à faire pour remédier à cette situation; mais ce serait toute une réorganisation de nos tribus sahariennes et la création de nouveaux postes-avancés. Le cadre que nous nous sommes tracé ne nous permet pas de traiter ici cette importante question.

Si la pensée de la résistance ne vient pas aux Sahariens, même quand ils n'ont affaire qu'à un chérif d'occasion, on comprend (et cela pour diverses raisons) qu'ils aillent au-devant d'un maître de l'importance d'un Hamza, et qu'ils lui jettent, remplis d'enthousiasme, tous leurs souhaits de victoire. En effet, pour les Sahariens, le marabout Sid Sliman représentait la nationalité et la religion, ces deux puissants leviers qui ont déjà soulevé tant de mondes. Quoique le fanatisme des Arabes ne soit pas aussi farouche qu'on a bien voulu le dire, on remarque cependant chez eux, comme ailleurs, des retours périodiques aux croyances,

des accès religieux. Et puis, nous pensons que, quel que soit le degré de civilisation d'un peuple, il arrive un instant où la nourriture du corps ne suffît pas seule; il y a incontestablement, dans la vie des nations, des périodes de lassitude du bien-être et de la quiétude, des périodes qui montrent que les satisfactions matérielles ne sont pas tout, et qu'il faut aussi son temps à l'idée. Les repus semblent avoir des remords de ne s'occuper que d'eux ou des choses de la terre, et l'esprit réclame aussi son tour. Nous n'avions jamais vu, dans nos villes, sous le gourbi ou sous la tente, tant de gens se livrant à Tégrenage du chapelet que dans les deux ou trois années qui ont précédé l'insurreclion ; les vieux Turcs eux-mêmes, qui, à aucune époque, n'ont passé pour de fervents musulmans, pour des modèles de piété, donnaient tout leur temps à la pratique de ce pieux et monotone exercice. Évidemment, celle recrudescence religieuse devait répondre à un besoin spirituel, à de vagues aspirations vers les choses du ciel. Nous ne voulons pas dire que l'ardeur de leur foi dut conduire ces anciens sacripants jusqu'au martyre; mais, enfin, il y avait là un signe dont on ne s'est pas, croyons-nous, assez préoccupé. Que, dans les conditions dont nous venons de parler, un chérif se lève au nom de la religion, bientôt les populations seront dans la trace de ses étendards, puisque c'est là le sentier de Dieu.

Malgré l'influence des Hamza, l'insurrection, au commencement de mars, élait encore hésitante; el cela se conçoit. Les Sahariens savaient, depuis 1854, que les profondeurs de leur désert ne sont point inaccessibles à nos soldats; les fameux Châamba avaient pu voir le drapeau de la France flotter sur les minarels des mosquées d'Ouargla; ils n'ignoraient pas, enfin, que nous savons le chemin de leur pays. Celte considéralion donne la clef de l'altitude des Saïd-Alba, l'une des trois tribus qui ont leurs campements autour d'Ouargla; elle explique les dispositions des ksour à la résistance, les velléités qu'éprouve Metlili de repousser l'ex-bach-agha, et, finalement, l'abandon de Sid Sliman par 80 lenles des Zoua et 7 des Abid des Oulad Sidi-ech-Chikh. On voit, en outre, que Sid El-Ala et son neveu ne veulent pas se brouiller avec les Arbaâ el les Oulad Naïl;

ainsi, ils se hâtent d'informer ces tribus qu'ils sont tout disposés à leur faire rendre les moutons et les chameaux qui leur ont été volés par les Mekhadma et les Châamba.

Les Arabes possèdent au suprême degré l'art de répandre de fausses nouvelles et de leur donner toutes les apparences de la vérité. Cela vous parvient de dix points différents par des gens qui, en raison des distances, ne semblent pas pouvoir être soupçonnés d'obéir au même mot d'ordre. Aussi, nous arrive-t-il souvent de nous y laisser prendre, bien que nous cherchions à nous cuirasser d'incrédulité à l'endroit des nouvelles provenant de source arabe. Ainsi, un jour, c'est un miaâd de l'émigré Sid Chikh-ben-et-Theïyeb, l'ancien chef des Oulad Sidi-Chikh-el- Gharaba, qui serait venu du Maroc pour promeltre à son parent Sid Sliman le secours de son influence; le lendemain, c'est Sid Djelloul-ben-Hamza qui serait arrivé, d'El Goléâa, au camp de Sid Sliman avec les Khenafsa et un fort parti de Touareg; un autre jour, c'est Ben-Naceur-ben-Chora qui a rejoint les Arbaâ et qui les pousse à la rébellion; quelque temps après, un de nos cavaliers nous affirme qu'il lient d'un homme lout-à-fait digne de foi que les forces du sultan se sont augmentées, tout récemment, d'un contingent considérable, venu d'un pays inconnu, habillé et armé d'une façon bizarre, et dont le langage ne se compose que de cris aigus, rappelant volontiers le glapissement du chacal ou le chuchotement de certains oiseaux.

« — C'est bien possible, se dit-on; le désert renferme encore tant de mystères ! » De temps à aulre, c'est une de nos colonnes qui a été mangée à fond, ou l'un de nos petits postes-avancés qui a été pris ou saccagé. Il faut dire pourtant que, malgré sa persistance, cette dernière variété de bruits nous trouve assez généralement incrédules.

Dans les derniers jours de février, la défection du bach-agha Sid Sliman-ben-Hamza et de son oncle Tagha d'Ouargla est parfaitement constatée et ne fait aucun doute. Malgré nos recherches, nous en sommes réduit aux hypothèses, relativement aux causes qui l'ont provoquée. Nous ajouterons que les motifs qu'on lui donne ne sont pas, selon nous, assez sérieux pour justifier, ou, tout au moins, expliquer l'étrange et coupable déler-

mination de ces deux chefs politiques. Suivant les uns, ce serait à l'instigation de Sid El-Fodhil, son khodja (secrétaire), bâtonné, dit-on, par l'ordre du commandant supérieur du cercle de Géryville, pour avoir menacé des spahis, détachés au bureau arabe, de leur faire infliger ce même sentiment, que Sid Sliman aurait décidé sa défection. Selon d'autres, il conviendrait de l'attribuer à la persuasion, dans laquelle était le bach-agha, que l'autorité française avait des tendances à amoindrir son pouvoir et à l'annihiler lui-même aux yeux des siens. Il veut bien, d'ailleurs, exposer ses préiendues griefs au Gouverneur-général; seulement, ce n'est que dans les premiers jours de mars, et lorsqu'il se dispose à marcher vers le Nord à la tête des rebelles; c'est, en un mot, quand sa défection est flagrante, qu'il réclame l'intervention du chef du gouvernement de l'Algérie pour faire cesser une situation qui, suivant lui, n'est plus lenable.

Nous voulons, d'ailleurs, donner un extrait de cetlre lettre; il permettra de juger de la valeur des griefs dont se plaignait Sid Sliman :

« Louange à Dieu, qui est mon oukil (etc.)

» A celui qui a le commandement de la terre et de la mer, » où règne la paix et où est morte l'injustice; à celui qui gou- » verne les grands sujets, le sultan (etc., etc.)

»> Notre défunt père Sidi Hamza a pris de vous le drapeau » (commandement) que vous avez bien voulu lui donner, et » vous a servi, comme un fils sert son père, ainsi que vous l'avez » vu et pouvez le préciser. Il s'est toujours maintenu dans cette » voie jusqu'à son décès à Alger (1). Il en a été de même de - défunt son fils Abou-Bekr, jusqu'à sa mort. Ils ont toujours » été dans la prospérité, et n'ont jamais manqué d'honneurs, ni » de votre part, ni de celle des Arabes, ni de la part du bureau » arabe. J'ai servi comme mon père et comme mon frère, et j'ai » toujours exécuté vos ordres, jusqu'au moment où un change-

Il) Le khalifa Sid Hamza mourut le 21 août 1861, pendant un séjour qu'il fît à Alger. On ne manqua pas de faire courir le bruit, dans le Sahara, qu'il avait été empoisonné.

» ment est survenu du côlé du bureau arabe, et même des » Arabes.

» Nous avons patienté jusqu'au moment où nous avons en- » tendu dire qu'on nous faisait garder à vue, de crainte que nous » ne prissions la fuite.

» Nous pensions que nous étions chargés de surveiller les » Arabes pour les empêcher de fuir ; par suite d'intrigues et de » mauvais propos, le bureau arabe a donné l'ordre de nousgar- » der à vue : « Entourez-le comme une bagne entoure le doigt, » ont-ils dit, et saisissez- le. »

» Lorsque nous avons appris cela, notre raison est sortie de » ses bornes, et nos membres en ont tremblé. Nous ne nous » sommes éloigné du bureau arabe qu'après avoir acquis la cer- » litude qu'on voulait nous nuire.

» Nous sommes au milieu de vos tribus, d'où nous ne bouge- » rons qu'après avoir reçu des ordres de votre bienveillance, » ordres qui nous éclairent sur ce que nous devons faire.

» Nous vous faisons connaître ce que nous avons sur le cœur ; » c'est à vous à décider. »

L'altitude qu'avait prise Sid Sliman jurait un peu, il faut le dire, avec la forme soumise de sa lettre . Le bach-agha était bien, comme il le déclare, au milieu de nos Iribus; mais les cavaliers de ces tribus étaient à cheval, et avaient déjà déployé leurs étendards de guerre pour marcher sur le Nord. Sa lettre ne renferme, d'ailleurs, que l'énuméraiion de griefs vagues et mal définis ; et puis, il y a tout lieu de croire que, si le commandement de Géryville avait donné l'ordre de le garder à vue, de le saisir même, c'est que l'altitude, les allures du bach-agha pouvaient justifier celte sévère mesure. La lettre de Sid Sliman n'était donc, selon nous, qu'une ruse pour endormir notre vigilance, et donner le temps aux rebelles de se préparer et de se grossir des contingents auxquels ils avaient fait appel.

Instruit jour par jour des faits et gestes de Sid Sliman et de Sid El-Ala, le gouvernement de l'Algérie ne pouvait donner dans un piège aussi grossier. Il n'est pas besoin de dire que la lettre de l'ex-bach-agha resta sans réponse. Le gouverneur-

général prit, de ce moment, des mesures de précaution, en faisant surveiller les rebelles; il crut, cependant, devoir laisser l'insurrection se dessiner plus nettement, se poser plus carrément, pour savoir où, quand et sur qui frapper, et pour ne pas être dans l'obligation de disséminer, outre mesure, nos moyens d'action, alors fort restreints, surtout dans le Sahara. Ce relard apporté dans la répression de l'insurrection devenait, en même temps, le thermomètre de la fidélité des chefs indigènes, et nous montrait ceux sur lesquels nous pouvions compter.

Gomme nous le disions plus haut, les griefs énumcrés dans la lettre de Sid Sliman ne nous paraissent pas assez sérieux pour expliquer sa défection ; et puis, il est hors de doute que le bachagha eût obtenu facilement, de l'autorité française, le redressement des torts dont il se plaint — très tardivement, — s'ils eussent eu l'apparence de la vraisemblance, et s'il eût présenté ses réclamations en temps opportun. 11 faut donc chercher ailleurs la cause probable de la rébellion des deux chefs les plus importants du Sahara oranais.

D'abord, celte levée de boucliers était-elle dans l'esprit des populations sahariennes? Était-elle préparée ? Répondait-elle à des aspirations vers un nouvel état politique? Non ; car l'insurrection ne prit son origine et ne se développa, dans le principe, que parmi les serviteurs religieux de Sidi Ech-Chikh, c'est-àdire dans les tribus placées sous l'influence immédiate des descendants de ce saint marabout. C'est au nom de l'autorité qu'ils tiennent de la France, que Sid Sliman entraîne les Oulad Sidiech-Chikh-Zoua dans la direction de Metlili, et que Sidi El-Ala, sans préciser le but de ce mouvement, porte les Châamba et les Mekhadma à En-Noumrak. L'agha d'Ouargla, qui, sans doute, a des raisons pour cacher ses projets aux Saïd-Alba, est obligé, pour les décider à se porter sur le haut Mzab, de promettre aux guerriers de cette tribu qu'aucun d'eux n'ira dans le Nord. Nous voyons même la plupart des tentes, qui ont suivi le bach-agha, abandonner ce chef, dès qu'elles comprennent qu'il s'agit de défection. D'un autre côté, les gens des ksours de la province d'Oran paraissent décidés, malgré leur attachement pour les Hamza, à ne pas faire cause commune avec les rebelles ;

ils vont même jusqu'à promellre au commandant supérieur de Géryville — mais nous pensons qu'ils se vantaient — de repousser, à l'occasion, toute attaque de la part des insurgés. En un mol, les premiers jours de cette insurrection ne sont point marqués par ces enthousiasmes spontanés qui attestent le besoin général de courir aux armes pour renverser un ordre de choses abhorré.

L'insurrection est donc purement hamzienne, tête et bras: ce sont les Hamza qui la provoquent et la dirigent ; ce sont les serviteurs religieux de leur saint ancêtre qui composent le fond principal du personnel insurrectionnel. On trouve bien, parmi eux, quelques élémenls étrangers à l'ordre de Sidi Ech-Chikh ; mais ils y ont été entraînés, soit parla crainte d'être razziés, soit par l'appât du butin. Comme dans toutes ies affaires d'eau trouble, on rencontrait encore, dans les bandes des Hamza, des mécontents et des aventuriers.

Il est donc inutile, croyons-nous, d'aller chercher d'autre mobile à la défection des Hamza que leur ambition personnelle et le désir d'augmenter l'importance de leur rôle politique dans le Sahara.

Reprenons la marche de l'insurrection.

Réunis au nord de Metlili, les rebelles paraissent hésitants sur le parti à prendre; ils n'entament leur mouvement vers le Nord que dans les premiers jours de mars, après avoir fait des achats considérables de grains au Mzab. Le 7, ils atteignent l'Oued Zergoun, et s'arrêtaient sur les r'dir d'Oummak-el-Hadjedj, où Sid Sliman déposait ses approvisionnements; il avait laissé ses tentes et ses troupeaux en arrière de lui, à Aïn-Goufafa.

L'ex-bach-agha quittait Oummak-el-Hadjedj quelques jours après, avec ses cavaliers, pour aller prendre à Brizina les grains qu'il a emmagasinés dans ce ksar, et retournait, aussitôt, sur son dépôt d'Oummak-el-Hadjedj.

Le 19 mars, toute la tribu des Oulad Yacoub-ez-Zerara, à l'exception de trois petits douars, faisait défection et quittait le Djebel-el-Amour, où elle était campée, pour se porter sur le ksar de Tadjerouna et l'enlever. Le caïd de cette tribu, Zir'em-ben-

Fathmi, qui nous est resté fidèle, attaque les dissidents avec quelques cavaliers qui lui sont dévoués, leur lue un homme et leur en blesse deux. Zir'em se met aussitôt à la poursuite de ses gens, qu'il parvient à atteindre, et leur enlève 300 moutons et 80 chevaux. Cet acte de vigueur n'empêche pas cependant les Oulad Yacoub de faire leur jonction avec Sid Sliman à Oummakel-Hadjedj, où ils sont accueillis avec de grands transports de joie.

Bien que Sid Sliman ne prononçât pas encore son mouvement vers le Nord, et qu'il fût toujours sur ses magasins d'Oummakel-Hadjedj, des mesures militaires avaient pourtant été prises en vue des éventualilés ; elles furent, malheureusement, insuffisantes. Il faut dire aussi qu'on ne voyait rien de bien redoutable dans une insurrection des Sahariens ; qu'on pensait qu'une rébellion, dans ces régions, ne pouvait être que partielle, et qu'elle devait se borner nécessairement, comme par le passé, à quelques pointes sur nos tribus soumises; en un mot, parce que nos braves troupes avaient toujours eu assez facilement raison des bandes que les chérifs traînaient à leur suite, on en était arrivé à mépriser ces cavaliers montés sur des chevaux hypothétiques, et les fantassins déguenillés des ksours, armés de bâtons ou de fusils sans batterie. Il était donc presque permis de croire que les dispositions prises en vue d'arrêter la marche du jeune Sid Sliman étaient largement suffisantes, et elles l'eussent été, en effet, sans la trahison des goums, sur la fidélité desquels nous comptions, à ce qu'il paraît, plus qu'il ne convenait.

Les mesures prises étaient les suivantes:

L'escadron de spahis de Tlemcen était envoyé à El-Aricha, dans le sud de Sebdou.

Le colonel Beauprêtre, commandant supérieur deTiarel, avait élé dirigé sur le Djebel-el-Amour, avec 100 hommes d'infanterie, un escadron de spahis et les goums du pays.

La garnison de Géryville avait été augmentée.

Enfin, dans la division d'Alger, où le mouvement insurrectionnel ne s'était pas encore fait senlir, un escadron de spahis avait été dirigé sur Tagguin, et mis à la disposition du commandant supérieur du cercle de Boghar, lequel devait entrer en communication avec le colonel Beauprêtre.

CARTE DU THÉÂTRE DE EINSfRRECTION DES OULAD-SIDEECHCHIKH PENDANT LA PÉRIODE 1864 - 1880 .

( EXTRAIT DE LA CARTE GÉNÉRALE DE EALGERIE A 1,600,000, PUBLIEE AU DEPOT DE LA GUERRE EN 1878 )

Cet officier supérieur, qui arrivait, le 28 mars, à Aflou, où il trouvait ses goums réunis, avait pour instructions générales de raffermir le commandement de Géryville et de surveiller Sid Sliman et ses adhérenfs. En état de parer à tout, il devait se rapprocher insensiblement de Géryville, et concerter, avec le commandant de ce cercle, ses opérations, soit offensives, soit défensives.

Dans les premiers jours d'avril, Sid Sliman était signalé sur l'Oued Zergoun, qu'il remontait. On Je disait lout-à-fait décidé à lever le masque el à proclamer le djehad (guerre sainte). Il envoie, en effet, ses courriers dans les tribus, avec des lettres portant le cachet de son père, pour les appeler à la révolte. Ses projets ne sont point connus; son bul, suppose-t-on, est d'enlever les approvisionnements de grains de Tadjrouna, de Brizina et du petit ksar de Sid El-Hadj-ed-Din. Deux caïds des Ghâamba, qui se sont enfuis de son camp pour ne pas combattre les Français, disent l'avoir laissé sur le r'dir d'El-Habchi, point situé sur l'Oued Zergoun; il montait vers le Nord. Le colonel Beauprêtre le faisait surveiller.

Le 8 avril, à la pointe du jour, Sid Sliman attaquait le colonel Beauprêtre, dans son camp d'Aïn-bou-Bekr , la défection de nos goums, qui tournent aussitôt leurs armes contre son petit détachement, disproportionne à un loi point les conditions de la lutte, qu'il ne reste plus au colonel et à ses cent fantassins qu'à succomber glorieusement. Ils le savent. Mais avant de tomber pour ne plus se relever, celle poignée de braves, qui s'est formée en carré, fera payer cher aux rebelles et leur agression et leur trahison : Sid Sliman est tué, et son khodja, Sid El-Fodhil, est blessé grièvement; un grand nombre de cavaliers ennemis roulent sanglants sous le ventre de leurs chevaux ; les faces du carré s'encombrent de morts. Malheureusement, les munitions de nos héros s'épuisent ; l'acharnement devient plus ardent du côté de l'ennemi ; le feu du détachement se ralentit peu à peu ; les coups deviennent plus rares ; puis les fusils finissent par se taire tout-à-fait. Les soldats de Beauprêtre ont brûlé leur dernière cartouche. Enfermés dans un cercle de feu, qui va se rétrécissant chaque minute, ceux qui restent encore debout

attendent, la tête haute, la mort qu'ils ne peuvent plus donner.

Quand le commandant supérieur du cercle de Géryville, qu'en prévision d'une attaque le colonel Beauprêtre avait fait appeler auprès de lui, avee les forces indigènes dont il disposait, quand cet officier, disons-nous, arriva à proximité d'Aïn-bou-Bekr, tout était fini, et, comme des corbeaux à la curée, les vainqueurs dépouillaient les morts.

Sid Mohammed ben Hamza remplaçait son frère Sid Sliman à la tête des rebelles, et prenait, dès lors, sous l'impulsion de ses oncles Sid El-Ala et Sid Ez-Zoubir, la direction de l'insurrection.

Après un succès aussi inespéré de la part de l'ennemi, et, il faut le dire, aussi imprévu de la nôtre, la rébellion ne pouvait que prendre des forces et s'accroître par de nouvelles défections. C'est ce qui arriva. Aussi, le gouvernement général dut-il, dès lors, songer sérieusement à prendre l'offensive, et à empêcher l'esprit insurrectionnel d'envahir, par la contagion, les tribus situées au nord de nos premiers postes-avancés. Dès le 12 avril, une colonne, composée de deux bataillons d'infanterie, de trois escadrons et demi de cavalerie, et d'une section d'artillerie de montagne, se portail de Saïda sur Géryville. Une réserve de 1,600 hommes d'infanterie, de trois escadrons de cavalerie et d'une section d'artillerie de montagne était, en outre, organisée dans le premier de ces postes, et le général Deligny se portail de sa personne sur ce point.

Après la malheureuse affaire du 8 avril, sid El-Ala avait écrit aux gens de Taouïala et d'El-Khadhra, ksour du Djebel-1-Amour, en leur enjoignant d'avoir à lui livrer les grains des Oulad- Yâkoub-ez-Zerara, tribu qui emmagasine dans ces ksour. Il se dirigeait bientôt, lui-même, sur ces points avec ses contingents pour donner plus d'efficacité à son injonction, et couper court aux hésitations qui auraient pu se produire chez les emmagasineurs. Hâtons-nous de dire que ces derniers mirent infiniment de bonne grâce à livrer les grains qui leur avaient été confiés, et que la présence de sid El-Ala suffit largement pour amener ce résultat.

Quant ù Ed-Din-ben-Yahia, l'agha du Djebel-el-Araour, soit qu'il ne comptât que médiocrement sur ses gens, soit qu'il eût des raisons particulières pour ne pas chercher à s'opposer (ce qui pourtant était facile) à l'invasion de sa montagne, tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'à l'approche des insurgés, il se relira, avec une partie de ses goums et de sa populalion, entre Sidi- Bou-Zid et Zenina. Celle émigration avait lieu le 13 avril.

Sid El-Ala paraissait avoir l'intention de compléter ses approvisionnements par Penlèvement de ceux que renfermait encore Tadjerouna. Mais, devant l'altitude énergique du caïd de ce ksar, bien décidé à tenir bon derrière ses murailles, l'ex-agha d'Ouargla renonça à l'exécution de celte partie de ses projets.

Le Djebel-el-Amour leur étant ouverl, les insurgés, ayant à leur tête le jeune marabout Sid Mohammed, se portèrent, vers le 15, sur le ksar ruiné d'El-Beïdha, à la pointe nord du massif du djebel. L'agha Ed-Din, qui, sans doute, ne brûlait pas du désir d'allendre les rebelles, remontait en même temps vers le nord avec ses cavaliers, et venait camper à Mkhaoula, à une demijournée au sud de Tagguin, point qu'occupait, nous l'avons dit, le commandant supérieur de Boghar avec un escadron de spahis. L'agha se mettait immédiatement en communication avec cet officier.

La trahison des cavaliers Harar du colonel Beauprêtre a été le signal de la défection de la Iribu tout entière. Il n'y a plus, dès lors, de sécurilé pour nos détachements entre Géryville et Tiaret : lescavaliers de Remonte, établis au milieu du pays soulevé avec les étalons impériaux, sont surpris et massacrés; les soldats puisatiers, qui se sont donné la pénible et rude mission d'amener la fertilité dans ces régions déshéritées, sont entourés, attaqués, harcelés, et ce n'est que grâce à leur héroïque intrépidité qu'ils parviennent, comme ceux de Haci-Oumm-el-Toula, à regagner, après une lutte de 36 heures, nos posles avancés du Tell; nos muletiers, chargés de ravitailler les détachements disséminés dans le Sahra, sont impitoyablement égorgés, et leurs corps sont abandonnés en pâture aux chacals; tous les isolés, les voiluriers, qui, depuis dix ans, parcourent ces routes

en toule confiance pour les besoins du commerce, sont décapités, et leurs marchandises sont pillées. L'odeur du sang versé monte à la lêle des coupeurs de roule et les enivre ; ils ne paraissent pas songer qu'ils auront indubitablement à rendre compte un jour de ce sang répandu.

Jusqu'alors l'insurrection était concentrée, localisée dans la province d'Oran ; celle d'Alger n'avait pas bougé, bien que quelques-unes de ses tribus, celles des Arbaâ, enlre autres, qui compte un grand nombre de khoddam de Sidi Ech-Chikh, eût été fortement travaillée par les rebelles. On sentait cependant un certain ébranlemenl dans les esprits; les tribus paraissaient hésitantes, indécises; l'obéissance était devenue plus lente, et les ordres avaient besoin d'êlre répétés. Il y avait, en un mot, de la révolte dans l'air.

Les choses en étaient là, quand on apprit, le 17 avril, que la tribu des Oulad-Châïb, du cercle de Boghar, avait fait défection la veille, entraînée par l'agha En-Nàïmi-ould-El-Djedid el ses frères. La dépêche ajoutait que le kaïd Djelloul-ben-Msâoud avait été tué par son agha ; qu'un peloton de spahis, du détachement de Taggùin, aux ordres du lieutenant indigène Ahmedben Rouïlah, envoyé en reconnaissance sur la trace de l'émigration, avait été tout-à-coup entouré el dispersé à coups de fusil par les Oulad-Châïb, et que, sur l'affirmation d'une dizaine de spahis, revenus à toute bride sur le camp de Tagguin, et se disant poursuivis par un goum de deux ou trois cents cavaliers, le commandant supérieur du cercle de Boghar, craignant pour son détachement le sort de la colonne Beauprêlre, s'était retiré précipitamment sur le ksar de Chellala, et, de là, sur le caravansérail de Bou Keuzzoul.

Tout cela, malheureusement, était à peu près vrai, et celte retraite devait nécessairement enhardir encore l'insurrection et lui donner de nouveaux adhérents.

Nous voulons cependant dire quelques mots de cette affaire des Oulad-Châïb, qui a été racontée, commentée el jugée si diversement, à cetle époque, dans l'armée d'Afrique.

Ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, un escadron du 2e régiment de spahis avait été mis, dans les derniers jours de

mars, à la disposition du commandant supérieur du cercle de Boghar, et placé en observation à Tagguin, point situé à quarante-cinq lieues au sud du chef-lieu de ce cercle. Ce détachement, évidemment trop faible et trop en l'air, si Ton avait pu admettre l'hypothèse d'une attaque de la part des insurgés, devait cependant suffire à sa mission, qui était spécialement d'observation, et ce rôle devait lui être d'autant plus facile que, campé au centre de son pays, au milieu des tribus de son cercle, le commandant supérieur de Boghar ne pouvait être mieux placé pour se renseigner sur l'esprit des populations de son commandement. Il n'avait pas échappé, sans doute, à cet officier, en suivant la marche de l'insurrection, que les bandes qui marchaient avec l'agitateur, et qu'il ramassait successivement sur son passage, se composaient presque exclusivement de serviteurs religieux de Sidi Ech-Chikh, l'ancêtre des Hamza. Le commandant de Boghar ne pouvait pas non plus ignorer que les Oulad-Chaïb appartiennent à l'ordre du saint marabout des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et il était, dès lors, facile de prévoir qu'en raison de ce lien religieux, Sid Mohammed ne manquerait pas de les appeler sous son drapeau. C'était le cas, pensons-nous, de surveiller plus particulièrement ces Oulad-Châïb, afin de savoir ce qui se passait chez eux, et d'arriver ainsi à la connaissance de leurs projets.

Nous sommes porté à croire que le commandant supérieur de Boghar, bien qu'excellent officier, ne s'est pas assez préoccupé de ces considérations, puisqu'il s'est trouvé sans moyens à opposer à la défeclion et à l'émigration des Oulad-Châïb.

Nous allons donner quelques détails sur celle fâcheuse affaire qui entamait l'Ouest de la province d'Alger, laquelle, nous l'avons dit plus haut, n'avait pas encore bougé.

En raison de son importance numérique, la tribu des Oulad- Châïb avait été, de tout temps, administrée par un agha ayant sous ses ordres un caïd. Des considérations politiques, des services rendus à notre cause par l'agha El-Djedid-ben-Ioucef avaient fait maintenir cet état de choses en faveur de son fils aîné En-Nâïmi, lequel le remplaçait jeune encore dans le commandement de la tribu.

Le kaïd des Oulad-Chaïb, Sid DjellouI-ben-Msaoud, appartenait à une famille obscure de marabouts des Oulad-Sidi-Aïça- Souagui. En fonctions depuis longtemps déjà lors de la nomination d'En-Nâïmi, plus âgé que son nouveau chef, le caïd trouva pénibles et difficiles la subordination et l'obéissance envers son agha; aussi, chercha-t-il à s'affranchir peu à peu de son autorité.

L'expérience de Sid Djelloul et son dévouement à notre cause devaient nécessairement lui donner, auprès du commandant supérieur du cercle de Boghar, une influence que l'agha, qui ne possédait pas au même degré ces avantages de son caïd, ne pouvait que difficilement contre-balancer. Peut-être le chef de ce cercle ne sut-il pas adoucir par des égards ce que celle sorte de négation du principe d'autorité avait de blessant pour l'agha. Quoiqu'il en soit, cette place donnée à Sid Djelloul dans le conseil, et les préférences dont il était l'objet excitèrent chez En-Nâïmi une profonde haine contre son caïd, en ce sens surtout que ses tendances, son parti pris lui paraissaient être l'annihilation du pouvoir dont il était investi. Dans son orgueil aristocratique de Sahrien, En-Nâïmi trouvait, en outre, exorbitant que l'autorité française fit plus de cas d'un homme de mule et de prière que d'un vaillant dfiied (noble), c'est-à-dire d'un homme de poudre et de chabirs (éperons).

Celle haine des chefs des Oulad-Châïb contre le kaïd Djelloul datait de loin déjà ; de nombreuses réclamations avaient été adressées à l'autorité française, du temps même de l'agha El- Djedid-ben-Ioucef, pour que le kaïdal des Oulad-Châïb fût donné à un homme de la tribu. Le prétexte ostensible de celte animosilé contre Djelloul, c'est sa qualité d'étranger ; mais la véritable raison, celle dont on ne parle pas, c'est le dévouement du kaïd à notre cause; c'est là ce qui gêne les chefs des Oulad- Châïb. « Donnez-nous un des nôtres pour nous commander, écrivaient-ils souvent au commandant de la subdivision de Médéa, et nous vous garantissons la fidélité de la tribu. »>

L'autorité française ne tient pas plus compte de ces réclamations que des plaintes incessantes qui se produisaient contre Djelloul. Le vieil agha El-Djedid-ben-Ioucef mourut de dépit,

dit-on, de voir le peu de cas que l'on faisait d'un désir qu'il exprimait avec tant de persistance.

En-Nâïmi ne fut pas plus heureux que son père dans sa croisade contre Djelloul; aussi, vingt fois les officiers du bureau arabe de Boghar durent-ils intervenir entre l'agha et son kaïd pour s'opposer à ce que la haine qui animait ces deux fonctionnaires ne se traduisît par des coups de fusil; il était donc évident que celte inimitié ne devait finir que noyée dans le sang de l'un d'eux.

Outre son origine étrangère, qui, aux yeux d'En-Nâïmi, faisait de Djelloul l'usurpateur d'une fonction qu'il considérait comme l'apanage des Oulad-Djeilid, l'agha reprochait encore à son kaïd une humiliation qu'il aurait fait subir à sa famille — une famille de djouad (nobles) — en appuyant l'exécution d'un ordre de l'autorité française relatif à la restitution de 300 chameaux que lui, En-Nâïmi, avait enlevés aux Oulad-Khelif.

L'agha En-Nâïmi n'eut pas de peine à faire partager par les Ouled-Châïb la haine qu'il avait vouée au kaïd Djelloul. Nous devons dire que ce dernier ne recherchait point la popularité, et qu'il ne faisait absolument rien pour amener chez ses administrés l'oubli de sa qualité d'étranger à la tribu . Djelloul se contentait de nous servir fidèlement et de surveiller les Oulad-Châïb.

Vers la fin de 1863, M. Ahmed ben-Rouïlah, lieutenant indigène au 1er de spahis, était détaché, en qualité d'adjoint, au bureau arabe de Boghar. Cet officier, fils d'un ancien khodja d'Abd-el- Kader et son conseiller intime, avait été pris enfant à l'affaire delà zmala de l'émir en 1843, — ce beau fait d'armes de Tagguin, — et conduit en France, où il avait été élevé par les soins du Gouvernement. Les relations de service qui s'établirent entre M. Ben-Rouïlah et En-Nâïmi ne tardèrent pas — c'était inévitable — à être marquées de froideur et de gêne ; l'éducation et les allures nsariennes de l'officier indigène ne pouvaient manquer d'être peu sympathiques à l'agha. C'était toujours la lutte haineuse du vieux parti arabe contre celui des indigènes qui essaient de marcher dans la voie du progrès et qui se rapprochent de nous.

Quelques ordres transmis par M. Ben-Rouïlah d'un ton où

l'agha crut remarquer de la hauteur el du dédain, achevèrent de changer en haine un sentiment qui, chez En-Nâïmi, n'était encore que de la malveillance. L'un des frères de l'agha, Bou- Bekeur-ould-El-Djedid, que Ben-Rouïïah avait, un jour, chassé du bureau arabe de Médéa, où il s'était présenté en état d'ivresse, partageait à un haut degré la haine qu'avait vouée En-Nâïmi à l'officier indigène.

En-Nàïmi et Bou-Bekeur attendaient donc l'occasion de se venger du kaïd Djelloul-ben-Msâoud et du lieutenant Ahmed-ben- Rouïlah : l'insurrection, fomenlée par Sid Sliman-ben-Hamza vint hâter le dénouement que cherchaient. l'agha el son frère Bou-Bekeur.

Nous avons dit plus haut que la tribu des Ouled-Châïb comptait dans son sein un grand nombre de serviteurs religieux de l'ancêtre des Hamza; celte Iribu devait donc, naturellement, se trouver parfaitement préparée pour bien accueillir l'appel à la révolte que lui faisait, avec insistance, Lex-bach-agha des Oulad-Sidi-Ech-Chikh. Du reste, les Oulad-Moulaï, fraction à laquelle appartiennent les Oulad-Djedid, étaient, de longue date, en relations d'amitié avee les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et, à diverses époques, des alliances matrimoniales étaient venues resserrer les liens qui rattachaient les deux familles Aussi, nous le répétons, En-Nâïmi fut-il, dès le début de l'insurrection, en rapport avec Sid Sliman-ben-Hamza, et la pointe que fit son frère Mohammed vers El-Beïdha, au nord du Djebel-el-Amour, n'avait évidemment d'autre but que celui de mettre un terme à l'indécision des grands des Oulad-Châïb, el de précipiter le moment de leur défection. Le temps pressait aussi; car, un jour plus lard, la vengeance d'En-Naïmi et de Bou-Bekeur leur échappait, puisque l'escadron de spahis se préparait à exécuter un mouvement rétrograde sur Chcllala.

Le commandant supérieur du cercle de Boghar avait établi son camp à Ras-el-Aïn de Tagguin. Sur l'ordre de cet officier, l'agha En-Naïmi el le kaïd Djelloul avaient dressé leurs tentes de voyage auprès de celles de l'escadron de spahis.

Les lentes des Oulad-Châïb étaient réparties sur les pâturages, à l'est et au nord de Tagguin.

Informe depuis quelques jours des événements de l'ouesl (massacre de la colonne Beauprêlre, de détachements et de soldats isolés), En-Nâïmi, après s'être entendu avec les principaux de sa tribu, ordonnait, pour le 15 avril, la réunion à Mendjel, point situé à 12 kilomètres à l'est de Tagguin, de tous les douars des Oulad-Châïb. Les marabouts les plus influents de la tribu étaient allés de douar en douar prêcher la guerre sainte, annonçant a leurs contribules que le marabout Si Mohamed-ben-Hamza les attendait à Mecheggag.

Ce mouvement de concentration, qui s'opérait sans que l'agha en eût informé son kaïd, lequel ne l'apprenait que par ses gens, avait donné à penser à Djelloul qu'En-Naïmi méditait quelque trahison, et il avait fait part de ses soupçons au commandant supérieur.

Le 16 avril, quatre spahis avaient été envoyés, de bon matin, en observation du côté de Mendjel, point où, d'après les ordres d'En-Naïmi, avaient dû se rassembler les douars des Oulad- Châïb.

Le commandant supérieur de Boghar appelait, vers huit heures, En-Nàïmi à sa lente pour lui demander des explications sur le mouvement de sa tribu. L'agha affecte de ne point croire à l'exactitude de ce renseignement; pour lui, il n'a donné aucun ordre; il ne sait ce que cela veut dire; il offre d'ailleurs au commandant 'le Boghar, qui semble douter de lui, d'accompagner le kaïd Djelloul, qui va monter à cheval pour s'assurer par lui-même de la situation des Oulad-Châïb. En-Nâïmi termine en protestant de sa fidélité et de celle de la tribu dont la France lui a donné le commandement.

Il était, en ce moment, huit heures et demie du malin environ. Le kaïd Djelloul-ben-Msâoud monte à cheval; un brigadier et quatre spahis raccompagnent ; l'agha En-Naïmi, suivi de deux de ses cavaliers, se joint à celte petite troupe, qui prend la direction de Mendjel, point situé à huit kilomètres de Tagguin. et où sont campés, dit-on, les Oulad-Châïb. Les deux chefs de celle tribu et leur escorte n'étaient plus qu'à une courte distance du lieu indiqué, quand ils rencontrèrent les quatre spahis qui avaient été envoyés en reconnaissance à la pointe

du jour. Ces spahis n'avaient lien remarqué d'extraordinaire, sinon que toule la tribu était, en effet, réunie, comme on l'avait dit; ils y signalèrent un certain mouvement de va-etvienl ; on y semblait faire des apprêts; beaucoup de gens circulaient dans l'étendue de la nedjâa (t) soit à pied, soit à cheval.

Lus spahis qui accompagnaient le kaïd Djelloul engagèrent ceux qui rentraient de reconnaissance à revenir sur leurs pas, ce à quoi ils consentirent.

Ils atteignaient la première tente de la nedjâa vers dix heures. Tout, en effet, y était en mouvement : le goum est à cheval, les chameaux et les troupeaux sont rassemblés. En-Nâïmi s*écarle un instant et s'approche d'une lente comme pour y demander à boire. Une foule de gens, les uns à pied, les autres à cheval entourent les arrivants. Sid Djelloul demande à un Châïbi des chameaux et des cordes pour son service personnel.

Il n'avait pas été difficile à Djelloul, en entrant dans la nedjâa, de lire sur le visage des gens qui l'entouraient la haine qui les animait et des projets sinistres. Il répondait au caïd des iMgan, qui lui faisait observer qu'il y avait là du danger pour lui : « Je le vois ; mais je ne puis reculer, o

En-Nâïmi revient au galop sur Djelloul, et lui brise les reins d'une balle qu'il lui lire traîtreusement à bout portant. Djelloul se renverse sur le côté droit de la selle, au pommeau de laquelle il cherche à se retenir. L'agha l'achève d'un second coup de feu, et le malheureux kaïd va rouler dans les jambes de son cheval. Deux Oulad-Chaïb vident leurs fusils dans la tête de leur chef; d'autres le dépouillent ei le mutilent atrocement. Les spahis sont soudain entourés : l'un d'eux est tué ; trois autres, qui ont essayé de fuir, sont atteints par des cavaliers ennemis et massacrés; ceux qui restent sont dépouillés.

Puis tous les cavaliers de la tribu s'assemblent. En-Nâïmi-ould- El-Djedid se mel à leur tête ; ses trois frères, Bou-Bekeur, El- Meddah et Ben-Ioucef, el tous les djouad des Oulad-Châïb, leurs

(1) De nedjd, chercher un bon endroit pour y faire paître les trou peaux. La nedjâa, c'est la tribu nomade en marche.

parents, suivent le chef de la tribu ; ils se portent avec leurs drapeaux, et divisés en trois goums comptant ensemble de 4 à 500 cavaliers, dans la direction de Ras-el-Aïn de Tagguin pour y surprendre et enlever le camp français.

Mais, inquiet de ne point voir rentrer les spahis qu'il avait envoyés le matin aux renseignements, le commandant supérieur de Boghar ordonnait, vers onze heures et demie, à M. Ahmed ben-Rouïlah de monter à cheval, et de pousser, avec un peloton de spahis, dans la direction de Mendjel, pour tâcher d'avoir des nouvelles des reconnaissances. Le peloton mis aux ordres de Ben-Rouïlah se composait d'un maréchal-des- logis français, de deux brigadiei-s, dont un français, et de 25 spahis indigènes. Ce détachement se mettait immédiatement en roule el prenait une direction sud-est, en longeant le marais de Tagguin. Le pays paraissait calme; mais, arrivé au sommet d'une colline pierreuse, distante du camp d'environ quatre kilomètres, el sur les bords du ravin de Feïdh-Hallouf, le peloton de spahis se trouvait tout-à-coup en présence de trois goums échelonnés d'En-Naïmi. Les deux troupes s'arrêtent à deux cents pas l'une de l'autre. Un mekhazni de Sid Djelloul, envoyé en parlementaire à En-Naïm, esl accueilli à coups de fusil. Le goum de Bou- Bekeur-ould-El-Djedid, — l'ennemi personnel du lieutenant Ben-Rouïlah, — qui était en tête, fond sur le peloton en faisant une décharge générale de ses armes. Une dizaine de spahis tombent mortellement frappés; les autres cherchent à s'échapper; mais ils sont poursuivis dans toutes les directions; plusieurs sont atteints el tués: quelques-uns réussissent à gagner le camp.

Le lieutenant Ahmed-ben-Rouïlah esl resté seul de son peloton; les deux Français qui en faisaient partie sont morts ; huit spahis indigènes ont été tués à ses côtés; le reste a été dispersé. Bou-Bekeur, suivi de ses cavaliers, se précipite vers Ben-Rouïlah, qui n'a point songé à fuir. Un sourire haineux plisse le visage de Bou-Bekeur, qui touche à l'instant de la vengeance. Il lient son fusil de la main gauche en travers de sa selle, pendant que de l'autre il caresse et lisse sa barbe noire avec une sorle de volupté fébrile. Il n'a pas besoin de se presser : Ben-Rouïla esl embourbé dans un marais où son cheval vient de

se jeter; Bou-Bekeur peul savourer sa vengeance en le tuant en délail. Il arme lentement son fusil, vise, et lui brise le bras droit. Bou-Bekeur le met en joue pour l'achever de son second coup : « Ai-je besoin de le rappeler, lui dit avec calme l'officier' indigène, que les vrais djouad (nobles) ne tirent jamais deux fois sur un ennemi ? »

L'implacable Ghaïbi presse la détente de son arme, et Ben- Rouïlah vient rouler à ses pieds mortellement frappé.

Les gens du goum ont mis pied à terre pour dépouiller les morts. Bou-Bekeur s'adjuge, comme part de razia, les vêtements de Ben-Rouïlah, qu'il revêt à l'instant, ses bijoux, ses armes et son cheval.

Les perles du peloton étaient de : un officier, un sous-officier (français), deux brigadiers (dont un français), et 11 spahis indigènes. Plusieurs autres avaient été blessés.

Une dizaine de spahis, qui avaient pu échapper aux poursuites des Oulad-Chaïb, regagnaient le camp à toute bride vers midi et demi, et y jetaient l'alarme en se disant poursuvis par quatre ou cinq cents cavaliers. Ne croyant point, sans doule, à la possibilité de la résistance contre des forces six fois supérieures à son effectif, l'escadron s'était mis en retraite par la roule de Ghellala.

Deux malheureux soldats de la 12e section d'Ouvriers d'administration, qui avaient refusé obstinément de monter sur des mulets et qui étaient restés en arrière, furent joints, tués et dépouillés aux mathmour (silosj de Ras-el-Aïn, à un quarl-d'heure de Tagguin, par des cavaliers des Oulad-Chaïb, qui avaient suivi pendant quelque temps l'escadron dans sa retraite.

Après avoir pillé les bagages restés au camp, les goums rebelles se retirèrent, vers trois heures, sur leur nedjâa en marche dans la direction de Djeder-ed-Dib, où elle devait camper; ils la rejoignaient avant le coucher du soleil. Les Oulad-Chaïb restaient sur ce point jusqu'à ce qu'ils aient enlevé leurs grains ensilés à Tagguin ; puis la tribu gagnait l'ouest, et s'enfonçait dans le sud à la suite du marabout Mohammed-beu-Hamza.

Cinq spahis, de ceux qui, le malin, avaient accompagné le kaïd Djelloul à Mendjel, avaient été recueillis par un Ghaïbi, qui favorisait leur fuite pendant la nuit. Ils purent, en évitant les

postes qu'En-Nâïmi avait fait placer sur le chemin de Tagguin, arriver sains et saufs, le lendemain matin 17 avril, à Chellala, d'où ils rejoignaient, le môme jour, leur escadron au caravansérail de Bou-Keuzzoul, sur lequel il s'était retiré.

L'agha du Djebel-el-Amour, Ed-Din ben-Yahia, était venu, le 16, à onze heures du malin, à Tagguin, avec douze cavaliers; il ramenait au commandant supérieur de Boghar un soldat de la Remonte, détaché dans son aghalik pour le service des étalons des tribus. La présence de cet agha, en ce moment, au camp de Tagguin, son silence sur les menées de l'agha des Oulad-Chàïb, avaient fait croire qu'il n'était point étranger à celle défection, ou, tout au moins, qu'il en avait connaissance ; mais il fut démontré plus tard que ce soupçon n'était pas fondé.

La preuve que le meurtre de Djelloul-ben-Msàoiul était arrêté dans l'esprit d'En-Naïmi et convenu à l'avance entre cet agha et les principaux des Oulad-Châïb, c'est que, dès le malin du 16, quelques heures avanl sa mort, vingt cavaliers de cette tribu s'étaient rendus, du Mendjel à Mederreg, pour piller la lente de leur kaïd et lui enlever ses chameaux. Nous avons vu d'ailleurs qu'à l'arrivée de Djelloul à la nedjâa de Mendjel, le goum était à cheval et prêt à se porter sur le camp de Tagguin pour s'y venger et du- kaïd et de Ben-Rouïlah, si la destinée de ces deux hommes ne les eût jetés entre les mains de leurs implacables ennemis. Aussi, Djelloul mort et la vengeance d'En-Nàïmi satisfaite, c'était au tour de son frère Bou-Bekeur à chercher la sienne: c'est, en effet, son goum seul qui donne contre le peloton du lieutenant Ahmed-ben-Rouïlah ; c'est Bou-Beckeur qui tue cet officier indigène de sa propre main, et cela au lieu même où, vingt-el-un ans avanl, la France le ramassait, enfant, pour en faire un de ses plus dévoués soldats.

Une autre preuve que c'est la haine seule contre Djelloul et Ben-Rouïlah qui guida les chefs des Oulad-Châïb dans celte triste affaire, c'est que les trois goums réunis, forts de plus de 400 cavaliers, ne songent même pas à poursuivre l'escadron de spahis, qui n'en a guère que 70, et qu'ils auraient pu si facilemenl atteindre.

Les puritains de l'armée, les officiers qui croient l'honneur, la force et la gloire du pays attachés d'une façon absolue à la

conservation des traditions, des principes, de la religion et des dogmes militaires, ceux qui repoussent pleinement la maxime arabe: « Fuir en temps opportun, c'est vaincre, » prétendaient qu'une retraite précipitée devant les Arabes ne pouvait d'abord que produire le plus fâcheux effet ; qu'elle devait nécessairement avoir pour résultat de les enhardir outre mesure et de les gonfler d'orgueil. Ils ajoutaient que ce n'était point un renseignement apporté par des fuyards qui dût déterminer le mouvement rétrograde de l'escadron, et, qu'avant de l'exécuter, il y avait lieu de s'assurer si, réellement, l'alarme que venaient jeter les spahis était justifiée; car, en résumé, sept cavaliers seulement — ceux qui ont tué les deux ouvriers d'administration, — se sont mis aux trousses de l'escadron, en se tenant toutefois à distance, et n'ont poussé leur timide charge que jusqu'aux mathmour de Ras-el-Aïn, c'est-à-dire à un quart d'heure de marche de Tagguin. Les goums ne se sont portés sur le camp abandonné que lorsqu'il ne leur est plus resté de doute sur la retraite de l'escadron.

D'autres officiers, moins rigoristes que les premiers, et qui sont d'avis qu'il est des circonstances où les principes doivent fléchir, faisaient remarquer, par contre, que la situation était extrêmement difficile; ils ajoutaient qu'il n'était pas impossible que les rebelles fussent, en effet, au nombre de trois ou quatre cents, comme le disaient les spahis du peloton de M. Ahmed-ben-Rouïlah, que le commandant supérieur de Boghar n'avait plus guère à sa disposition que 70 cavaliers ; qu'il pouvait être cerné par des forces très-supérieures en nombre aux siennes ; qu'il était à quarante-cinq lieues de tout secours et de ses magasins; et qu'en définitive, le souvenir tout saignant encore de la destruction du détachement Beauprêlre devait, dans cette occasion, lui ôter toute indécision sur le parti à prendre. Ils ajoutaient qu'une retraite est, en résumé, un mouvement militaire que n'exclut point la tactique, et que plusieurs de nos plus célèbres généraux se sont illustrés dans la conduite difficile d'opérations de ce genre.

Nous avons voulu rapporter ici, à cause du retentissement qu'a eu l'affaire de Tagguin dans la province d'Alger, les deux

opinions qui se sont produites, à cette occasion, parmi les officiers de la colonne expéditionnaire du Sud.

Le détachement de Tagguin, comme nous l'avons dit plus haut, se retira sur le village indigène de Chellala, et, de là sur le caravansérail de Bou-Keuzzoul, d'où il rallia, le 19 avril, la colonne que le général Doens venait de constituer sous le ksar El-Bokhari.

Quand les Oulad-Châïb avaient été parfaitement certains que la retraite de ce détachement était lout-à-fait sérieuse, ils s'étaient précipités sur le camp de Tagguin et y avaient mis au pillage les quelques effets que le détachement y avait oubliés, et dont ils ne manquèrent pas de faire des trophées. Bien que conquises sans trop de difficultés, ces dépouilles n'en enflammèrent pas moins, à un très-haut degré, les cerveaux des Oulad- Châïb, lesquels n'avaient pas encore l'habitude de se pavaner orgueilleusement sous les uniformes de nos soldats.

Le 19, la tribu des Oulad-Châïb faisait jonction, à Mecheggag, dans le sud-ouest de Tagguin, avec les bandes du marabout Sid Mohammed-ben-Hamza, et l'agha En-Nâïmi mettait à la disposition du nouveau sultan les 500 cavaliers dont l'autorité française lui avait confié le commandement.

Dispositions militaires. — Rassemblement de troupes sous le ksar El-Bokhari. — Constitution de la colonne expéditionnaire du Sud dans la plaine de Zobra. — Le camp des goums. — Le général Yusuf harangue les goums du cercle de Médéa et de Boghar. — Les derniers préparatifs. — Cavaliers français et cavaliers arabes.

— Mise en marche de la colonne. — Physionomie du pays parcouru. — L'horizon. — La végétation. — Le bivouac de Bou- Keuzzoul. — Bribes d'histoire. — Le bivouac d'Ain el-Ousra. — Le bivouac de Guelt-es-Sthol. — Les feux de Halfa. — Le bivouac des Hadjeur-el-Meleh (rochers de sel). — Le gîte de sel. — Djelfa.

— Bivouac de l'Ouad-Es-Sedeur. — Aïn-el-Ibel. — Bivouac de Mokthâ-bou-Zian. — Les vipères cornues. — Le bivouac de Sidi- Makhlouf. — La koubba de Sidi-Makhlouf. — Le Djebel-el-Milok.

— Le goum des Arbaâ. — Les puits de Metlili. — Ras-el-Aïoun.

— Entrée de la colonne dans Laghouath.

Il n'y avait plus à hésiter : il devenait urgent de s'opposer à la contagion insurrectionnelle qui menaçait de se communiquer à tout notre Sud. Puisque nous n'avions pas réussi à nous attacher les populations sahriennes par les bienfaits, il y avait lieu de tenter un autre moyen pour les maintenir dans l'obéissance, et nous étions nécessairement obligés de nous souvenir que les douze cents morts de Laghouath nous avaient donné douze années de paix et de tranquillité.

Le général commandant la division d'Alger n'avait pas attendu, du reste, le triste épisode de Tagguin pour agir. Dès le 12 avril, et bien que son commandement n'eût pas encore été entamé par l'insurrection, il avait proposé au Gouverneur général l'exécution d'un mouvement qu'il fut autorisé, le 16, à faire opérer ; le 18, une colonne, mise sous les ordres du général Doens,

commandant la subdivision de Médéa, était constituée sous le ksar El-Bokhari et prête à se porler en avant.

Le même jour, le général Yusuf informait le commandant de la subdivision de Médéa qu'il parlait d'Alger, suivi de renforts, pour venir se mettre à la tête de la colonne campée sous le ksar ElBokhari.

Le général Yusuf s'est donné Laghoualh pour objectif; c'est là qu'il doit établir son quartier-général pour agir, de ce point, selon ce que réclameront les circonstances.

Une colonne d'observation, placée sous les ordres du commandant la subdivision de Miliana, a pour instructions de se rendre dans le Seressou, point d'où elle devra se tenir à la disposition du général commandant la division d'Oran, et répondre a son appel si la tournure des affaires venait à l'exiger.

La mission du général Liébert est de chercher à relier l'action du général Deligny à celle du général Yusuf, tout en ne perdant pas de vue que son premier devoir est de couvrir sa propre subdivision, et de porter appui, au besoin, au commandant de la subdivision d'Orléansville; il devra, en un mot, circonscrire se< opérations dans un cercle tel, que l'ouest de la division d'Alger se trouve toujours maintenu par la proximité de sa colonne. Le général Liébert reçoit, en outre, de son commandant de division, des instructions générales dans la prévision d'une insurrection simultanée de l'Ouarsenis et du Dahra.

Le général Yusuf arrivait, le 23 avril, au camp d'El-Bokhari, et portait sa colonne à 2 kilomètres au sud de ce ksar, dans la plaine de Zobra, sur la rive droite du Haut-Chelif.

Le 25, la colonne était complétée par l'arrivée, avec le colonel Archinard, de neuf compagnies du 3e de ligne.

Le même jour, la colonne expéditionnaire du Sud était constituée, et le général Yusuf en prenait le commandement. Elle se composait de seize compagnies d'infanterie (1er de zouaves, 3e de ligne,. 1er de tirailleurs algériens) aux ordre du colonel Archinard, et de six escadrons de cavalerie (1er de chasseurs d'Afrique, 3e de hussards, 1er de spahis, commandés par le colonel Abdelal. L'artillerie était représentée par une section d'obusiers de montagne, et le génie, par un détachement de 25 hommes.

La remarquable qualité des troupes composant la colonne, la réputation de son chef, et la valeur et l'expérience des officiers placés à la tête des diverses armes étaient de sûrs garants du succès en cas de rencontre de l'ennemi.

Dès son arrivée à El-Bokhari, le général Yusuf avait pu se convaincre de la gravité de la situation. La malheureuse affaire des Oulad-Chaïb avait eu un retentissement fâcheux dans le sud de la subdivision de Médéa, et bien des fidélités n'y tenaient plus qu'à un fil. Deux succès en huit jours, c'était beaucoup, en effet, pour les Sahriens, qui n'en avaient pas l'habitude. En résumé, l'esprit des populations de notre Sud en général et de celles du cercle de Boghar en particulier était parfaitement mauvais, et la présence d'une colonne française au milieu d'elles n'était rien moins qu'urgente pour les arrêter dans leur folle envie d'aller grossir les conlingenls du marabout.

Les goums des cercles de Médéa et de Boghar doivent prendre part à l'expédition qui se prépare. Dès le 25, leurs tentes se dressaient, dans un désordre plein de caprices imprévus, sur une longue colline qui ferme, au sud, la plaine de Zobra, et leurs étendards aux couleurs rouges, vertes et jaunes s'agitaient dans leurs plis comme des oiseaux captifs qui rêvent la liberté. Celle plaine de Zobra, déserte et silencieuse hier, est aujourd'hui pleine de vie et d'animation : l'esprit de la France est là, et l'on y retrouve, avec cette gaîlé active qui est le propre du soldat français, la croyance au drapeau et ces mâles enthousiasmes qui donnent le succès ; on sent dans l'air comme un parfum de gloire qui vous plonge dans les nobles ivresses, et qui vous fait courir au danger avec cette ardeur et cet élan sublimes que mettaient les premiers chrétiens à courir au martyre : c'est, en un mot, du fanatisme dans la lumière.

Comme nous le disions plus haut, la défection des Oulad- Chaïb n'avait pas été sans produire un certain ébranlement dans le sud du cercle de Boghar; cependant, les cavaliers de ce cercle, qui, sans doute, n'étaient pas mûrs encore pour l'insurrection, avaient répondu à l'appel du général commandant la division qui les convoquaient pour le 25, On sentait pourtant que l'esprit de ce goum n'était pas avec nous; son attitude avait quelque

chose de contraint, de gêné, d'embarrassé, et l'on ne trouvait pas, dans les relations entre Français et Arabes marchant pour la même cause, cet air de franchise et de bonne volonté qu'on avait pu remarquer dans d'autres occasions.

Le général Yusuf, à qui cette particularité n'avait pas échappé, résolut de parler à ces cavaliers : encourager les fidèles, raffermir les chancelants, et montrer aux douteux les conséquences d'un engagement dans une voie qui n'était pas la nôtre, tel fut le but que se proposa le général. Il réunit donc autour de lui les goums des cercles de Médéa et de Boghar, et il les harangua avec cette habilelé, cette finesse et celle originalité d'esprit qu'on ne saurait lui contester. La manière dont le général prononce l'arabe, en l'accentuant à l'italienne, ajoutait encore à la couleur de l'expression ; aussi, fallait-il voir ses auditeurs l'oreille tendue vers lui et les yeux sur ses lèvres pour ne pas perdre une de ses paroles, et applaudissant à son discours par les inlerruptions de : « La vérité est chez-toi ! Tu es avec le vrai ! »

« 0 Arabes, leur dit-il, que pensez-vous de la défection des » Oulad-Châïb?.. . Ont-ils cru, parce que nous étions peu »> nombreux ici, que la France n'avait plus de soldats? Les re- » belles ont-ils cru en avoir fini avec les armées de la France » en égorgeant lâchement quelques soldais isolés?... Sachez -le » bien, ô Arabes, chaque têle de Français qui tomberait ici y » amènerait cent mille soldats !. . .

» Quel sera le sort des Oulad-Châïb? Où ironl-ils? Dans la »> province du R'arb (ouest), ou dans celle du Cheurg (est) ? Mais » ils y rencontreront plus de soldats que dans celle-ci. Au » Maroc? Mais le sultan Moula-Mohammed-ben-Abd-er-Rahman » les mangerait comme des chiens. Dans la Tunisie? Mais le » bey, notre allié, les en chasserait honteusement... Que vont- » ils devenir?. . .

» Que voulez-vous? que demandez-vous? de quoi vous plai- » gnez-vous?. . .

» Le moment, vous en conviendrez, est mal choisi pour l'in- » surreclion ! Est-ce quand notre sultan l'Empereur dit : « Je

regarde les Arabes comme mes enfants. . . Arabes et Français ont un droit égal à ma protection, et je suis aussi bien l'Empereur des Arabes que l'Empereur des Français... » Est-ce bien, je vous le demande, quand l'Empereur, notre sultan comme le vôtre, s'occupe de votre bien-être, est-ce bien, dis-je, de répondre à ses bienfaits par l'ingratitude, au témoignage de sa sympathie et de sa haute justice par la rébellion, par le pillage, et par le massacre de ses soldats? » Aussi, celle déloyale conduite est-elle une sorte de triomphe pour ceux qui prétendent que vous ne méritez pas le bien qu'on vous fait, et rend-elle la tâche de vous défendre extrêmement difficile à ceux qui vous aiment. Moi-même qui, depuis trente-quatre ans, combats pour vous avec deux épées, vous me mettez aujourd'hui presque au repentir de vous avoir aimés.

» Mais vous êtes ainsi faits, vous, les Arabes : vous êles dans la paix et dans le bien, et vous n'y savez rester. Un jour, que vous êles ivres de leben (lait aigre), vous vous croyez puissants, et vous rêvez alors la possibilité de l'abandon du pays par les Français. Ne vous bercez pas, ô Arabes, de ce vain espoir ! car nous sommes ici par la volonté de Dieu !. . . »> Rappelez-vous donc la grande guerre d'autrefois ! Avezvous perdu le souvenir qu'avec cinq cents Chasseurs et l'aide de Dieu, nous avons pris la zmalad'El-Hadj-Abd-el-Kader ?, . . Que pouvez-vous donc espérer aujourd'hui que nous vous connaissons vous et votre pays?. . .

» En sortant d'Alger, on me disait que le vent de la rébellion avait soufflé sur vous ; je ne l'ai pas cru, parce que je vous connais, et que je sais que vous n'êtes ni des ingrats, ni des traîtres. Et je suis venu moi-même, et j'ai vu que j'avais eu raison de rejeter le mal qu'on me disait de vous. » A l'arrivée des Français dans votre pays, la plupart de ceux qui m'entourent ici étaient des khammès; n'est-ce pas là la vérité? Aujourd'hui, vous êtes tous vêtus de bons bernous; vous avez des chevaux, des troupeaux ; vous êtes propriétaires, enfin ! Au temps où je vous parle, vos moulons se vendaient de trois à quatre francs, tandis qu'à présent, vous en tirez

» sans peine de vingt à vingl-cinq franc? ; une toison valait de » trois à quatre sous, aujourd'hui vous la vendez trois francs -, » une vache se vendait quinze francs, aujourd'hui vous la o vendez cent francs. Réfléchissez à tout cela. Et cette situation » heureuse, ne sont-ce pas les Français qui vous l'ont faile? Et o cette richesse et le bien-être qui en est le résullat, n'est-ce » pas aux Français que vous en êtes redevables ? Enfin, dites-le » moi, de quoi avez-vous à vous plaindre? Quel mal les Fran- » çais vous ont-ils fait?. . .

» Rappelez-vous bien ceci, ô Arabes! c'est que si la France est » bonne pour les fidèles, elle esl, en revanche, sévère pour les u libelles: aux premiers, la paix et le bien-être; aux seconds, »> la misère et le châtiment !

» Préparez-vous donc à marcher, ô Arabes ! Soyez sans crainte » pour vos femmes et vos enfants; vous pouvez aujourd'hui les » laisser derrière vous : notre protection leur est assurée.

» En marchant avec nous, sachez-le bien, ce n'est pas moi que » vous suivez, c'est le drapeau de la France! — Que Dieu le » rende victorieux !

-» Allez donc préparer vos munitions, vos vivres, et revenez » reprendre votre place auprès de nous.

» Allez, mes enfants, avec le salut ! »

Celte harangue, dont nous avons essayé de rendre la forme et le sens, parut produire sur l'esprit des goums un effet salutaire. Grâce à la mobilité de caractère particulière aux Arabes, peuple enfant, ces cavaliers, dont la fidélité était, il n'y a qu'un instant, plus que douteuse, semblaient, nous ne dirons pas enthousiastes, mais tout au moins assez convenablement préparés pour marcher avec nous sans trop de répugnance ; et si l'on a égard aux dispositions peu favorables dans lesquelles se trouvaient les gens du goum avant l'allocution du général, la conversion qu'il venait d'obtenir pouvait certainement passer pour un succès.

Le spectacle donné par un homme haranguant une foule armée n'est jamais sans grandeur, quels que soient, d'ailleurs, les passions ou les sentiments auxquels il fait appel ; l'intérêt esl surtout doublé quand la tribune est la borne de la rue, ou un

terlre assis dans la plaine. Aussi, officiers et soldais de la colonne, bien qu'ils ne comprissent pas la langue arabe, formaienl-ils une ceinture compacte autour des cavaliers du goum, et cherchaient-ils curieusement à lire sur le visage des harangués l'effet produit par la parole du général.

La plaine de Zobra est, du resle, parfaitement disposée pour les luttes oratoires du forum : encadrée par les hauteurs rocheuses de Kef-Ben-Alia, d'Aïn-el-Beïdha, de Malhlhin, de Mzouzi, de Kef-Uulad-Ahmed, de Bou-Khebza et de Taïg, elle forme une immense place carrée que vient couper, en serpentant du sud au nord, le bourbeux Nahr-el-Ouassel, qui a pris le nom de Chelif.

Le journée du 26 est employée aux derniers préparatifs; la plus grande activité règne dans le camp ; chacun achève de se gréer. Ce n'est pas, en effet, une petite affaire que de s'engager dans des régions où Ton n'a d'autres ressources que celles qu'on traîne derrière soit. Tous, ou à peu près, savent qu'il faudrait un peu plus que de la sobriété pour vivre là sur le pays, et l'on ne se moque déjà plus ni de la bosse, ni de la tournure dégingandée du chameau, l'indispensable et merveilleuse bêle de somme des contrées sahriennes. Ils sont déjà là un millier faisant leur provision d'eau, et se porlant grotesquement, une jambe en écharpe, sur l'emplacement qui leur a été assigné.

C'est décidément demain, 27 avril, que la colonne se met en route : les ordres de départ, de marche et de formation à l'arrivée au bivouac viennent d'être transmis aux différents corps par le chef d'État-major.

Bien que l'effectif de la colonne ne s'élève guère au-dessus de 2,000 hommes tant infanterie que cavalerie, la multiplicité des services et des accessoires surtout ne fait pas moins de celle petite armée une machine assez difficile à remuer et à diriger. Si la civilisation nous enseigne de merveilleuses et savantes formations, de très-ingénieux ordres de bataille, en revanche, elle nous allourdit singulièrement en nous donnant d'impérieux besoins à satisfaire, besoins qui exigent des moyens de transport toul-à-fait en disproportion avec nos effectifs. Cet inconvénient

des impédiments se fail surtout sentir en Algérie lorsqu'on a à opérer dans le Salira, puisqu'il faut, nous l'avons dit, tout emporter avec soi, nourriture des hommes et des animaux. Il faut bien avouer que les Arabes, peuple à cheval, nous sont bien supérieurs sous le rapport de la légèreté et de la mobilité, et que, malgré leurs juments hypothétiques, leurs fusils à canon de ferblanc et leur poudre grossière, ils nous donneraient fort à faire s'ils pouvaient parvenir à s'entendre et s'ils étaient bien commandés. Il n'y a pas à se le dissimuler, quand nous les joignons, c'est que, généralement, ils l'ont bien voulu, ou c'est qu'ils ont élé surpris en flagrant d'élil d'émigration, roulant et poussant devant eux leurs familles et leurs troupeaux. Nous irons plus loin, nous dirons que, même pour le combat, les cavaliers arabes sont toujours dans des conditions plus avantageuses que celles où nous nous trouvons ordinairement : d'abord, ils manient leurs chevaux avec une admirable dextérité; la selle et les étriers arabes, qui composent le plus parfait des harnachements de guerre, leur permettent de se servir du fusil avec la même facilité que s'ils étaient à pied; de plus, en combattant en fourrageurs et en fuyant à propos, — pour eux, « fuir en temps opportun, c'est vaincre, » — ils ne nous présentent que de trop rares occasions de les atteindre et de les frapper. Toutes les chances défavorables sont donc pour nous, qui recevons les bandes arabes ou qui nous présentons à elles dans le même ordre que si nous avions affaire à un régiment de cuirassiers prussiens. Ils n'ont, comme le disent nos soldats, qu'aérer dans le tas; et bien que leur balle n'ait pas la forme aussi compliquée que savante de celle en usage dans notre infanterie, et qu'elle soit, en dépit du progrès, restée imperturbablement à peu près sphérique, elle n'en donne pas moins bel et bien la mort à un trop grand nombre de nos valeureux soldats. Pour un pareil résultat, ce n'est pas la peine d'être la première armée du monde. Du reste, il n'y aurait rien d'étonnant que tout cela ne fût dans les desseins de Dieu; car la civilisation en aurait trop vite fini avec la barbarie si la première avait pour elle tous les avantages.

Le démarrage, c'est-à-dire la mise en mouvement d'une colonne

expéditionnaire qui doit s'enfoncer dans le Salira n'est pas une petite affaire. N'a-l-on rien oublié? C'est que, demain, quand nous aurons quitté nos magasins, il sera déjà bien lard pour réparer notre oubli. Aussi la matinée du 27 est-elle consacrée à donner un dernier coup-d'œil pour s'assurer si toutes les pièces composant celle machine qu'on appelle une colonne sont en bon étal et à leur place. Tout va bien, et promet un fonctionnement parfait. A onze heures, la ville de toile qui hérissait la plaine est renversée comme par l'effet d'un coup de théâtre ou d'un tremblement de terre, et les muleliers avec leurs mulets, et les sokhkhrara (1) avec leurs chameaux, attendent la sonnerie du boute-charge pour placer sur le dos de leurs bêles de somme les habitations, les bagages et les approvisionnements en vivres et en munitions de guerre de la colonne. L'esprit des deux peuples, Français et Arabe, se révèle surtout dans celle opération du chargement. Ainsi, le Français — nous sommes pointant les auteurs de la loi Grammont — chargera en injuriant el en ballant sa bêle, qui le lui rend souvent ; l'Arabe — les Arabes ne parlent jamais à leurs bêles — fera son chargement en silence, avec calme, et il obtiendra de son mulet ou de son chameau tout ce qu'il en joudra avec un simple cri ou un appel de langue.

Le général Yusuf sait que les troupes françaises sont aussi intelligentes qu'elles sont valeureuses, el que, tout en obéissant parfaitement, elles discutent volontiers les opéralions des chefs auxquels on a confié el leur existence el leur honneur; elles tiennent à savoir où on les mène et ce qu'on attend d'elles. Ce ne sont point, en un mot, des troupes-machines agissant automatiquement sous une impulsion donnée. Le général sait cela; aussi, a-t-il voulu réunir autour de lui les officiers de sa colonne el leur faire connaître son plan de campagne.

Nous ne nions pas qu'il n'y ait quelque témérité à parler d'un plan de campagne dans le Salua, et surtout à l'exposer el à le détailler à ses troupes. Avec l'extrême mobilité des bandes

(i) Requis, convoyeurs indigènes conduisant les bêtes de réquisition. Autrefois, les corvéables.

sahriennes, il n'est guère possible de prévoir où l'on sera le lendemain. La guerre, dans le Sud, ne peut donc se faire qu'au jour le jour et par improvisations. Nous admettons qu'un général puisse se donner un objectif, une direction générale; mais il sera bien rare qu'il y arrive tout d'une traite et sans avoir été obligé de se jeter plusieurs fois hors de celte direction.

Du reste, dans le Sahra, ce n'est pas par les armes qu'il faut chercher à vaincre; on arrive plus sûrement à ce résultat en fermant aux rebelles l'accès de leur pays: la misère les mettra bientôt à la merci du général qui n'aura pas exténué ses troupes et ses chevaux à la vaine poursuite d'un insaisissable ennemi, et qui sera resté imperturbablement sur une position remplissant le but qu'il se propose, celui de placer les rebelles dans l'alternative de se soumettre ou de mourir, eux et leurs troupeaux, de faim et de soif.

Évidemment, ce rôle expeclant n'est pas extrêmement dans les goûts de nos bouillants soldats; une expédition sans coups de fusil, ce sont les misères de la guerre sans compensations : pour eux, pas de sang, pas de gloire! On n'a point couru de dangers par le fait de l'ennemi dans cette expédition; c'est à peine si l'on osera dire qu'on y était. Nous sommes ainsi faits, et ce propos de Montaigne n'est pas d'hier: « Gecy est digne d'eslre « considéré, que noslre nation donne à la vaillance le premier « degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur. »

Eh ! mon Dieu, oui ! nos soldats sont toujours ce que les Italiens appelaient autrefois des « bisognosi d'onore, » des nécessiteux d'honneur, de cet honneur que donne la gloire, et, nous le répétons, pour eux, il n'y a pas de gloire quand le pistolet reste à la ceinture et la lame dans le fourreau.

L'objectif du général Yusuf est El-Ar'ouath, où il jettera un approvisionnement. Il espère que, d'ici à son arrivée dans celle place, l'insurrection se sera dessinée, et qu'il pourra prendre alors un parti, et agir en raison des éventualités qui se produiront soit dans la province d'Alger, soit dans celle d'Oran, foyer de la rébellion.

Le général, qui sait la guerre d'Afrique par cœur, et qui connaît son Sud sur le bout du doigt, donne aux officiers quelques

bons conseils sur la manière de conduire les iroupes dans les régions inhospitalières où ils vont avoir à opérer. Pour la plupart d'entre eux, le Sahra est un pays tout nouveau; il faut oublier là ses souvenirs d'école et des théories dont ils ne trouveront certainement pas à faire l'application. Les opérations de guerre en Afrique reposent encore aujourd'hui sur les traditions, et jusqu'à ce qu'on ait donné la culotte de zouave et la chachia à notre Service en Campagne, il faudra bien se conlenler des leçons professées par les officiers généraux qui ont été les disciples de l'illustre maréchal Bugeaud.

Le général termine en faisant remarquer aux officiers que, sa colonne étant appelée à agir dans le Sahra au moment où, habituellement, les troupes expéditionnaires rentrent dans le Tell, leurs soldats vont se trouver dans des conditions bien plus défavorables que si elles avaient à opérer pendant la saison d'hiver. En effet, les approches de Tété ne promettent guère au Ire chose que des eaux rares et des chaleurs insupportables; il engage donc les officiers à redoubler de sollicitude à l'égard de leurs hommes. Le général Yusuf sait aussi d'expérience tout ce qu'on peut obtenir de l'infanterie quand elle marche sans sacs. Cette faveur permet d'exiger d'elle des marches plus longues et plus rapides; elle ôte aux traînards tout prétexte de rester en arrière, et le fanlassin qui arrive sans fatigue au bivouac peut, si les circonstances le demandent, donner facilement un coup de collier. Nous ajouterons que, dans ces conditions, l'infanterie marche aussi vite que la cavalerie.

L'assemblée a sonné; à ce signal, chaque corps, détachement ou service a pris le rang qui lui a clé assigné dans l'ordre de marche. Les officiers d'Ëlat-major rectifient les fautes de détail qui ont pu se produire dans l'arrangement des différentes pièces composant la colonne. A la sonnerie de : En avant! la machine s'ébranle et plonge dans le Sud.

C'est dans la province d'Oran que les Hauls-Plaleaux, celte immense terrasse formant la ligne départage des eaux entre les bassins méditerranéen et sahrien sont le plus fortement accusés; celte vasle plate-forme, qui sépare le Tell du Sahra, va s'affaissant de l'Ouest à l'Est, et s'efface au-delà de Boghar pour

disparaître entièrement dans la province de Coustantine, où Ton passe de plein-pied du pays des céréales dans celui des dattes.

Bien qu'au-delà de Boghar les Hauts-Plateaux soient peu marqués sous le rapport de l'altitude, il n'en est pas moins vrai qu'on y sent bientôt l'approche des steppes : à quelques kilomètres dans le sud de la ligne de ceinture du Tell, les riches céréales de la vallée du Chelif moyen sont devenues rares et sans force ; la végélation arborescente a disparu. A part quelques fondrières, quelques plis de terrain que les eaux des pluies ont verdis, le sol ne présente plus guère que les teintes et la dureté de la carapace d'une lortue.

Le Chelif, le seul fleuve algérien qui, prenant sa source dans le Sahra, aille jeter ses eaux dans la Méditerranée, serpente sournoisement et traîtreusement sur notre droite. C'est sans doute ainsi qu'il a pu s'introduire furtivement dans le Tell : rien qui le décèle ; point de rives saillantes ; c'est comme une bouche sans lèvres ; point d'accidents qui paraissent gêner son allure ou contrarier son cours : fleuve égoïste qui s'est creusé un lit profond dans une sorte de marne boueuse, et qui se hâte de porter son tribut fangeux el ocreux à la mer sans se préoccuper de calmer la soif ardente du pays qu'il iraverse.

La colonne a pris ce qu'on appelle pompeusement la route impériale d'Alger à Laghouath. Sous le rapport de la largeur, on ne saurait lui contester ses titres à celle haute qualification ; mais peut-être pourrait-on lui reprocher de n'avoir pas su éviter assez les mauvais pas et les marécages. Il est vrai que les voiluriers ne sont pas absolument astreints à suivre le tracé de la route.

Au fur et à mesure que nous avançons, les traces de la charrue indigène deviennent plus rares; le sol se cailloute, s'empierre, el prend déjà cette teinte fauve qui annonce le Sahra. Des roches bizarres,moiréesde filons blanchâtres, se dressent sur notre gauche. La plaine s'évase à droite el n'est plus guère tourmentée que par quelques collines qui, par l'effet des ondulations, semblent bondir comme celles dont parle le Psalmiste. Nous rencontrons encore deux ou trois fois le Chelif roulant dans son ornière à berges droites et rongées, puis nous le laissons définitivement en appuyant légèrement dans l'Est.

Nous dépassons la coupure d'un dernier pli de terrain ; à la sortie de ce défilé, les portes de l'horizon s'ouvrent à deux battants: voilà le Sud aux monotones et vastes espaces! Le regard, captif dans les montagnes du Tell, prend ici son vol tout â l'aise, sans crainte de se heurter aux obslacles, et ne trouve à se poser que sur des pitons d'un bleu vague qui, à trois journées de marche de là, se confondent avec la robe du ciel dont ils semblent la bordure. Puis, jalonnant la route, une longue ligne de poteaux-supports du fil électrique, cette monture de la pensée aussi rapide que la pensée elle-même. À notre droite, le Djebel-' Oukal s'allonge de l'Est à l'Ouest et va finir à Tagguin ; devant nous, la chaîne des Sebàa-Rous (Sepl-Têtes) semble les remparts d'une ville prise d'assaut sur lesquels on aurait exposé les têtes de sept géants décapités, sorte de Sierra (scie) que les Turcs appelaient Iedi-Toptar, les Sepl-Canons. Plus près de nous, on distingue un point blanc noyé clans l'espace et pareil à une voile en pleine mer immobilisée par le calme : c'est le caravansérail de Bou-Keuzzoul (1) dressant ses murailles blanches au milieu de ces plates solitudes.

La végétation n'Méjà plus rien de celle du Tell : le chih (artemisia herba alba) s'est emparé du terrain et nous jette ses trop odorantes bouffées ; pomponnée à neuf de son feutre blanc, celte armoise, que le printemps a verdie, tigre le sol marneux de la plaine de ses touffes à ramification ramassée.

Des marais miroitent sur notre droite ; des bandes de flamants y dorment sur une jambe et la tête sous Taile. On dirait, de loin, une patrouille anglaise.

Le camp a été tracé à l'avance par les officiers d'Étal-major, et les adjudants-majors des corps d'infanterie sont allés reconnaître l'emplacement que devra occuper la fraction à laquelle ils appartiennent. Ainsi que cela est d'usage en Algérie, les troupes camperont en carré. La cavalerie formera la première face, qui sera toujours placée dans la direction que la colonne devra prendre le lendemain.

(1) Bou-Keuzzoul est évidemment un surnom ; il signifierait l'homme à la massue.

Le camp appuie sa droite au caravansérail de I3ou-Keuzzoul. La cavalerie a déjà pris sa place; les chevaux sonl à la corde, et les lentes se dressent. L'infanterie se développe sur chacune des trois faces qu'elle doit former : les tambours battent, les clairons sonnent; mais ces bruits de la guerre se perdent dans l'immensité : ce ne sont plus que des sourdines lointaines qu'aucun écho ne répète et qui s'égarent dans le vide. Les faisceaux sont bientôt formés ; quelques minutes après, une ville de toile dresse ses pignons gris au milieu de ces mornes espaces tout-à-l'heure calmes comme la solitude. L'artillerie et les divers services ont pris leur place dans le carré; le goum a établi ses tentes à quelque distance de notre bivouac : il campe avec celte indépendance en matière de castramétalion qui est particulière aux peuples chez lesquels la géométrie n'a que médiocrement pénétré; les chameaux, débarrassés de leurs charges, sont allés dîner en dehors du camp, heureux de trouver leur table mise partout; ils reviendront à la nuit s'accroupir sur les emplacements qui ont été indiqués aux sokhkhrara.

La lente du général s'élève au milieu du camp : elle est inconnaissable à la crinière de cheval (athouakh), cet insigne de la dignité des pachas, qui se dresse à son sommet; une seconde crinière, blanche comme le panache du roi Henry, et servant de fanion au général, est plantée devant l'entrée de sa lente.

La vie est dans le camp; celte petite colonne, noyée dans l'immensité, anime ces solitudes désolées. Chacun paraît chez soi dans cette ville éphémère que demain le soldat emportera avec lui. Vienne seulement un coup de venl, et il ne restera sur ce sol balayé, poli et vernissé par la tempête aucun vestige rappelant notre passage.

Le bivouac de Bou-Keuzzoul n'a rien de particulièrement réjouissant, et ce n'est pas précisément là qu'a dû être le paradis terrestre : pas de bois, pas de fourrages, peu d'eau, mais saumâtre. Le caravansérail a deux puits, l'un dans l'intérieur du caravansérail et l'autre en dehors; mais ils sont toul-à-fail insuffisants pour abreuver les chevaux et les bêtes de somme de la colonne; tous ces animaux boiront donc demain, s'il plaît à Dieu !

Les caravansérails (1) étant tous construits à peu près sur le même modèle, nous ne referons pas pour la centième fois la description de ce genre d'établissement, qui lient à la fois du fort et de l'hôtellerie. Nous dirons seulement que, pour habiter celui de Bou-Keuzzoul, le plus triste de toute l'Algérie peutêtre, il faut joindre à un bien grand amour de la solitude un dégoût passablement prononcé de l'espèce humaine. Quoi qu'il en soit, il y a bien un certain mérite à accepter la garde de ces mornes demeures et à s'emprisonner ainsi dans l'immensité.

Nous sommes dans le pays des Oulad-Mokhlar, l'une des plus puissantes tribus de l'ancien Tilhri. Du temps des Turcs, le chef des Oulad-Mokhtar était, après le bey, le premier personnage de la province. Il jouissait d'ailleurs d'une indépendance presque absolue, el il se considérait bien plus comme l'allié du pacha que comme son sujet.

Il faut dire que le chef de la Régence n'était pas fâché de laisser subsister une certaine rivalité entre le chikh des Oulad- Mokhlar et le bey du Tilhri : c'était, selon le pacha, un moyen de maintenir dans la soumission ce haut fonctionnaire qu'une trop grande puissance pouvait, à l'occasion, rendre dangereux.

Vers la fin de 1835, Ben-Aouda-el-Mokhlari (2), chikh des Oulad-Mokthar, qui avait à se plaindre du hakem de Médéa, entrait en relations avec le général Voirol, et lui offrait ses services conjointement avec Djelloul, chikh des Aïad, Bou-Châra, chikh des Rbeïaà, el El-Djedid, chikh des Oulad-Châïb. Ce Ben-Aouda n'ambitionnait rien moins que d'être placé à la tête du beylik de Tithri; mais cette combinaison n'eut pas le succès qu'en attendait El-Mokhtari .

(1) Les caravansérails de cette ligne appartiennent à l'administration du maréchal Randon; ils datent de 1853 à 1857.

(2) Ce Ben-Aouda, entraîné, malgré son grand âge et sa résistance, par les Oulad-Mokhtar dans la dernière insurrection, est mort de fatigue et de misère à la suite du marabouth dans le courant du mois d'octobre 1864. C'était le père de l'ex-agha Bou-Diça, qui abandonna notre cause, dans le mois d'août de la même année, pour suivre les drapeaux de Mohammed-ben-Hamza.

En 1837, une ligue se forma dans ces contrées contre El-Hadj- Abd-el-Kader ; elle avait à sa tête Bou-Dhïaf, chikh des Oulad- Madhi, et Ben-Aouda-el-Mokhtari. Après avoir obtenu assez facilement la défection du premier, l'émir marcha contre Ben- Aouda, lequel fut obligé de se soumettre et de lui livrer un fanatique qui se faisait appeler l'imam El-Mohy-ed-Din, et qui prêchait contre lui. Bien qu'il passât pour posséder le don des miracles, Abd-el-Kader envoya néanmoins ce thaumaturge prisonnier à Maskara. La mission de cet illuminé sur celle terre se termina sans doute dans les prisons du Beylik ; car on n'entendit plus jamais parler de lui.

Ce fut dans le mois de juin 1842 que les Oulad-Mokthar, cédant aux conseils de Mohammed-ben-el-Akhdhar, neveu deBen- Aouda, vinrent faire leur soumission au colonel Comman, commandant supérieur du cercle de Médéa.

Un an après, le Sud du Tithri fut agité par de nouveaux désordres, dont Ben-Aouda-el-Mohktari, qui était devenu un chaud partisan de l'émir, comptait profiter dans l'intérêt de son nouveau maître. Le duc d'Aumale, qui commandait à Médéa, se porta sans délai dans le sud de son commandement ; il arrivait le 20 avril 1843 sur les Rahman, principaux fauteurs du trouble, lesquels se hâtaient de rentrer dans Tordre après un petit combat de cavalerie qui ne leur fut pas avantageux.

Ben-Aouda, qui, nous l'avons dit, s'était rapproché de l'émir, finit par se soumettre définitivement en 1845, et il demanda à rentrer en grâce auprès de nous lorsque les Oulad-Naïl, traqués par le général Yusuf , furent obligés d'abandonner la cause d'Abdel-Kader.

Le 28 avril, la colonne s'ébranlait à cinq heures et demie du malin et suivait la même direction que la veille. Nous entrons dans le pays de la halfa fstipa tenacissima), celte plante du Sud par excellence. La plaine s'ondule et se moutonne. On rencontre çà et lài mais très-rarement, un pied de jujubier sauvage (zizyphus lotus) dont les feuilles charnues ont excité, malgré les épines qui les défendent, la convoitise des chameaux et des moutons ; parfois un bethoum (pistacia atlaniica), isolé dans une vallée, élève sa cime arrondie au-dessus des touffes de halfa. Le

chih et Yalala, qui paraissent appartenir tous deux au genre artemisia, alternent avec la lialfa dans l'occupation du sol ; ces armoises, diamantées de la rosée du matin, embaument l'air de leur énergique et pénétrante odeur, et nos fantassins, qui professent la plus grande estime pour cette grossière parfumerie, lèvent voluptueusement le nez dans la direction des brises embaumées et les aspirent bruyamment.

La colonne traverse une suite de daya (bas fonds) qui deviennent fangeuses à la suite des pluies hivernales. Sous l'action de notre implacable soleil, les eaux s'évaporent, le fond se dessèche, se fendille et se quadrille en mosaïque; on dirait, avoir ces cuves dénudées et sans trace de végétation, que le sol a été frappé d'alopécie.

La colonne fait sa grande halte au café maure de Khachem. Il n'y a là qu'un puits, et l'eau en est saumàtre.

Bien que nous en soyons encore fort éloignés, nous découvrons cependant le caravansérail d'Aïn-el-Oucera (1), qui dresse sa masse blanche devant nous. A quatre heures du soir, et après une longue marche de dix lieues et demie, la colonne touchait au caravansérail, et campait sous ses murs sur un plateau sablonneux de nuance blanchâtre moucheté de touffes de harmel (peganum harmala) (2).

Nous sommes sur les terres de parcours des tribus du Tithri méridional ; c'est dans ces grands espaces que les Arabes pasteurs campent avec leurs troupeaux pendant tout le temps qu'il leur est possible de les y abreuver : les Mfatah, les Mouïadat-el- R'eraba, les Oulad-Maâref, les Zenakhra, les Abadlia, les Rahman s'y partagent le terrain avec les Oulad-Mokhtar-el-R'eraba.

Le pays que nous traversons n'est point nouveau pour le général Yusuf : dès 1843, il préludait, par la part qu'il prenait au brillant épisode de la prise de la zmala de l'Émir, à cette rude et ingrate odyssée qui se terminait sur les ruines des murailles d'El-Ar'ouath.

(1) Oucera, terrain élevé.

(2) De la famille des zygophillées.

Le 29 avril, la colonne s'engage dans le pays des Rhaman. La chaleur commence à se faire sentir vigoureusement; la marche devient pénible, surtout pour l'arrière-garde, qui est noyée dans un nuage de sable brûlant soulevé par le convoi.

La colonne a pris, en sortant du bivouac d'Aïn-el-Oucera, son ordre de marche sur trois colonnes, comme si elle était en présence de l'ennemi. Cet ordre, qui n'est guère praticable que dans leSahra, présente, pour le chef, les avantages de diminuer la profondeur de sa colonne, d'avoir mieux sa troupe dans la main, et d'être toujours prêt pour le combat dans le cas de rencontre fortuite de l'ennemi.

Nous approchons d'une chaîne de montagne qui coupe brusquement notre horizon : c'est, à l'est, le Djebel-el-Khidher, qui paraît s'aplatir sous le poids de ses sept têtes [Sebâa Rous), et à l'ouest, le Djebel-Oukat, qui s'allonge dans la direction de Tagguin. Nous piquons droit devant nous sans trop savoir par quel point nous allons escalader ces montagnes; mais, arrivés à leur pied, une solution de continuité taillée en biseau nous ouvre une sorte de couloir dans lequel nous pénétrons. Quelques minutes après, nous atteignions le caravansérail de Guellel-es-Shiol (la mare du seau) (1) ; la colonne y pose son camp.

Le soir, les monlagnesdanslesquelles est noyé le bivouac s'illuminent soudainement de flammes rouges qui courent sur les crêtes, et qui se développent au-dessus de nos têtes. Tout notre horizon n'est bientôt plus qu'un cercle de feu jetant sur le ciel des reflets empourprés. Des silhouettes humaines se dessinent en noir sur les principaux foyers qu'elles paraissent attiser: c'est probablement Salan et les siens qui, las de rôtir souterrainement depuis si longtemps, ont déclaré la guerre à Dieu, et cherchent à incendier la voûte céleste. Rassurons-nous cependant, le cas est moins grave: ce sont tout simplement les grandgardes qui ont mis le feu aux touffes de halfa pour donner au camp celle

(1) La Guetta (mare, excavation dans la pierre où séjourne l'eau des pluies) est en face de la porte du caravansérail. C'est un vaste réservoir alimenté par les eaux de pluie qui descendent du versant nord du Djebel-el-Khidher. Sa profondeur moyenne est de 4m16.

splendide illumination. Nous jouirons, du reste, encore souvent de ce genre de spectacle; car, il faut bien le dire, il y a plus de gens qu'on ne le pense généralement qui sont nés avec des instincts d'incendiaires.

Le 30, la colonne se remettait en marche à la pointe du jour, et continuait de suivre la route de El-Ar'oualh.

Depuis l'affaire du 16, — celle de Tagguin, — nous étions sans nouvelles de l'ennemi; des bruits arabes commençaient déjà à circuler dans la colonne, et ils n'étaient pas précisément de nature à nous tirer d'inquiétude : on disait que le marabout, à la tête de nombreux contingents, avait attaqué la colonne du général Martineau, en marche sur El-Beïodh (Géryville), et que cette colonne avait été entièrement détruite. Une dépêche télégraphique vint heureusement nous apprendre la vérité : le général Martineau, attaqué furieusement, le 26, à Aïn-el-Kalha, près de Kheneg-Azir, avait, il est vrai, éprouvé des pertes sérieuses ; mais sa colonne avait pu contraindre l'ennemi à se mettre en retraite, et arriver, le lendemain, 27, à Géryville, où elle déposait son approvisionnement.

La province d'Alger était toujours parfaitement calme, et rien ne faisait supposer de mauvaises dispositions ni parmi les gens du goum, ni parmi les sokhkhrara qui marchaient avec nous.

A dix heures du matin, nous traversions la grande bande de sable de Mesran (t), qui est mouvementée commeune mer agitée; les sommets de ses vagues figées sont couverts de la végétation des sables, elle retem, ce genêt du désert, y balançait gracieusement, au souffle d'une légère brise du nord, ses branches empanachées de fleurs blanches.

La bande de sable de Mesran, qui n'a pas moins de trois kilomètres de largeur, semble être le trait d'union reliant entre elles les deux portions de la Sebkha (lac salé) Zar'ez. La colonne laisse à six kilomètres sur sa droite le Zar'ez occidental, qui se déve-

(1) La ferme-auberge du sieur Juan Mas est située à Mesran, et à un kilomètre en avant du banc de sable. A cinq kilomètres plus au nord, on avait commencé le forage d'un puits artésien ; ce travail a été interrompu par suite de l'insurrection.

loppe dans l'ouest comme un vaste miroir destiné à la toilette du soleil.

Nous sommes sur les terres de parcours des Oulad-Si-Mohammed, et nous entrons dans le pays des Oulad-Naïl, de celte puissante tribu dont les femmes ont, avec leur réputation de beauté, celle, dil-on, d'une facilité de mœurs inimaginable. Les officiers de la colonne, qui possèdent ce détail et qui croient aux aimées du désert, fouillent du regard les profondeurs de l'horizon pour chercher à découvrir quelque tente renfermant des spécimens de ces séduisantes houris; mais la plaine est déserle, et il n'y a pas trace, aux quatre points cardinaux, de la succursale du paradis de Mahomet.

La colonne vient de pénélrer par le Kheneg-el-Meleh {défilé du Sel), dans celle chaîne de montagnes qui relie le Djebel-es- Sahri au Djebel-el-Amour; elle passe au pied des Hadjeur-el- Meleh {rochers de Sel), qui semblent un caméléon gigantesque (1), coupe une première fois l'Ouad-el-Malah (la Rivière salée), laisse à sa droite le caravansérail, et va camper à Draà-el-Hadjeurel-Meleh {le Contrefort des Rochers de Sel), après avoir traversé une seconde fois l'Ouad-el-Malah.

Le gîte de sel-gemme des Hadjeur-el-Meleh, l'une des curiosités du Sahra, paraît être le résultat d'une éruption argilo-gypseuse et de sel-gemme qui se serait fait jour à travers les assises superposées des terrains crétacés inférieurs et tertiaires moyens. Le sel-gemme, fort abondant dans le Kheneg-el-Meleh, y forme des talus très-abrupts qui atteignent jusqu'à trente-cinq mètres de hauteur. Quand le soleil joue dans le fouillis de plis et d'arêtes de cette roche silicatée de couleur changeante passant successivement par le jaune, le vert, le rouge et le violet, les effets produits par toute celte joaillerie sont d'une richesse et d'un éclat qui viennent trancher magnifiquement sur le ton éternellement jaunâtre du pays que nous parcourons.

(1) Les Hadjeur-el-Meleh sont à tons grisâtres, marbrés de blanc. On rencontre à leur pied un lac de dix mètres de diamètre et d'une profondeur considérable. Tout ce qui s'y baigne en sort saturé de sel et couvert de cristallisations.

Plusieurs sources, très-riches, en sel marin, sonrdcnt des Hadjeur-el-Meleh et vont se jeter dans l'Ouad-el-Malah ; leurs bords se couvrent de croûtes salines par l'évaporation sponlanée. C'est là que s'approvisionnent les garnisons de Djelfa et d'El- Ar'ouath.

Le 1er mai, la colonne remontait sur sa rive droile le cours de l'ouad El-Malah, qui a pris le nom d'ouad Djelfa; elle coupait celle rivière avant d'arriver au moulin du minotier Main; elle en suivait ensuite la rive gauche jusqu'à Djelfa. Des ksour ruinés dressent ça et là, des deux côtés de la roule, leur squelette grisâtre. La colonne entrait, vers une heure, dans le village de Djelfa, où la population europénne, délivrée désormais de ses craintes, l'accueillait en libératrice.

Depuis le 16 avril, la population de Djelfa passait de mauvais jours et de bien plus mauvaises nuits encore; le bruit de l'intention probable qu'avait Sid Mohammed-ben Hamza de tenter un coup de main sur Djelfa pour entraîner le bach-agha Sid Cherifbel-Harch (1) et les Oulad-Naïl, prenait à tout instant plus de consistance : Sid Bel-Kacem lui-même, le frère du bach-agha. le disait à qui voulait l'entendre. Aussi, chaque soir, quand sonnait la retraite, chaque famille abandonnait-elle sa maison pour aller s'enfermer dans le bordj, où, par parenthèse, ces pauvres colons étaient fort mal à leur aise, en raison de l'exiguitédecet établissement et du peu de logement qu'il renferme.

Le village européen de Djelfa est déjà fort important; c'est là que se sont réfugiés quelques-uns de ces hardis aventuriers de la colonisation qui, poussés par un ponvoir irrésistible, sont toujours à l'avanlgarde de ce mouvement d'expansion qui ouvre les chemins de l'inconnu.

On croyait si peu, dans notre Sahra, à la possibilité d'une insurrection, on s'y reposait si tranquillement, si françaisement sur la foi des traités, qu'on n'avait pas même songea entourer le village de Djelfa d'un simple retranchement pour en défendre les approches. « Toutes ces prudentes précautions, se disait-on,

(1) Le bach-agha Sid Cherif-bel-Harch a été tué le 13 octobre 1864 dans un engagement avec un goum des rebelles.

sont bonnes pour les villages du Tell. » Oui ; mais, un beau jour, l'insurrection a grondé dans le Sahra ; les Oulad-Naïl, au milieu desquels est planté le village, sont devenus insolents et se sont donné des airs indiquant de mauvais desseins ; Djelfa s'est alors aperçue qu'elle était accessible de toutes parts, et elle a pris peur. Mais l'heure de la défection des Oulad-Naïl n'était pas encore arrivée, et le marabouth Mohammed-ben-Hamza était occupé sur la rouledeGéryville par la colonneMartineau.L'altaque du village de Djelfa, placé sous le canon du bordj, ne présentait rien de bien tentant aux rebelles, et le marabouth savait bien que ce n'était pas là une proie à offrir à la rapacité de ses bandes.

La création du bordj de Djelfa, devenu plus tard une annexe du cercle de Lagouath, date de l'année 1852. Les fréquentes incursions du cherifd'Ouargla,Mohammed-ben-Abd-Allah, sur le territoire de nos tribus soumises avaient déterminé le général Randon, Gouverneur-général de l'Algérie, à porter nos points d'occupation bien plus en avant dans le Sud ; c'est dans ces vues qu'il décida la construction d'une maison de commandement à El-Beïodh (Géryville) et à Djelfa. Celle combinaison présentail le double avantage de proléger plus efficacement, nous l'avons dit, les tribus soumises contre les tenlalives du cherif, et de maintenir dans l'obéissance celles dont la fidélité aurait pu manquer de solidité. Du reste, il faut bien le reconnaître ici, ce fut le général comte Randon qui comprit le premier que l'occupation du Sahra c'est la sécurité du Tell, et sa politique dans ces contrées fut toujours imperturbablement d'accord avec cette opinion.

La rébellion d'aujourd'hui est venue de nouveau lui donner raison, et prouver à ses contradicteurs que le Sud est encore le berceau des insurrections. 11 n'y a pas de moyen terme : Voulons-nous la tranquillité et le calme dans le Tell ? Ayons alors le pied sur la poitrine des Sahriens.

Le point de Djelfa fui donc choisi pour recevoir la maison de commandement du bach-agha Sid Cherif-bel-Harch, bordj qui devait servir en même temps de poste-magasin et de base d'opérations aux colonnes ayant à agir dans la région des ksour et sur les tribus de la province d'Alger. Placé sur la route de Lagouath et à trois marches de ce ksar, dominant le paysde la puissante tribu

des Oulad-Nàïl, le poste deDjelfa remplissait parfaitement le but que s'était proposé le Gouverneur.

Le fort de Djelfa est situé sur la rive gauche de l'ouad de ce nom ; il s'élève, à l'est de la chaîne boisée de la Sen-el-Lebba (la dent de la lionne), sur un mouvement de terrain à pentes douces au-dessus du village européen et des jardins de la garnison. La couleur noire du sol indique que la partie basse de Djelfa était couverte de marais; mais cette cause d'insalubrité n'a pas tardé a disparaître par le dessèchement des marécages, et les terrains autrefois envahis par les eaux ont été livrés à la culture.

Le bordj de Djelfa s'est élevé comme par enchantement: cinquante-quatre jours ont suffi à la colonne Yusuf, et sous l'active impulsion de cet officier général, pour faire surgir du sol cette construction qui, dans le principe, était tout à la fois une maison de commandement, un caravansérail et une forteresse. Une inscription placée au-dessus de la porte d'entrée du bordj rappelle qu'il a été construit dans l'espace de temps que nous indiquons plus haut, dans les mois de novembre et décembre 1 852, par la colonne du général Yusuf, sous le gouvernement du général Randon.

Aujourd'hui (t)4e bordj est affecté au logement de la garnison et du personnel des divers services ; il renferme, en outre, des magasins d'approvisionnement. L'habitation du commandant de l'annexe et son bureau arabe se trouvent en dehors du bordj.

On remarque à 600 ou 700 mètres de l'entrée du village une vaste construction qu'habite le bach-agha des Oulad-Nâïl.

La situation de Djelfa et son altitude à 1,100 mètres au-dessus du niveau de la mer l'exposent à toute la colère des venis et à l'influence des températures extrêmes : une chaleur tropicale en été, un froid sibérien en hiver. Malgré les plantations nombreuses que nous y avons faites et les soins infinis donnés à l'embellissement de ce poste qui, avant nous, n'avait pas un arbre, Djelfa n'est pas encore précisément un Éden. La pépinière y est pourtant fort belle, et c'est un vrai bonheur de retrouver là des arbres d'utilité et d'agrément qui rappellent nos vergers de France.

Le docteur Reboud a signalé quelques ruines romaines aux

(1) Ces notes ont été rédigées en 1864.

environs de Djelfa. Suivant le savant docteur, ces ruines présenteraient surtout cet intérêt d'indiquer d'une manière certaine le point extrême de l'occupation romaine dans ces régions. On y a aussi trouvé des tombeaux qui, par la forme, rappellent passablement les sépultures celtiques.

Divers détails d'organisation retiennent la colonne dans son camp de Djelfa du ter au 4 mai. Les nuits y sont extrêmement froides, et, le matin, l'eau de nos bidons est recouverte d'une couche de glace; aussi le soleil est-il parfaitement accueilli quand il se présente à l'horizon.

La colonne se remet en marche le 4 à midi, et va coucher sur l'ouad Es-Sedeur (des jujubiers sauvages). Elle repart le 5, et va fairesagrande-halteàAïn-el-Ibel(l) (fontainedeschameaux), après avoir laissé à sa droite et à sa gauche quelques petits ksour délabrés, celui d'Amra, entre autres, délicieuse oasis reposant l'œil fatigué par les tons jaunâtres et brûlés de la plaine rocheuse qui se développe dans l'ouest.

Aïn-el-Ibel se compose aujourd'hui d'un caravansérail et d'une construction en briques rouges d'aspect monumental. Ce dernier établissement, qui avait été bâti pour y loger les Oulad-Reggad, croyons-nous, est de forme rectangulaire ; des corps de bâtiments à élage s'élèvent sur trois de ses côtés, et enferment une vaste cour plantée d'accacias dans laquelle on entre par le côté sud. Un péristyle régnant sur les trois faces et une belle fontaine placée au milieu de la cour font participer cet établissement de la maison mauresque et du cloître.

Bien qu'elle ne date que de 1856, celle construction, qui est restée inhabitée, ne sera bientôt plus qu'une ruine par suite de l'incurable pococurantisme des Arabes, qui ne relèvent rien, qui ne réparent rien. Déjà les volets et les portes boitent tourmentés par tous les vents; la fontaine est tarie et les arbres meurent de soif; dans ces longs corridors, où l'on s'entend marcher, on sent l'abandon et ses conséquences, le délabrement et la désolation.

Nous pensons que les Sahriens préféreront encore longtemps

(1) Ibel, troupeau de cent chameaux.

l'existence murée qu'ils trouvent dans leurs masures des ksour, à ces somptueuses et solides constructions, à ces sortes de phalanstères qui les forcent à la vie en commun, genre d'existence pour lequel ils ont toujours montré beaucoup de répugnance. C'est ce qui explique Tétai d'abandon danslequel ils laissent Aïn-el- Ibel, et leurs préférences pour la maison arabe, malgré ses incommodités et son insalubrité. L'établissement d'Aïn-el-Ibel ne pouvait guère convenir que pour un fondouk ou pour un caravansérail.

Cet édifice fut élevé sous le commandement supérieur de M. le chef d'escadrons Margueritle, aujourd'hui général (1).

Il est difficile de trouver dans le Sahra de la province d'Alger un nom plus populaire que celui de cet officier général: tous les Sahriens vous parlent de Gfiit avec admiration, et déjà ses exploits cynégétiques circulent dans le désert avec le merveilleux et l'intérêt de la légende. Les Arabes vantent aussi sa justice pleine de calme et la sagesse de son commandement. Us le louent aujourd'hui d'avoir exigé d'eux certains travaux qui leur ont amené le bien-être, et que, pourtant, ils n'exécutèrent que par la contrainte et avec répugnance. En effet, à chaque pas, dans le cercle de Laghouath, on rencontre une création et une amélioration, et quand on demande aux Arabes quel en est l'auteur, ils ne manquent pas de vous répondre : « C'est Gr'ill. »

Dans un pays où tout est à créer, il serait à désirer qu'on trouvât beaucoup de commandants supérieurs possédant au même degré que le général Margueritle son initiative intelligente, sa science du faire faire, et son influence sur les indigènes.

Aïn-el-Ibel est une belle et abondante source. Des jardins complantés d'arbres fruitiers font de ce point une riante oasis de verdure qui repose l'œil fatigué et rappelle le Tell.

Le danoun, espèce d'orobanche à fleurs jaunes, est très-commun dans les environs d' Aïn-el-Ibel : c'est une belle plante, à lige charnue, d'une odeur assez agréable, et que la disposition de ses fleurs fait ressembler de loin à un épis de maïs. Dans

(1) Le général Margueritte a été tué sous Sedan pendant la funeste campagne de 1870. Il était général de division.

les lemps de disette, les Sahriens mangent sa racine ou son pied.

La colonne va dresser ses lentes à Mokthâ-Bou-Zïan, sur la gauche de la roule de Lagouath. Le 6 mai, elle quittait ce bivouac et prenait la direction de Sidi-Makhlouf . Nous sommes dans le pays de la vipère cornue (lefda). A chaque instant, la présence de ce hideux céraste, dont la morsure est mortelle, est signalée sur le parcours de la colonne : engourdie par la fraîcheur de la nuit, la vipère à cornes, qui s'enroule en collier autour des touffes de halfa, se laisse facilement surprendre et sabrer.

Nous apercevons bientôt devant nous le caravansérail de Sidi-Makhlouf. flanqué sursa gauche delà koubba du saint marabout qui lui a donné son nom ; quelques palmiers, les premiers que nous rencontrions, dressent leurs panaches en éventail au-dessus d'un amas de sable jaune qui noie leur pied. Nous doublons le caravansérail en laissant sur notre droite les remarquables plantations qu'y a faites le gardien de cet établissement, et, après avoir coupé une sorte de ddia marécageuse fourrée de gros buissons de guethaf (atriplex halimus), nous allons dresser nos tentes sur un plateau dont le fond, d'une dureté extrême, semble avoir été semé de scories.

Le caravansérail de Sidi-Makhlouf s'étend sur un plateau rocheux fortement raviné, envahi du côté sud par les sables que le guebli (vent du sud) y a apportés. Une source très-abondante sort des rochers sur lesquels s'élève le caravansérail, et ses eaux vont donner la vie aux jardins qui ont été créés au-dessous d'elle.

Une blanche koubba, plantée à l'est du caravansérail et sur le même plateau, dresse sa coupole capricieusement conique sur la dépouille mortelle du grand saint qui, de son vivant, fut Sidi Makhlouf. Quelques lombes se groupent autour de cette chapelle funéraire : ce sont celles de khoddam (serviteurs religieux) du saint qui ont voulu s'assurer sa puissante intercession auprès du Dieu unique.

L'intérieur de la koubba de Sidi Makhlouf n'est pas précisément somptueux, et Voukil (1) chargé de l'entretien du saint

(1) Oukilt mandataire, administrateur.

lieu nous a paru en prendre tout-à-fait à son aise, et laisser aux pèlerins qui viennent se prosterner sur la tombe de Sidi Makhlouf le soin d'emporter dans leurs bernous la poussière que le vent souffle irrespectueusement dans la dernière demeure de Vouali (1). Des tessons de poterie contiennent encore des restes de charbon sur lesquels ont été jetés les parfums que brûlent les fidèles les jours de ziara (pèlerinage, visite). Des logues, des fragments de bernous ou de mouchoirs de colon son accrochés en ex-voto aux murs du monument : ce sont les dons de malheureux croyants qui ont eu à demander quelques faveurs au saint, ou ceux d'infortunées croyantes qui auraient désiré bien vivement voir cesser une stérilité que leurs maris leur reprochaient si fréquemment el avec tant d'amertume. Une tenture d'indienne à couleurs ternies enveloppe, avec la prétention de le décorer, le catafalque de Sidi Makhlouf. Une ombrelle fond blanc à ramages, sortant des fabriques de Saint-Flour,est arborée au sommet du dais qui marque l'endroit où se trouve la tête du saint. La présence d'une ombrelle dans le Sahra n'a rien de bien étonnant ; mais comment cet appareil de la civilisation est-il arrivé à recevoir la bizarre destination d'abriter sous sa soie les restes de Sidi Makhlouf? Nous n'avons sur ce point que de vagues renseignements : une Anglaise, nous a-t-on dit, à la recherche de son mari voyageant dans le déserl, aurait tenté de corrompre le saint, en lui promenant l'offrande de son ombrelle, si elle parvenait à remeltre la main sur le fugitif. Ne voulant pas laisser échapper l'occasion de procurer cet ornement à sa dépouille, Sidi-Makhlouf aurait tant fait des pieds et des mains auprès du Dieu unique, que, grâce à son intercession, l'Anglaise aurait fini par retrouver son trop volage époux, lequel Anglais, ajoule-t-on, n'était autre que cet intrépide savant qui s'était fait faire une paire de houseaux en ferblanc pour se garantir contre la morsure des vipères cornues, houseaux devenus légendaires dans tout le Sud de la province d'Alger, et qu'on voyait encore, il y a quelque temps, religieusement conservés dans une des chambres du caravansérail de Sidi-Makhlouf.

(1) Ouali, saint, ami de Dieu.

Le caravansérail de Sidi-Makhlouf fut construit dans les premiers mois de 1853.

Le 7 mai, la colonne continuait sa marche sur Laghoualh, où elle devait arriver le même jour. Le terrain, couvert de halfa et de buissons de jujubiers sauvages, se mouvementé sensiblement. Nous nous engageons dans une sorte de vaste impasse formée à notre droite par la chaîne bleue du Djebel-el-Azreg et le Djebel-el-Milok, devant nous et à notre gauche, par la chaîne rocheuse du Djebel-eth-Thouïla, du Kaf-Metlili, et les monts Ed- Dakhla et Ez-Zabecha.

Nous sommes bientôt à la corne est du Milok, vaste citadelle naturelle, avec ses murailles taillées à pic et crénelées comme celles d'une forteresse du moyen-âge. Là, dans son œuvre, le Créateur qui, généralement, se contente de fournir les matériaux, a presque atteint à la régularité, à la perfection de celles de sa créature, c'est-à-dire que Dieu, en bâtissant le Milok, a assez bien imité le travail de la main de l'homme. Cet immense rectangle, dont les deux grandes faces n'ont pas moins de seize kilomètres, s'ouvre par des brèches donnant accès dans l'intérieur de l'ouvrage, auquel sa surface légèrement concave a valu l'appellation de Milok (1).

Le Milok était autrefois un lieu de refuge pour les Mekhalif et leurs troupeaux quand ils étaient menacés par les tribus voisines.

Des coups de feu se font entendre au loin ; ils se rapprochent et deviennent plus précipités. Nos fantassins ouvrent les narines comme pour aspirer les parfums de la poudre. Les chevaux s'animent, respirent bruyamment, tendent la lèvre supérieure sous le vent en accélérant leur allure. Les cavaliers qui frappent ainsi la poudre montent évidemment des juments, a Si c'était l'ennemi ! » pensent nos ardents fantassins en caressant leurs fusils du regard. Ce n'est guère possible; notre cavalerie est devant nous, et l'on ne prend aucune disposition de notre côté. Nous avons bientôt la clef de toute celle tharaka (fusillade) : c'est le goum des Arbaâ qui, sous les ordres du commandant supérieur de Laghouath, le chef de bataillon Thomassin, est venu saluer son

(1) Milok, sorte de soupière en bois à bords peu élevés.

général de division de ses salves de fête Déjà une déception

pour notre infanterie !

A dix heures, nous arrivions à Metlili, lieu marqué depuis 185C par une construction en briques rouges d'un assez bon effet. Cet élablissement, dont la destination première était de recevoir un café, et qui aujourd'hui a pris presque l'importance d'un caravansérail, commençait la série de ces postes intermédiaires placés entre les gîtes d'étape.

Il existe à Metlili deux puits, dont l'un a acquis une sorte de célébrité par suile du déplorable accident qui, en 1856, amena la mort du capitaine Entz, des Tirailleurs algériens. Cet officier, qui, malheureusement, possédait, avec une certaine obésité, quelques connaissances dans l'art du puisatier, s'était fait descendre dans l'un de ces puits pour rechercher la cause qui en avait tari les eaux ; la corde se rompit sous le poids du capitaine, et sa chute détermina la mort.

Le caïd de Laghouath, Chikh-Ali, l'un des fils de l'ancien khalifa Ahmed-ben-Salem, a fait dresser une vaste et merveilleuse tente de la forme diïe marquise, sous laquelle il offre un somptueux déjeuner arabe au général et aux officiers supérieurs de la colonne.

C'est dans celte plaine, qui s'étend entre Metlili et Djebel-el- Milok, un fourmillement bizarre et confus de gens et de bêles : Français et Arabes, chevaux, mulets et chameaux grouillent, se croisent, se traversent dans un pêle-mêle tumultueux et discordant ; les chevaux, qui ont senti les juments, ne touchent pas à la muselle d'orge qui leur pend au nez, et cherchent à se débarrasser de leurs entraves pour courir à ces maigres filles du désert, les chameaux, chargés de greb (outres) et de bagages, pénètrent ce fouillis, excités par \esch! ch! sifflants des sokhkhara, et finissent, en promenant leur long cou au-dessus de ces foules, par trouver leur destination, puis tous ces bruits s'apaisent, le calme se fait, et chacun se hâte de mettre à profit l'heure et demie que doit durer la grande halle.

La chaleur devient intense; le vent du sud commence à souffler et soulève un nuage de sable qui tend sur l'azur du ciel un voile jaune-sale ; les hauteurs rocheuses qui nous enveloppent

se fondent peu à peu, et leurs crêtes deviennent vaguement indécises, puis le nuage s'affaisse et rampe en tournoyant à hauteur d'homme et en nous aveuglant.

La colonne se remet en marche ; les goums des Arbaâ continuent de brûler leur poudre de bienvenue en avant du général : c'est la marque que leur esprit est encore bon et que le démon de l'insurrection ne les a pas touchés de son aile. Aussi, penset-on déjà à faire de ces Arbaâ une tribu-makhzen, — organisation renouvelée des Turcs, — et à leur donner le pays qu'ont abandonné les Oulad-Châïb.

La route, après avoir tourné à gauche du Djebel-ez-Zabecha, serpente à travers une suite de mamelons rocheux saupoudrés de sable jaune ; puis le pays s'apaise, l'horizon s'élargit, et le fond de la plaine se limite et se barre par une longue ligne vert-foncé formant trait d'union entre deux mamelons ocreux, surmontés chacun d'une petite construction blanche dont on ne devine pas encore le rôle: c'esl la ville de Laghoualh avec sa forêt de palmiers. Nous étions bientôt dans le lit à sec de l'ouad Mzi, et nous arrivions à Ras-el-Aïoun (tête des sources), point où les eaux, après avoir disparu dans le sable à 20 kilomètres plus haut, reparaissent à ciel ouvert pour disparaître encore et définitivement entre Laghouath et Ksir-el-Haï'ran.

La colonne coupe l'ouad Mzi à Ras-el-Aïoun, et, longeant les jardins de la rive gauche de ce cours d'eau, dont les bords sont marqués par une luxuriante plantation de saules, elle fait son entrée dans la ville par Bab-ech-Chergui (porte de l'Est). Le canon parle, les tambours battent, les clairons sonnent, la milice et la garnison sont sous les armes et forment la haie sur le parcours de la colonne ; Européens et Indigènes sont sur le seuil de leurs demeures, à leurs fenêtres et sur leurs terrasses ; le drapeau de la France a été arboré au front des principales maisons ; la satisfaction est sur tous les visages. Celte population, bigarrée, hybride, babellienne, qui vil côte à côte sans se mêler, a compris aujourd'hui que ses intérêts sont communs. Quant aux Beni-Laghouath, ils pouvaient se rappeler le drame sanglant de 1852, et ce qu'il en coûte de tendre l'oreille aux incitations des cherifs et des agitateurs.

La colonne traverse la ville el va poser son camp, en prenant l'avenue Gassaigne (1), au nord-ouest de la place, sur les bords d'une dérivation de l'ouad Mzi.

(1) Le colonel d'État-major Cassaigne, tué sous les murs de Sébastopol, avait été longtemps attaché à la personne du général Pelissier, devenu maréchal de France, en qualité d'aide-de-camp. C'était un officier d'une rare distinction et d'un remarquable mérite.

La ville de Laghouath. — Son histoire. — Les Ahlaf, les Oulad- Serghin et les Oulad-El-Hadj-Aïça. — Les Ahlaf font appel au bey d'Oran Mohammed-el-Kebir, qui chasse les Oulad-Serghin. — Ces derniers s'allient aux Oulad-El-Hadj-Aïça et battent les Ahlaf. — Les Ahlaf ressaisissent le pouvoir. — Le chef du parti des marabouths fait appel à l'émir Abd-el-Kader qui lui envoie des secours.

— Les Ahlaf son chassés de Laghouath par les Oulad-El-Hadj- Aïça. L'émir rend le pouvoir au chef des Ahlaf. — L'émir envoie un de ses khalifas avec des forces régulières pour occuper Laghouath. — Les Beni-Laghouath se révoltent, battent et chassent le khalifa d'Abd-el-Kader. — Le chef du parti des marabouths, El- Hadj-el-Arbi, cherche en vain à reprendre le pouvoir. — Il est battu par Ahmed-ben-Salem et Tedjini. — El-Hadj-el-Arbi est tué à Ksir-el-Haïran. — La colonne du général Marey à Laghouath. — Prédiction du marabouth SidiEl-Hadj-Aïça. — Ahmed-ben-Salem reçoit l'investiture de la France pour le khalifalik de Laghouath. — Le cherif d'Ouargla et la prise de Laghouath. — Situation de l'insurrection dans la province d'Oran. — État de la province d'Alger; plan de campagne. — Marche delà colonne Yusuf dans l'ouest.

— Le ksar de Tadjmout. — Son histoire. — Tadjmout sans soleil.

— Mauvais esprit des gens de ce ksar. — Essai de l'emploi du dromadaire pour transporter l'infanterie. — Les opérations de la colonne Deligny dans la province d'Oran. — La colonne du général Yusuf vient camper sous Ain-Madhi.

Celui qui, comme nous, ne serait pas entré dans Laghouath autrement que par la brèche qu'y fit, le 4 décembre 1852, le canon du général Pelissier, ne reconnaîtrait plus guère aujourd'hui ce vieux ksar que nous appelions la capitale du désert. Sous Taclion intelligemment créatrice de ses deux premiers commandanls supérieurs, les chefs d'escadrons Du Barail et Margueritte (aujourd'hui généraux de brigade), puissamment encouragés et sou

tenus par le maréchal Gouverneur-général comte Randon, cette cité, délabrée, édenlée, ébréchée, fangeuse, infecte, s'est métamorphosée en une ville franco-orientale, à laquelle Yhybridité de ses constructions donne un cachet tout particulier : c'est la France entée sur l'Orient. Ses fortifications, qui autrefois consistaient en deux grandes tours carrées bâties sur les points culminants de la crête, et auxquelles se rattachaient les murailles, ont été remplacées par une bonne et solide enceinte défendue à l'est et à l'ouest par le fort Morand et par le fort Bouscar en.

On a tait le jour dans la ville, et on l'a aérée en perçant de nouvelles rues; d'autres ont été modifiées, rectifiées, alignées. Bossuée par des détritus séculaires, la ville a été nettoyée, balayée (1), nivelée, et son parcours a été rendu plus facile. Il y a bien encore quelques quartiers arabes que le balai européen a effleurés à peine, quelques fumiers légendaires dont les premières couches appartiennent aux âges préhistoriques; mais tout cela disparaîtra, sans doute, du jour où les Sahriens seront bien pénétrés de l'efficacité des engrais; en attendant, ces débris, ces ordures vous prennent à la gorge, et il faudrait avoir l'odorat bien perverti pour croire qu'on est là dans le quartier des marchands de parfums de l'Orient.

Une belle place rectangulaire, à laquelle on a donné le nom du maréchal Randon, est encadrée d'édifices de style mauresque d'un bon effet: l'un de ses grands côtés est formé par l'hôtel du commandant supérieur et par le cercle militaire; celui qui lui est parallèle, par le pavillon du génie et par le bureau arabe; sur les deux petits côtés sont établis des bazars indigènes, dont l'un,

(t) L'armée française, pareille à Hercule, est éminemment purificatrice ; non contente d'apporter la civilisation dans les plis de son drapeau aux peuples chez lesquels elle porte ses armes, elle se charge encore de nettoyer leurs capitales. C'est ainsi, pour ne parler que des travaux de nos jours, que nous avons nettoyé successivement Alger, Ancône, Rome, Civita-Vecchia, Gallipoli, Constantinople, Andrinople, Athènes, Saigon, presque Péking, Beyrouth, Vera-Cruz, Puebla, Mejico, etc., etc. Nous craignons que notre manie de nettoyer n'enfante la spéculation chez les peuples malpropres de provoquer des casus belli pour nous attirer chez eux.

appartenant à Chikh-Ali, est surmonlé d'une élégante coupole renfermant l'horloge de la ville. En fait de plantations, nous aurions voulu sur celte place autre chose que des palmiers, attendu que celle essence n'est pas précisément une rareté à Laghoualh, et que les parasols de l'arbre-roi du désert, surtout quand il est isolé, ne paraissent pas avoir été spécialement créés pour donner l'ombre à l'espèce si myrmidonne des mortels.

La ville de Laghoualh aura beaucoup gagné, au point de vue de l'aspect, quand les murs de ses anciennes maisons, qui sont en briques crues, et dont la nuance lie de vin donne des nausées, auront reçu un badigeon modifiant ce fâcheux effet.

La kasba de Ben-Salem, sur laquelle flotta, le 4 décembre 1852, l'aigle du 2me de Zouaves, vaste construction connue autrefois sous le nom de Bar es-Seffah (maison des dalles), et dans laquelle on avait d'abord installé l'hôpital, un casernement et des magasins, a été démolie pour faire place à une mosquée monumentale construite avec le produit d'une souscription faite parmi les indigènes du cercle. Cet édifice, qui ne paraît point avoir été élevé en vue de faire oublier les architectes de la ravissante mosquée de Cordoue, nous a paru d'abord plus que suffisant pour y recevoir les serviteurs du Dieu unique; ensuite, c'est lourd, écrasant, comme atteint d'éléphantiasis, et cela jure en diable avec la svelle élégance des palmiers.

Laghoualh renferme de délicieux jardins, ceux, entre autres, du commandant supérieur et du cercle militaire. On y trouve, abrités par de gigantesques dattiers, tous les arbres fruitiers et les fleurs du midi de notre France ; tous les tons du vert se mêlent, se confondent, se marient dans ces luxuriants et splendides Edens qui font rêver aux jardins de Damas si pleins de mystérieuses voluptés et si éloquemment chantés par ses poètes. La forêt de palmiers, qui s'étend au nord et au sud sur une longueur de près de trois kilomètres, revêt de sa sombre verdure les chaînons décharnés qui essaient de soulever au-dessus des cimes leurs arêtes vives et saillantes comme le dos d'un caméléon.

Nous ne voulons pas quitter Laghoualh sans dire quelques

mots du passé de celle ville, qui esl appelée inévitablement à jouer un rôle important dans notre Salira.

Laghouath (1) esl une ville très-ancienne; jadis elle dépendait du Marok qui, vers la fin du XVll« siècle, la céda aux Turcs. Elle fut d'abord mise à la main du bey de Tithri qui dut, à plusieurs reprises, s'y monlrer en armes pour y faire respecter son autorité. Après quelques expéditions plus ou moins heureuses, ce bey renonça, en faveur de celui d'Oran, à l'administration plus nominative que réelle de cette turbulente cité ; elle releva dès lors de l'agha des Douaïr. Après être revenue une seconde fois au bey de Tithri, elle passa définitivement à la main de l'agha des Arabes.

Il va sans dire que la redevance qu'elle payait — quand cela lui convenait — aux maîtres du Tell était insignifiante.

Laghouath fut toujours, comme les ksour du Sahra, administré par une djemâa. Cette assemblée, où les irois quartiers étaient représentés, subissait alternativement l'influence de la famille du marabouth Sidi El-Hadj-Aïça, celle des Ahlaf, ou celle des Oulad-Serghin. Le combat et l'intrigue amenèrent lour-à-lour au pouvoir les chefs de ces trois partis, qui, dans leur avidité de puissance, ne craignirent point de faire intervenir dans leurs querelles soit les tribus voisines, soit le bey d'Oran.

Les Oulad-Serghin occupaient les hauteurs où s'élevait la tour de l'ouest ; les Ahlaf étaient établis à l'est. Séparés par le ruisseau de dérivation, il ne se passait pas de jour que l'une ou l'autre de ces deux fractions ne cherchât à franchir ce Rubicon. Quant aux Oulad-EI-Hadj-Aïça, qui habitaient le côté sud de la ville, c'était plutôt par les pieuses intrigues que par les armes qu'ils leniaient d'établir leur domination.

(1) Laghouath, qui s'écrit El-Ar'ouath, viendrait, suivant quelques savants indigènes, de r'aouth, qui signifie ferme, maison avec jardin. Laghouath aurait été formé par l'agglomération successive de ces fermes, qui se seraient groupées dans l'étendue qu'occupe la ville aujourd'hui ; plus tard, ces sortes de haouch auraient été renfermés dans une enceinte, et mis ainsi à l'abri des incursions des tribus voisines. C'est au célèbre marabouth Sidi El-Hadj-Aïça qu'on attribue la construction de ces murailles que notre canon éventra en 1852.

En 1782, Ben-Salem, père de noire ancien khalifa et chef des Oulad-Zânoun (fraclion des Ahlaf), voulant décidément triompher de son rival, et trouvant, sans doute, ses moyens insuffisanls pour arriver à ce résultat, sollicila deux fois l'intervention du bey d'Oran, Mohammed-el-Kebir (1), qui répondit à l'appel de Ben-Salem en lui amenant des forces devant lesquelles les Oulad-Serghin ne cherchèrent môme pas à lutter. En présence d'une manifeslalion si évidente de la volonté de Dieu, ils comprirent qu'il ne leur restait d'autre parti que celui de fuir au plus vite, remettant cependant à des jours meilleurs de nouvelles tentatives pour ressaisir un pouvoir qui ne leur avait échappé que par l'effet de l'intervention étrangère.

Avant de chasser les Oulad-Serghin, le bey Mohammed-el-Kebir avait eu ie soin, pour se payer des frais de la guerre, de prélever une forte contribution sur les gens de celle fraclion.

'Puisque les moyens violents ne leur avaient point réussi, les Oulad-Serghin essayèrent, quelque temps après leur dernier insuccès, de mettre le parti des marabouths dans leurs intérêts: secondés par une puissance qui émane évidemment de Dieu, le succès ne pouvait leur être douteux. Ils ressaisirent, en effet, le pouvoir, el les Ahlaf prirent à leur tour le chemin de l'exil. Enfin, après une série de vicissitudes qui donnaient alternativement la domination à l'un et à l'autre parti, les Ahlaf, dont la politique était toujours celle des mesures violentes, résolurent de se défaire de leur rival. En 1828, ils tuèrent El-Akhedhar, chef des Oulad-Serghin, el Ahmed-ben-Salem resta maître de la ville jusqu'au moment où l'émir Abd-el-Kader songea à y établir son autorité.

Le parti desmaraboulhs, bien que très-faible numériquement, voulut à son lour exercer le pouvoir. Ce ne pouvait être évidemment par la force de ses armes qu'il prétendait arriver à ce résultat ; mais l'exemple lui en avait élé donné par les Ahlaf et

(1) Le qualificatif el-kebir (le grand) n'a pas ici le sens que nous attachons à cette épithète donnée aux souverains qui se sont illustrés par de grandes actions. El-kebir c'est l'aîné des enfants, le plus ancien, comme es-s'rir en est le cadet, le plus petit, le pins jeune. Ainsi, Mohammed-el-Kebir est tout simplement Mohammed l'aîné.

par les Oulad-Serghin; il allait donc faire appel à l'un des maîtres du Tell. Le chef du parli maraboulh était alors El-Hadj-el-Arbi, le descendant de l'illustre El-Hadj-Aïça-el-AghouathL En appelant l'étranger à son aide, El-Hadj-el-Arbi voulait surtout se venger d'Ahmed-ben-Salem, qui avait banni de Laghouath et envoyé en exil à El-Maïa et à Tadjerouna les Oulad-Bou-Zïan, parmi lesquels il comptait des parents et des alliés; Chelti était l'homme d'action de cette fraction. C'est de Znina, où il s'était retiré, que Sid El-Hadj-el-Arbi offrit à TÉrnir, en reconnaissance du service qu'il lui demandait, de soumettre le Sud.

La demande de secours de Sid El-Hadj-el-Arbi allait au-devant des désirs d'Abd-el-Kader, puisqu'elle lui fournissait l'occasion de se mêler des affaires du Sud, sur lequel il avait déjà des vues, et d'y faire sentir son influence ; la supplique du marabouth fut donc parfaitement accueillie. Donner le pouvoir à Sid El-Hadj-el-Arbi c'était, de plus, entrer dans l'application de son système de favoriser l'élévation des cherifs.

Abd-el-Kader inaugura sa nouvelle politique à l'endroit des Sabriens en faisant saisir à l'improvisle toutes les caravanes des tribus et des ksour voisins de Laghouath, qui, sur la foi des traités, étaient venues s'approvisionner de grains dans le Tell. Il ne les rendit que sous conditions de soumission et de paiement de l'impôt. Il faut dire qu'en général, les ksariens mettaient infiniment de mauvaise grâce dans l'acquittement de celle dernière obligation. L'Émir fit aussitôt soutenir El-Hadj-el-Arbi par un bataillon de réguliers et deux pièces de canon.

El-Hadj-el-Arbi trouva un allié dans Tedjini, le chikh d'Aïn- Madhi; quelques cavaliers des tribus voisines vinrent également défendre la cause des descendants d'El-Hadj-A'ïça.

Le chef du parti des maraboulhs prit pour base d'opérations le ksar de Tadjemout, où il avait des partisans, puis il marcha sur Laghouath pour y attaquer Ahmed-ben-Salem. Après une lutte de deux jours, les Oulad-Zânoun furent vaincus et contraints d'abandonner la ville. Ils se retirèrent chez les Beni-Isguen, fraction des Beni-Mzab, où ils ne restèrent point inactifs. Ainsi, quand, deux ans plus lard, en 1838, Abd-el-Kader vint faire le siège d'Aïn-Madhi, Ahmed-ben-Salem se hâta d'envoyer à Te-

djini, bien que ce chikh eût contribué à son renversement, le secours de son frère Yahia-ben-Salem et d'une centaine de combattants. Celle politique assez cauteleuse réussit à Ahmed-ben- Salem, puisque l'Émir lui promit de lui rendre le commandement particulier de Laghouath, si son frère Yahia abandonnait la cause de Tedjini. Le chef des Ahlaf ne se fit pas longtemps prier ; il rappela son frère, et il rentrait bientôt dans la ville dont la possession lui était si opiniâtrement et si souvent, disputée. Une fois maître de Laghouath, Ahmed-ben-Salem mil tous ses efforls à gêner le gouvernement de son ennemi, le khalifa El-Hadj-El- Arbi, et il y eut un tel succès, que l'Émir finit par destituer sa créature.

Celle situation ne satisfaisait pas Abd-el-Kader; il lui fallait à Laghouath un agent dévoué sur lequel il pût compter, et qui ne fût pas un obstacle à ses desseins rigoureux sur cette ville. Or, ce n'était pas parmi les grands du pays qu'il pouvait trouver un homme réunissant ces conditions. Il choisit donc pour exercer le commandement de Laghouath le khalifa Sid Kaddour-ben- Abd-el-Baki-el-Basri, qui appartenait à une famille considérable des environs de Tekdimt, et il lui donnait, pour assurer sa mission, un bataillon régulier et deux pièces de canon, en lui recommandant de tenir cette troupe constamment réunie. Ceci se passait en 1839.

Abd-el-Baki se porta sur Laghoualh ; arrivé sous les murs de ce ksar, il somma d'abord les habitants de lui payer la lezma et la kheudma (25 francs par maison) ; il leur ordonna ensuite de lui ouvrir les portes de la place, et de lui réserver les meilleures maisons pour son logement particulier et le casernement de ses fantassins. Les Beni-Laghoualh obtempérèrent avec une grande docilité aux exigences d'Abd-el-Baki. Celait certainement plus qu'il n'eût osé espérer. Il rendit compte de cette heureuse situation à Abd-el-Kader, qui, alors, était à Médéa. L'Émir, qui n'avait obéi qu'à la nécessité en rétablissant Ahmed-ben-Salem sur le trône de ses pères, se crut assez fort pour en finir d'un coup avec le parti dont ce khalifa était le chef, et faire acte de sultan en marquant avec des ruines et du sang son intervention dans les affaires du Sud. C'était, du reste, le contre-coup de son

insuccès devant Aïn-Madhi. « Arrêle tous les principaux de Laghouath, écrit-il à Abd-el-Baki, fais-les décapiter, ou envoie-les prisonniers à Tekdiml ; détruis la ville et les jardins, et établistoi à Tadjmout. »

Outre son bataillon régulier, le khalifa Abd-el-Baki avait à ses ordres El-Djedid-ben-Ioucef, agha des Oulad-(ihâïb, et El-Kharroubi, agha des Oulad-Khelif, qui étaient campés autour de la ville avec leurs goums. Il fit connaître à ses aghas les ordres qu'il venait de recevoir de son maître et son intention de les exécuter.

Malgré les observations d'El-Djedid et d'El-Kharroubi sur les difficultés que devait inévitablement soulever cet acte de violence, Abd-el-Baki n'en persista pas moins à remplir la mission dont l'avait chargé l'Émir. Le soir, il convoquait chez lui, sous prétexte de les consulter sur la rentrée de l'impôt, Ahmed-ben- Salem, Yahia-ben-Salem, et dix des principaux personnages de la ville, et il les faisait mettre aux fers à mesure qu'ils arrivaient.

Malgré le mystère dont avait été enveloppée celle déloyale arrestation, le bruit en transpira cependant bientôt dans la ville : les Beni-Laghouath courent aux armes ; ils s'emparent des portes et des communications; les réguliers d'Abd-el-Baki sont attaqués avec furie dans les rues; serrés de près par la population, qui est tout entière en armes, ils ne peuvent tenir sur aucun point, et finissent par lâcher pied après avoir éprouvé de grandes perles. Quelques-uns d'entre eux, guidés par les partisans d'El- Hadj-El-Arbi, parviennent à s'échapper par les jardins. Un grand nombre de ces malheureux fantassins sont tués ou pris et dépouillés.

Les pertes des Beni-Laghouath sont insignifiantes : ils ont six tués, parmi lesquels les deux enfants et la femme de Yahia-ben- Salem.

Le khalifa Abd-el-Baki, attaqué vivement dans sa maison, se décide à relâcher ses prisonniers, croyant ainsi apaiser la colère des Beni-Laghouath ; il n'en est pas moins dépouillé, lui et ses principaux officiers, et il ne doit la vie qu'à la protection dont le couvre Ahmed-ben-Salem. Abd-el-Baki est enfin remis aux aghas El-Djedid et El-Kharroubi, qui l'emmènent avec eux.

Toutes les munitions et le matériel — y compris une pièce de canon (1) — de la colonne d'Abd-el-Baki restaient aux mains des Beni-Laghouath.

Ces faits se passaient, avons-nous dit, en 1839 ; la reprise des hostilités entre l'Émir et nous était imminente; Abd-el-Kaderne pouvait donc songer, pour le moment, à tirer satisfaction de cet affront. Ne voulant cependant pas faire abandon d'une autorité qui, pour être très-précaire et mal assise, ne lui en donnait pas moins pied dans le Salira, l'Émir remit à la tête du khalifalik de Laghouath le marabouthEl-Hadj-El-Arbi, qui comptait encore un certain nombre de partisans dans le pays. Si, comme il était probable, il ne pouvait exercer le commandement, il ne lui était pas impossible, au moins, de neutraliser la puissance d'Ahmedben-Salem.

Après sa destitution, Sid El-Hadj-El-Arbi s'était retiré à Sidi- Bou-Zid, petit ksar situé au nord du Djebel-el-Amour. L'Émir lui envoya là trois cents réguliers pour servir de noyau et de point de ralliement à ceux des partisans du khalifa qui voudraient marcher sous ses drapeaux. Quelques fantassins deSidi- Bou-Zid et deux ou trois cents cavaliers des tribus voisines de Laghouath répondirent à l'appel d'El-Hadj-El-Arbi. Ce n'était certainement pas avec ces moyens qu'il pouvait prétendre chasser de Laghouath son rival Ahmed-ben-Salem. Il le comprit. Il imagina une autre combinaison: ce fut celle d'occuper Aïn- Madhi., dont les murs, renversés par l'Émir, n'avaient pas encore été relevés. El-Hadj-El-Arbi enlevait ainsi cette position à son ennemi Tedjini, et l'occupation de ce point devait infailliblement décider les tièdes à accourir sous ses étendards.

Après avoir préalablement fait reconnaître son autorité à Tadjmout, El-Hadj-El-Arbi se dirigea sur Aïn-Madhi, qui n'est éloigné de ce premier ksar que de vingt-cinq kilomètres. Mais Ahmedben-Salem et Tedjini couvraient Aïn-Madhi avec des forces supérieures aux siennes. El-Hadj-El-Arbi accepta pourtant le combat. 11 eut d'abord l'avantage; mais, à la fin du second jour, la

(1) Ce fut de cette pièce de canon que se servirent les Béni- Laghouath lors du siège de leur ville en 1852.

fortune se déclara définitivement contre lui ; il fut battu et contraint de chercher un refuge derrière les murailles de Tadjmout. Sid El-Hadj-El-Arbi avait eu, dans les différentes affaires qui marquèrent ces deux jours de combat, seize tués et un nombre considérable de blessés.

Après ce succès, Ahmed ben Salem rentra à Laghouath.

Nous étions en 1840; la guerre était décidément rallumée entre les Français et l'Émir. Ahmed-ben-Salem profita habilement de celte circonstance pour aller attaquer son rival toujours renfermé dans Tadjmout. El-Hadj-El-Arbi en est chassé après avoirperdu une cinquantaine de ses fantassins, et il se jette sur Açafia, où Ben Salem compte des adhérents ; le maraboulh les y attaque et les expulse de leur quartier qu'il détruit.

Les affaires d'El-Hadj-EI-Arbi ne prirent pas pour cela meilleure tournure. L'Émir, en guerre avec nous, n'avait pas trop de toutes ses forces pour soutenir la lutte qu'il avait imprudemment provoquée; aussi, retira-l-il à son khalifa les quelques troupes régulières qui lui restaient, et, dans son irritation contre les gens de Laghouath, il ordonna à Sid El-Hadj-El-Arbi de ne pas ménager ceux de ces ksariens qui se trouvaient au milieu des tribus où il commandait encore.

En 1842, Ahmed-ben-Salem, qui savait que l'Émir avait perdu tout espoir d'établir sa prépondérance dans le Sud et renoncé à toute action directe sur la confédération de Laghouath, vint attaquer El-Hadj-El-Arbi dans le ksar d'Açafia, d'où il le chassa. Le khalifa de l'Émir chercha un dernier refuge à Ksir-el-Haiïan, où se réunirent ses partisans, lesquels apportèrent la guerre aux habitants de ce ksar, qui, pour la plupart, appartenaient au parti de Ben-Salem.

Enfin, au commencement de 1843, complètement convaincu de l'impuissance de l'Émir, Ahmed-ben-Salem vint avec toutes ses forces attaquer El-Hadj-El-Arbi dans Ksir-el-Haïran. Après un combat acharné qui dura trois jours, les maisons dans lesquelles s'était concentrée la défense furent prises l'une après l'autre, et l'infortuné maraboulh lui-même paya de sa vie et de la défaite de son parti ses infructueuses tentatives pour ressaisir un pouvoir qui lui échappait obstinément.

Dès lors, toul ce qui élait opposé aux Oulad-Zânoun fut chassé des ksour voisins de Laghouath ou obligé de se soumettre au vainqueur, et il élait d'autant plus sage d'en passer par là, que les Sahriens n'ignorent pas qu'Abou-Sâïd a dit dans ses Commentaires du Koran : « Soumettez-vous à toute puissance qui aura pour elle la force ; car la manifestation de la volonté de Dieu sur la terre c'est la force. »

De ce moment, l'autorité d'Ahmed-ben-Salem ne fut plus contestée dans le pays ; elle résumait, d'ailleurs, les luttes soutenues par sa famille et par ses adhérents pendant une période de trois siècles.

Nous étions en 1844. L'étoile de l'Émir pâlissait visiblement, et il était facile de prévoir que notre puissance finirait par absorber entièrement la sienne. Ahmed-ben-Salem, qui déjà avait profité de l'état de guerre dans lequel nous étions avec Abd-el- Kader, ne fut pas le dernier à comprendre que nous étions un pouvoir sérieux, et qu'il élait probable que, tôt ou tard, le Sud aurait à compter avec nous. Dès 1843, il ne pouvait plus y avoir de doute à cet égard, et, dans celte prévision, les Arbaà-ech- Cheraga élaient venus dans le Tell du Tithri demander une organisation à l'autorité française.

Dans les mois de mars et avril 1844, une colonne, forte de 1,500 hommes, aux ordres du général Marey, franchissant la ligne de ceinture du Tell, avait pénétré dans le Djebel-Es-Sahri et poussé jusqu'au ksar Zakkar. Cette pointe avait suffi pour déterminer la soumission des tribus dont la colonne avait traversé le territoire; Laghouath même et la confédération des ksour envoyèrent au général une dépulation qui devait lui présenter leur gada. Ahmed-ben-Salem avait chargé son frère Yahia, qui élait à la tête de la députalion, de faire au général Marey la propositionsuivante: Ben-Salem recevrait l'investiture de la France pour un khalifalik qui comprendrait Laghouath, les cinq ksour voisins de cette ville, les tribus des Arbaâ et des Harazlia, et même la confédération des Beni-Mzab. Comme nous n'avions pas la moindre raison pour rejeter les offres d'Ahmed-ben-Salem, le général envoya Yahia à Alger pour les développer et les faire accepter. Le Gouverneur-général, qui reconnut l'intérêt de cette

proposition, décida qu'une colonne se rendrait sur les lieux pour organiser le pays dont Ahmed-ben-Salem demandait si humblement le commandement.

Le 21 mai, ta colonne Marey, forte de 2,800 hommes, arrivait à Tadjmoul où l'attendaient le khalifa Ahmed-ben-Salem et les chioukh du pays; le 25, elle dressait ses tentes devant Laghoualh, où elle était parfaitement accueillie par la population ; elle séjournait sous les murs de ce ksar le 26 et le 27. Du reste, la présence de nos soldats dans ces contrées ne paraissait étonner personne ; nous y étions reçus comme des gens qu'on attend. Gela s'expliquait: un maraboulh de Laghoualh, Sidi El-Hadj-Aïça (1), illustre autant par ses vertus que par le don de prophétie qu'il possédait, disait-on, à un rare degré, avait prédit, vers l'an 1714 de notre ère, que les Français prendraient Alger, qu'ils viendraient camper sous les murs de Laghoualh, et qu'ils pousseraient même jusqu'à l'ouad El-Heumar (2).

Nous voulons, d'ailleurs, donner une traduction de cette prédiction que quelques incrédules regardent comme apocryphe, bien que le général Marey ait affirmé avoir eu entre ses mains le manuscrit contenant les œuvres complètes du saint, et y avoir lu les divers passages qui nous concernent. Du reste, cette prédiction était connue de tous les tholba de Laghoualh bien avant 1830, et l'un des descendants du saint marabouth, qui la savait de mémoire, la récita d'un bout à l'autre au général Marey.

Comme la plupart de ses pareils, Sidi El-Hadj-Aïça joignait au don de prophétie celui de poésie; il ne parlait et n'écrivait qu'en vers ; aussi est-ce dans la langue des dieux et de leurs envoyés que nous avons essayé de rendre les fragments des prophéties du saint marabouth qui se rapportent aux Français (3).

(1) Sidi El-Hadj-Aïça est lo saint marabouth dont la dépouille mortelle repose sous la koubba dans laquelle, en 1852, on a établi la batterie de brèche qui nous ouvrit Laghouath.

(2) L'ouad El-Heumar est un affluent de droite de l'ouad El-Djedi, rivière qui n'est, du reste, que la continuation de l'ouad Mzi.

(3) Malgré son décousu, ses répétitions, le vague de quelques-unes de ses parties, la prédiction de Sidi El-Hadj-Aïça n'en présente pas moins quelques passages assez remarquables au point de vue, bien

11 ne restait plus au général Marey qu'à procéder, au nom de la France, à la reconnaissance du khalifa Ahmed-ben-Salem, et à l'organisation du pays que nous mettions à sa main. Notre nouvel agent ne paraissait, du reste, douter de rien : si on l'en avait cru, il se prétendait assez fort pour faire sentir son in-

entendu, du don de prophétie qu'avait la prétention de posséder le saint homme.

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