‹ Histoire de l'insurrection dans le sud de la province d'AlgerChapitre 2 sur 9 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Par delà les sommets poudrés de sable d'or

Où nos ardents djouad (*) lancent le thir el-horr (**),

Je vois se dérouler en terre musulmane

Ces étendards flottant sous le vent du désert

Ne sont pas nos drapeaux ; là. point de turban vert,

Insigne des cherifs descendants du Prophète,

Point de bruits de chabir que l'étrier répète

Et qui font se cabrer nos rapides coursiers

Sous l'étreinte de fer de nos vaillants guerriers !

Ces troupes, ces canons qui laissent dans nos sables

Un immense sillon, ces rangs si formidables

Serrés comme les grains de notre chapelet,

Ne sont point ceux, hélas! de Sidna Mohammed!

Ce n'est pas là le Turc à la rouge bannière

Venant heurter nos ksour de sa vaine colère

Ils avancent toujours Déjà j'entends leurs voix

Ce sont, par le péché ! les enfants de la croix !

Oui, ce sont les Chrétiens que Dieu, dans ses vengeances,

A pris pour instruments de ses justes sentences ;

La puissante valeur et le sabre d'Omar

Ne les arrêteraient, et l'ouad El-Heumar (***)

— Car Dieu l'a décidé — verra sur ses deux rives

Du pied de leurs soldats les traces fugitives

Allons! fils de l'Islam, préparez leurs repas Du matin et du soir à ces maîtres du bras ! Allons! à ces Chrétiens montrez dans leur parure

Vos femmes sans leur voile ainsi que sans ceinture !

Par ma tête ! ils sont là !.. . Voyez-vous de leurs feux La flamme s'élever sur nos rochers poudreux ?

(*) Les nobles.

(**) Thir el-horr, l'oiseau noble, de race, le faucon.

(***) Affluent de droite de l'ouad Djedi, à dix lieues à l'est de Laghouath.

fluence et exercer son pouvoir jusque sur les Oulad-Seïah, qui touchent à Touggourt, sur les Mclabih, les Mkhalif et les fractions des Châanba qui se rattachent aux Beni-Mzab et au ksar de Mellili, et sur les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, qui confinent au Marok. Enfin, puisque le prophète des Beni-Laglioualh, — dont

0 vous qui m'entendez, ne dites pas : « Il rêve !

Ce n'est point l'heure encore où Dieu, rompant sa trêve,

S'apprête à nous frapper, et bien loin sont les temps

— S'ils doivent arriver — où l'on verra les camps

Des Chrétiens menacer les remparts de nos villes

Ils trouveraient la mort dans nos sables stériles !.,... Aïça, tu vois mal. » — Les méchants de Temoud, D'Ad et de Madian ont dit au prophète Houd,

A Châïb, à Salah, quand, avant de détruire, Dieu les eût envoyés à ce peuple en délire Pour lui porter encor ses avertissements,

Ces aveugles ont dit : 0 prophète, tu mens !

On eut en vain, le soir, de ces maudites races

Recherché sur le sol les méprisables traces

Moi je vous dis : J>i vu, je vois de mes deux yeux

Les étendards chrétiens partout victorieux ;

Je vois El-Djezaïr (*), la ville bien gardée,

De soldats étrangers la muraille inondée;

Des entrailles de fer de leurs puissants vaisseaux,

Je les ai vus sortir comme de leurs tombeaux

Sortiront les mortels quand arrivera l'heure

Où la terre, qui fut leur dernière demeure,

Rejettera sa charge Alger — trois fois malheur !

— Se tord de désespoir sous le pied du vainqueur ; Les Croyants, repoussés par la vague qui monte,

— La vague des Chrétiens, — s'en vont cacher leur honte Aux déserts de Moghreb que baigne l'Océan,

A Tunis, à Maceur (**), ces terres du Koran ;

Et la voix de l'imam qui guidait la prière

Du musulman courbé le front dans la poussière,

Ne parle plus de Dieu dans nos vieilles mosquées

Aux enfants de l'Islam, aux foules convoquées.

Sur nos dômes sacrés la croix tend ses bras d'or,

Et nos croissants brunis au chaud soleil du dhor (***)

(*) El-Djezaïr, les îles. Nous en avons fait Alger. On dit aussi par abréviation Dzaïr et Dzer.

(**) Maceur, l'Egypte.

(***) Le moment qui suit l'heure de midi.

notre présence, en vérifiant ses prédictions, ne pouvait qu'augmenter la considération, — puisque, disons-nous, Sidi Aïça se faisait — involoniairemenl, sans doule, — le complice de notre politique dans le Sahra, il fallait profiler de celle heureuse situation et l'accepter avec toutes ses conséquences.

Sont partout renversés 0 toi, cité splendide !

— Telle est la volonté de Celui qui décide,

Toi, dont les fiers raïs (*) sont les maîtres des mers,

Tu prendras des Chrétiens la loi, la foi, des fers!

IIe FRAGMENT.

Le Turc se reposait sur ses vieux janissaires;

La mer obéissait tremblante à ses corsaires;

Son pouvoir enlaçait dans un vaste réseau

La moitié de la terre, et son sanglant drapeau

Étouffait dans ses plis du couchant à l'aurore

Tout un peuple éperdu qui le craint et l'abhorre.

Au lieu de louer Dieu, — Dieu qui les a comblés,

— Au lieu de prier Dieu dans son temple assemblés,

Ces enfants du péché qu'enivre leur puissance

Poussent l'impiété jusques à la démence:

Ils ont tout oublié, foi, loi, religion;

Tout est fange chez eux, vice et corruption ;

Le peuple perverti de Sodome et Gomorrhe,

Sur qui Dieu fit pleuvoir la flamme qui dévore,

Était moins criminel que ces chiens d'Ottomans,

Qui — ne les croyez pas — se disent Musulmans

Mais le jour approchait où, comblant la mesure, Le Turc allait finir son règne de souillure : Endurci dans le crime, il dormait son sommeil,

Et Dieu lui préparait un terrible réveil

Voyez-vous ces Chrétiens s'avançant innombrables Comme les grains qu'enlève en soufflant dans nos sables

Le guebli (*") furieux ? Partout ils sont vainqueurs ;

Ils avertissent Dieu par d'ardentes clameurs

Qu'ils l'ont enfin vengé ! Le Turc fuit, plein de honte,

Devant ses ennemis dont le flot toujours monte ; Il laisse abandonnés et sans protection Ses femmes, ses foyers. La malédiction

(•) Capitaines de navire.

(**) Le vent du sud ou du désert.

Le général Marey voulut donner une sorte de solennité à l'investiture de notre nouveau khalifa, et faire sentir aux indigènes de son khalifalik que c'était bien de la France qu'il tenait son pouvoir. Les officiers de la colonne et les principaux chefs des tribus et ksour voisins de Laghoualti furent réunis à El-Haouïlha,

Du Seigneur le poursuit et pèse sur sa tête

Le Chrétien marche encore ; il n'est rien qui l'arrête.

Son pouvoir est sans borne; il émane de Dieu :

Du pays des palmiers à la mer du Milieu (*),

De Tunis à Marok, la terre des fidèles,

Il n'est point de muraille ou bien de citadelles

Qui puissent faire obstacle aux terribles soldats

Que la mer a vomis. . . . Après de vains combats,

Le Turc, toujours vaincu, laisse Alger, — son esclave,

— Que, depuis trois cents ans, il corrompt et déprave. .

Mais Alger reste esclave, et prend de nouveaux fers,

Toute meurtrie encor des maux qu'elle a soufferts

Mettant en Dieu pourtant toute sa confiance, D'un avenir meilleur elle avait l'espérance !

IIIe FRAGMENT.

Quand, dans la nuit d'El-Kadr, les anges et l'esprit Ont réglé l'avenir dans l'immuable écrit, Dans ce livre éternel des arrêts inflexibles, Ainsi que l'ont voulu les destins infaillibles,

Tout arrive ici-bas Quand tu verras venir

Le jour du jugement et le ciel s'entr'ouvrir, Ne crains rien si, pendant ton séjour en ce monde, Ta mortelle existence en vertus fut féconde ; Ne t'inquiète pas de ce que fera Dieu

Si la foi fut ta part et ton unique vœu

Comme un immense éclair écrivant sur la nue Sa terrible menace en sa langue inconnue, L'ange Tedzel viendra sur les ailes des vents Apporter les décrets du Seigneur aux vivants : Tout être écoutera d'une oreille attentive Sa parole, et la foule, à ses lèvres captive, Entendra les arrêts dictés par l'Éternel. Écoutez ce que dit l'ange envoyé du ciel : « La puissance des Turcs, par le mal ébranlée,

(*) C'est ainsi que les Arabes désignent la Méditerranée.

pelil ksar situé à dix lieues au sud-ouest de cette ville: après lecture faite en français et en arabe du titre par lequel la France élevait Ahmed-ben-Salem à la dignité de khalifa, on procéda à son investiture en le revêtant du bernous de sa fonction. Un coup de canon vint ajouter encore à la pompe de cette consécra-

Comme un mur ruiné sur eux s'est écroulée ; La ville aux croissants d'or, subissant les décrets, N'entend plus le moudden sur ses blancs minarets. Alger, malheur à toi ! malheur à tes murailles Qui virent impuissants aux jours de tes batailles Les efforts des Chrétiens ! Malheur à ton beau port, Tombe où sont endormis du sommeil de la mort Tes ennemis venus sur leurs vaisseaux de guerre Pour te faire trembler, toi, des cités la mère ! Malheur à tes tyrans ! car Dieu les a maudits, Et prochains sont les temps par l'Apôtre prédits ! . . . C'est en vain que des Turcs on cherchera la trace, Sillage fugitif qui paraît et s'efface ; Leur pouvoir odieux, ô belle Djezaïr,

Pour les Croyants, tes fils, sera sans souvenir !

Les destins l'ont voulu ! Alger, la blanche ville Que le vainqueur chrétien de son talon mutile, Abrite dans ses murs le soldat d'outre-mer, Qui la presse et l'étreint de son poignet de fer. Ses temples sont détruits, ses maisons somptueuses, Ses ravissants jardins aux sources merveilleuses, Sont souillés et déserts, et la mer aux flots bleus Jamais ne verra plus nos corsaires fameux Faisant fuir devant eux les enfants de l'Espagne ; La mer ne verra plus ces pourvoyeurs du bagne Jeter dans les harems ces vierges, ces esclaves Qu'aux rivages chrétiens ravissaient les plus braves ! La louange sur Dieu dont c'est la volonté ! Il nous donne la joie ou bien l'adversité !

IVe FRAGMENT.

D'innombrables soldats, portés par des galères Hissant à leur grand mât des couleurs étrangères, Menacent Djezaïr, et comme des vautours Je les vois assaillir ses remparts et ses tours : C'est, par le Dieu vivant ! le pavillon de France ! Je dis : Malheur aux Turcs ! leur immense puissance

tion. Yahia-ben-Salem, frère du khalifa, fut nommé son agha à Laghoualh ; El-Djedid restait l'agha des Arbaâ.

Soutenu par l'ascendant de la France, n'ayant plus rien à redouter de la part des maîtres du Tell, Ahmed-ben-Salem régna enfin paisiblement dans sa kasba de Laghoualh; seulement,

Qui retenait captif l'univers sous leur bras

— C'est Dieu qui l'a voulu ! — s'écroule avec fracas.

A l'aspect imposant de ces bannières blanches

Venant leur demander de sanglantes revanches,

Les Turcs remplis d'effroi désertent leur cite,

En laissant aux soldats de cette chrétienté

Dont ils ont si souvent excité les alarmes,

Leurs femmes, leurs palais, leur honneur et leurs armes,

Aujourd'hui, le Chrétien, ce pâle enfant du Nord,

Ne voit plus le corsaire emmener à son bord

Ses vierges pour peupler du Turc les gynécées ;

Ses rives ne sont plus sans cesse menacées

Par ces hardis raïs qui portaient la terreur

Jusque sous le canon du pays de l'Erreur (*)

Tout ce que souffre Alger, la ville magnifique, C'est Dieu qui l'a voulu, Dieu le seul et l'unique !

Ve FRAGMENT,

C'en est fait de Dzaïr ! les destins l'ont voulu ! Des impuissants pachas l'empire vermoulu S'est effondré sous eux, et la foi musulmane, Témoignage sacré qui de Dieu même émane, Est morte dans Alger, la cité dont les forts

Des Chrétiens ennemis arrêtaient les efforts

J'ai vu — Ne dites pas que c'est de la démence,

— J'atteste que j'ai vu les soldats de la France

Dresser sur nos coteaux leurs gourbis et leurs camps,

Et, sans être troublés, moissonner dans nos champs !. .

Voyez-la s'avancer cette puissante armée

Bondissant furieuse en panthère affamée :

Rien ne résiste, hélas ! à son terrible choc,

Et sous ses rudes coups, nos murailles de roc,

Comme un vieux tronc pourri qu'aurait frappé la foudre,

Se brisent en éclats et s'envolent en poudre.

Les Chrétiens sont vainqueurs, et les portes de Dzer

(*) Tout pays où Ton ne professe pas la religion mahométane.

son pouvoir ne put guère se faire sentir au-delà des ksourdeson khalifalik et de la tribu des Arbaâ. Ses fils lui succédèrent; mais leur goût prononcé pour les douceurs de la civilisation les ayant rapprochés de nous, ils perdirent sensiblement de l'influence qu'exerçait leur père sur ses coreligionnaires. C'est ce qui fit qu'en 1852, le cherif d'Ouargla, Mohammed-ben-Abd- Allah, qui, depuis l'année précédente, s'était révélé par plusieurs pointes sur le Nord, ne songea rien moins qu'à enlever Laghouath aux fils d'Ahmed-ben-Salem, malgré la présence dans ce ksar d'un peloton de spahis que le général Jusuf y avait établi pour faire respecter l'autorité, déjà si amoindrie, des successeurs du khalifa.

Yahia, le frère d'Ahmed-ben-Salem, qui s'était fait des partisans dans Laghoualh, mais qui ne se sentait pas assez fort cependant pour tenter seul d'enlever le pouvoir à ses neveux, proposa au cherif d'Ouargla, qui avait dressé ses tentes à Ksirel-Haïran, de l'aider dans l'opération qu'il méditait, en combinant les efforts de ses partisans avec les moyens dont disposait Mohammed-ben-Abd-Allah. Le cherif, qui ne comptait pas sur ce concours, accepta avec empressement la proposition que lui faisait le frère du khalifa, et se porta, le 15 septembre 1852, sous les murs de Laghoualh. Mais un mouvement du général Jusuf, qui croisait dans les environs de la ville menacée, renversa les projets de Yahia et de Mohammed-ben-Abd-Allah.

Malgré ses insuccès, le cherif d'Ouargla regardait toujours Laghouath comme une proie qui, un jour ou l'autre, devait infail-

Ouvrent leurs deux battants aux maîtres de la mer : Les riches sont chassés ; leur opime dépouille

Ya charger les vaisseaux de la flotte qui mouille

Alger voit aujourd'hui les sectateurs du bois (*) Envahir la mosquée, et les sublimes lois Que dicta le Seigneur à son dernier prophète,

Dans le menbeur (**) sacré restent sans interprète

Mais Dieu le veut ainsi ; la louange sur lui !

Cherchons dans le Seigneur notre plus ferme appui !

(*) Terme de mépris par lequel les Musulmans désignent les Chrétiens, qu'ils regardent comme des idolâtres. (**) Chaire dans la mosquée.

liblement tomber entre ses mains. Remonté vers celte oasis, dont il se tenait à une marche ou deux, il épiait l'occasion de pénétrer dans la ville pour en soulever la population.

Dans les derniers jours de septembre 1852, le général Jusuf, qui était à Djelfa, apprit que Mohammed-ben-Abd-Allah menaçait de nouveau Laghouath : il surprend le cherif, le 4 octobre, à Reg, sur les r'dir de l'ouad Mzi, lui tue 200 hommes, et lui enlève 2,000 chameaux et 20,000 moulons. Mohammed-ben-Abd- Allah, talonné par notre cavalerie, se jette dans Laghoualh, où il est accueilli avec enthousiasme par la population, laquelle venait d'achever de se compromettre vis-à-vis de nous en chassant de la ville les fils de Ben-Salem, el le détachement de spahis chargé de la protection de leurs intérêts. Le cherif profila de celte circonstance pour enflammer toutes les têtes par ses prédications, et pour engager les habitants à la résistance dans le cas trèsprobable d'une attaque des Français contre le ksar. L'exaltation est bientôt à son comble dans Laghouath; comptant sur la solidité de leurs murailles, les habitants jurent de les défendre jusqu'à la dernière extrémité, et de s'ensevelir sous leurs ruines si la fortune leur est contraire.

Le général Jusuf, informé de cet état de choses, se présente devant la ville pour en réclamer l'entrée; mais les Beni-Laghouath sortent de leurs jardins et accueillent son avant-garde à coups de fusil.

ïl ne nous restait qu'à faire payer cher à ces insensés l'hospitalité qu'ils ont donnée au cherif et leur folle résistance. Le 2 décembre, le général Pelissier arrivait sous les murs de Laghoualh à la lête de huit bataillons, de huit escadrons el de son artillerie; le 3, il reconnaissait le ksar, et le 4, pendant que les troupes du commandant de la province d'Oran y entraient par la brèche, celles du général Jusuf y pénétraient par escalade. Le drapeau de la France, planté au sommet de Dares-Seffah, apprenait à ceux des Beni-Laghouath qui survivaient à leur défaite que leur ksar était désormais français.

En effet, le Gouverneur-général comte Randon, qui comprenait toute l'importance du rôle que devait jouer Laghouath et comme posle avancé et comme moyen d'établir notre influence

dans le Sahra algérien, décidait bientôt l'occupation définitive de ce ksar, et lui donnait un commandant supérieur et une garnison française. Quelque temps après, Laghouath devenait un chef-lieu de cercle relevant de la subdivision de Médéa.

Depuis qu'elle est en notre pouvoir, la ville de Laghouath n'a plus d'histoire : plus de sang, plus de ruines, plus de ces misères déguenillées, filles de la discorde et de folles et mesquines ambitions.

Sous l'intelligente direction de ses commandants supérieurs, elle a pu apprécier les douceurs de la paix, qu'avant nous elle n'avait guère pu entrevoir qu'en rêve. Aujourd'hui, comme une courtisane qui n'aurait d'autre préoccupation que celle de chercher à plaire, la ville, étendue nonchalamment dans son hamac de verdure, prend tous les jours des charmes nouveaux, et c'est à présent surtout qu'elle pourrait ajuste litre se dire la capitale du désert.

Mais reprenons la suite des opérations de la colonne Jusuf.

L'insurrection était toujours concentrée dans la province d'Oran, où elle paraissait faire peu de progrès; chassés de leur ligne d'eau de Géryville, après le combat d'Aïn-el-Kalha, les rebelles s'étaient rejelés à l'est sur celle de l'ouad Sidi-En-Naceur, couvrant ainsi les têtes de celte rivière, le ksar de Sliten, l'ouad Doudar, et les plaines de Sidi-Thifour, où s'étaient agglomérées, avec leurs troupeaux, les populations insoumises.

Le général Deligny arrivait, le 7 mai, à Kheneg-es-Souk, sur l'ouad Sidi-En-Naceur, refoulant dans le Sud la masse des Harar, qui s'était portée vers le nord-est pour retrouver ses cultures et ses silos.

La première partie du programme du général Jusuf était réalisée : il avait atteint Laghouath, son premier objectif, et il pouvait de là se porter sur les points que réclameraient la présence de sa colonne.

La situation de la province d'Alger n'avait pas changé; le calme y régnait toujours; les réquisitions s'y faisaient assez facilement, et les goums qui marchaient avec nous paraissaient animés d'un bon esprit. Cet état de choses permettait au gé-

néral Jusuf de poursuivre son mouvement clans l'ouest de sa division : il donnait ainsi de sérieuses inquiétudes au Djebelel-Amour, dont une grande partie de la population marchait avec les rebelles, et il coupait à Sid Mohammed-ben-Hamza sa ligne de retraite par l'ouad Zergoun ou Brizina. Cette combinaison, exécutée rapidement, amenait infailliblement des résultats décisifs en renfermant les rebelles entre les colonnes Deligny au nord, Jusuf au sud, et Marlineau à l'ouest; le général Liebert tenait l'est en se portant de Tagguin à El- Beïdha. Ce fut à ce plan que s'arrêta le général Jusuf, et en même temps qu'il le soumettait au Gouverneur général et qu'il sollicitait l'autorisation de l'exécuter, il écrivait au général commandant la division d'Oran pour lui demander son entente, et lui offrir, au besoin, le concours de sa colonne.

Soit que le commandant de la division d'Oran crût pouvoir suffire seul — et nous le comprenons — à la tâche de ramener l'ordre dans son commandement et d'y vaincre la rébellion, soit qu'il craignît que le mouvement de menace du général Jusuf sur la ligne de retraite des insurgés ne lui enlevât un ennemi qu'il espérait atteindre et châtier, quoi qu'il en soit, il ne fut pas donné suite au projet du commandant de la division d'Alger, et les événements se chargeaient bientôt de démontrer qu'il y avait eu là une faute.

Quelques détails d'organisation retinrent la colonne Jusuf sous les murs de Laghouath jusqu'au 10 mai; le 11, le général dessinait son mouvement dans l'ouest de sa division, et allait poser son camp à Recheg, sur l'ouad Mzi; la colonne y séjournait le 12, et en reparlait le 13 pour aller coucher à Tadjemout; elle dressait ses tentes à un kilomètre de ce ksar, sur la rive droite de l'ouad Mzi.

Campés au sud de Tadjemout, nous étions dans les meilleures conditions pour jouir, quand venait le soir, du merveilleux panorama qui se développait devant nous. Il n'est rien de plus gracieusement féerique que l'aspect de ce ksar quand le soleil, presque couché sur l'horizon, le noie dans un bain d'or. C'est la bourgade des temps bibliques, avec ses constructions carrées, ses terrasses, ses jardins qui lui font une ceinture de verdure, ses

palmiers dessinant leurs cimes en éventail sur un ciel de feu, ses murailles l'enlaçant de zigzags bizarres soudés à des tours élevées sur de capricieux polygones, hercoteclonique naïve de quelque Vauban primitif, suffisante cependant pour rassurer les Beni-Tadjemout, persuadés qu'ils sont que leur ksar est puissamment fortifié.

La koubba de Sidi Athallah, dont la blanche coupole paraît s'élancer d'un bouquet de palmiers, est d'un délicieux effet.

Le ksar de Tadjemout, établi sur une boursouflure rocailleuse dominant la rive gauche de l'ouad Mzi, a été fondé par une migration de Beni-Laghoualh qui, a la suite de guerres intestines, furent chassés par le parti vainqueur. Ces malheureux émigrés ne trouvèrent pas pour cela la tranquilité qu'ils cherchaient et sur laquelle ils comptaient: quand ce n'était pas l'ennemi extérieur qui se ruait sur leurs murailles ou menaçait leurs palmiers, les tumultes, les déchirements, les convulsions achevaient l'œuvre de destruction entamée par leurs voisins, long suicide amené par des rivalités sans cause, par des ambitions drapées dans des guenilles. C'est l'histoire des républiques italiennes au moyen-âge, mais avec des loques au lieu de velours, avec le couteau de fer au lieu du poignard ciselé ; des deux côtés, lutte affreusement implacable ; mais là-bas, l'Italien relève ses ruines avec des marbres et des métaux précieux ; ici, le ksarien laisse la demeure de ses ancêtres baver éternellement ses briques de boue séchée au soleil.

Les dernières blessures du ksar de Tadjemout sont récentes; elles datent de Tannée 1841, quand Ahmed-ben-Salem et Tedjini allèrent y attaquer le khaîifa de l'Émir, Sid El-Hadj-El-Arbi, qui s'y était renfermé après avoir été battu par eux proche d'Aïn-Madhi.

Nous avons vu plus haut qu'à la suite du combat d'Aïn-Madhi, qui n'avait pas duré moins de deux jours, avec des chances diverses, Sid El-Hadj-El-Arbi s'était retiré sur Tadjemout. Ben- Salem et Tedjini, qui s'étaient mis à la poursuite du khalifa de l'Émir, n'avaient pu cependant empêcher son entrée dans le ksar, où il avait eu la précaution, avant de tenter sa pointe sur

Aïn-Madhi, de faire reconnaître son autorité. Les cavaliers de Tedjini étaient cependant parvenus à atteindre quelques goums d'El-Hadj-El-Arbi qui avaient pris la fuite, et à ramener 25 prisonniers et 25 troupeaux de moutons.

Tedjini et Ben-Salem, qui n'avaient aucun moyen de faire tomber les murailles de Tadjemout, bien qu'elles fussent dans un piteux étal, allaient se retirer impuissants, en remettant à une autre occasion la ruine de leur ennemi, quand quelques Beni-Tadjemout, khouan de la confrérie de Tedjini, se présentèrent à son camp et lui dirent : « Restez ; Tadjemout est à vous. Demain, vous pourrez vous approcher du ksar et l'attaquer, car la plus grande partie de la population vous est dévouée. » Complètement rassuré sur les chances de celle entreprise, Tedjini fit attaquer, le lendemain matin, par un détachement de sa troupe, le côté ouest du ksar, pendant qu'avec le gros de ses forces, il se jetait sur la porte de -l'est, qui céda assez facilement sous ses efforts : il mena battant, avec l'aide des trois quarts de la population de Tadjemout, les fantassins du khalifa El-Hadj-El-Arbi, qu'il parvint à chasser de tous les points où ils avaient voulu lui faire tête ; rejetés sur l'attaque de la porte de l'ouest, et ne pouvant plus faire usage de leurs armes par l'effet du pêle-mêle dans lequel les avait mis ces deux attaques, les soldats réguliers du khalifa furent très-maltrailés. Ils eurent là, en très-peu de temps, cinquante hommes tués ou blessés. Ceux qui le purent s'enfuirent par les brèches ou de tout autre manière ; mais ils reconnurent bientôt qu'ils n'avaient échappé à un danger que pour tomber dans un autre : les goums, qui avaient investi la place, leur barrèrent le passage et les firent prisonniers. Sid El- Hadj-El-Arbi réussit cependant à s'échapper avec vingt-huit cavaliers. Nous avons vu plus haut que ce malheureux khalifa de l'Émir s'était jeté dans le ksar d'Açafia.

Tedjini fut clément après la victoire ; il pardonna généreusement aux gens de Tadjemout qui l'avaient combattu ; deux familles ne purent cependant trouver grâce devant lui : ce furent celles d'El-Arbi-ben-Barka et de Kouïder-ben-Goubeur, dont il avait eu particulièrement à se plaindre.

Le ksar de Tadjemout souffrit beaucoup dans cette guerre, qui,

heureusement, fut la dernière qu'il eut à soutenir. Tadjemout comptait, à celte époque, environ 120 fusils.

Aujourd'hui que le soleil, ce grand peintre, n'y a pas mis la main, le ksar de Tadjemout présente extérieurement, comme un décor qui n'est pas éclairé, un fouillis gris-sourd de murailles ébréchées, crevassées, lézardées, percées de jours informes ; les terrasses s'y étagent dans un pêle-mêle confus, inextricable, pareil à un jeu de cartes mal battues, ou bien, c'est encore comme un amas de cendres provenant d'un bûcher gigantesque. C'est triste, laid, sordide, dépenaillé; les palmiers eux-mêmes, qui échevelaient si gracieusement sur un fond d'or, paraissent avoir été découpés clans du carton: roide, les feuilles horripilées, plaquant son vert sombre sur le gris des murailles du ksar, ou, à l'horizon, sur le bleu foncé des derniers rameaux du Djebel-el- Azereg, le dattier n'est plus du tout, dans ces conditions, l'arbreroi du désert. Du reste, ôtez-lui son soleil, et le Sahra n'est plus qu'un vaste suaire à tons blafards, maculé de plaques noirâtres produites comme par du sang vieilli, ou bien, c'est la dépouille livide et cadavéreuse d'une vipère-cornue morte de maladie.

Depuis le commencement de l'insurrection, la conduite de la population de Tadjemout avait quelque chose de louche et de cauleleux ; sans avoir ouvertement pris parti pour les rebelles, on sentait cependant que ses sympathies étaient de leur côlé, et qu'elle n'attendait qu'une pointe de Mohammed-ben-Hamza dans la direction de Laghoualh pour embrasser sa cause. Quelquesuns même de ses habitants étaient allés grossir les bandes de l'agitateur. On comptait, d'ailleurs, dans ce ksar, comme dans les autres, deux partis bien marqués, dont l'un, celui des mécontents et des chercheurs d'aventures, devait infailliblement prendre le dessus et entraîner l'autre. Notre présence seule avait fait avorter les projets de défection mis en avant par le parti de l'action. Aussi, à notre arrivée sous les murs de Tadjemout, l'attitude des gens de ce ksar était-elle celle de coupables. Le général se contenta, pour le moment, de quelques remaniements dans le personnel administratif de l'oasis, remettant à notre retour le redressement des torts qu'il avait à reprocher aux Beni-Tadjemout.

Prévoyant que les événements l'obligeraient à s'alléger, le général Jnsuf avait engagé les officiers, la veille de notre départ de Laghouath, à se munir de tentes-abris qui, au besoin, remplaceraient les leurs; pour compléter celle mesure, le général avait voulu tenter de nouveau l'essai de l'emploi du dromadaire comme moyen de transport de son infanterie, système qui, depuis plus de vingt ans, a eu tour-à-tour ses admirateurs et ses détracteurs : pendant que les uns voulaient faire du dromadaire un animal de guerre destiné à remplacer le cheval comme monture, les autres prétendaient qu'il était toui-à-fait impropre à ce genre de service. A côté de ces deux opinions, qui avaient le tort d'être formulées d'une façon trop absolue, il s'en présentait une troisième, et nous pensons qu'elle était la meilleure : le dromadaire peut servir de transport à l'infanterie pour l'exécution d'une marche rapide, pour se jeter promplement sur un point donné ; mais c'est à la condition de faire mettre pied à terre à cette infanterie bien avant du lieu où l'on présume devoir rencontrer l'ennemi, à cause de la déplorable facilité avec laquelle l'espèce camélienne se laisse aller aux paniques; nous ajouterons que ce mode de transport de l'infanterie est tout-à-fait impraticable dans le cas où la colonne court le risque d'être attaquée inopinément pendant sa marche. Cette idée de faire du dromadaire une monture de guerre pour opérer dans le désert avait, en effet, quelque chose de séduisant ; mais c'était trop beau pour que cela fût pratique.

Le dromadaire est par excellence l'animal des grands espaces; nous ajouterons qu'il est le seul qui y soit possible : d'abord, il n'a pas besoin d'orge; il trouve des fourrages de son goût dans la plupart des plantes du désert; il peut rester plusieurs jours sans boire, et un homme suffit pour conduire douze de ces animaux.

Le mulet, au contraire, est obligé de porter son orge; il n'appète que médiocrement les plantes fourragères du Sud; il ne peut guère rester plus d'un jour sans boire, surtout pendant la saison des chaleurs; il faut, enfin, un conducteur pour deux mulets.

Tous les avantages sont donc du côté du dromadaire; mais,

nous le répétons, ne forçons point ses qualités, et laissons-lui le rôle que le Créateur lui a donné, celui de bête de somme, d'animal de transport. Il est bien entendu que ce que nous disons ici ne s'applique pas au méhari, qui est un dromadaire de selle.

Or, puisqu'il est démontré que le dromadaire est seul possible dans le Sud, pourquoi ne créerait-on pas, pour opérer dans ces régions, un corps de Train spécial, dont le personnel serait recruté parmi les indigènes, et qui, au lieu de mulets, se composerait de dromadaires? L'idée, nous le savons, n'est pas neuve; plusieurs essais de ce système ont été tentés, et nous ajouterons qu'ils ont donné d'excellents résultats. Dès 1844, dans son expédition de Lagliouath, le général Marey formait un équipage de 277 chameaux appartenant à l'État, et, bien que son personnel de conducteurs fût composé de soldats français, ce train d'un nouveau genre lui rendit d'excellents services. Plus tard, les commandants supérieurs des cercles de Laghoualh (1) et de Géryville — le commandant Du Barail et le capitaine De Colomb, — créèrent, avec des chameaux provenant de razias, des équipages de dromadaires qu'ils avaient sous la main dès que les besoins du service le réclamaient, et qui, en dehors des expéditions, étaient mis soit en zmala, soit en pension dans les tribus. Du reste, du temps des Turcs et de l'émir Abd-el-Kader, le Beylik avait ses dromadaires, qui étaient placés sous la surveillance d'un back-douadji (2).

La création des équipages de dromadaires présenterait les avantages suivants : supprimer, ou, tout au moins, diminuer sensiblement la réquisition, qui coûte fort cher, eu égard surtout au nombre de bêtes qui meurent pendant les expéditions et qu'il faut payer; au lieu de ces dromadaires haridelles que fournit la réquisition, et qui jalonnent les chemins de leurs cadavres, les colonnes seraient toujours pourvues d'animaux de

(1) En mars 1853, le commandant Du Barail créa à Laghouatli un équipage de 500 chameaux destiné au transport de l'infanterie. Cette troupe pouvait fournir, ainsi montée, une étape de quinze lieues par jour.

(2) De dadja, suivants du camp, qui suivent l'armée comme domestiques, chameliers, etc.

premier choix ; enfin, dernière et importante considération, les mouvements de nos colonnes et l'approvisionnement de nos postes avancés ne resteraient plus subordonnés au bon ou au mauvais vouloir des tribus sahriennes.

Quoi qu'en dise le général Marey, nous persistons dans celte opinion que les indigènes sont seuls aptes à constituer le train de dromadaires, et que des Français se montreront toujours absolument réfraclaires à toute organisation dans laquelle entrera, comme élément constitutif, l'animal qu'ils appellent si improprement le chameau. C'est à cette dénomination surtout, qui évoque une idée ridicule, qull faut attribuer l'insuccès des essais tentés si héroïquement par le colonel Garbuccia.

Le général Jusuf, nous le répétons, qui a prévu le cas où il serait obligé de porter rapidement une partie de son infanterie sur la ligne de retraite de l'ennemi, veut exercer nos fantassins à Véquitatlon du dromadaire, manœuvre toute nouvelle pour la plupart d'entre eux; il veut les habituer aux allures tout d'une pièce et si dépourvues de liant de ces vaisseaux du désert, et leur démontrer que, bien que celte calomnie soit généralement admise, le chameau ne donne à celui qui le monte ni nausées, ni mal de mer.

Le bataillon de Tirailleurs algériens commence, sous la direction de ses officiers, l'expérience de ce moyen de transport : à part quelques chutes heureuses amenées par un dévergondage d'allures à déraciner la bosse même du ruminant, les tirailleurs se tirent fort crânement d'affaire. Moins familiarisés avec ce genre de monture, les Zouaves se comportent cependant très-bien sur le dos d'un animal qu'en France, vu sa rareté, on fait voir pour deux sous ; cependant, quelques-uns de ces dromadaires, de ceux que les Arabes disent manquer d'âqueul (sagesse), surpris, sans doute, de se sentir montés par des gens qui les interpellent dans une langue qui leur est inconnue, entament une course furibonde, vertigineuse, qui se termine inévitablement par la chute de l'objet qui cause leur étonnement ; mais le zouave ne se rend pas facilement ; il lutte, il se cramponne à la bosse, au bât de sa monture; le roulis se combine bientôt avec le tangage; les paris s'engagent alors: la victime tombera-t-elle pile ou tombera-

t-elle face? Ces gageures cruelles ne sont pas faites, on le pense bien, pour ramener la sérénité dans l'esprit du ballotté. Le chameau court sur une spirale dont le centre est marqué par un groupe de ses pareils; il a l'instinct de la société ; mais il ne veut pas rentrer dans son sein — est-ce de la dignité? — avant de s'être débarrassé de ce qu'il a sur le dos. Le zouave est tenace ; il descendrait volontiers, mais jamais il ne consentira à tomber. En attendant ce résultat, qui ne peut pourtant larder, il insulte l'animal, le menace des châtiments les plus terribles dès

qu'il sera à terre et ce ne sera pas long ; car le zouave ne

tient plus sur la bête que par la force de l'amour-propre, et cet amour-propre n'est bientôt plus qu'un fil : c'est la situation de Claude Frollo sur sa gouttière de Noire- Dame de Paris; un dernier coup de rein, et la disjonction est opérée. . . Le zouave a rejoint la surface de notre planète, et a démontré une fois de plus — chose humiliante ! — l'impuissance de l'homme sur les animaux. Quant au chameau, il a pénétré comme un coin dans un groupe des siens, en levant bêlement la tête pour quêter, sans aucun doute, des applaudissements. Le zouave en a été quitte pour quelques contusions et les plaisanteries de ses camarades.

Tout le bataillon est monté ; au signal de la marche, celte charnel 1er ie s'ébranle avec celte majesté superbe que met le chameau dans toutes ses actions ; les sokhkhara suivent, à pied ; ils reprendront la conduite de leurs animaux quand l'infanterie mettra pied à terre. Tout va donc à merveille, et l'expérience est concluante ; mais, comme nous le disons plus haut, à la condition que notre infanterie n'aura pas à rencontrer l'ennemi.

La chaleur devient insupportable, et le séjour de la tenteimpossible ; le terrain sablonneux sur lequel est assis notre camp est brûlant pendant tout le temps que le soleil est au-dessus de l'horizon ; en revanche, les nuits sont très-fraîches, et leur température n'admet pas les imprudences de tenue.

Au-dessous de Tadjemoul, les eaux de l'ouad Mzi coulent soulerrainement, et son lit ensablé ne diffère de la plaine qu'il traverse que par l'absence de végétation.

La colonne séjourne le 1 4 mai à Tadjemout.

Nous avons laissé le général Deligny dans son camp de Khe-

neg-es-Souk, où il était arrivé le 7 mai en refoulant devant lui les Harar insurgés. Le 12, à midi, le commandant de la division d'Oran quiltait ce camp, où il laissait ses impédiments, et il allait établir son bivouac aux koubab (1) de Sidi En-Naceur, sur l'ouad de ce nom; il se remettait en marche le lendemain 13, et il faisait sa grande halte à Aïn-el-Khecheb, sur la rive gauche du Sidi En-Naceur; à dix heures, il reprenait, sa marche ; à onze heures, il était furieusement attaqué à Chàb-el-Heumar, sur le haut Sidi En-Naceur, par une masse forte de 3,000 chevaux et de 60O fantassins environ, sous les ordres de Sid Mohammed-ben- Hamza. La colonne prenait l'offensive sur toutes ses faces ; repoussé et poursuivi, l'ennemi perdait un drapeau, des armes, des chevaux, et laissait sur le terrain plus de 200 hommes.

Ce combat n'avait pas duré moins de quatre heures, en deux reprises différentes. Nos pertes avaient été minimes.

Les contingents rebelles qui avaient pris part à cette affaire appartenaient au Djebel-el-Amour, aux Oulad-Yâcoub, aux Oulad- Châïb, aux Laghoualh du Ksal, aux Trafi et aux Oulad-Sidi-Ech- Ghikh.

Les rebelles s'étaient retirés sur le ksar de Stiten, où ils avaient, disait-on, résolu de se défendre à outrance.

Le général Deligny allait camper à Aïn-Feïdh-Rir'a, à deux lieues nord-est de Stiten.

Le 14, le commandant de la division d'Oran marchait sur ce ksar en longeant la chaîne du Ksal; après deux heures de marche, il tournait rapidement à gauche, et enlevait avec un bataillon du 2e de Tirailleurs algériens les crêtes couronnant le défilé des Maghraoua, qui domine immédiatement Stiten à l'ouest. L'ennemi paraissait avoir renoncé à sa détermination de s'ensevelir sous les ruines du ksar, car il l'avait prudemment évacué.

Le général Deligny s'éjournait, le 15, à Stiten pour y enlever les orges entassées dans ce ksar. Il envoyait, le même jour, à Aïn-Bou-Bekr un officier supérieur, avec un détachement d'in-

(1) Pluriel de koubba, chapelle funéraire élevée sur le tombeau d'un saint marabouth ou en son honneur.

fanlerie et de cavalerie et des députations de tous les corps, pour rendre les derniers devoirs aux restes des héros qui avaient succombé avec le colonel Beauprêlre dans la journée du 8 avril. Le général Jusuf continuait son mouvement dans l'ouest, menaçant le Djebel-el-Amour, cl jetant l'inquiétude parmi les populations insurgées réunies sur les têtes de Touad Sidi-En-Naceur. Le 15, à midi, la colonne levait son camp de Tadjemout et se portait sur Aïn-Madhi, où elle arrivait à quatre heures et demie du soir. Le général dressait ses tentes sur un terrain pierreux au nord de ce ksar et sous les murs de ses jardins. Le marabouth Sid Ahmed-et-Tedjini, chikh d'Aïn-Madhi, et le caïd Rian-ben-El-Mecheri, qui, du reste, s'étaient déjà présentés au général Jusuf dans son camp de Tadjemout, sont venus audevant de la colonne française à quelques kilomètres de leur ksar.

Le ksar d'Aïn-Madhi. — Sidi Mohammed, son fondateur. — Ses disciples et la révélation. — Fondation du ksar. — Pillards et sultans. — Naissance d'Ahmed-ben-Mohammed-et-Tedjini. — Il fonde un ordre religieux. — Prise d'Aïn-Madhi par le bey d'Oran Mohammed-el-Kebir. — Expédition du bey Otsman sur Aïn- Madhi. — Reconstruction des murailles d'Aïn-Madhi. — Mort d'Ahmed-ben-Mohammed-et-Tedjini. — Son fils aîné, Sid Mohammed-el-Kebir, lui succède. — L'expédition du bey Haçan sur Aïn- Madhi. — Siège d'Aïn-Madhi. — Le bey Haçan contraint de lever le siège. — Tedjini bat le bey de Tithri venu pour assiéger Aïn- Madhi. — Tedjini bat un partie de Zegdou. — Expédition de Tedjini sur Mâskara. — Il est trahi par les Hachem et battu par le bey Haçan. — Tedjini est tué et sa tête est exposée sur l'une des portes d'Alger. — Sid Mohammed-es-S'rir lui succède. — Vues d'Abd-el-Kader sur le Saura. — L'émir recherche vainement l'alliance de Tedjini. — L'émir raze les troupeaux de Tedjini et des Madhiens. — Tedjini envoie un miâad à l'émir. — L'émir vient poser son camp devant Aïn-Madhi. — Tedjini refuse de se présenter à l'émir. — Investissement du ksar. — Forces des assiégeants et des assiégés. — Attaque du ksar. — L'émir détache Yahia-ben- Salem de la cause de Tedjini. — Nouvelle attaque du ksar. — Exigences de l'émir. — Trêve ; l'émir demande à être admis avec son armée dans la mosquée du ksar pour y prier. — Sa demande est repoussée . — Reprise de la lutte. — Négociations infructueuses d'El-Hadj-Mousthafa. — Canonnade sans résultat. — L'émir fait appel à Mokammed-ben-Nouna. — Canonnade et assauts. —Les assiégeants sont repoussés. — Mines et contre-mines. — Tedjini consent à traiter . — Conditions de la reddition de la place. — Tedjini et les défenseurs du ksar l'évacuent. — L'émir y entre avec son armée et le démentèle. — Tedjini se rend à Laghouath et l'émir retourne dans le Tell. — Tentatives du khalifa El-Hadj-el- Arbi sur Aïn-Madhi. — ■ Il est battu et rejeté dans Tadjmout. — Tedjini relève les murailles d'Aïn-Madhi. — Expédition du général Marey sur Laghouath. — Tedjini lui fait sa soumission. — Le lieutenant-colonel de Saint- Arnaud à Aïn-Madhi. — Le général Pélissier fait une visite à Tedjini. — Mort de Tedjini. — Le caïd Rian a la tutelle de son successeur. — Mort du fils de Tedjini. — Rian

à la recherche d'un héritier de Tedjini. — Un nègre bourricotier à Batna est reconnu comme l'héritier du dernier Tedjini. — Son arrivée à Aïn-Madhi. — Enthousiasme des khoddam des Tedjini. — Portrait de Rian.-— Ses fils. — Situation du ksar d' Ain-Madhi et sa fortification. — Ain-Madhi extérieur et intérieur. — Le tombeau de Sidi Ahmed-ben-Mohammed-et-Tedjini. — L'intérieur du palais des Tedjini. — La dhifa. — L'horizon et l'un des fils de Rian.

Malgré la modestie de son aspect, le ksar d'Ain -Madhi n'en a pas moins une grande importance à plusieurs points de vue, et son passé hislorique ne le cède en rien, sous le rapport de l'intérêt, à celui d'aucun des ksour de notre Sahra algérien. Nous voulons le démontrer.

Aïn-Madhi s'élève au pied du versant sud du Djebel-el-Amour, sur un monticule dominant une plaine légèrement ondulée que tigrent des touffes de chih et de halfa. Sa kasba à hautes murailles, résidence du chikh, et la demeure du kaïd Rian-ben- El-Mecheri, soigneusement blanchies à la chaux, donnent une fort bonne apparence au ksar, et le distinguent très-avantageusement de tous ces villages délabrés et à tons gris-sourd qui formaient l'ancienne confédération de Laghouath. Des jardins, plantés d'arbres fruitiers, font au ksar une large ceinture de verdure qui iranche agréablement sur le sol affreusement pierreux qui l'entoure.

Comme la plupart des anciens ksour du Sahra, Aïn-Madhi n'est pas parfaitement û\èe sur son âge, et ses commencements sont noyés dans cette obscurité qu'on est convenu d'appeler la nuit des temps. On croit que, bien avant rétablissement de la domination turque, un marabouth — aussi savant que pieux — du nom de Sidi Mohammed, et venant du Marok, la patrie de tous les saints, se serait enthousiasmé de l'emplacement sur lequel s'élève aujourd'hui le ksar, et l'aurait acheté — comme achètent les marabouts — aux Oulad-Yâkoub-ez-Zerara.

Si c'était pour en faire une Thébaïde, un bivouac de saints,

nous comprenons le choix de Sidi Mohammed ; car il est difficile de trouver un lieu plus pelé, plus péniblement rocailleux, plus sordidement ingrat que celui-là. Quoi qu'il en soit, Sidi Mohammed y établit sa kheloua (solitude, ermitage). Il y vécut seul pendant quelque temps. Son départ du Marok n'avait pas été sans laisser un certain vide parmi ses disciples, inconsolables, d'ailleurs, de la perte de l'un des plus éclatants flambeaux de l'Islam. N'y pouvant plus tenir, ils avaient résolu de se mettre à sa recherche et de vivre désormais, s'ils parvenaient à le retrouver, sous l'aile de cet ami de Dieu. Après avoir marché longtemps dans une direction qui n'était pas du tout celle qu'avait suivie le saint, ils désespéraient de mettre la main dessus, et ils allaient reprendre le chemin du Marok, lorsque l'un d'eux s'avisa de demander à Dieu la fin d'une situation qui devenait particulièrement désagréable. Le Dieu unique reconnut, sans doute, que la prière du Marokin n'avait rien d'exorbitant ; car, la nuil même de ce jour, il lui envoya la révélation suivante : « Enfourche le vent, et tu trouveras. » Le Mr'arbi s'empressa, le lendemain matin, de faire connaître à ses compagnons le songe qu'il avait eu la nuit, en leur avouant humblement pourtant qu'il n'en saisissait pas très-clairement le sens. Après avoir réfléchi quelques instants, les autres s'accordèrent à dire qu'ils n'étaient pas plus avancés que lui. Mais, tout-à-coup, un vent violent venant de l'ouest s'engouffra dans leurs bernous, et s'obstina à les pousser dans l'est. Ils comprirent dès lors que ce vent pourrait bien être la monture dont il élait question dans la révélation de leur compagnon, et ils cessèrent leur résistance. Ils s'abandonnèrent donc sur les ailes de ce véhicule, et avant qu'ils eussent terminé l'égrenage des quatre-vingt-dix-neuf attributs de Dieu sur leurs chapelets, ils étaient aux pieds du saint marabouth.

En leur qualité de Marokins, ils devaient nécessairement être maçons, — tous les Marokins le sont; — ils l'étaient, en effet, et, de plus, ils professaient une profonde horreur pour la tente. Cette prédisposition à la construction, jointe à la vue continuelle des pierres qui tapissaient le monticule où s'était installé Sidi Mohammed, ne pouvait manquer de leur donner l'idée de

bâtir une maison. Après avoir sollicité longtemps l'autorisation de mettre la main à la truelle, ils finirent par l'obtenir de Sidi Mohammed, qui s'obstinait à la leur refuser, sous le spécieux prétexte que la maison n'est pas dans la nature, et que la vie était, d'ailleurs, trop courte pour qu'on se donnât la peine de se construire de somptueuses demeures.

La faiblesse de Sidi Mohammed porla bientôt ses fruits : une seconde maison ne larda pas à s'élever auprès de la première, et une troisième auprès de la deuxième. Aïn-Madhi était fondée.

La réputation de sainleté du vénéré maraboulh, sa science profonde, les connaissances de ses savants et pieux disciples, amenèrent des quatre points cardinaux une foule de pèlerins avides d'entendre la parole de Dieu, ou désireux d'étudier sous de pareils maîtres. Au bout de quelques années, lesOulad-Madhi étaient tellement nombreux, qu'ils se voyaient obligés de se fractionner et d'aller former dans l'est une nouvelle tribu.

Les successeurs de Sidi Mohammed continuèrent les traditions du saint maraboulh, et Aïn-Madhi ne cessa pas d'être une ville de science et de religion.

Malgré le caractère sacré cT Aïn-Madhi, son territoire ne fut pourtant pas toujours à l'abri des incursions de ses voisins : plusieurs fois, les Madhiens eurent à déplorer l'enlèvement de leurs troupeaux par des mécréants qui allaient abriter leurs prises dans le Djebel-el-Amour. Les sultans ne vont pas tarder à s'en mêler aussi : Moula-Ismâïl, cherif du Maroc, envoie ses troupes, en 1706, sous les murs d'Aïn-Madhi, et l'assujettit à un tribut annuel ; plus tard, Moula-Yezid trouve cet impôt trop léger et l'augmente.

Mais nous approchons de l'époque où Aïn-Madhi va prendre un nouveau lustre et de la célébrité : en 1737, il y naissait un enfant auquel on donnait le nom d'Ahmed-ben-Mohammed-et- Tedjani (plus vulgairement Tedjini), et qui devait jouer un grand rôle religieux en pays musulman.

Dès ses premières années, Sid Ahmed se fit remarquer par une singulière aptitude pour l'élude, et, plus tard, pour les choses du ciel. Le bruit de sa science profonde se répandit bientôt dans toute la Régence, dans le Marok, dans la Tunisie, et jus-

qu'au pays des Touareg; les savants de ces contrées accoururent en foule à Aïn-Madhi pour entendre le jeune marabouth, et essayer avec lui ces luttes de la parole tant goûtées des Arabes d'autrefois, luttes dont Sid Ahmed sortait toujours vainqueur. Tous étaient émerveillés de tant de science mêlée à tant de piété. Un grand nombre de ces visiteurs ne voulurent plus le quitter et s'établirent auprès de lui. Ces savants formèrent ainsi le noyau de l'ordre religieux que fonda Sid Et-Tedjini en 1786, ordre qui prit son nom et qui, bientôt, compta des adeptes dans toule l'Afrique septentrionale et jusqu'au fond du Sahra; partout, dans la Tripoiitaine, en Syrie et en Egypte, cette confrérie étendit rapidement ses rameaux et son influence religieuse, et de nombreux fidèles sollicitèrent la faveur d'en être les propagandistes et les khouan (frères); partout enfin, même parmi les djouad (nobles), on prit Vouerd (1) de Tedjini et Ton récita son dekeur (2) avec la dévotion la plus ardente et la foi la plus vive. Chez les Musulmans, la réputation de sainteté est loin d'être infructueuse; du moment qu'il est reconnu qu'un marabouth a l'oreille de Dieu, les présents de toute nature fondent sur le saint homme et emplissent ses magasins. Les pèlerins ne viennent jamais en ziara (visite) les mains vides; car ils savent que les faveurs du Dieu unique sont cotées et tarifées en raison de

(1) Plusieurs savants ont cru voir dans le mot ouerd, qui signifie rose, une certaine analogie avec l'expression de prendre la rose, c'està-dire de se faire recevoir membre d'un ordre ou d'une confrérie. C'est ainsi, par exemple, qu'au commencement du XVIIe siècle, les sectaires de Christian Rosenkreuz exprimaient leur affiliation à la secte des Rose-Croix. Aujourd'hui, ce terme est encore usité dans la franc-maçonnerie. Malgré ce que le rapprochement dont nous parlons plus haut pourrait avoir de séduisant, nous devons dire que les tholba font venir le mot ouerd du verbe oured, être présent, se trouver, venir à la source, etc.

(2) Le dekeur est une oraison particulière à un marabouth, et que ses khoddam (serviteurs religieux) doivent réciter chaque jour en subrogation aux heures canoniques de la prière. Le dekeur de Tedjini est récité après les prières du fedjeur, de Vâceur et du moghreb. Le mot dekeur exprime aussi l'action de réciter cette prière imposée aux fidèles. La prière du dekeur se marmotte souvent des milliers de fois, qu'on compte sur le chapelet.

l'importance des demandes qu'ils ont à lui faire transmettre par l'intermédiaire de leur intercesseur. Aussi, voit-on arriver de toutes parts des tapis, des vêtements, des chameaux, des chèvres, des moulons, des dattes, du blé, de l'orge, du beurre, etc. Ces dons finissent par faire au marabouth une assez opulente prébende, et ce n'est pas sa faute à lui si les fidèles croyants l'obligent à négliger complètement son vœu de pauvreté.

La zaouïa d'Aïn-Madhi fut bientôt aussi riche qu'elle était savante; malheureusement, cette prospérité ne pouvait manquer d'éveiller la cupidité des maîtres du Tell, lesquels, à plusieurs reprises, essayèrent de soumettre le ksar. Tedjini avait bien consenti à payer au gouvernement turc une faible redevance annuelle; mais, néanmoins, il se considérait comme relevant moralement du Marok. Pendant quelque temps, l'habile marabouth réussit à détourner l'orage par des présents; mais les beys d'Oran ne perdaient pas de vue celte riche proie qui, suivant leurs calculs, ne pouvait leur échapper.

L'occasion, ou plutôt le prétexte d'une expédition sur Aïn- Maclhi ne se fil pas longtemps attendre : en 1783, le bey d'Oran, Mohammed-el-Kebir, s'était porté sur Lâghouath pour soutenir par les armes les prétentions du chikh Ahmed-ben-Salem; un des soldats dn bey fui grossièrement insulté dans son camp par un homme d'Aïn-Madhi. Mohammed-el-Kebir demanda satisfaction de cet affront à Tedjini, qui refusa de la lui donner, et qui se prépara à la résistance en fermant, les portes de son ksar. Le bey, qui, sans doute, ne se trouvait pas en mesure d'exiger ce qu'il demandait, retourna à Oran, d'où il repartit bientôt avec de nouvelles troupes pour revenir sur Aïn-Madhi. Le ksar fut immédiatement investi, les murs des jardins furent abattus, et les soldats du bey s'avancèrent jusque sous les murailles de la ville en se faisant ingénieusement précéder et couvrir par des chameaux qui recevaient les balles des assiégés. L'assaut esl donné par escalade ; le ksar est pris et pillé, et ses murailles sont rasées. Quant à Tedjini, qui avait réussi, non sans peine, à s'échapper, il se retirait à Bou-Semr'oun, où il possédait déjà de grands biens.

Après avoir chassé de leur ksar les habitants d'Aïn-Madhi,

Mohammed-el-Kebir les y rappela sous la condition qu'ils lui paieraient annuellement une lezma (1) dont il avait fixé le montant.

Quatre ans après, en 1787, les gens d'Aïn-Madhi, croyant le danger bien loin, paraissaient décidés à refuser l'acquittement de la lezma que leur avait imposée le bey Mohammed-el-Kebir. Le bey Otsman, son fils et son successeur, résolut d'aller en personne réclamer à ces oublieux »ksariens l'impôt qu'avait fixé son père. Il partit d'Oran â la tête d'une petite armée composée de cinquante tentes turques (2) et de tous les goums du Makhzen, et il vint poser son camp sous les murs des jardins du ksar.

Il va sans dire qu'Aïn-Madhi s'empressa de se soumettre à toutes les exigences du bey, qui frappa le ksar d'un impôt de 17,000 rial-boudjhou (31,600 francs) en argent, et d'une immense quantité de bernous, de haïks, kessa, etc.

Tedjini, qui était à Fas (Fez) depuis 1785, n'avait point pourtant oublié sa chère Aïn-Madhi, qu'il considérait toujours comme le sanctuaire de l'ordre qu'il avait institué; mais il ne voulait pas y rentrer avant de l'avoir mise à l'abri de l'atlaque des Turcs. Il chargea de ce soin un des khouan de son ordre, le maraboulh-ingénieur Mahmoud, qu'il fit venir de Tunis en 1790. De solides murailles de douze mètres de hauteur sur deux mètres d'épaisseur, construites en pierres de taille reliées par du mortier, et défendues par des flanquements et de nombreux créneaux, s'élevèrent sur les murs ruinés et délabrés du ksar qui, jusqu'alors, avaient été bâtis en briques cuites au soleil.

Cette fortification faisait d'Aïn-Madhi une place pouvant défier désormais les attaques des Turcs.

Sid Ahmed-ben-Mohammed-et-Tedjini mourut à Fez, où il résidait, en 1814, à l'âge de soixanle-dix-sept ans. L'illustre chikh laissait deux fils, Sid Mohammed-el-Kebir, né en 1795, et Sid

(1) La lezma (obligation) est un impôt sur chaque maison. C'est l'impôt auquel sont soumis les gens des ksour.

(2) La tente (kkeubba) se composait de 23 hommes.

Mohammed-es-Sr'ir, né en 1799. Ils vinrent s'établir tous deux à Aïn-Madhi.

L'aîné, Sid Mohammed-el-Kebir, qui avait hérité de son père les pouvoirs temporel et spirituel, prit naturellement la direction de Tordre; malheureusement, on lui reprochait d'être ambitieux et de manquer de prudence. Cédant aux conseils perfides des marabouths des Oulad-Sidi-EI-Hadj-Aïça, qui voulaient le perdre en le rendant odieux à ses adhérents, le jeune chikh mil à mort plusieurs des membres de sa famille; confiant dans la solidité de ses murailles, il atïecta, en outre, de prendre visà-vis des Turcs une attitude sensiblement hostile. Cetle situalion ne pouvait manquer d'amener de nouveau les maîtres du Tell devant Aïn-Madhi ; l'influence toujours croissante du nom de Tedjini alarmait d'ailleurs le diouan (divan) d'Alger, et il était temps de chercher à opposer une barrière à cette puissance envahissante qui faisait sentir ses effets jusque sur les tribus les plus rapprochées d'Oran, puissance qui, bien que religieuse, pouvait, chez un peuple où le spirituel et le temporel se confondent, amener de sérieux dangers pour le Beylik turc.

On était en 1820. Le pacha Hoceïn ordonna au bey d'Oran Haçan de tenter une expédition sur Aïn-Madhi. Le bey s'occupa aussitôt de la formation de son corps expéditionnaire. Il parvint à réunir 700 hommes d'infanterie, Turcs ou Koulour'lar, en faisant appel à tous les Khezourdjia (1) de son beylik, et environ 4,000 hommes de goum de son makhzen et de celui de son khalifa. Son artillerie se composait de deux mortiers et de quatre canons de petit calibre portés à dos de mulet. Cette petite armée, commandée par le bey en personne, était suivie, en outre, d'un nombreux convoi de chameaux portant des approvisionnements, des bagages et des munitions de toute espèce.

Le bey Haçan ne rencontra point de résistance sur son che-

(1) Sorte de position de disponibilité des soldats de la milice turque. Ils passaient un an sur trois dans la position de khezour (repos, mise à l'écart, de khezeur, bouder.)

min ; mais la population des ksour de Taouïala, d'El-Khadhra et de Tadjmout les avait évacués à l'approche de la colonne turque. Dès qu'il fut en vue d'Aïn-Madhi, le bey envoya une députation aux gens du ksar pour leur faire connaître que ce n'était ni contre eux, ni contre leur ville qu'était dirigée l'expédition. « Remettez-nous les deux fils du chikh Tedjini, leur dirent les envoyés du bey, et l'armée se retirera aussitôt. » Les Madhiens répondirent aux envoyés que le bey pouvait exiger d'eux telle contribution qu'il lui plairait de fixer, mais que jamais ils ne consentiraient à livrer les fils de leur ancien maître.

Le bey Haçan fit alors avancer sa colonne sous les murs d'Aïn- Madhi, et il y posa son camp.

La vue des hautes murailles du ksar n'avait pas été sans donner à réfléchir aux kaïds commandant les goums; sensiblement imbus de principes machiavéliques, ils avaient imaginé un moyen de ne pas tout perdre dans le cas où la fortune des armes ne leur serait pas favorable; ce moyen, qu'ils s'efforcèrent de faire adopter au bey, était le suivant : accepter d'abord la contribution qu'offraient de payer les gens d'Aïn-Madhi, agir ensuite offensivement contre la ville si le bey le jugeait convenable. Ce conseil présentait des avantages trop manifestes pour que Haçan le rejetât. La contribution fut donc fixée à 100,000 boudjhou en argent, auxquels les Madhiens devaient ajouter une grande quantité de bernous, de haïks, de kessa, etc.

Dix jours entiers furent nécessaires pour le payement intégral de cette contribution de guerre.

Le onzième jour, lorsque tout eut été payé, le bey fit commencer le feu sur le ksar, le canonnant pendant le jour, et le bombardant pendant la nuit. Le feu dura un jour entier et deux nuits; le bey fit ensuite tenter sur la porte de l'Est plusieurs assauts qui ne réussirent pas. L'attaque ne paraissant pas devoir lasser de sitôt la défense, les kaïds firent entendre au Bey que ce qu'il avait de mieux à faire était d'ordonner la retraite, et qu'il devait d'autant moins hésiter à prendre cette détermination, que l'énorme contribution dont il avait frappé Aïn-Madhi était un châtiment très-suffisant pour l'expiation des

griefs que le Gouvernement avait à reprocher aux fils de ïecljini. Bien que Haçan comprit parfaitement qu'il n'avait pas encore complètement rempli le but qu'il s'était proposé en parlant d'Oran, il se rangea cependant à l'avis de seskaïds : il leva donc son camp et reprit le chemin du Nord, sans que les gens d'Aïn- Madhi cherchassent à inquiéter son mouvement de retraite.

Cette opération, qui avait duré quatre mois, coûtait au bey trenle hommes tués et quarante-cinq blessés.

Bien qu'il eût fait contribuer Aïn-Madhi, celte affaire n'en élail pas moins un échec pour le bey Haçan : il avait laissé dans leur ksar les Tedjini plus forts que jamais, et, de plus, il leur avait révélé le sentiment de leur puissance; mais, ainsi que nous le verrons plus loin, ce quasi-succès du chikh d 'Aïn-Madhi devait, malheureusement, en l'illusionnanl sur sa force réelle, devenir la cause de sa perte.

En 1822, Sid-Mohammed-el-Kebir battit et repoussa les troupes du bey de Tithri, Mouslhafa-bou-Mezrag, venues pour faire le siège d'Aïn-Madhi.

En 1824, l'attaqué se faisait attaquant : Sid Mohammed dirigeait une opération militaire contre le Tell d'Oran ; en route, il se croise, sur l'ouad Sidi-En-Naceur, avec une troupe de Zegdou, tribu pillarde de la frontière du Marok, qui, elle-même, allait écumer le sud du Beylik de l'ouest, Sid Mohammed l'altaque et la raze ; mais une blessure qu'il reçoit au cou l'oblige à rentrer à Aïn-Madhi.

En 1827, les Hachem-Eghris, qui supportaient impatiemment la domination des Turcs, faisaient appel à Tedjini pour qu'il les aidât à se soustraire à leur odieuse autorité. Sid Mohammed hésitait à se lancer, loin de son ksar, dans une entreprise qui lui paraissait tout au moins hasardeuse. Pour achever de le décider, les Hachem s'emparèrent de deux Turcs envoyés chez eux pour presser la rentrée de l'impôt, les décapitèrent, et expédièrent les deux têtes au chikh en lui faisant dire : « JNous l'envoyons la tête du bey et celle de son khalifa. Viens avec nous ; tu seras notre bey. Toutes les tribus n'attendent que ta présence pour se déclarer en ta faveur. » Ce témoignage sanglant ne suffisant pas encore à Tedjini, il fit jurer aux envoyés, sur le livre de Sidi

El-Bokhari (1), que tout ce qu'ils disaient était la vérité. Les Hachem jurèrent, et Tedjini, malgré les conseils de son frère, partit pour le Tell avec 400 cavaliers.

Le désenchantement commença pour Sid Mohammed-el-Kebir en arrivant près de Mâskara : de toutes ces tribus qu'on lui avait représentées comme n'attendant que sa présence pour se déclarer cl accourir sous ses drapeaux, il ne vit se réunir à lui que les Hachem de la plaine d'Eghris. Le chikh d'Aïn-Madhi ne voului cependant pas reculer; il espérait que les tribus finiraient par se décider à l'aider, et ce résultat devait être considérablement hâté, pensail-il, s'il parvenait, avec ce qu'il avait de monde, à s'emparer de Mâskara avant l'arrivée des Turcs.

Pendant qu'il faisait sommer la garnison turque de Mâskara de lui livrer la ville, ses émissaires parcouraient les tribus voisines et les appelaient à la guerre nationale. <- Moi, Tedjini, Arabe comme vous, leur écrivait-il, je viens vous délivrer de vos oppresseurs. » Mais les tribus furent sourdes à son appel, et la garnison turque de Mâskara ferma les portes de la ville et se prépara à la défense.

Tedjini prépare l'investissement de Mâskara en s'emparant des dehors de la place. Mais le bey Haçan, qui a pu être prévenu de la situation critique de la ville et de la garnison, sort d'Oran en toute hâte, et se porte à marches forcées au secours de la place menacée. Il était à une heure de Mâskara ; une vive fusillade se faisait entendre dans cette direction : c'est Tidjini qui se dispose à tenter une attaque générale sur la ville. Mais les tirailleurs du bey sont déjà en vue; les fantassins des Hachem ne les ont pas plus tôt aperçus qu'ils prennent la fuite honteusement, abandonnant ainsi Tedjini qu'ils ont attiré dans celte aventure. Il reste encore au chikh 1,500 cavaliers de cette tribu qu'il a mis en réserve à Ar'cibia, dans la plaine d'Eghris. Le bey, pendant

[\) Sidi El-Bokhari, écrivain du VIIIe siècle de notre ère, est l'auteur d'un recueil de traditions sur les actes, les paroles et les maximes attribués à Mohammed. Les Musulmans professent pour le livre de Sidi El-Bokhari la plus profonde vénération, et un serment fait sur ce livre par les Arabes a quelque chance de ne pas être entaché de fausseté ou trahi. On en cite des exemples.

qu'il marche droit à Tedjini avec le gros de son armée, détache son khalifa Selim sur sa gauche ; les cavaliers Hachem, craignant d'être tournés par lekhalifa, lâchent pied à leur tour avec la même unanimité que les fantassins de leur tribu. L'infortuné Tedjini n'a plus autour de lui que les 400 cavaliers qu'il a amenés du Sud ; ils succomberont, ils le savent, mais ce sera avec leur chikh, si traîtreusement et si lâchement abandonné. Les cavaliers du bey se sont rués sur cette poignée de braves ; Tedjini, qui était tiès-obèse, est renversé de cheval et ne peut se relever; les cadavres des siens s'amoncellent autour de lui. Ils ne sont plus là qu'une centaine à le couvrir et à relarder une mort à laquelle ils ne sauraient échapper : ils sont entourés et pris, et le bey les fait impitoyablement décapiter.

Mais la colère de Haçan n'était pas encore satisfaite : il lui fallait la tête de son ennemi ; il a promis 500 sollhanisd'or à celui qui la lui apportera. Après l'avoir cherché longtemps, on finit par découvrir le malheureux chikh enfoui sous les cadavres des siens, et vivant encore. L'agha des Zmala, Adda-ben-Kaddour, le lue d'un coup de pistolet, et le bach-chaouch lui coupe la tête et l'apporte au bey son maître.

Haçan s'empressa d'envoyer au pacha Hoceïn ce sanglant trophée, qui fut exposé empaillé sur les crochets de Bab- Azzoun.

Sid Mohammed-es-Sr'ir succéda à son frère aîné: il héritait le nom, l'influence et le pouvoir des Tedjini. Bien différent de Mohammed-el-Kebir, le nouveau chikh d'Ain Madhi était un homme de paix et de religion ; on le citait, en oulre, pour sa prudente sagesse, qu'il savait allier cependant à une remarquable fermeté de caractère.

Dix ans se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter. Après trois siècles d'une domination brutale et durement impitoyable, l'édifice dont Baba-Aroudj avait posé les bases s'est écroulé avec fracas, et le glorieux drapeau de la France a remplacé le pavillon rouge des pachas. Mais une nouvelle puissance s'est élevée à côté de la nôtre : les Hachem — ceux-là même qui ont abandonné si lâchement Tedjini — se sont donné un sullan qu'ils ont pris parmi eux, et ce sultan, un peu

grâce à la naïveté de notre politique, est devenu l'Émir des Croyants.

Nous sommes en 1837 (1). El-Hadj-Abd-el-Kader, au faîle de sa puissance, songe à faire franchir les limites du Tell à son autorité ; il y a là, dans la région des oasis, des populations guerrières qu'il pourrait bien pousser sur le Nord, et qui l'aideraient puissamment dans la réalisation de ce rêve qu'il caresse de nous jeter à la mer et de fonder un royaume arabe sur nos débris. Mais, pour cela, il lui faut le concours des grands seigneurs sahriens; il faut s'en faire des al liés, en attendant qu'il puisse en faire des vassaux.

L'émir pense tout d'abord à agir sur Mohammed-es-Sr'ir-Et- Tedjini, à qui son immense influence religieuse, ses richesses, la position stratégique et la force de son ksar donnaient une haute importance politique, et, comme marque de l'alliance qu'il désirait former avec lui, il lui demandaill'échange de leurs chapelets.

Tedjini, que toutes les grandeurs, toutes les splendeurs que faisait miroiter l'émir à ses yeux ne séduisaient pas, rejeta tout net, bien qu'avec les formes de l'humilité, l'association que lui proposait l'ambitieux sultan : « Je désire, lui écrivait Tedjini, rester dans le calme de la vie religieuse, et ne m'occuper que des choses du ciel. Je n'ai, d'ailleurs, ni la force, ni l'influence qu'on me suppose, et s'il est dans les desseins de Dieu — qui a amené les Français en pays musulman — de les en chasser et de leurfaire repasser la mer, il n'est pas besoin de mon bras pour l'accomplissement de cette sainte œuvre. Il est de mon devoir, au contraire, de diriger dans la voie de Dieu ceux qui me sont attachés, et de les maintenir en dehors des luttes hasardeuses de ce monde.»

Ce refus, bien que formulé onclueusemenl, était pourtant péremptoire. L'émir comprit dès lors qu'il lui faudrait demander à la violence ce qu'il ne pouvait obtenir par la persuasion, et il se prépara.

(1) Nous empruntons la plupart des détails qui vont suivre à une excellente relation du siège d'Aïn-Madhi, publiée dans la Revue Africaine par M. l'interprète militaire Arnaud.

Tedjini, de son côlé, prévoyant bien qu'Abd-el-Kader, froissé d'avoir vu son alliance repoussée, ne tarderait pas à se venger de celte injure, Tedjini, disons- nous, se mit en mesure, laissant là provisoirement les choses du ciel, de repousser, si elles se produisaient les atlaques du sullan-maraboulh: il approvisionna d'armes et de munitions de guerre son ksar d'Àïn-Madhi, dont il fit réparer les remparts; le Mzab et les ksour lui fournirent une grande quantité de poudre; il lit ensuite appel aux iribus voisines sur lesquelles il pouvait compter : les Arbaâ, les Oulad- Seghrin (Beni-Laghouath), voire même les Beni-Mzab, lui promirent des contingents ; quant aux gens d'Aïn-Madhi, tout leur sang était à lui. Ces forces seront suffisantes pour la défense du ksar. Il ne restait plus qu'à attendre.

Les choses traînèrent ainsi jusqu'au printemps de 1838. Ainsi que cela se passait habituellement dans cette saison, les gens du Sud avaient envoyé leurs troupeaux sur les pâturages du Tell. Ceux d'Aïn-Madhi paissaient sur le Seressou, entre Tnïet-el-Ahd et Tiaret. Abd-el-Kader résolut d'entamer les hostilités par l'enlèvement des chameaux de Tedjini. Il embusqua, à cet effet, dans un pli de terrain quelques cavaliers qui, au point du jour, tombèrent sur les troupeaux, et s'emparèrent de 500 chameaux avant que les paires eussent pu s'y opposer. Sur cette prise, 100 chamelles appartenaient aux gens d'Aïn-Madhi, et 130 chameaux à Tedjini.

Lorsque le chikh d'Aïn-Madhi se plaignit de cet acle inqualifiable, l'émir lui répondit ironiquement qu'il ne comprenait pas sa plainte ; que la guerre sainte était la cause commune, et qu'ayant besoin des chameaux de Tedjini et de ceux de ses amis dans un intérêt dont il devait profiter, il n'avait pas dû hésiter, lui le bras dont Dieu se servait pour l'accomplissement de ses desseins, à s'emparer de ces chameaux qu'il avait sous la main. Le chikh se sentait fort; mais il ne voulut rien brusquer; il mit, au contraire, toute sa politique à endormir la colère de l'émir, dans l'espoir que le temps modifierait ses résolutions. Au mois d'avril 1838, il lui envoya même un miâad (dépulalion) à Médéa, avec sa gada, pour lui demander la paix, s'excusant de son mieux de ne pouvoir l'aider dans la guérie sainte contre les

Français; ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque, mais le pouvoir. Le rusé chikh concluait en demandant la restitution de ses troupeaux. A maraboulh, maraboulh et demi.

L'heure approchait où la haine d'Abd-el-Kader contre Tedjini allait se traduire par des faits plus sérieux. Il venait de décider qu'une colonne expéditionnaire, qu'il commanderait en personne, irait demander au chikh d'Aïn-Madhi sa soumission et l'entrée de son ksar. Il réunit à Taqdimt les éléments de cette colonne, qui devait se grossir en roule des contingents des Oulad-Mokhtar, aux ordres de Ben-Aouda-el-Mokhtari, des Oulad- Châïb, conduits par El Djeclid-ben-Ioucef, des Oulad-Khelif, commandés par El-Kharroubi, des Harar, avec Djelloul à leur tête, et des Hachem de la, plaine d'Eghris. De nombreux cavaliers de goum avaient l'ordre de rallier les troupes de l'émir sur des points déterminés où devait passer la colonne expéditionnaire.

Cette petite armée, parfaitement approvisionnée, se mil en marche le 26 mai 1838. De son bivouac sur l'ouad El-Beïdha, Abd-el-Kader envoya M. Roches à Aïn-Madhi, avec une escorte de vingt cavaliers des Harar, pour inviter Sid Mohammed-el- Tedjini à venir sans plus larder à sa rencontre, et le menacer du ressentiment de l'émir s'il refusait de se rendre à son injonction.

La démarche de M. Roches fut sans succès. Tedjini s'opiniâtra dans sa résolution de ne pas sortir de son ksar. 11 envoya cependant sa gada à l'émir avec un midad chargé de lui demander ce qui l'amenait dans le Sahra, et de lui rappeler, dans le cas où ses intentions seraient hostiles, qu'il lui avait récemment accordé l'aman.

Abd-el-Kader, qui, sans doute, se croyait certain du succès, et que le rappel de cette promesse d'aman gênait peut-être un peu, répondit aux envoyés de Tedjini « qu'il venait se réjouir en visitant le pays dont Dieu lui avait donné la possession. »

Le 5 juin, l'émir, qui avait marché à petites journées, attendant toujours que Tedjini vînt lui apporter sa soumission, arrivait devant Aïn-Madhi, et posait son camp à peu distance du ksar, près de Ras-el-Aïoun. Une somptueuse dhifa, qui fut parfaitement acceptée, est offerte par Tedjini aux troupes d'Abd-el-

Kader ; mais le chikh ne se présente pas. Le lendemain, l'émir lui envoie une dépulalion de Harar et de Hachem pour l'engager à se rendre auprès de lui: l'émir veut tout simplement — ce sont les députés qui l'affirment — « s'entretenir avec Tcdjini des intérêts de la religion. » Le chikh persiste néanmoins dans sa résolution de ne pas se présenter : il allègue qu'il craint une trahison, un piège. Malgré les assurances que lui fait donner Abd-el-Kader qu'il n'a absolument rien à redouter, Tedjini ne veut pas faire une démarche qui, outre qu'elle pourrait lui coûter cher, serait aussi la reconnaissance de la souveraineté d'Abd-el-Kader, et lui, Tedjini, le descendant de l'illustre fondateur d'un ordre religieux comptant des affiliés de l'Egypte au Marok, ne pouvait réellement pas se résoudre à celle respectueuse démonstration.

L'émir attendit encore huit jours, espérant toujours faire fléchir cette indomptable opiniâtreté ; puis, voyant qu'il ne fallait plus compter sur la démarche qu'il avait vainement attendue, il se décida à l'attaque.

Le 30 juin, Abd-el-Kader se rapprochait de la place et procédait à son investissement, après avoir affecté de faire défiler ses troupes sous les murs du ksar.

Les force» de l'émir étaient relativement importantes, eu égard au petit nombre des défenseurs renfermés dans le ksar. Ainsi, l'assiégeant comptait 2,000 fantassins, dont 200 réguliers, 30 artilleurs servant des obusiers de 24 approvisionnés à 110 boulets et 60 obus (nous lui avions envoyé 400 obus). La cavalerie se composait de 1,000 cavaliers environ sous les ordres de quatre aghas. Ces goums se renforcèrent de 350 cavaliers des tribus du Sud, qui portèrent l'effectif de la colonne de l'émir à 3,380 combattants.

Tedjini n'avait à opposera ces forces que 710 défenseurs, dont l'effectif se décomposait ainsi qu'il suit: 300 fantassins appartenant au ksar, 166 fantassins des Beni-Laghouath, envoyés à Tedjini par Ahmed-ben-Salem sous la conduite de son frère Yahia, 170 des Oulad-Salah (ElArbaâ), 17 du village d'El-R'icha, 20 de Tadjemout, 22 de Haouïlha, et 15 étrangers, parmi lesquels on comptait des Juifs, des Beni-Mzab et des Nègres.

Celte poignée de combattants suppléait à son infériorité numérique par une grande exaltation, par la conscience de la bonlé de sa cause, et, surtout, par une entière confiance dans la solidité des murailles du ksar.

Dès que la place fut investie, Ternir donna Tordre de commencer le combat ; les assiégés furent d'abord assez facilement débusqués des jardins les plus éloignés du corps de place ; mais un retour offensif vigoureusement mené rejeta les assiégeants en dehors de ces jardins. Le lendemain, le combat recommença, mais plus acharné que la veille; les troupes de l'émir parvinrent cependant à occuper définitivement la zone des jardins qui entourent le ksar, après avoir fait subir aux assiégés une perle de quatre hommes.

Pour les Iroupes de Témir, c'était heureusement débuter ; aussi, Abd-el-Kader en éprouva-t-il une grande satisfaction. Mais si les gens de Tedjini reconnaissaient l'impossibilité de conserver les approches de leur ksar. ils ne renonçaient pas pour cela à la lutte ; ils s'apprêtaient, au contraire, à défendre énergiquement les murailles de la place.

Contre toute prévision, Témir se contenta de se maintenir dans les jardins. Soit qu'en présence des obstacles qu'il avait à vaincre pour se rendre maître du ksar, il crût son armée insuffisante, soit qu'il espérât arriver à ce résultat autrement que par une attaque de vive force, il n'en est pas moins vrai qu'il interrompit son feu pendant tout le mois de juillet, et qu'il demanda à la ruse les moyens de pénétrer dans la place. Il employa tour-à-tour les intrigues et les tentatives de séduction pour se créer des intelligences parmi les assiégés ; mais ce fut vainement : ses essais de corruption échouèrent devant la ferme résolution des habitants de pousser la résistance jusqu'au bout.

Nous l'avons dit plus haut, la source qui sert à l'alimentation des habitants d'Aïn-Madhi est en dehors du ksar. L'émir ne manqua pas d'en détourner les eaux dans l'espoir d'amener les assiégés à composition ; mais il n'obtint pas de ce moyen le résultat qu'il en attendait : les gens de Tedjini creusèrent des puits dans le ksar, et ils purent se passer des eaux de la source.

Tout cela n'avançait pas les affaires de Témir, qui se voyait ar-

rêté indéfiniment et sans beaucoup de gloire pour ses armes devant les murs d'un petit ksar perdu au milieu du Sahra ; et, pourtant, il ne pouvait se retirer sur un échec, c'est-à-dire sans avoir oblenu de Tedjini la soumission qu'il était venu lui demander. Il lui fallait donc, sous peine de se déconsidérer aux yeux des Arabes, poursuivre et mener à bonne fin l'œuvre commencée.

En présence de l'énergie de la résistance, résistance qu'il n'avait pas prévue, l'émir vit bien qu'il ne pourrait avoir raison des Madhiens qu'en se décidant à bloquer étroitement le ksar et à en faire sérieusement le siège. Mais les forces qu'il avait devant Aïn- Madhi étaient insuffisantes pour l'objet qu'il se proposait ; aussi, pendant qu'il faisait venir de nouvelles troupes du Tell, ordonnait-il une nouvelle levée dans les tribus. Par suite de l'arrivée à son camp desKoulour'lar de Médéa, de Miliana et de Tlemsen, et d'un grand nombre de cavaliers de goum, l'armée de l'émir atteignit le respectable effectif de 8,000 combattants.

Bien que ses tentatives de corruption n'eussent pas eu le succès qu'il en espérait, l'émir, qui connaissait les Arabes, ne se rebuta cependant pas. Nous avons vu plus haut qu'Ahmed-ben- Salem, le chef du parti des Ahlaf (Beni-Laghouath), s'était retiré chez les Beni-Mzab, après avoir été battu grâce à l'aide qu'avait prêtée l'émir à son compétiteur, El-Hadj-El-Arbi. Ahmedben-Salem ne s'était donc jeté dans le parti de Tedjini et ne lui avait fourni son contingent qu'en haine d'Abd-el-Kader. L'émir pensa judicieusement que celte haine perdait sa raison d'être s'il rendait à Ben-Salem le pouvoir qu'il lui avait ôté. 11 lui fit donc proposer de lui rendre le commandement de Laghoualh si son frère Yahia abandonnait la cause de Tedjini, et se retirait d'Aïn- Madhi avec le contingent qu'il y avait amené.

Ahmed-ben-Salem, avec cette élasticité de principes qui est particulière aux Sahriens, accepta sans le moindre trouble de conscience la proposition de l'émir, et son frère Yahia exécuta immédiatement l'évolution convenue.

Cette défection diminuait sensiblement les moyens des assiégés; ils ne faiblirent pourtant point, et la vénération enthousiaste qu'ils professaient pour leur marabouth compensa la perte qu'ils venaient de faire de ces tièdes auxiliaires.

Quelques jours après l'arrivée des renforts, Abd-el-Kader fait recommencer l'attaque: l'action se borne encore à un combat dans les jardins, qui coûte six hommes aux assiégés. L'émir, qui pense avoir jeté la crainte dans l'esprit des défenseurs du ksar, suspend de nouveau ses opérations, et demande à Tedjini et à ses adhérents leur soumission et une gada.

« Tout ce que vous requerrez de nous, leur font-ils dire, nous vous le donnerons, »• et ils lui envoyaient en même temps deux esclaves et deux juments. Mais l'émir se souciait fort peu de ces cadeaux ; c'était Tedjini qu'il lui fallait, et Tedjini ne venait pas. Aussi, repoussa- t-il la gada en faisant dire aux assiégés: « Gardez votre gada; ce que je demande, c'est la présence du marabouth dans ma tente ; c'est la remise entre mes mains de vos armes el de vos munitions; c'est l'ouverture d'une porte de la ville par laquelle j'entrerai à la tête de mon armée. »

Ces exigences étaient certainement prématurées; car la place, entièrement intacte, ne paraissait pas en être réduite encore à l'obligation d'accepter de semblables conditions. Elles furent rejetées. La poudre prit de nouveau la parole, mais mollement; ce ne fut, pendant le mois de septembre, qu'une suite d'escarmouches qui ne coûtèrent que huit hommes aux assiégés.

On ne sait ce qu'il faut le plus admirer ou de la patience d'Abdel-Kader, ou de l'opiniâtreté de son adversaire. Est-ce le caractère sacré de marabouth dont était revêtu Tedjini qui amenait chez le fils de Mohi-ed-Din, marabouth lui-même, ces lenteurs, ces hésitations qu'on a tant de peine à s'expliquer? ou bien, ne conviendrait-il pas mieux de les attribuer a son impuissance de triompher des obstacles qu'il avait devant lui ? Quoi qu'il en soit, il est évident qu'il y avait lutte dans l'esprit de l'émir, et qu'il devait se repentir d'avoir tenté une entreprise qui, même couronnée parle succès, ne pouvait manquer de le déconsidérer aux yeux des Croyants.

La poudre se tait de nouveau; les travaux du siège sont suspendus. L'émir, qui paraît vouloir entrer dans la voie des négociations, demande aux défenseurs du ksar une contribution de guerre de 20,000 réaux (37,000 francs); il s'engage à se retirer après le paiement de celte imposition. Les assiégés, qui

n'ont pas celle somme en leur possession, lui en font remettre la moitié, et, pour garantie du reste, ils lui envoient comme otages dix jeunes gens des meilleures familles d'Aïn- Madhi.

Était-ce bien la paix? On le crut pendant une vingtaine de jours : des relations s'établissent entre les assiégés et les assiégeants; les premiers parcourent le camp en toute sécurité; les autres pénètrent dans le ksar sans difficulté, individuellement, bien entendu. Malheureusement, ce n'était qu'une trêve. Dans le courant d'octobre, de nouvelles prétentions de l'émir Abd-el- Kader viennent remettre les armes à la main à des gens qui n'auraient pas mieux demandé que de se réconcilier. El Hadj-Abd-el- Kader, pris subitemenl d'un accès de piélé, fait connaître à Tedjini qu'il a juré par serment d'aller faire la prière du vendredi dans la mosquée d'Aïn-Madhi. Comme il désire que son armée participe à cet acte de dévotion, il demande, par la même occasion, rentrée de ses troupes dans la place. 11 lèvera le siège, ajoute-t-il , dès qu'il aura accompli ce pieux devoir. Le piège était grossier.

Les gens d'Aïn-Madhi lui font répondre que les portes du ksar lui sont ouvertes s'il tient absolument à prier dans leur mosquée. Us ajoutaient avec une adorable simplicité que, lors même qu'il n'y aurait pas d'inconvénient à accorder sa demande au sujet de l'admission de ses troupes dans le ksar, il leur serait à eux matériellement impossible d'y accéder, vu l'exiguïté de l'édifice sacré. Du reste, Tedjini ne devait pas se laisser prendre facilement aux ruses de l'émir : des frères de son ordre appartenant à l'armée d'Abd-el-Kader l'avaient fait prévenir que cette demande d'entrer dans la place masquait une trahison.

II n'est rien de plus curieux que le spectacle de ces deux marabouts aux prises, et apportant dans leurs négociations toute cette politique louche, cauteleuse et si joliment perfide dont les Arabes ont tant le secret, surtout lorsqu'ils ajoutent aux finasseries du caractère national les onctueuses hypocrisies du caractère religieux. Ici, devant Aïn-Madhi, tantôt les griffes de l'assiégeant sont gantées de velours : c'est quand il veut faire sortir de son ksar — une forte noix à casser — cet opiniâtre assiégé qui,

pourtant, proteste ù tout bout de champ de sa soumission, qui bourre l'assiégeant de gadas, de dhifas et de douros, mais qui, pour rien au monde, ne veut mettre le pied hors de sa bicoque, même pour embrasser dans sa tente celui qui brûle d'un si ardent désir de le presser dans ses bras; car enfin, c'est à cette démonstration caressante que se réduisent les prétentions de l'assiégeant. Eh bien! non! le méfiant Tedjini refuse de s'abandonner aux élans du cœur de son ami. Tantôt irrité de son impuissance, l'assiégeant laisse le ton câlin et les paroles au miel; il dégante ses griffes et les crispe; il devient menaçant, exigeant; il a juré par serment d'aller prier sur le tombeau du grand Tedjini, et il ne peut se parjurer. Qu'en dirait son armée, qui, prise comme lui, d'un accès de zèle religieux, a fait aussi le même serment? « Viens-y seul, lui crie-t-on du haut des remparts et avec un canon de fusil dans chaque créneau; viens-y seul, et tu seras bien reçu. » Mais l'émir n'a pas plus de confiance en Tedjini que Tedjini n'en a en lui; ils se connaissent, et l'assiégeant se garderait bien de pénétrer seul dans le ksar. Et puis là n'est pas son but; il veut humilier Tedjini, et l'humiliation serait médiocre si l'émir faisait le premier la démarche de soumission qu'il exige de Tedjini. Il lui faut cependant le triomphe à ce sultan indigène qui a là, dans sa main, huit mille combattants à jeter sur ce misérable ksar défendu par moins de cinq cents fantassins. Repassant successivement par les mêmes alternatives de douceurs et de fureurs, comme un chat convoitant un oiseau renfermé dans une cage, se laissant aller tour-à-tour à tous les espoirs et à tous les découragements, il sent les jours, les mois s'écouler, et entraîner avec eux des lambeaux de sa gloire, de sa réputation et de sa popularité.

L'émir reprend la lutte : furieux d'une résistance qui ne se lasse pas, il essaie de faire passer dans l'esprit de ses soldats la colère qui bouillonne dans son cœur ; il les lance pour la dixième fois contre des murailles qui portent à peine, après chaque assaut, l'empreinte de leurs impuissants efforts. Serait-il obligé, comme le bey Haçan, de se retirer honteusement, lui le sultan du Tell, lui qui a eu l'honneur de se mesurer avec nos meilleures troupes commandées par nos plus illustres généraux? Cette pen-

sée le plongeait dans une farouche el sourde exaltation qu'il cherchait en vain à dissimuler.

Nous sommes au 20 octobre; l'émir, qui est occupé sous les murs d'Aïn-Madhi depuis le 5 juin, a compris qu'il fallait décidément renoncer aux voies diplomatiques, el que la force seule pouvait avoir raison de la résistance de Tedjini ; il tentera donc un suprême effort pour terrasser et amoindrir cet opiniâtre marabouth dont l'obésité -- celle infirmité de famille — lui paraissait pourtant incompatible avec l'aplilude pour la lutte. Les thobdjia (canonniers)d'Abd-el-Kader approchent de nouveau leurs canons des murailles de la place pour y faire brèche ; mais, sous leur tir mal dirigé, les remparls résistent insolemment. Le combat recommence furieux dans les jardins ; pendant trois jours, la lutte est incessante et acharnée. Neuf Madhiens sont tués; les perles de l'émir sont considérables. Dans la crainte de jeter la démoralisation parmi les siens, il attend la nuit pour enterrer ses cadavres; il en pousse jusqu'à trois el quatre dans la même fosse.

Du 20 octobre au 30 novembre, on ne cessa de combattre ; les assiégés avaient été définitivement rejelés dans la place, et l'attaque, nous l'avons dit, était arrivée presque au pied des murailles. Mais le siège n'avançait pas, et les travaux d'approche coulaient beaucoup de monde à l'émir. Les Madhiens, devenus d'habiles tireurs et familiarisés d'ailleurs avec le combat, faisaient énormément de mal aux assiégeants, tandis que ceuxci ne pouvaient rien contre eux.

Les forces de l'assiégeant sont encore augmentées dans les premiers jours de décembre par l'arrivée à son camp de 150 réguliers el de 3,000 Arabes des tribus, tant fantassins que cavaliers. Malgré cet accroissement de forces, les assaillants deviennent timides ; ce n'est plus que la nuit et embusqués derrière les arbres des jardins qu'ils tentent leurs allaques. Tedjini est partout et montre une activité qui paraît n'être ni dans ses goûts, ni dans ses aptitudes ; sa surveillance ne se laisse pas endormir; il la recommande aux défenseurs du ksar qu'il encourage et qu'il exalte. Un jour, l'Émir, avec sa brillante témérité el ce remarquable mépris du danger dont il a donné tant de

preuves déjà, s'exposait dans les jardins aux coups des assiégés qui garnissaient les remparts; Tedjini, que tant d'audace exaspère, saisit frémissant un fusil, et envoie à l'Émir une balle qui coupe les rênes de la bride de son cheval.

Mais les munitions commencent à s'épuiser dans le ksar ; un convoi de poudre, venant du Mzab, avait déjà été saisi par les goums de l'Émir, et il devenait urgent de réapprovisionner la défense. Tedjini réussit pourtant à faire entrer dans son ksar six charges de salpêtre provenant des Beni-Isguen.

La situation de l'Émir n'est plus tolérable,,el rien ne permet d'en prévoir la fin ; il se décide à réunir ses khalifas et ses aghas en conseil de guerre pour les consuller et leur demander leur avis sur la suite à donner aux opérations. « Je suis venu, leur dit-il, avec l'intention de détruire ce ksar et de réduire son maraboulh à implorer mon pardon. Me retirer sans avoir obtenu cette satisfaction, c'est m'exposer au mépris de mes tribus; c'est compromettre ma réputation. »

El-Hadj Mouslhafa, son frère, lui propose de simuler l'abandon du siège en se portant à deux milles de la place ; on permet ainsi la sortie du ksar à ceux de ses défenseurs qu'a refroidis la longueur du siège. Revenant ensuite sur ses pas, l'Émir doit alors avoir bon marché de la place réduite aux seules ressources de sa population.

L'Émir rejette ce moyen ; il craint que son mouvement de retraite ne soit considéré comme une fuite. L'ennemi peut d'ailleurs profiter de cette levée de l'investissement pour introduire, au contraire, de nouveaux défenseurs dans le ksar.

El-Hadj Mousthafa revient encore à celte éternelle demande d'une entrevue avec le chikh d'Aïn-Madhi, tentative qui, jusqu'alors, avait si peu réussi à l'Émir. Mais Abd-el-Kader croit à l'éloquence persuasive de son frère ; peut-être, cette fois, en jurant bien fort que le chikh n'aura absolument rien à craindre, qu'on répond de lui devant le Très-Haut, peut-être, disonsnous, que Tedjini, qui pourtant connaît la valeur des protestations de son ennemi, consentira à sortir tant soit peu de son ksar. El-Hadj Mouslhafa lui demande d'ailleurs un entrelien pour faire tomber toute défiance. Par exemple, ajoule le frère de

TÉmir, si Tedjini persévère dans son refus, l'arrêt prononcé conlre lui ne peut tarder à l'atteindre.

Tedjini, à qui les tendresses d'El-Hadj Mouslhafa ne paraissent pas avoir rendu la confiance, répond à la proposition de ce négociateur : « Moi. me rendre auprès de vous ! Je n'aurai jamais, s'il plaît à Dieu, à me reprocher une pareille imprudence ! Demandezmoi la lezma, ma soumission ; je vous accorde tout cela ; mais quant à sortir de mon ksar, Dieu ne m'a pas aveuglé à ce point /le me faire commettre une semblable sottise ! »

Gomme tous les négociateurs qui échouent, El-Hadj Mouslhafa, blessé dans son amour-propre de diplomate, conseille à l'Émir de mettre tout à feu et à sang. Mais c'était précisément là qu'était la difficulté; néanmoins, on fera ce qu'on pourra pour approcher au plus près de ce résultat.

Accablé sous le poids de ses insuccès, l'Émir charge son frère de diriger l'attaque nouvelle qu'il médite : il espère qu'il y sera plus heureux que dans ses négociations. Depuis quelques jours, Abd-el-Kader a augmenté sa première batterie de trois pièces de campagne el de deux mortiers pris dans ses arsenaux de Tekdimt et de Tlemsen. Ces pièces, bien approvisionnées, sont dirigées par Ben-Kousksou, artilleur de grande réputation dans les armées de l'Émir. Les assiégeants attendent de celte artillerie les plus foudroyants effets: c'est le «Sésame, ouvre- toi.' » des Mille-et-une-Nuits} et ils se partagent déjà — en imaginalion — les immenses trésors que la chute infaillible du ksar va faire tomber entre leurs mains.

Tout est préparé ; le soleil n'est pas levé que les artilleurs sont à leurs pièces ; Ben-Kousksou, rayonnant, donne ses dernières instructions. A son signal, la canonnade commence. Jamais le Sabra n'a retenti d'un pareil tintamarre. Les sifflemenls des boulets, les explosions des projectiles creux, tous ces bruits sinistres de la guerre jettent la terreur parmi les assiégés : c'est le jour du jugement dernier avec ses éclats, ses ébranlements, ses nuages de fumée mêlés aux décombres poudreux d'un monde qui finit. Cette effrayante canonnade se continue persistante, implacable, jusqu'au coucher du soleil, puis tout se lait; la fumée se dissipe, et les artilleurs de Ben-Kousksou remarquent

avec stupeur que le ksar est encore insolemment debout: sa muraille en était quitte pour un éboulement insignifiant et l'érosion de sa crête. Il n'y avait pas à se le dissimuler; c'était un échec pour Ben-Kousksou.

Quand, à la nuit, les assiégés virent que les dégâts produits par l'artillerie de l'Émir étaient si peu en rapport avec le bruit dont elle les avait assourdis pendant tout le jour, ils reprirent courage et espoir. Sous l'impulsion de leur inaraboulh, qui se multipliait, hommes, femmes, enfants se mettent à l'œuvre : on répare les brèches, on consolide les murs d'enceinte, on crenèle les maisons. Le matin, El-Hadj Mousthafa remarquait furieux que la muraille attaquée était plus forte que la veille. Il renforce alors sa batterie de trois autres pièces, et la canonnade recommence, mais avec le même succès que la veille. Par l'effet de la mauvaise direction du tir, les projectiles vont s'enfoncer au pied de la muraille, ou passent par-dessus la place. En présence de ces résultats négatifs, l'Émir, consterné, fait cesser le feu, et ses inhabiles artilleurs rentrent honteux dans leur camp. Le siège se transforme de nouveau en blocus.

Les assiégeants restèrent inactifs pendant tout le mois de Ramdhan (novembre — décembre) .

Il fallait cependant en finir. L'Émir, qui n'avait pas renoncé à réduire son ennemi, était, il faut le dire, fort embarrassé sur l'emploi des moyens qui pouvaient amener ce résultat. On lui vanta un jour l'habileté dans les choses de la guerre de Sid Mohammed-ben-Nouna, ancien kaïd deTlemsen; c'était l'homme qu'il lui fallait, lui disait-on, pour amener la prompte réduction du ksar, et la fin d'une situation qui s'aggravait de jour en jour. L'Émir, qui s'accrochait alors à toutes les planches de salut, ordonna à Ben-Nouna de se rendre sans retard auprès de lui. Ben-Nouna ne se fil pas attendre. Invité à donner son avis sur le moyen le plus prompt à réduire le ksar, l'ancien kaïd de Tlemsen proposa le plan suivant : douze colonnes, fortes chacune de cent fantassins réguliers, tenteront une attaque simultanée pendant que l'artillerie inondera de projectiles les défenseurs du ksar. Ben-Nouna se réserve la direction générale de cette attaque. Ce plan est accepté par l'Émir, qui prend immédiate-

ment les dispositions nécessaires pour agir dès le lendemain. Les colonnes vont prendre leur posilion d'attaque avant le jour. Au signal donné par Ben-Nouna, les 1,200 réguliers se précipitent au pied des murailles; l'artillerie lance en même temps sur le ksar une pluie de projectiles qui tient les assiégés éloignés des remparts; les murs sont sapés, les portes sont pélardées, les échelles sont dressées sans que les défenseurs du ksar aient pu s'y opposer ; les murailles sont escaladées avec beaucoup d'ardeur ; déjà les assaillants ont pu s'établir dans les premières maisons. La victoire — cela n'est pas douteux — appartient aux assiégeants; l'Émir voit avec une indicible joie les capotes brunmarron de ses réguliers couronner les remparts; le fortune va lui livrer enfin cet orgueilleux marabouth qui n'a point voulu venir saluer son seigneur dans sa lente. Mais lout-à-coup chacune des maisons du ksar s'éclaire de mille feux; la défense, qui jusqu'alors s'était tue, s'anime et vomit la mort sur les assaillants; les remparts s'encombrent de cadavres; les réguliers, que cet accueil a surpris, tourbillonnent entassés sans pouvoir faire usage de leurs armes; la posilion n'est pas tenable; ils cherchent à regagner leurs échelles; mais elles sont chargées, embarrassées de soldats qui montent. Il y a là encombrement, désordre dont profitent habilement les assiégés; pas une balle ne tombe à terre. Enfin, les mura'illes sont balayées, déblayées des vivants et de ces ardents fantassins de l'Émir, qui, tout-àl'heure, chantaient victoire; Aïn-Madhi n'a gardé que les morts.

Abd-el-Kader fit de grandes pertes dans celte affaire qui paraissait reculer encore la solution. Les défenseurs d'Aïn- Madhi n'avaient pas perdu un seul homme.

Celte défaite jeta le découragement dans l'âme de l'Émir; pendant huit jours, il ne voulut voir personne. Ses affaires prenaient décidément une mauvaise tournure, et il paraissait difficile de les relever. La mésintelligence, cette fille de l'insuccès, se mit parmi ses lieutenants ; le dégoût la suivit de près ; la discorde était dans son camp, aussi bien parmi les chefs que parmi les soldats; à l'extérieur, les Arbaa khoddam de Tedjini pillent les convois et compromettent ses approvisionnements. Enfin, à bout de ressources, il fait un second appel à Mohammed-

ben-Nouna, qui lui propose d'essayer l'emploi de la mine. Son plan est le suivant : chacune des douze colonnes creusera une mine devant elle; 50 hommes par colonne seront employés à ce travail; ils seront relevés la nuit par un pareil nombre de travailleurs. Le secret de cette opération est imposé aux troupes sous peine de mort.

Mais Tedjini, nous l'avons dit plus haut, ne reslail pas inactif; il veillait; toutes les nuits, des rondes sillonnaient les remparts. Tedjini s'assurait souvent par lui-même de la vigilance des défenseurs du ksar; il les exhorlait, les encourageai! à faire leur devoir. Ce silence, cette inaction apparente des assiégeants devait, d'après lui, cacher quelque projet ; il engageait ses gens à redoubler de surveillance pour déjouer leurs tentatives.

Une nuit, l'attention d'une patrouille est éveillée par un bruit souterrain qui résonne sourdement sous ses pieds. Tedjini en est immédiatement averti; mais, peu familiarisé avec les travaux des sièges, il lui est impossible de déterminer la cause du phénomène qui lui était signalé. Pendant trois nuits, cet ébranlement souterrain se reproduit avec une intensité qui va en augmentant et semble se rapprocher. Il y a là un mystère qu'il devient urgent de pénétrer. Tedjini ordonne à un homme intelligent de se glisser dans le camp d'Abd-el-Kader, de se mêler aux Arabes, et de cherchera découvrir la cause de ce bruit inquiétant. L'espion remplit heureusement sa périlleuse mission, et vient apprendre à Tedjini que l'ennemi mine son ksar. Par fortune, le chikh d'Aïn-Madhi a précisément auprès de lui un Figuigui (1) très-expert, comme tous les gens de Figuig, dans l'art du mineur; il éclaire Tedjini sur la situation, et lui propose de répondre à l'ennemi par l'établissement de six contremines.

Les Madhiens se mettent aussitôt à l'œuvre : ils emploient, pour savoir où diriger leurs contre-mines, un moyen pratique qui consiste à placer sur le sol, et l'un contre l'autre, des vases en cuivre vides dont les chocs et les vibrations leur donnent les

(1) Les gens de Figuig (ville de la frontière marocaine) passent pour être d'excellents maçons et d'habiles mineurs.

indicalions dont ils ont besoin. Les mines de l'ennemi sont éventées et ses mineurs sont délogés. L'Émir furieux se rue sur les assiégés, qui s'étaient emparés des travaux des assiégeants ; les premiers font bonne contenance et tuent quinze hommes aux réguliers.

Bien qu'il n'eût pas été enlamé, Tedjini sentait pourtant que l'Émir, aussi opiniâtre que lui, ne lèverait pas son camp avant d'avoir obtenu tout au moins un semblant de satisfaction ; l'honneur, la considération, la réputation d'Abd-el-Kader étaient attachés aux murailles de cette bicoque ; il fallait qu'il y entrât, sous peine de perdre à tout jamais son influence dans le Sud, et de devenir un objet de mépris pour ses tribus du Tell. De son côté, Tedjini, avec les 400 combattants qu'il comptait encore, ne pouvait espérer débloquer son ksar ; ses ressources extérieures étaient insignifiantes ; bonnes tout au plus à inquiéter les convois de l'Émir ; elles n'avaient jamais songé à aller s'attaquer à une armée qui comptait 8 à 10,000 hommes de troupes aguerries. Tedjini comprenait donc qu'il succomberait tôt ou tard ; il était las aussi, lui homme de paix et de prière, de cette existence agitée, active, de cette surexcitation si antipathique aux obèses, et il aspirait à une vie plus calme, plus placide, plus conforme à ses goûts. Dans cette disposition d'esprit, il est clair que les concessions devaient lui être moins pénibles ; son orgueil, sa dignité, si on l'aime mieux, s'était détendue, et il consentait à faire les premiers pas dans la voie des négociations. Il envoie donc un miâad et des présents au sultan. C'est Rianben-EI-Mechri, l'homme dans lequel il a mis toute sa confiance, qui conduit la députation ; c'est lui que Tedjini a chargé de traiter avec l'Émir de la reddition de la place.

Abd-el-Kader est bien plus pressé encore d'en finir que Tedjini; il a reçu de mauvaises nouvelles du Tell, et sa présence, y est indispensable ; il faut donc se hâter. L'Émir se contentera de la présence dans sa lente du fils de Tedjini. Le chikh d'Aïn-Madhi consent à le lui envoyer, mais avec cette réserve expresse qu'Abd-el-Kader lui promettra de le lui rendre aussitôt et de lui accorder l'aman. « Autrement, ajoute-t-il, je suis décide à me défendre tant que Dieu m'en donnera la force. »

L'Émir, qui n'a pas de temps à perdre, accède à toutes les exigences du chikh.

Tedjini ordonne à son fils de se rendre auprès de l'Émir; dix-huit des notables du ksar, avec des présents pour le sultan, accompagnent le fils de leur vénéré chikh. Mais il s'est opéré un changement dans l'esprit d'Abd-el-Kader; car lorsque le jeune Tedjini paraît en sa présence, le maître l'accueille avec un front sévère, et dit irrité aux députés d'Aïn-Madhi : « Ce n'est point son fils, mais bien Tedjini lui-même que je veux dans ma tente ! Que m'importent ses présents ! Je puis lui en donner, s'il en désire, de plus riches que tous ceux qu'il pourrait m'offrir. »

Le khalifa de l'Émir ne paraissait cependant pas professer au même degré que son seigneur le mépris des présents (1) ; car il s'empressait d'en prendre possession et de les classer selon leur nature ; il faisait ensuite dresser une tente au jeune otage auprès de celle du sultan.

L'irritation, feinte ou réelle, de l'Émir ne s'était pas calmée ; il affectait de ne pas adresser la parole au fils de Tedjini, et ce jeune otage commençait à trouver cette situation médiocrement rassurante. Les notables qui l'avaient accompagné s'inquiètent de ce silence de l'Émir et lui en demandent respectueusement la cause. Abd-el-Kader n'est plus ce maître à la parole sévère qui les a reçus si durement ; il paraît en proie aujourd'hui à un sentiment de tristesse que les députés regardent comme de bon augure et qu'ils interprètent favorablement. « Puis je me retirer, leur dit l'Émir, sans avoir obtenu la présence de Tedjini ? Que

dirait-on dans le Tell? Qu'il m'a vaincu Retirez-vous, si

vous le voulez; vous êtes libres; mais jamais je ne me dessaisirai du fils de Tedjini avant que son père n'ait souscrit à mes conditions. »>

— « Nous ne pouvons retourner vers Sidi Mohammed sans lui ramener son fils. •>

(1) Ces présents, qui représentaient une valeur de 30.000 réaux (55,000 francs), étaient en argent, en vêtements, en esclaves et en chevaux.

— «Eh bien ! leur dit l'Émir après avoir paru réfléchir un instant, écoutez mes conditions. Tedjini me laissera pénétrer dans son ksar ; j'y entrerai par une porte et en sortirai par l'autre. Je ne veux pas qu'on puisse dire que j'ai échoué dans mon entreprise sur Aïn-Madhi, et que je n'ai pu m'en rendre maître. Puisque Tedjini désire ne pas me voir, il pourra s'enfermer chez lui s'il le juge à propos, ou bien, il évacuera la ville. Je lui laisse, dans ce cas, le choix de sa résidence. J'accorde la vie sauve aux habitants d'Aïn-Madhi, et leur permets de suivre Tedjini. Dès qu'il aura quitté le ksar, j'y ferai mon entrée à la tête de mes troupes. Enfin, s'il n'est pas encore las d'entendre parler la poudre, qu'il s'apprête; mais dites-lui bien que je ne m'éloignerai pas d'ici tant que je n'aurai pas obtenu de lui satisfaction pleine et entière. •>

Les conditions qu'imposait l'Émir à Tedjini n'étaient pas d'une dureté exorbitante ; on sentait qu'il avait hâte d'en finir. Tedjini accepta l'exil. « Je me relire, écrivit-il à Abd-el-Kader ; après mon départ, vous serez libre d'entrer dans le ksar. Je ne puis cependant opérer ma retraite immédiatement ; j'ai besoin de quelques jours pour régler mes affaires et donner à mes chameaux, qui me sont nécessaires pour le transport de mes bagages, le temps d'arriver de leurs pâturages de l'ouad Mzab. »

Abd-el-Kader, qui craignait que celle excuse dilatoire ne cachât de la part de Tedjini l'intention d'introduire des renforts dans la place, s'empressa de lui répondre : « Je ne saurais attendre tout ce temps. Faites- moi connaître le nombre de chameaux dont vous avez besoin. Surtout, hâtez votre départ. •>

L'Émir fournil à Tedjini tous les moyens de transport qui lui étaient nécessaires pour lui et pour sa famille, et il y ajouta deux mulels et deux chevaux tout harnachés; l'une des selles destinées à Tedjini était richement brodée d'or.

Au moment de partir, le méfiant marabouth fit dire à l'Émir qu'il ne pouvait quitter son ksar qu'autant que les alentours en seraient laissés libres par la retraite de l'armée ennemie sur El- Beïdha, au nord du Djebel-el-Amour. Abd-el-Kader, qui y mettait beaucoup de complaisance, se rendit au désir de Tedjini, et porta, le 4 janvier 1839, son camp à Sidi-Bou-Zid, petit ksar

situé à seize lieues au nord d'Aïn-Madhi. Tedjini, tout-à-fait rassuré, fit dès lors connaître à l'Émir qu'il avait choisi Laghouath pour résidence, et le sultan poussa la mansuétude et l'oubli des injures jusqu'à prescrire aussitôt aux Beni-Laghouath de préparer une maison pour y loger Tedjini et sa famille.

Tedjini, qui avait achevé de vider sa kasba de tout ce qui pouvait être enlevé, venait à peine de sortir, suivi du reste de sa population, par Tune des portes de son ksar, que l'Émir, à la tête de son goum, y entrait par l'autre. Ces faits se passaient le 13 janvier 1839.

Les tribus et les gens des ksour furent invités à venir offrir leurs hommages au sultan dans la ville qu'il avait conquise. Là, en présence de ces populations, il fit démanteler le ksar qui lui avait si opiniâtrement résisté, et il livra à la dévastation les jardins que les travaux du siège avaient épargnés.

Celle œuvre de destruction durait depuis quatre jours, quand un des khalifas de l'Émir, le fils de Tofnich, vint lui annoncer que les Français prenaient des dispositions formidables en vue d'une guerre prochaine. A la nuit tombante, Abd-el-Kader, suivi de quelques cavaliers, quittait furtivement la maison de Tedjini où il s'était logé, et il se dirigeait en loute hâte vers le Tell où se préparaient de graves événements. Il rentrait le 26 janvier à Takdiml, d'où il était parti le 26 mai 1838, c'est-à-dire après une absence de huit mois.

Nous nous sommes étendu à dessein sur les péripéties qui ont marqué les phases de cette curieuse opération de guerre. Ce long siège, qui menaçait de faire le pendant de celui de Troie, nous montre tout d'abord l'impuissance de moyens arabes dans l'attaque des places; d'un autre côté, l'émir Abd-et-Kader s'y présente sous un jour qui, en mettant en relief son incroyable opiniâtreté, explique comment, pendant près de treize années, cet homme extraordinaire a pu soutenir la lutte contre nous.

Le chikh d'Aïn-Madhi ne rentra dans son ksar démantelé que quelques mois plus tard, après la défaite à Laghouath du khalifa de l'Émir, Sid Kaddour-ben-Abd-el-Baki-el-Basri. Nous avons dit plus haut la résolution d'El-Hadj-El-Arbi d'occuper Aïn-Madhi, afin d'enlever cette position à son ennemi Tedjini, et de donner

de la force aux parlisans qu'il comptait clans les autres ksour. Nous avons montré ce khalifa — sans khalifalik — de l'Émir battu entre Tadjmout et Aïn-Madhi par Tedjini, et Ahmed-ben- Salem, et forcé d'aller chercher un refuge derrière les murailles du premier de ces ksour. Celte affaire devait terminer l'existence militante de Tedjini, et lui donner enfin ce repos et celte tranquillité vers lesquels le portaient et ses goûts et son obésité.

Vers la fin de 1840, c'est-à-dire vingt-deux mois après le démantèlement de son ksar, Tedjini entreprit d'en faire relever les murailles. Ce travail était terminé en 1844, et Aïn-Madhi, trop forle pour avoir à craindre une attaque arabe et trop faible pour avoir à redouter la nôtre, pouvail désormais, redevenant un lieu de prière et d'étude, jouir d'une paix que, depuis sa fondation, elle travail jamais beaucoup goûtée.

Nous étions en 1844, el nous venions, par cet esprit de curiosité et d'expansion particulier aux civilisés, de franchir les limites du Tell, et de nous engager dans ces plaines immenses que nos soldats voyaient se dérouler au pied du poste avancé de Boghar. Qu'y avait-il de l'autre côté de l'horizon ? On racontait bien de ce désert mille choses étranges ; on parlait de villes puissamment fortifiées et habitées par des populations férocement belliqueuses; mais loul cela était loin, bien loin; et puis, d'ailleurs, il n'y avait pas de chemins connus pours'y rendre ; il fallait s'abandonner aveuglément à la bonne foi d'un guide, d'un pilote plutôt, qui pouvait vous trahir et vous perdre en pleins steppes, ou mieux, en pleine mer. En outre, on n'y trouvait pas d'eau, si ce n'est celle de quelque mare qu'on appelle fdir (trompeur, traître), ou celle de puits comblés par le sable, et qu'il faut péniblement déblayer pour en voir suinter goulle à goutte un liquide saumâlre el bourbeux. Ce n'est pas tout; il fallait savoir où étaient ces mares et ces puits. En fait de bêtes de somme, le chameau seul pouvait y vivre, ajoutait-on, et cela parce qu'il ne boit que tous les quinze jours, à ce qu'on assurait. Si loul cela ne promettait pas aux explorateurs un bien-être plantureux, on ne pouvait nier qu'il n'y eût là l'attrait puissant de l'inconnu ; et puis le moi désert renfermait en lui la poésie du grandiose; il rappelait des souvenirs, ceux de l'immortelle cam-

pagne d'Egypte, avec ses marches dans les sables, le mirage, les horizons infinis, les oasis de palmiers. Pour voir tout cela, on pouvait bien risquer un peu de misère, et ce n'était pas encore trop chèrement acheté.

A l'époque dont nous parlons, le gouvernement de l'Algérie commençait déjà à comprendre que l'occupation, même poussée aux limites du Tell, était insuffisante; il savait — vaguement, il est vrai — qu'il y avait éparses dans ces espaces de nombreuses populations qui, tributaires du Tell par le ventre, devaient nécessairement cherchera ne pas rester étrangères à ce qui s'y passait. C'était l'époque où l'on faisait dire aux Sahriens : « Celui-là est notre père qui est le maître de notre mère, et notre mère est le Tell. » Aujourd'hui, le proverbe est moins vrai, ainsi que nous le verrons plus loin. Le Gouvernement général voulait donc voir cela de près, et comparer avec la réalité les récits arabes, qu'on disait si exagérés.

Au commencement de 1844, une colonne de 1,500 homme?, aux ordres du général Marey, commandant la subdivision de Médéa, s'engageait résolument dans ce qu'on appelait alors le petit désert, pénétrait dans le Djebel-Sahri, et atteignait le ksar Zakkar. Elle se trouvait du premier bond à cent lieues au sud d'Alger, et à cinquante de Boghar, son point de dépari .

La hardiesse de cette course à tâtons dans l'inconnu pouvait bien certainement suffire à la gloire de cette petite colonne; mais non, elle veut faire plus encore : se posant carrément en autorité, elle soumet les Oulad-Naïl et les organise; les Arbaâech-Cheraga lui amènent leur gada, et elle donne l'investiture à trois de leurs kaïds ; Laghouath et les ksour de cette confédération lui envoient une dépulation avec des chevaux de soumission, et lechef de Laghouath, Ahmed-ben-Salem, veut tenir de la France le pouvoir que, depuis deux ou trois siècles, sa famille exerce d'une manière intermittente sur cette capitale du désert.

C'était là un résultat inespéré. Aussi, le général Marey résolut-il de mener jusqu'au bout une expédition qui s'annonçait si heureusement.

Aujourd'hui que nous savons notre Sahara par cœur, que nous y avons des routes impériales, des lignes électriques et des puits

artésiens, nous ne nous figurons pas aisément ce qu'il a fallu à nos valeureux soldats de hardiesse, de témérité, d'abnégation, de confiance absolue en leurs chefs quand les Géry, les Renault, les Jusuf, les Gavaignac les conduisaient dans ces régions de la soif, qui étaient aussi celles de la faim, d'un soleil de feu, des fatigues, de toutes les misères enfin. Il ne faut pas le méconnaître : ils eurent bien quelque mérite ceux de nos devanciers qui pénétrèrent les premiers dans ces mornes contrées où ils ne marchaient qu'à tâtons, steppes désolés où tout, jusqu'aux éléments, pouvait se transformer en ennemi, espaces aux horizons sans fin où la solitude même est une menace.

Mais revenons à Tedjini.

Le 21 avril 1844, la colonne du général Marey arrivait à Tadjmout, où l'attendaient Ahmed-ben-Salem — celui qui demandait l'investiture de la France — et les principaux chefs des ksour et des tribus des environs de Laghouath. Tedjini avait là ses représentants avec une lettre et sa gada. Il est évident que la soumission du chikh d'Aïn-Madhi eût été bien plus patente s'il se fût présenté de sa personne au général commandant la colonne expéditionnaire. Soit orgueil, soit qu'il ne reconnût d'autre puissance que celle de Dieu, Tedjini recevait volontiers la visite des grands de la terre; mais fût-on bey, émir, sultan du Marok, souverain de Tunis, pacha de Tripoli, vice-roi d'Egypte, etc., Tedjini refusait obstinément de faire une démarche qu'il regardait, sans doute, comme un acte de vassalité.

Le général Marey, qui connaissait celle particularité, ne voulut point agir de violence avec un homme dont l'influence pouvait, en résumé, nous être avantageuse; il se contenta donc de sa gada. Mais il voulut pourtant faire acte ostensible d'autorité en envoyant à Aïn-Madhi une dépulation qui avait en même temps pour mission la reconnaissance de la place.

Le 22 avril, douze officiers et quelques soldats français, lekhalifa Ahmed-ben-Salem, les chefs des Arbaâ et 200 cavaliers de goum quittaient le bivouac de Tadjmout et se dirigeaient, sous la conduite du lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, sur le ksar d'Aïn-Madhi, qui n'est distant que de 25 kilomètres du premier

de ces ksour. Tedjini, que l'approche de la colonne avait fort effrayé, fut bientôt rassuré quand il vil que notre intention n'était point de l'attaquer. Le colonel de Saint-Arnaud et les officiers qui l'accompagnaient furent parfaitement accueillis ; ils purent même visiter le ksar dans le plus grand détail et se renseigner sur ce qu'il était utile qu'ils connussent.

L'attitude de Tedjini fut soumise, mais digne pourtant; il fut surtout séduit parles façons franches et pleines d'aménité du lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, et il paraissait étonné que, forts comme nous l'étions, le représentant de la France ne lui montrât que de la bienveillance et une extrême considération. C'était une vraie conquête que venait de faire le brillant colonel ; aussi, dès le lendemain, l'illustre maraboulh s'erapressail-il de nous payer son impôt montant à 2,000 boudjhou.

Dans la suite, Tedjini accueillit toujours avec la plus parfaite cordialité les officiers des colonnes qui, ayant à opérer dans le Sud, passaient à proximité de son ksar. Le 17 décembre 1852, le général Pelissier, reprenant le chemin de sa province après le glorieux assaut qui nous avait donné Laghoualh, voulut, à son tour, visiter Aïn-Madhi : Tedjini l'y reçut avec tous les égards qui sont dus à un général victorieux.

C'était la dernière visite que devait recevoir le vénéré maraboulh ; car, dans les derniers jours de février 1853, Mohammedes-Sr'ir-et-Tedjini s'éteignait, jeune encore, après vingt-six années d'un règne qui n'avait pas été sans agitation. Deux cadhis de Médéa, que le Gouvernement général avait chargés de lui amener Tedjini, ne trouvaient plus, à leur arrivée a Aïn-Madhi, que le cadavre de ce singulier maraboulh qui avait la spécialité de ne se soumettre que chez lui.

Tedjini laissait un fils, qui lui succédait, et deux filles qui furent épousées par des maraboulhs de la zaouïa de Tamacin, succursale de l'ordre de Tedjini.

Rian-ben-El-Mecheri, qui, après avoir été le maçon de Tedjini, était devenu son oukil, son inlendanl, son confident, et qu'il avait désigné comme l'exécuteur de ses dernières volontés, prit la haute main sur les affaires temporelles du ksar d'Aïn- Madhi, dont il avait été nommé caïd ; il se chargeait, en même

temps, de l'administration du spirituel en ce qui touchait aux choses de Tordre religieux de Tedjini.

La solidité des murailles d'Aïn-Madhi, plus que suffisante pour résister à une entreprise arabe, avait pu faire craindre qu'il ne vint à l'idée d'un cherif quelconque ou d'un aventurier de s'y renfermer, comme venait de le faire Mohammed-ben-Abd-Allah dans celles de Laghoualh, et de nous obliger à un siège qui, malgré la supériorité de nos moyens d'attaque, pourrait néanmoins nous coûter plus de monde que ne vaut cette bicoque. Aussi avait-il été décidé que les murailles d'Aïn-Madhi seraient réduites de façon à ne plus être un obstacle pour nous, tout en laissant pourtant à ce ksar les moyens de braver une agression tentée avec les ressources matérielles dont disposent les indigènes.

Une colonne aux ordres du colonel Durrieu, commandant la subdivision de Mâskara, quittait celte place à !a fin de mars 1853 pour aller remplir cette mission. Un fort détachement de sapeurs du génie avait été adjoint à cette colonne. Mais, sur les observations du commandant supérieur de Laghouath, qui assurait qu'on pouvait compter sur la fidélité de Rian, et que nous n'avions aucun intérêt à raser les murailles d'Aïn-Madhi, on renonça à ce projet, et la colonne Durrieu prit la route de Géryville.

Du reste, la vénération que professent les Sahriens à l'égard des Tedjini et la force des murailles du ksar font d'Aïn-Madhi une sorte de terrain neutre autour duquel les fluctuations de la politique se font peu sentir. Aussi, les chefs des tribus voisines, les aghas du Djebel-el-Amour entre autres, sujets à être razés, font-ils volontiers le dépôt de leurs valeurs et de leurs richesses entre les mains du Tedjini régnant.

Nous l'avons dit plus haut, Tedjini, en mourant, laissait un fils, trop jeune sans doute pour qu'on pût lui confier l'administration spirituelle de l'ordre. Le fils de Sid Mohammed-es-Sr'ir fut placé sous la tutelle de Rian, en attendant sa majorité, ou le développement de son intelligence peut-être. Malheureusement, cet héritier des Tedjini vint à mourir en 1857 d'une piqûre de scorpion négligée. La famille de l'illustre chikh Sid Ahmed-et-Tedjini s'éteignait tout d'un coup, enterrant avec son

dernier représentant, les riches offrandes dont on bourrait les saints descendants du fondateur de l'ordre. Ce détail, qui n'avait pas échappé à Rian, le jeta dans un profond chagrin, et il se mit à chercher avec une pieuse ferveur les moyens de relever ses recettes, et de les empêcher surtout de prendre leur courant sur la zaouïa de Temacin, succursale de l'ordre dont les tendances sont fort à surveiller. Qu'y avait-il à faire pour arriver à ce résultat? C'était tout simple : trouver quelqu'un qu'on pût, sans trop d'invraisemblance, faire passer pour un fils de Tedjini. Il faut dire que les gens d'Aïn-Madhi étaient tout aussi inconsolables que Rian d'une situation qui leur était presque aussi désagréable qu'à lui, et il est croyable qu'il n'eût pas fallu les prier bien longtemps pour leur/faire prêter la main à quelque pieuse fraude ayant pour but de modifier ce pénible état de choses. Cette disposition des Madhines était encourageante pour Rian. et, de plus, elle ne lui déplaisait pas.

Or, le Dieu unique, qui prête volontiers une oreille favorable aux prières des vrais musulmans, surtout quand à la foi ils ajoutent la sainteté du but, ne pouvait rester indifférent à la perplexité de Rian et au chagrin de ses administrés. Évidemment.

Un matin, Rian, qui ne désespérait pas, fut frappé de la pensée suivante, qu'il regarda comme une révélation : si, pendant son existence hérissée de privations et de chasteté, le saint maraboulh que nous pleurons a acheté un certain nombre de femmes, il n'a pas été non plus sans en répudier ou en vendre, particulièrement quand ces créatures étaient infirmisées de celte tare qu'on appelle l'âge mûr. Rian se rappela justement que Tedjini s'était défait — assez avantageusement -- d'une négresse qu'il avait admise à partager sa couche. Ceci se passait de 1840 à 1845. LesMadhiens, bien qu'ils n'eussent jamais été extrêmement rigides à l'endroit des actions de morale douteuse de leur chikh, furent cependant très-embarassés pour qualifier le procédé du saint homme à l'égard de celte négresse, et cela d'autant mieux que cette malheureuse esclave passait pour porter dans son sein le résultat des faveurs de son maître. «< Ce n'est pas une raison, disaient-ils tout bas, parce qu'on trouve un

bon prix d'une femme esclave pour la jeter dans le commerce. Sans doule, il est désagréable, ajoutaient-ils, de perdre sur une négresse; mais, enfin, il est convenable de se résigner a faire quelques sacrifices lorsqu'on a eu, — nous ne dirons pas quelque affection, — mais au moins quelque goût pour l'objet dont on veut se défaire. »

Nous ne cacherons pas cependant qu'à cette occasion, quelques Madhiens se laissèrent aller à une opposition assez intense : c'étaient, du reste, des fauteurs de désordre, des impies qui n'avaient même pas de chapelet; ils étaient bien plutôt imbus des sauvages doctrines du derkaouïsme (1) que de celles qui caractérisent l'ordre de Tedjini. Rian, qui alors était déjà puissant, les expulsa du ksar : ils l'avaient suffisamment mérité.

Mais la difficulté était de retrouver la trace de cette négresse. Comme, à l'époque où la vendit Tedjini, il était sans intérêt de savoir ce qu'elle deviendrait, on ne s'en était nullement préoccupé et puis, l'acheteur était un inconnu qui paraissait professer l'honorable industrie de la traite; de sorte qu'il était fort difficile de savoir quel avait été son sort.

Dès que Rian se fut accroché à cette idée, il fit faire les recherches les plus actives pour tâcher de remettre la main sur cette négresse qui, nécessairement, avait dû donner un héritier à Tedjini. Cela pouvait très-bien aussi être une héritière, et ce détail, auquel Rian n'avait pas réfléchi d'abord, donna quelque amertume à sa joie; mais comme il avait tout près d'une chance sur deux pour que ce fût un garçon, cette amertume se dissipa de moitié.

Malgré les prières, malgré les pieuses visites de Rian et des Madhiens au tombeau de Sidi Ahmed-et-Tedjini, les recherches restèrent infructueuses. Un jour, c'était un des khouan de l'ordre qui prétendait que la négresse devait être en Tunisie ; un autre assurait qu'on l'avait vue dans la Tripolitide; un troisième

(1) Secte fondée par Sidi El-Arbi-el-Derkaoui , originaire de Derka (Marok), et qui est hostile à toute puissance qui ne sort pas de son sein. Les Derkaoua affectent de se couvrir de haillons pour prouver combien ils méprisent les choses de ce monde.

affirmait qu'elle avait paru dans l'Aurès, mais que, depuis près d'un an, elle avait disparu, avec ses deux fils, sans qu'on sût la direction qu'elle avait prise.

Celle dernière nouvelle plut singulièrement à Rian ; en effet, deux fils, c'était plus qu'il ne lui en fallait, et il se mit à remercier le saint d'Aïn-Madhi d'avoir poussé la générosité jusqu'à l'excès. Au fait, tout ce qu'en faisait Rian c'était bien un peu aussi dans l'intérêt de l'ordre, et il était tout naturel que son vénéré fondateur s'en occupât un peu.

La négresse avait donc deux fils; mais il fallait la trouver. Des émissaires appartenant à la confrérie furent lancés de nouveau dans l'Est avec des instructions plus précises.

Les choses en étaient là quand, un soir, vers onze heures, un cavalier se présenta à la porte de l'Est (Bab-el-Kebir) du ksar, qu'il trouvait fermée. Il fut obligé de frapper à plusieurs reprises ; les Madhiens, en général, et le bououab (portier), en particulier, dormaient comme des gens qui ont la conscience limpide. On vint enfin, et l'on ouvrit la grosse porte doublée de lames de fer-blanc quand le cavalier eut fait connaître qu'il avait à s'entretenir avec Rian de choses pressées et considérablement importantes. Le portier alla prévenir Rian, qui ne dormait pas. Étendu sur de moelleux tapis, présents de ziara (visite) offerts à l'un des ïedjini par quelque pieux pèlerin qui, sans doute, avait beaucoup à demander ou à se faire pardonner, le coude droit appuyé sur des coussins de damas, la tête reposant sur la main droite, le kaïd songeait évidemment à ce qui, depuis quelque temps, faisait l'objet de ses préoccupations, c'est-à-dire à l'affaire de l'héritier de Tedjini. Il reçut immédiatement le cavalier.

Après avoir rendu le salut à l'inconnu, qui se tenait debout devant lui, Rian, se soulevant et prenant son assiette à la manière arabe, lui demanda avec un abandon affecté la cause qui l'amenait à cette heure de la nuit.

— « Je sais ce que lu cherches, lui répondit le cavalier, et je viens le dire que j'ai trouvé. »

— « Assieds-toi..., lui dit Rian. Qu'as-tu trouvé? » ajoulat-il sans paraître prendre un grand intérêt à la trouvaille d'un homme qu'il avait deviné ne pas appartenir à l'ordre de

Tedjini, et avec lequel il prévoyait bien qu'il lui faudrait compter.

— « La négresse et son fils, l'héritier de Tedjini, » répondit le cavalier en cherchant à lire sur la figure de Rian, afin de pouvoir faire son prix en conséquence, l'effet que produirait l'annonce de sa découverte.

— «■ Comment les as-tu reconnus ? » lui demanda Rian négligemment. »

— « A des signes certains : j'ai parlé à la mère, et les traits de l'aîné de ses deux fils sont ceux de son père, Sidi Mohammedes-Sr'ir — que Dieu lui fasse miséricorde ! »

— « Mais quel intérêt avais-tu, toi, qui n'es pas des khouan de Sidi Ahmed-el-Tedjini, — que Dieu soit satisfait de lui! — à rechercher son descendant? »

— <« L'intérêt de l'islam, le tien et le mien. »

— « Comment le lien ? »

— « Parce que j'ai supposé que tu me paierais ma découverle. »

— « Et combien penses-lu que vaille la découverte? »

— « Beaucoup pour toi; quant à moi, je ne le demanderai que mille douros français. »

— « Mille douros français? ... . répliqua Rian; mais qui me

garantit que tu ne me trompes pas que tu ne te trompes pas

loi-même ? »

— <■ Si je n'avais pas été certain de ce que j'avance, je ne serais pas venu de si loin pour te le dire. Quant à la garantie, voici ce que je te propose : Tu me paieras de suite la moitié de la somme, et l'autre moitié quand je l'aurai amené Sidi Ahmed; car il porte le nom de son vénéré et saint aïeul. »

— « J'accepte tes conditions. Quand comples-lu te remettre en route ? »>

— « Dès demain, si lu le veux. Tu me feras accompagner par deux cavaliers qui, au retour, composeront avec moi l'escorte de Sidi Ahmed. »

— « Mais quel est ton nom? Quel est ton pays? »

— <• Mon nom? . . . Bou-Hafs-ben-Abd-er-Rahman. Je suis des Oulad-ben-Gana. »>

— « C'est bien Demain, je te compterai la moitié de la

somme convenue, el lu partiras avec deux cavaliers pour nous ramener noire maître Sidi Ahmed-et-Tedjini, in cha Allah (si Dieu le veut!). »

Et Bou-Hafs se relira dans la chambre des hôtes pour se reposer le reste de la nuit.

Le lendemain, ainsi que cela avait été décidé, Bou-Hafs reçut les cinq cents douros formant la moitié du prix stipulé, monta aussitôt à cheval, et, après avoir salué Rian, qui paraissait ravi, il quitta le ksar accompagné de deux cavaliers des Arbaâ qui avaient été mis dans la confidence, et prit sa direction clans l'Est.

Rian, qui, comme tous ceux qui désirent ardemment une chose, ne doutait pas que ce que lui avait dit Bou-Hafs ne fût l'exacte vérité, faisait déjà mille projets au sujet de la part qu'il prétendait prendre dans les affaires de l'ordre. D'abord, il comptait bien dominer, absorber cet homme qu'il lirait du néant el qui lui devrait tout : à ce soliveau, les honneurs religieux, les marques de respect, de vénération des fidèles, la douce el nonchalante quiétude, les satisfactions de la chair, les dorloleries, les baisers des fétichistes; à. lui Rian, l'autorité dans le ksar, les copieux revenus de l'ordre, les offrandes de ziara (pèlerinage), une grande influence effective sur les khouan, bien qu'elle ne lui arrivât que de seconde main et par ricochet; enfin, dans le pouvoir spirituel qu'il rendait à Sid Ahmed, il espérait bien trouver à se tailler un manteau pour vêtir la puissance temporelle que nous lui avions donnée.

Rian eul soin de préparer doucement les khouan de l'ordre à l'événement qui allait se produire : on était sur la trace du fils de Tedjini, — car il avait un fils, — fit-il répandre adroitement, et le jour était proche, sans doute, où Aïn-Madhi, le sanctuaire de l'ordre, allait posséder dans ses murs sacrés, — Dieu est profond dans ses desseins! — l'héritier de la baraka (1) du saint maraboulh Sidi Ahmed-ben-Mohammed-et-Tedjini.

(1) La baraka, c'est la bénédiction, la grâce divine, les faveurs du ciel dont jouirent autrefois certains marabouths, et qui se perpétuent par héritage dans la famille du saint. La baraka appartient toujours au chef de la famille, et l'influence religieuse qui y est attachée ne se partage pas.

Quelques incrédules laissèrent percer des doutes sur la réalisation de l'espoir dont se berçait Rian ; ils allèrent même jusqu'à qualifier assez impertinemment la découverte que laissait prévoir le kaïd. Rian qui, nous l'avons déjà vu, professait une grande répugnance pour l'opposilion, ou plutôt pour ceux qui lui en faisaient, ne trouva rien de mieux — au risque de se répéter — que de les expulser du ksar. Deux ou trois de ces exilés essayèrent de prouver que Rian n'avait pas le droit de les chasser de chez eux. Le droit !... mais du moment qu'il le prenait, n'était-ce pas absolument la même chose? Ils ne voulaient pas comprendre cela.

Sans se préoccuper davantage des bruits du dehors et des propos des méchants, Rian faisait ses préparatifs pour recevoir dignement l'héritier des Tedjini,

Mais revenons à l'auteur de la découverte, que nous avons mis en route pour aller chercher celui qu'on appelait déjà V enfant du mystère. Bou-Hafs — nous l'avons dit — avait pris sa direction dans l'Est. Après dix journées de marche, il arrivait en vue de Balna, et, laissant la ville française à sa gauche, il se dirigeait sur une masure du village indigène. La blancheur immaculée des murs de cette ruine indiquait, à ne pas s'y tromper, qu'elle devait être habitée par une famille de nègres, lesquels, sans doute, par suite de l'amour des contrastes, sont fous de celle couleur. « C'est ici, » dit Bou-Hafs en arrêtant son cheval, et il mit pied à terre ainsi que les deux cavaliers. Après avoir passé les rênes par-dessus la tête de leurs montures, ils entrèrent dans une petite cour d'une irréprochable propreté. Une négresse paraissant avoir de trente à quarante ans, — il est difficile de fixer l'âge des négresses, — était assise dans l'un des angles de cette cour : elle tournait la meule d'un moulin arabe en chantant sur un air lent et monotone une chanson du Soudan. L'arrivée des trois étrangers, qui la saluèrent, arrêta et la chanson et le mouvement de la meule.

Cette négresse avait dû être belle — au point de vue nègre, bien entendu ; — ses traits n'avaient jamais eu cet épalé, si cher aux Soudaniens. et qui, au contraire, nous fait croire, à nous gâtés par la pureté et l'harmonie des lignes grecques, que les

nègres composent une race que le Créateur, pressé sans doute d'éditer ce spécimen foncé de l'espèce, n'a pas eu le temps de terminer. Les yeux de notre négresse paraissaient deux clous à tête de jais fixés dans une perle d'un blanc laiteux veiné d'or ; ses dents, qui auraient donné de la jalousie à l'ivoire, s'étalaient — un peu trop longues, mais serrées — en ire les deux bourrelets violacés bordant ses lèvres. Nous ne cacherons pas que ce qu'on lui voyait de cheveux sous son foulard jaune frangé était court, ulotrique et feutré. Ses membres inférieurs paraissaient avoir été modifiés par un croisement de ses ancêtres avec quelque représentant de la race caucasique ; en effet, ses jambes, au lieu d'être arquées en, dedans et de se distinguer par l'aplatissement du mollet, étaient droites au contraire, et ses tibias suffisamment meublés de chair. Ses talons gercés et fendillés, la plante des pieds blanchie par l'usure, indiquaient que, depuis longtemps déjà, la négresse ne se servait pour la locomotion que de la chaussure de la nature.

La négresse, qui venait de reconnaître Bou-Hafs, lequel — ainsi qu'il l'avait dit à Rian — s'était déjà mis en relations avec elle sans pourtant lui laisser pénétrer ses desseins ; la négresse, disons-nous, s'élait levée pour recevoir les étrangers. « Où est ton fils aîné, ô Kheïra? »> lui demanda Bou-Hafs. Kheïra hésita un instant à répondre. Que pouvait-on vouloir à son fils, son seul soutien, à elle pauvre veuve qui n'avait d'autres ressources que le produit du travail de son enfant.

— « Ahmed n'est point rentré, finit-elle par répondre ; mais il ne peut tarder ; car j'entends le moudden appeler à la prière du moghreb (1), et c'est pour Ahmed la fin de sa journée de travail. »

— « Nous l'attendrons, » reprit Bou-Hafs. Et les trois étrangers s'assirent sur une natte de feuilles de palmiers qui paraissait avoir déjà de longs et sérieux services.

Ils n'attendirent pas longtemps. Un jeune nègre — celait Ahmed — poussant devant lui deux paires de bourriquets — car il était conducteur de bourriquels — accourait tout joyeux,

(lj L'heure du coucher du soleil.

après les avoir remisé dans une maison voisine, el venait embrasser sa mère.

— «C'est lui! » dit tout bas Bou-Hafs aux deux cavaliers, ïls se levèrent tous les trois, et se précipitèrent vers le jeune nègre, qui, ne comprenant pas ce que lui voulaient ces hommes, interrogeait sa mère du regard ; la négresse serrait instinctivement son fils contre elle comme pour le proléger. Mais elle fut bientôt rassurée quand elle vil les trois cavaliers se jeter aux pieds de son fils en lui disant : « Le salut sur Sidi Ahmed-et- Tedjini, l'héritier légitime de Sidi Mohammed-es-Sr'ir-ct-Tedjini ! »

Soit qu'Ahmed fût bien réellement le fils du dernier Tedjini, soit que, dans le cas contraire, la négresse Kheïra ne fût pas fâchée que l'on crût à celte filiation, tout ce que nous pouvons dire c'est qu'elle ne parut point surprise des hommages que ces trois hommes rendaient à son fils. Quant à ce qu'éprouva le jeune nègre, ce fut plutôt de l'étonnement qu'autre chose, et il ne paraissait nullement être dans la confidence. Cependant, plein de celte résignation musulmane qui fait accepter avec le même calme et le mal el le bien, Ahmed ne chercha pas le moins du monde à se soustraire aux témoignages de respect des cavaliers ; il ne leur demanda même pas la moindre explication sur une aventure qu'il ne comprenait guère, mais qui, en résumé, ne pouvait — pensait-il — lui faire une situation inférieure à celle dans laquelle sa mère et lui végétaient depuis si longtemps. Il jugea que la chose était toul-à-fait sérieuse quand il vit l'un des trois cavaliers remettre à sa mère Kheïra un ieuzdham (1) bouffi d'or.

Ahmed, bien que sa profession de bourricolier ne l'eût point précisément initié aux usages des cours, n*en possédait pas moins à un haut degré — affaire de race apparemment — les marques évidentes qui, à première vue, font dire à la foule : « Celui-ci est un chérif ! » Sa distinction, toute d'instinct cependant, prouvait péremptoirement — surtout quand on était prévenu — qu'il ne pouvait être issu d'un obscure bourricolier ; ce n'était point

(1) Bourse en cuir.

là, en effet, un esclave fils d'esclave échangé sur les marchés du Mzab contre un dromadaire. Aussi les deux cavaliers d'escorie n'hésilèrenl-ils pas à reconnaître qu'Ahmed ressemblait d'une manière frappante — bien que plus foncée — à feu Mohammedes-Sr'ir, que les Madhiens avaient tant pleuré.

Ahmed, qui paraissait âgé de quinze à seize ans, était un fort joli nègre : son angle facial était convenable, et n'affectait que d'une manière peu sensible la forme d'un pupitre à missel, disposition qui semble être te suprême de la beauté du visage chez les nègres iolofs ; par exemple ses yeux — nous parlons de la sclérotique — pareils à deux perles égarées dans un bloc de charbon de terre, manquaient complètement de vivacité ; on aurait dit ceux de quelqueldole indienne oculisée de nacre baignant une pierre précieuse ; ses dents étaient d'un émail irréprochable, mais plantées daus des gencives un peu trop violacées. On pouvait lui reprocher pourtant un tel évasemenl des lèvres, qu'il en avait l'air de baver sa muqueuse buccale ; son nez montrait assez de fierté, et ses cheveux étaient toisonnés avec une certaine grâce. Il avait le teint plutôt marron très-foncé que noir, et, dans certaines conditions de lumière, son visage présentait des tons de bronze velouté d'un assez bel effet. Enfin, ses bras n'avaient pas cette disproportion particulière à la race nègre, et ses membres inférieurs étaient suffisamment garnis.

Le jeune Ahmed, — on le pense bien, — n'était vêtu rien moins que somptueusement; du reste, en sa qualité de musulman, ce n'est pas dans l'habillement qu'il aurait mis son luxe, si toutefois la profession de bourricotier lui eût permis de se couvrir d'étoffes précieuses. Il était donc — tout simplement — coiffé d'une chachia rouge à laquelle le soleil avait ravi ses couleurs ; il avait sur le dos une de ses grosses vestes en laine marron qu'on nomme kabouth de ïlemsen, et qui sont illustrées de fleurs fantastiques où le jaune domine. Il élail aisé de deviner qu'en faisant l'acquisition de cet effet, la mère d'Ahmed prévoyait bien que son fils n'avait pas encore atteint tout son développement. Un seroual (culotte mauresque) d'indienne bleu-pâle complélail l'habillement du jeune nègre. Il est inutile d'ajouier qu'il n'avait jamais rien dû aux cordonniers.

Ce n'est pas dans celte tenue trop simple que le descendant des Tedjini pouvait faire son entrée dans Aïn-Madhi, la capitale de l'ordre. Rian l'avait, du reste, prévu; aussi les deux cavaliers qui accompagnaient Bou-Hafs étaient-ils chargés de pourvoira tout ce qui pouvait manquer au jeune maraboulh. On l'habilla à neuf des pieds à la lêle : de bons bernous de fine laine remplacèrent le kabouth grossièrement historié du bourricotier; le seroual d'indienne fut abandonné pour une culotte de drap de couleur vert-tendre, et les pieds d'Ahmed furent incarcérés pour la première fois dans des seubbath (souliers arabes) pleins d'élégance.

Une mule superbe richement harnachée avait été amenée par les gens qui marchaient avec les deux cavaliers; elle devait servir de monture au jeune Tedjini, et le ramener dans ses Étals.

Quand tous les préparatifs furent achevés, la mission reprit le chemin de l'Ouest. La négresse, comme on le pense bien, n'avait pas voulu se séparer de son fils ; ce n'était pas, au reste, le moment, puisque la fortune paraissait lui sourire; d'un autre côté, le second fils de Kheïra avait tenu à suivre sa mère. Tout le long de la roule, les cavaliers affectaient le plus profond respect à l'égard du jeune Ahmed, qui se laissait, d'ailleurs, baiser des pieds à la tête comme s'il eût eu l'habitude de ces témoignages de vénération.

Rian, qui avait été prévenu de l'arrivée de Sid Ahmed, alla au-devant de lui, suivi de ses fils et des grands d' Aïn-Madhi et des tribus environnantes, jusqu'au ksar de Tadjmoul. Douze jours après son départ de Balna, l'héritier des Tedjini arrivait sur le point où l'attendait Rian. Un grand nombre de serviteurs religieux de Tedjini, qui avaient appris, on ne sait trop comment, le passage de son descendant dans leur pays, le suivaient depuis quelques jours, et faisaient la boule de neige autour de lui. C'était à qui viendrait lui demander les faveurs du ciel, ou des biens terrestres dont l'acquit nécessitait l'emploi d'une influence religieuse peu ordinaire. De sorte qu'en mettant le pied sur le territoire de Tadjmoul, Sidi Ahmed traînait déjà accroché à son étrier loule une foule enthousiasmée d'avoir remis la main sur un intercesseur lout-à-fail sérieux.

Les affaires de Rian marchaient donc à merveille; aussi la vue de cette masse roulante qui entourait sa créature le remplit-elle de joie.

Quand Sidi Ahmed ne fut plus qu'à quelque dislance duksar, Rian et les notables mirent leurs chevaux au galop et se précipitèrent au-devant de lui. A une vinglaine de pas du fétiche, ils s'arrêtèrent court, mirent pied à terre, et ce fut à qui arriverait le premier pour coller ses lèvres frémissantes sur le genou ou sur rétrier de rex-bourricotier, lequel acceptait tout cela, du reste, avec un imperturbable aplomb.

De Tadjmoul à Aïn-Madhi, ce ne fut qu'un triomphe ; la foule, — qui a tant besoin de croire à quelque chose, —se ruait en délire sur les traces du marabouth, et nous ne voulons point cacher que sa mule reçut infiniment de baisers qui ne lui étaient pas destinés. Il en est presque toujours ainsi quand on veut trop se presser ; on risque fort de manquer ou de dépasser son but. Le cortège arriva pourtant devant Aïn-Madhi ; c'est là surtout que l'allégresse éclata dans toute sa vigueur; la joie allait jusqu'aux larmes; c'était des transports fougueux, de l'admiration chauffée à blanc : les Madhiens, la main sur le cœur, lançaient au jeune marabouth des merhaba bih : (soit le bienvenu!) débordant d'un enthousiasme fébrile. La foule — partout si niaise — n'avait pas manqué de trouver une ressemblance frappante entre Sidi Ahmed et feu Tedjini. Ce fut un beau jour pour Aïn-Mahdi ! Rian, qui se tenait modestement derrière sa créature, jouissait évidemment par tous les pores; son humilité était rayonnante et venait éclairer son maigre et pâle visage. Enfin, le cortège s'arrêta à la porte Est du ksar ; les fidèles ne souffrirent pas que le marabouth descendît de sa mule; ils l'enlevèrent pieusement et le transportèrent dans le palais des Tedjini, où Rian l'installa.

Aïn-Mahdi n'avait plus rien à désirer, puisqu'on lui avait rendu son Tedjini. Il y eut encore quelques opposants incorrigibles qui essayèrent denier l'authenticité de la trouvaille de Bou-Hafs; mais cinq ou six miracles assez bien réussis vinrent démontrer péremptoirement aux gens dont ces calomnies avaient ébranlé la foi, que le jeune Ahmed était parfaitement bien l'héritier légi-

time du dernier Tedjini. La démonstration fut d'aulanl plus évidente, que ces miracles frappèrent tout justement les principaux membres do l'opposition. Ainsi, le lendemain même de l'arrivée do Sidi Ahmed, un Madhien incrédule, qui voulut frapper un Croyant parce que ce dernier soutenait que le jeune bourricotier de Balna était bien le fils de Tedjini, l'incrédule, disons-nous, vil son bras se dessécher au moment où il le levait pour le laisser retomber sur le crédule. Un autre, qui, quelques jours après, avait regardé de travers le jeune maraboulh, fut affligé de strabisme, séance tenante, pour le restant de ses jours. Un troisième, qui suivait en ricanant irrespectueusement la mule de Sidi Ahmed, reçut en plein visage une ruade de cette monture sacrée, et il en perdit toutes ses dents, — et c'est grave dans le Sahra. — Celait bien fait: quelques bons petits prodiges de celte sorte mirent fin aux plaisanteries des opposants. De son côté, Rian aida puissamment à ce résultat en emprisonnant ou en expulsant du ksar — il n'avait pas le don des miracles, — les plus opiniâtres et les plus dangereux de ces mal- pensants.

Le kaïd Rian, dont on ne peut contester l'habileté en matière de politique, prit tout naturellement un grand ascendant sur l'esprit de Sidi Ahmed, nalure molle, indolente et mal disposée pour la lutte. Rian en fit un saint à l'engrais, rien de plus, et celle situation parut ne pas être désagréable à l'héritier de Tedjini. Du reste, cette encotonnisalion était probablement bien au-dessus de tout ce qu'avait jamais pu rêver le bourricotier de Batna.

Mais revenons à la colonne, que nous avons laissée au moment où elle venait de poser son camp sous les murs des jardins d'Aïn- Madhi.

Le kaïd Rian-ben-el-Mecheri et Sidi Ahmed-et-Tedjini sont venus, avons-nous dit, au-devant du général Yusuf, et l'ont prié de vouloir bien accepter leur dhifa de bienvenue dans le palais des Tedjini.

Sid Ahmed, que nous connaissons déjà, est aujourd'hui (1) un très-beau garçon de nègre paraissant âgé de vingt à vingt-cinq ans; il esl gros, bien en chair, et la situation que lui a faite

(1) Nous rappelons que ces lignes ont été écrites en 1864.

Rian semble lui avoir suffisamment profilé. 11 a pourtant l'air ennuyé, mal à l'aise. Est-ce le soin de paraître cligne ou la présence d'une colonne française qui en est la cause ? Aurions-nous — sans le vouloir — causé du chagrin à ce bon gros marabouth? Redouterait-il déjà le développement de celte obésité qui fut spéciale à ses saints ancêlres? Nous n'avons pas du tout pénétré ce mystère. Que peut donc désirer de plus monseigneur Ahmed ? Il a pour enveloppe le bernous vert des cherifs ; il a pour monture une mule de pure race, et cette mule possède un harnachement précieux à faire crever de jalouse une sultane quelque peu saupoudrée de coquellerie ; il ne fait pas un pas — sur sa mule bien entendu — sans qu'un de ses estafiers ne s'accroche à chacun de ses étriers, avec un autre en serre-file derrière l'animal sacré. Des femmes, il doit en avoir à revendre, tout comme son saint homme de père. Nous ne pensons pas qu'il soit mal logé. Nous allons, d'ailleurs, vous le dire tout-à-l'heure. Alors, qu'estce donc? Sa tritesse prendrait-elle sa cause dans l'impossibilité où il a été jusqu'à présent de se débarrasser de cette odeur particulière à la race noire ? Mon Dieu ! quel est donc le nègre qui

a réussi à dépouiller complètement cet inconvénient suî

generis ?

Quanta Rian, il doit flotter entre cinquante-cinq et soixante ans; il tranche, du reste, du tout au tout avec Sid Ahmed : il a le teint mat des ambitieux qui vivent renfermés, et pas du tout ce riche bronzé des Sauriens; aussi ne m'étonnerais-je pas qu'avant d'être gris, il eût été tant soit peu blond. Celte particularité donne même à sa physionomie, qu'elle ouvre, une apparence de bonhomie qui séduit à première vue, et les espansifs doivent se sentir disposés à aller lui raconter leurs petites affaires ou à lui demander des conseils. Rian est maigre à la façon des Anglais quand ils se mettent à adopter sérieusement cette manière d'être. Ce qui ajoute encore à son apparence exotique, c'est l'immaculé de ses vêtements et l'habitude évidente des ablutions. Le kâïd Rian monte une jument grise à laquelle, habituellement, il ne demande strictement que le pas, celte allure des conservateurs. Il est vrai que son chef religieux n'ayant jamais d'autre monture qu'une mule, il serait malséant

et de mauvais goût qu'il se lançât auprès de lui dans le dévergondage de la fanlazia. Aussi s'en abstient-il.

Rian a trois fils de très-bonne mine; l'un deux, surtout, a toutes les allures d'un parfait gentilhomme sahrien: il y a du djïied (1) et du chéri f (2) dans celte élégante aisance de l'homme de poudre onctuée de celte finesse gracieuse et polie de l'homme dont la force ne s'appuie ni sur la pointe d'une épée, ni sur la bouche d'un canon. Ces fils de Rian ont le teint blanc des Sahriens qui passent plus de temps dans une zaouïa que sur le dos d'un cheval ; ils manquent absolument de cette chaude teinte bronzée et de cette sèche et vigoureuse musculature qui font la beauté des gens de la tente.

Après en avoir fait connaître les hôtes, nous allons à présent nous occuper du ksar, leur demeure.

Nous avons dit plus haut qu'Abd-el-Kader, entré — nous savons par quel procédé — dans le ksar d'Aïn-Madhi, en avait fait raser les murailles, et que Si Mohammed-es-S'rir-et-Tedjini en avait commencé le rétablissement à la fin de 1840, opération qu'il terminait en 1844. Or, depuis cette époque, Aïn-Madhi ne s'est pas sensiblement modifiée, et elle est encore aujourd'hui, à peu de chose près, ce qu'elle était alors.

Le ksar a été bâti — on se le rappelle — sur un renflement de la plaine que ferme, au nord, le massif du Djebel-el-Amour ; à l'est, les contre-forts du Djebel-el-Azreg; au sud, la chaîne qui couvre le ksar de Haouïtha, et à l'ouest, des ondulations qui se rattachent aux montagnes des Oulad-Yâkoub-er-Rabaà. Les eaux sont prises à deux kilomètres environ au nord du ksar, et amenées dans la place par un conduit en maçonnerie alternativement couvert et à ciel ouvert. Ce conduit peut être facilement coupé; mais l'avantage de la position dominante l'a emporté sur celui de la possession delà source. Il existe, d'ailleurs, des puits dans le ksar, et une vaste citerne dans la maison de Tedjini.

(1) Djïied (pluriel djouad), noble de noblesse militaire. La plus grande partie des djouad tirent leur origine des Mehal, conquérants venus de l'Est à la suite des compagnons du Prophète.

(2) Cherif (pluriel c/ieurfa), noble d'origine religieuse. Tout musulman descendant du Prophète par sa fille Fathma-ez-Zohra, est cherif.

La fortification de la place se compose d'abord des murs des jardins, qui sont en terre et garnis de tours, puis des murailles du ksar, solidement bâties en bonne maçonnerie, et généralement flanquées, crénelées, et ornées de pyramidions. Ces murailles, d'une épaisseur de deux mètres dans le bas, n'ont pas moins de dix à douze mètres d'élévation. La place n'a pas de fossés; les murs des jardins lui font une double enveloppe excentrique laissant entre elle et le corps de place un chemin étroit permettant de circuler autour du ksar. La partie nord-ouest des murs extérieurs des jardins porte toujours la marque du siège de 1838; ils n'ont point été relevés, et forment encore aujourd'hui de larges brèches par lesquelles on peut passer à cheval. A l'intérieur, la défense est diverse : tantôt les maisons appuient à l'enceinte, tantôt elles en sont séparées et laissent un couloir entre elles et les murs de la place.

Le ksar a deux entrées (Bab el-Kebir et Bah es-Sakia); l'une, voisine de la maison de Tedjini, est dans de bonnes conditions de résistance ; elle a ses portes garnies de plaques de fer-blanc, et donne accès sur une place fermée de murs crénelés, lesquels sont eux-mêmes percés de portes s'ouvrant sur la ville. Les rues sont étroites; les maisons, dont le nombre est de deux cents environ, sont généralement jointives et s'élèvent comme le terrain jusqu'au centre du ksar; elles dominent au loin la campagne de leurs nombreux créneaux.

Aïn-Madhi est évidemment la place la plus forte du Salira algérien. Cela ne veut pas dire pourtant qu'il nous serait bien difficile de la réduire, s'il pouvait venir à l'esprit de quelque rebelle la pensée de nous en fermer les portes.

Le ksar d'Aïn Madhi se présente extérieurement dans de bien meilleures conditions que la généralité des ksour de notre Sahra; ce ne sont plus laces villages dépenaillés, à murailles ébréchées, à tours éventrées. Au lieu de cette robe à tons grissale, à nuance terreuse, à éraillures sordides, Aïn-Madhi s'enveloppe dans un vêlement d'une blancheur immaculée. Le palaiskasba des Tedjini est d'aspect monumental; la coupole de la chapelle funéraire où repose du sommeil éternel le saint fondateur de l'ordre s'élance gracieuse au-dessus des maisons, qu'elle

domine. Quelques habitations ont un étage à arcades ogivales élevé sur les terrasses. On remarque ça et là, boursouflant la partie supérieure du ksar, plusieurs petits dômes qui en orientaient l'ensemble. Le sommet des murs de l'enceinte est couronné d'une suite de pyramidions qui le dentellent d'une guirlande de feuilles sinueuses. En résumé, le ksar a bonne mine; on sent qu'il y a là de l'aisance, que le confortable y a accès, et qu'on y ferme soigneusement la porte au nez à la misère. C'est peut-être le seul ksar de notre Sahra qui, de près, puisse supporter l'analyse , et ne donner ni désenchantements, ni nausées.

Nous avons dit plus haut que Sid Ahmed-et-Tedjini et Rian avaient offert au général Yusuf une dhifa de bienvenue et de soumission. Dès que la colonne fut installée dans son bivouac, le général, escorté de son état-major, des chefs de corps et des principaux services, monte à cheval et se rend à l'invitation des chefs politique et religieux d'Aïn-Madhi. Nous entrons dans le ksar par Bab-el-Kebir, la porte qui donne accès sur la kasba des Tedjini. Toute cette fortification est assez bien entendue, et Ton sent que le kaïd Rian a pratiqué jadis la maçonnerie avec un certain succès. Ces murs crépis et blanchis n'ont, en effet, comme nous le disons plus haut, rien de commun avec ceux en terre séchée au soleil des autres ksour. Un vaste cimetière, dans lequel on remarque quelques koubba d'un assez beau style, se hérisse de mchahad et de djenaba (1) marquant le périmètre de la dernière demeure des Madhiens passés de l'autre côté de la vie.

Le marabouth et Rian sont venus recevoir le général à la porte du ksar, dont ils veulent lui faire les honneurs. Nous allons d'abord faire notre visite au tombeau de Sidi Ahmed-ben-Mohamed-et-Tedjini, l'illustre fondateur de l'ordre religieux qui porte son nom. Un corridor nous donne accès dans une cour mauresque à colonnade entièrement couverte d'un treillis de fil de fer. A gauche, une remarquable grille, chef-d'œuvre d'un artiste-serrurier de Tunis, s'ouvre sur la chapelle funéraire ren-

(\) Ce sont les pierres placées à la tête, au pied et sur les côtés des tombes arabes.

fermant le tombeau du saint maraboulh. Rien n'est plus élégant que cette chapelle pavée de marbre ; rien de plus gracieusement hardi que cette coupole jetant des jours pleins de mystère sur ce sanctuaire de la prière ; rien n'est plus élégamment riche que la dernière demeure du saint : c'est un petit chef-d'œuvre, une petite merveille d'art mauresque. Le tabout (catafalque), pareil à une châsse renfermant quelque resle précieux d'un de nos saints, est délicieusement fouillé d'arabesques qui se mêlent, s'enchevêtrent, se nouent, s'étreignenl et se repoussent sur un champ d'émail vermillon et azur. Dans l'inscription brodée en or, indiquant que c'est là le tombeau de Sidi Ahnied-ben-Mohammedet-Tedjini, l'arliste s'est abandonné à toules ces capricieuses fantaisies calligraphiques que favorisent (ant les caraclèrcs arabes : c'est un gracieux enlacement de lignes qui courent, qui s'escaladent, ou qui rampent au milieu d'une nuée d'abeilles, de papillons et de lucioles d'or voltigeant autour de cette folie échevelée (1).

Il n'est rien, dans notre Sahra, qui puisse être comparé, pour la richesse et l'élégance, à la chapelle funéraire de Sidi Ahmedben Mohammed-et-Tedjini. La koubba élevée à El-Abiodh au saint marabouth Sidi Ech-Chikh est loin d'en approcher, bien que pourtant elle soit aussi l'œuvre des maçons de Figuig, lesquels sont encore aujourd'hui les plus remarquables constructeurs du Sahra. Nous ne prétendons pas dire pour cela que ces Figuiguiens soient de la force des architectes qui ont bâti la fameuse mosquée deCordoue.

A notre sortie de la chapelle, Rian et le frère du maraboulh nous introduisent dans le palais des Tedjini : on monte aux appartements par un escalier en maçonnerie qui, à défaut d'élégance, présente au moins une très-grande solidité. Cet escalier donne accès dans une immense salle dont le plafond, qui porte une terrasse, est soutenu par des piliers en maçonnerie. Celte salle est divisée par une keththâia (?) de damas bleu semé de

(1) Nous voulons parler des voyelles et signes orthographiques dont est saupoudrée l'écriture arabe.

(2) C'est un rideau coupant, divisant l'appartement.

fleurs d'or; ce rideau, qui pend du plafond à terre, forme un compartiment dans lequel on place les coffres, les porte-manteaux, tous les objets enfin qui ne doivent pas être vus. Une seconde keththâia en gaze verte brochée d'or forme, au fond de la salle, un autre compartiment renfermant un lit. Des canapés recouverts d'un damas bleu fleuri depuis longtemps sont placés parallèlement à la keththâia et aux murailles nues de l'appartement. Le kebou (1) est formé de l'embrasure d'une croisée qui est poussée en saillie extérieurement ; on a établi dans le kebou un canapé qu'occupe le maître quand il reçoit ses inférieurs : c'est la place d'honneur. Des tapis dépareillés sont jetés en mosaïque sur le sol en laissant çà et là des solutions de continuité.

Les appartements des Tedjini ont quelque préteniion au luxe européen. Ainsi, on y trouve des fenêtres vitrées ; il est vrai que quelques-unes des vitres n'y figurent plus que pour uu fragment plus ou moins respectable ; mais les vitriers sont si peu communs dans le Sahra !

Il n'est rien de si drôlement hurlant que l'ameublement du salon de Tedjini : l'âge, la provenance, la patrie des objets font de tout cela une sorte de bric-à-brac où se coudoient, où se fusionnent dans Un pêle-mêle bizarre les spécimens de deux luxes inégalement avancés. Ainsi, dans cette grande salle de style mauresque, on trouvera une table ronde de restaurant à côté d'un srir (2) arlequiné du'une couverture du Sud ; un fauteuil mode premier empire auprès d'une pile de stronbia (coussins) en maroquin bourrés de fine laine ; une armoire-secrétaire, du même âge que les fauteuils, se dresse dans un angle de la salle non loin d'un coffre arabe peinturluré de fleurs qui ne sont pas représentées dans le règne végétal, — par oubli du Créateur; — deux candélabres dorés, assez élégants, produit de l'art français, se dressent fièrement sur le secrétaire. Tout cela possède un cachet d'inharmonie et de discordance auquel ajoutent encore et le style de l'appartement et le costume des maîtres de céans.

(1) C'est une sorte de niche, d'enfoncement, pratiqué dans le mur d'un appartement, et faisant saillie sur l'extérieur.

(2) Lit très-bas établi sur des planches.

Une dhifa plantureuse nous est apportée par de nombreux serviteurs ; les plats s'accumulent sur la table avec cette large prodigalité qui rappelle toujours les noces de Gamaclie, ou les bombances pantagruéliques du cabaret de la Gave-Peinte. Toute la cuisine arabe est représentée là avec ses nombreuses terrines aux énergiques condiments. Nous n'avons pas de vin — nous sommes chez un marabouth — pour précipiter ces vigoureux aliments ; mais, en revanche, on nous sert du lait à nous noyer ; on l'apporte par seaux et comme s'il s'agissait d'éteindre un incendie; il est vrai qu'il y avait là plus d'un estomac en feu. Après les terrines, vinrent le kousksou dans des soupières en bois, et le mouton rôti entier au bout de la perche qui lui a servi de broche.

En l'absence du marabouth, rentré dans ses appartements, Rian et ses fils président aux détails du feslin avec une activité que poussait encore le vigoureux appétit des officiers dhifés. Les Roumis surtout font le meilleur accueil à ces copieuses victuailles: ils ne laissent pas passer un plat sans l'expérimenter sérieusement, afin, sans doute, de se faire une opinion solide sur la valeur de celle alimentation.

Après le repas, le café nous est offert sur la terrasse du palais. Du haut de ces murailles qui n'ont pas moins de douze mètres d'élévation, on peut lire tous les détails qui cerclent le ksar jusqu'à l'horizon. A nos pieds, les jardins, semés de blé ou d'orge, et peuplés d'abricotiers, de grenadiers, de vigoureux ceps de vigne escaladant les arbres, de figuiers de Barbarie, de quelques térébinthes, d'un palmier, resté seul debout sur les quatre que comptait le ksar avant le dernier siège qu'il eut à soutenir contre l'émir Abd-el-Kader ; au-delà des murs extérieurs des jardins, le terrain dénudé, rocailleux, pelé; plus loin, à l'est, quelques maigres champs d'orges ; au nord, la conduite d'eau prenant sa source à Ras-el-Aïoun, et dont on reconnaît le cours aux bouquets de nérions fleuris qui le jalonnent ; à l'ouest, une mer de halfa houlant au souffle d'un vent d'est; au sud, une plaine ondulée, teigneuse, tachée de jaune sale, parsemée de quelques buissons de jujubier sauvage.

L'un des tils de Rian, — un grand garçon qui porte crânement un bernous vert-d'eau, — répond avec infiniment de

complaisance à nos questions: « C'est là-bas, au nord, nous dit-il, qu'était campé El-Hadj Abd-el-Kader lorsqu'il vint assiéger Aïn-Madhi,.. . qu'il ne put prendre, ajoute-t-il avec une certaine fierté. C'est lui qui a ruiné les murs des jardins du côté ouest, murs que n'avons pas voulu relever. Il a perdu tant d'hommes là au pied de la kasba. Là-bas, au nord-ouest, à côté d'un jujubier sauvage où le sol est encore légèrement bossue, il a fait enterrer pêle-mêle, et par quatre ou cinq hommes à la fois, les fantassins que nous lui avions tués dans les jardins lors de sa dernière attaque. Je n'ai pas vu tout cela, ajoutait le jeune Rian, — il paraît âgé de vingt-cinq ans, — mais cent fois les anciens d'Aïn-Madhi me l'ont raconté. »

Le jeune Rian nous montre encore, au nord, le long de la conduite d'eau et à 200 mètres d'Aïn-Madhi, une vaste construction close de murailles, et renfermant un verger où l'on trouve un grand nombre d'abricotiers et de figuiers plantés avec un certain art. C'est un bordj-haouch (fermej appartenant à son père le kaïd Rian.

Mais revenons à l'insurrection.

Puisque Oran croyait pouvoir, avec ses seules ressources, venir à bout de l'insurrection, qui avait toujours ses forces entre les massifs d'El-Aghouath-Ksal et du Djebel-'l Amour, il ne reslait plus à la colonne d'Alger qu'à choisir une position voisine de la frontière de l'ouest, qui, en menaçant le second de ces massifs, lui permît en même temps de se porter rapidement, s'il en était besoin ou si l'on réclamait son concours, sur les lignes par lesquelles l'ennemi et ses troupeaux pouvaient se jeter dans le sud.

La position d'Aïn-Madhi répondait parfaitement aux conditions cherchées; mais les ressources de son bivouac étaient insuffisantes pour y former un établissement de quelque durée. Il n'y avait, au plus près, que l'ouad Mzi qui présentât les avantages d'un bon campement; il ne s'agissait plus que de trouver sur celte rivière un point qui satisfît pleinement aux données du programme.

La colonne devait, dès le lendemain de son arrivée sous Aïn- Madhi, le 16 mai, lever son camp pour aller prendre sa position sur l'ouad Mzi.

La colonne quitte Aïn-Madhi. — Le bivouac d'El-Ghemantha. — Le sud. — L'ouad-Mzi à El-Ghemantha. — L'agha Ed-Din. — Fourrage sur les terres d'Ed-Din. — Marche de l'insurrection dans la province d'Oran. — Un camp de gourbis. — Les concerts en plein air. — Reconnaissance du capitaine Bourceret dans le pays des G-hemantha. — Arrivée à dos de chameau d'un bataillon du 42e de ligne. — Nouvelle organisation de la colonne. — Espoir de rencontrer l'ennemi. — Retour sur Aïn-Madhi. — La mort du maréchal duc de Malakoff. — Marche sur Tadjrouna. — Le bivouac de Blad-1-Atheuch. — Tadjrouna. — La razia des orges des rebelles. — Le bach-agha Ben-Yahia. — Une tempête. — Réflexions. — Stratégie. — Combat contre les Ghemantha. — Bruits sinistres. — La colonne Liebert appelée dans le Tell. — Les sauterelles.— Retour sur Aïn-Madhi. — Les dépouilles des vaincus. — Colonne légère. — Les éplucheurs de nez. — Foum-er-Reddad. — Le défilé d'Er-Reddad. — Sidi El-Hadj-Aïça et les Oulad-Yâkouber-Rabaâ. — Le supplice de la soif. — Le bivouac d'El-Madjiba. — Les abords d'El-R'icha. — Le ksar d'El-R'icha. — La vieille El- R'icha. — Les Hel-el-Amour demandent l'aman. — La gâda de l'ouest. — La gâda de l'est. — L'aman est accordé aux gens du Djebel-'l-Amour. — Situation des rebelles dans la province d'Oran. — Retour sur Aïn-Madhi. — Razia sur le ksar El-Maïa. — L'agha Ed-Din dans notre camp. — Un festin de vautours. — Retour au bivouac des Ghemantha. — Le guebli. — Le bivouac d'Aïn-el- Milok. — Retour à Laghouath. — Témoignage de satisfaction du ministre de la guerre. — La dhifa de moutons.

La colonne quitta, en effel, son camp d' Aïn-Madhi, le 16 mai, et reprit le chemin de Tadjmout en longeant les pentes sud du Djebel-'l-Amour. A quelques kilomètres de Tadjmout, la colonne appuya légèrement au nord, et, coupant Fouad Mzi à deux

kilomètres au-dessus de ce ksar, elle vint dresser ses lentes sur la rive gauche de l'ouad, en un point nommé El-Hadjebel-Msekka, et sur un terrain louchant à la tribu âmourienne des Ghemantha, laquelle donna son nom au bivouac.

Le bivouac d'El-Ghemantha, assis sur un plateau à fond sablonneux, hérissé de pelites dunes, est pourtant ce que les Arabes appellent une dar mliha (une bonne demeure); on y trouve, en effet, de l'eau et du bois en abondance, et, à proximité du camp, quelques-unes des plantes fourragères du Sud. 11 était à craindre, par exemple, que le vent ne vînt à souffler dans les vagues de cette mer figée.

Les gens qui ne connaissent pas le Sud ne peuvent facilement se faire une idée des puissantes voluptés que vous fait éprouver la vue d'une rivière quia de l'eau, et surtout de l'eau potable et courante. Le plaisir est sans bornes quand cette rivière, ne se contentant pas de ces deux précieux avantages, se donne le luxe de parer de bouquets d'arbres ses deux rives, et que ces arbres sont des tamarix : ce n'est plus la terre alors, c'est TÉden, c'est le paradis, — celui de Mahomet, bien entendu ; — c'est ce paradis où le Prophète a placé à litre de quintescencielles délices « des jardins arrosés de cours d'eau, des ombrages qui s'élendent au loin près d'une eau courante, des jardins où sourdent des sources, des bosquets avec des sources vives, des sources dont l'eau ne se gâte jamais, des eaux limpides, vrai bonheur de ceux qui les boiront. » Ah ! comme on comprend cela lorsque, les pieds dans le sable, la tête clans le feu, on parcourt ces mornes espaces pelés, tondus, teigneux, brûlés, fuyant sous vous, en plein midi, avec le soleil en suspension sur votre verlex, et d'aplomb à ne pouvoir même se parasoliser de l'ombre d'un voisin ; à cette heure où tous, autour de vous, tirent la langue pour recueillir la sueur bouillante qui découle de leur front, heure terrible où les cerveaux se liquéfient, où les rochers se fendillent, où les nez et les oreilles se gratinent, où les plantes crépitent el se frisent comme la toison d'un nègre, où les semelles des fantassins se racornissent et se recroquevillent, où tout ce qui est métal devient brûlant, où les énergies s'amollissent, où les volontés s'avachissent, heure atroce où l'homme

le mieux trempé n'est plus qu'une guenille, une chose sans nom.

Le bivouac d'El-Ghemanlha est donc — aujourd'hui — une délicieuse demeure bordée à l'ouesl et au sud par une ravissanle rivière, l'ouad Mzi, — la même que nous avons vue avec de l'eau à Laghouath, sans eau au-dessus de Ras-el-Aïoun, avec de l'eau à Recheg, et encore sans eau au-dessus de Tadjmout. Nous avons expliqué plus haut ce phénomène. A El-Ghemanlha, nous avons donc de l'eau limpide coulant sur un fond d'or, avec de délicieux barbeaux d'argent pour habitants; — du poisson dans le Salira ! c'est à ne pas y croire ! — Nous avons encore un joli bois de tamarix bien ombreux, une forêt de roseaux impénétrable sur les deux rives, et deux belles sources dans les joncs courant se jeter dans la rivière. Hâtons-nous aujourd'hui de profiter de toutes ces somptuosités; car demain, l'homme aura passé par là, et, comme les Harpies qui avaient la fâcheuse propriété de souiller tout ce qu'elles touchaient, il aura fait de ce ravissant Ëden un lieu infect et inhabitable.

La tribu des Ghemanlha, auprès de laquelle est établi notre camp, fait partie de l'aghalik du Djebel-'l-Amour (division d'Oran). Or, nous savons que, le 13 avril, l'agha Ed-Din s'était retiré, avec ses goums et sa populalion, devant Sid El-Ala qui avait envahi sa monlagne pour se faire livrer les grains emmagasinés dans les ksour de Taouïala et d'El-Khadhra. Nous avons vu que l'agha Ed-Din s'était porté, laissant le djebel ouvert aux rebelles, sur les eaux de Mekhaoula, d'où il s'était mis en relation avec le commandant supérieur de Boghar en observation à Tagguin. Après la malheureuse affaire du 16 avril, Ed-Din, sans point d'appui, menacé par les forces du maraboulh, sans influence sur sa population que ses aspirations du moment portaient vers Sid Mohammed-ben-Hamza, Ed-Din, disons-nous, suivit son monde au lieu de le diriger, et alla grossir, avec les cavaliers de son aghalik, les bandes du jeune sultan. Il est clair que, devant son impuissance de maintenir son pays dans le devoir, c'était le parti le plus sage que pût prendre Ed-Din ; car en restant à la tête de ses populations égarées, en ne séparant pas sa cause de la leur, il pouvait espérer leur faire entendre la voix

de la raison quand il en reconnaîtrait l'opportunité, et les ramener dans l'obéissance quand la fièvre de la rébellion serait calmée. Plus lard, commme nous le verrons, les faits viendront donner raison à celte politique, et démontrer que Ed-Din, qui a toujours été regardé comme un homme sage et de bon conseil, n'a obéi, dans la circonstance qui nous occupe, qu'à une nécessité contre laquelle il lui aurait été impossible de lutter.

Mais, à la date du 16 mai, l'agha Ed-Din qui, en résumé, marchait peut-être encore sous les drapeaux du marabouth, passait, aux yeux de presque tous, pour un rebelle et un traître; sa conduite dans l'affaire de Tagguin surtout était, dans la colonne, l'objet des accusations les plus vives et les plus passionnées, particulièrement de la part des officiers qui avaient joué un rôle dans ce triste épisode de l'insurrection. Il est incontestable que, par la manière dont il avait agi dans celle journée du 16 avril, Ed-Din prêtait fortement le flanc à toutes ces imputations.

Ed-Din était donc, c'est convenu, un rebelle et un traître. Or, tout près de notre camp, des champs d'orge verdoyaient à faire tourner la tête à nos montures; notre bivouac n'avait guère pour fourrages que ces coriaces plantes du Sud dont les chevaux font peu de cas, et les champs d'orge appartenaient à Ed-Din. C'était tentant et de bonne guerre daller faire les fourrages de l'ennemi. Aussi, le général n'eut il pas besoin de répéier son ordre à la cavalerie : deux heures après leur départ, cavaliers réguliers et irréguliers avaient tondu très-ras les biens du rebelle, et revenaient chargés de savoureux botillons de fourrages, qui arrivèrent bien à point pour rafraîchir la bouche de nos malheureux chevaux, réduits à la halfa depuis près d'un mois.

Nous avons laissé le général Deligny séjournant à Stilen pendant la journée du 15 mai pour y enlever les orges entassées dans ce ksar. L'ennemi, nous le savons, n'avait pas persisté dans son projet de défendre ce point.

Le commandant de la division d'Oran quitte Stilen le 16 mai à huit heures du matin, et s'engage dans le col des Oulad-Àzza ; un goum d'un millier de chevaux des Harar et des Trafi s'approche du flanc gauche de la colonne; les rebelles sont aussitôt repoussés avec une perte d'une trentaine de cavaliers. Cette af-

faire nous coûtait deux hommes lues et deux blessés, dont un mortellement, le brave capitaine indigène Boukhouïa.

Les lentes des Oulad Sidi-Ech-Chikh et de tous les rebelles qui n'habitent pas les Hauts-Plateaux élaient réunies, à la date du 16 mai, entre les ksour de R'açoul et de Brizina.

Nous avons dit que le camp des Ghemantha avait été choisi dans des conditions qui permissent d'y séjourner quelque temps, en attendant que les événements se dessinassent plus clairement. Cette situation pouvait se prolonger, et la lenle commençait à devenir une demeure inhabitable. Le général, toujours plein de sollicitude pour sa troupe, ordonna donc, puisqu'on avait les matériaux à pied d'œuvre, l'établissement de gourbis en roseaux, pour que lous, officiers et soldats, pussent s'abriter contre les caresses déjà intolérables de l'astre du jour. Le soir du 17 mai, la forêt de roseaux de l'ouad Mzi était déjà ravagée à fendre le cœur; les tamarix n'avaient pas été plus respectés que les roseaux, et leurs branches, cassées, brisées, ampulées, ne présentaient plus que de moignons informes et mâchonnés. En revanche, notre camp était devenu une ville de verdure; l'ingéniosité et l'esprit débrouillard et artistique du soldat français s'étaient révélés entiers, complets, dans la construction de ces éphémères édifices qui affectaient tous les styles, tous les genres d'architecture; quelques-uns étaient de vrais chefs-d'œuvre de l'art des bâtisseurs. Enfin, on put espérer reposer un peu pendant la journée, et c'était toujours cela de pris.

Les soirées dans les camps du Sud ne sont pas d'une gaîlé excessive; il fallait trouver quelque distraction qui pût faire oublier aux troupes les ennuis du bivouac, les misères de la journée, et les privations sans nombre inhérentes à l'exercice de notre profession dans le Sahra. Le général, qui sait combien il importe, en campagne, de se préoccuper du moral du soldat, eut la bonne idée de faire appel à tous les artistes de la colonne, chanteurs sérieux, chanteurs comiques, et, chaque soir, les virtuoses, dont quelques-uns n'étaient pas sans talent, s'assemblaient devant la tente du général, el, entourés d' un public idolâtre, ils apprenaient aux échos du désert à bégayer les airs de nos grands maîtres ou les chansonnettes parlées de nos musiciens

comiques. Vers dix heures, on baissait le rideau, et tous, chanteurs et auditeurs, allaient s'étendre sur la dure, où ils ne tardaient pas à rêver les voluptés les plus antithétiques à leur situation.

Tous les jours aussi, la fanfare du 1er de Tirailleurs lirait de ses cuivres les plus folles gaîtés de son répertoire, et chacun de ses airs était un souvenir qui nous transportait dans les villes du Tell ou dans celles de la patrie.

Les forces vives du Djebel-'l-Amour avaient suivi, nous l'avons dit, le drapeau des rebelles. Le général Deligny les avait eues devant lui dans son combat du 13 mai sur le Haut-Sidi-En- Naceur. On supposait qu'il ne devait rester dans les montagnes que les fantassins laissés à la garde des femmes et des troupeaux des tribus; mais cette hypothèse ne s'appuyait sur aucun renseignement positif. Le général ordonna donc une reconnaissance dans le pays des Ghemanlha auquel nous louchions. Deux compagnies de tirailleurs et une centaine de cavaliers du goum, placés sous les ordres du capilaine Bourceret, chef du bureau arabe de Médéa, quittèrent le camp de façon à arriver sur le pays de l'ennemi à la pointe du jour. Le capitaine Bourceret s'enfonça résolument dans la montagne en faisant garder sa ligne de retraite par les tirailleurs. L'heure de sa rentrée au camp ayant été fixée par le général, la reconnaissance dut être réglée de manière à ne pas dépasser la limite de temps déterminée. Le pays parcouru par la reconnaissance élait à peu près vide de sa population. Cette circonstance s'expliquait d'ailleurs par la proximité de notre camp, et par la crainte de nous voir inopinément envahir le djebel en remontant le cours de l'ouad Mzi. Les Ghemanlha s'étaienl retirés, sansaucun doute, dans l'intérieur du pays pour s'y mettre à l'abri de toute surprise de noire part.

Le 21 mai, un bataillon du 42e de ligne, aux ordres du colonel Dumont, arrivait au camp, monté sur des chameaux, pour renforcer la colonne du général Yusuf, et lui permettre défaire, au besoin, des délachements pouvant opérer dans des directions différentes. C'était un spectacle bizarre de voir celte troupe française — toute nouvelle en Afrique — se déroulant en caravane dans la grande vallée qui s'étendait jusqu'à Tadjmoul en passant au-dessous de notre camp. Ces petits fantassins, perchés sur la

croupe de ces gigantesques montures, et subissant ce mouvement de tangage particulier à l'espèce camélienne, ces groupes qui, trouvant sans doute plus de sécurité dans l'emploi de leurs jambes que dans l'ascension du chameau, marchaient sur les flancs de la colonne, tout cela formait un assemblage d'un effet assez piquant.

Par suite de l'arrivée de celte troupe, la colonne reçoit une organisation nouvelle; elle est formée en brigades, régiments, bataillons et escadrons de marche. La brigade d'infanterie, mise sous le commandement du colonel Archinard, se compose de deux régiments de marche (colonel Dumont et commandant Berlhe) ; la brigade de cavalerie, aux ordres du colonel Abdelal, compte également deux régiments démarche (commandants Petiet et Delarclauze). L'effectif de la brigade d'infanterie (quatre bataillons) est forte de 2,147 baïonnettes; la brigade de cavalerie (six escadrons) compte six cents sabres.

Ainsi constituée, cette colonne était en état de parer à toutes les éventualités ; elle avait, de plus, assez de mobilité pour être portée rapidement là où sa présence aurait pu être réclamée.

Le général Yusuf, dont la division continuait à jouir du calme le plus absolu, espérait toujours que sa colonne serait appelée à agir dans le sud de la province d'Oran. Des nouvelles qu'il reçut dans la journée du 22 mai lui donnèrent à penser que son projet avait été adopté, et qu'il allait pouvoir, répondant au désir de ses iroupes, les mener à l'ennemi. C'est dans celte persuasion qu'il leur adressait l'ordre du jour suivant :

« Soldats !

» Je reçois à l'instant la nouvelle que nous allons trouver l'ennemi. Ma confiance en vous me fait désirer impatiemment le moment de le rencontrer. Vous aurez à subir quelques privations, quelques fatigues ; mais je sais que votre constance et votre énergie sauront facilement los surmonter. L'accomplissement de l'honorable tâche qui nous échoit sera déjà pour nous une récompense. » Au bivouac d'El-Ghemantha, le 22 mai 1864.

» Le général de division commandant la colonne expéditionnaire du Sud, ! » Signé : Yusuf. »

Ce jour-là ce fut fête dans le camp; la joie était dans tous les cœurs et sur tous les visages; on allait donc enfin prendre part à la lutte et cesser ce rôle expeclant qui est si peu dans les goûts des Français. Le général ne disait pas où il espérait rencontrer l'ennemi. Était-ce, se demandait-on, dans le Djebel-'l- Amour? Était-ce dans le sud de la division d'Oran ? Mais qu'importe, pourvu qu'on le rencontre; on n'en exigeait pas davantage. La colonne fut complétée en cartouches et alignée en vivres jusqu'au 28 : cela présageait évidemment une marche à quelques jours de nos magasins. Les ordres de départ ont été donnés pour le lendemain 23 ; on ignore la direction que prendra la colonne.

Le 23 mai, à quatre heures du matin, la colonne levait son camp des Ghemanlha, et la tête suivait le fanion de direction quiavait pris la roule d'Aïn-Madhi. Le jeune chikh Ahmed-et-Tedjini ne manqua pas de venir au-devant de nous, et nous en fûmes bien heureux ; car son burnous vert était la fraîcheur de notre œil, et, dans ces espaces désolés, la vue de cette verdure faisait le plus grand bien.

La colonne va poser son camp à cheval sur la conduite d'eau.

Mais le plaisir de marcher aux rebelles fut empoisonné par l'arrivée d'une dépêche télégraphique qui nous annonçait la mort du maréchal duc de Malakoff: il avait cessé de vivre la veille, 22 mai, à deux heures de l'après-midi. Cet homme de fer ne s'était pas rendu sans combattre : conservant son indomptable énergie jusqu'au bout, il avait osé lutter corps à corps avec la mort. C'est une grande figure que l'avenir grandira encore; car ce ne pouvait être un homme ordinaire celui qui mena à bonne fin cette œuvre de géants que la France était allée tenter par-delà les mers, œuvre qui se termina par les débris ensanglantés de Sébaslopol. La France perdait en lui un vigoureux soldat, et l'Algérie, sa terre de prédilection, son ami le plus ancien et le plus passionné. Le général de Martimprey, sousgouverneur, exerçait dès lors, en attendant les ordres de l'Empereur, tous les pouvoirs du Gouverneur-général.

Le 24, la colonne quittait Aïn-Madhi à midi, et, prenant une direction sud-ouest, allait établir son bivouac sur un plateau

sans eau qui, pour cette raison, fut appelé Blad-l-Athtuch (pays de la soif).

Celle marche de noire colonne le long du versant sud du Djebel-'l-Amour, et celte reconnaissance chez les Ghernantha n'avaient pas élé sans donner de vives inquiétudes aux populations de cette montagne. Quel projet pouvait cacher celle manœuvre? Était-il dans nos vues d'envahir le djebel? Dans le cas de l'affirmative, par quel point devions-nous y pénétrer?

En présence de cette incertitude et sous les appréhensions que leur causait cette menace, les gens du Djebel-'l-Amour avaient fait appel à ceux de leurs contingents qui marchaient avec Sid Mohammed-ben-Hamza, et les engageaient à se hâter de venir défendre leurs foyers menacés. Cette crainte avait donc produit cet excellent résultat de détacher de la cause des rebelles les forces que les tribus âmouriennes lui avaient fournies; elle diminuait d'autant les contingents qu'avait devant lui le général commandant la division d'Oran. La marche du général Yusuf dans l'ouest de sa division était donc incontestablement une bonne manœuvre.

Les contingents du Djebel-'l-Amour s'étaient hâtés de rentrer dans leur montagne, d'où ils suivaient avec anxiété les mouvements de notre colonne. Ainsi, aujourd'hui, des cavaliers et de nombreux fantassins, supposant sans doute que notre intention était de pénétrer dans la montagne par le défilé de l'ouad R'eddad, avaient pris position à l'entrée de ce passage, dans le but probable de nous le disputer. Mais celle opération n'entrait pas, pour le moment, dans les vues du général ; il n'était pas autorisé, d'ailleurs, à agir sur le Djebel-'l-Amour, qui, nous le savons, fait partie de la province d'Oran. Le général continuait donc imperturbablement sa marche dans l'ouest sans se préoccuper d'une situation qui n'avait rien d'inquiétant, et en remettant au moment qu'il croira opportun l'exécution de ses combinaisons sur le Djebel-'l-Amour.

Il eût été difficile de. trouver un bivouac plus complètement triste que celui de Blad-'l-Atheuch : pas d'eau, pas de bois, et, pour tout fourrage, une halfa rabougrie, rare et hérissée comme la chevelure d'un crétin. Nos lentes se dressaient sur un sol

cendré, tacheté de plaques jaunâtres, rocailleuses, dans lesquelles les piquets refusaient obstinément de mordre. Un vent de sud-ouest, roulant dans l'air des nuages de sable gris-sale, épais à en obscurcir le ciel, nous jette au visage des poignées de gravier qui, certainement, nous aveugleraient si nous n'avions eu la précaution de nous munir de lunettes vertes grillagées d'un treillis métallique à mailles serrées. Nous croyons superflu de jurer que la coquetterie n'est pour rien absolument dans l'emploi de ce genre de besicles, puisque les militaires qui s'en revêtent sont fatalement obliges de ressembler à des caméléons, — oculairemenl, bien entendu, — et Ton sait combien, de la part de ces sauriens, la prétention à la beauté plastique serait difficilement soulenable. Les lunettes vertes ont encore un avantage précieux et qu'on ne saurait nier, c'est celui de verdir le fauve Sahra, et d'exalter l'imagination du voyageur au point de le persuader qu'il parcourt les vertes prairies de la Normandie.

Le 25, la colonne quittait son affreux bivouac de Blad-T- Atheuch à quatre heures du matin, et prenait la direction du ksar de Tadjrouna. Elle rencontrait à hauteur de Touad El- Besbas, qui sort du Djebel-'l-Amour par le col de Tagout, la population de ce ksar, qui venait au-devant du général pour lui faire ses souhaits de bienvenue. Cesksariens, aussi enthousiastes que déguenillés, ont voulu que leurs femmes — les plus vieilles — prissent part à la joie dont leur cœur débordait en nous voyant.

Bien qu'ils appartinssent à la province d'Oran, les gens de Tadjrouna n'en disent pas moins au commandant de la province d'Alger combien ils sont heureux de sa visite : ils prouvent ainsi qu'ils ne sont point imbus de cet étroit esprit de minaret qui repousse tout ce qui n'est pas sien.

Nous sommes bientôt en vue de Tadjrouna. Ce ksar semble un vaisseau échoué sur une mer à vagues de couleur ocre; autour, c'est pelé, roussi, desséché, bossue comme un suaire recouvrant un cadavre. Cette monochromie enveloppe, noie le ksar, qu'on dirait affaissé sur une peau de lion. De longues lignes rocheuses courent à fleur de terre du nord-ouest au sud-ouest, et traversent d'outre en outre les ondulations à soulèvements flasques qui

moutonnent le sol. A quinze cents mètres environ dans le sud, sur un mamelon jaunâtre, s'élève une koubba renfermant le tombeau de Sidi Ben-Youcef, de la famille, nous dit-on, de l'illustre et satirique marabouth Sidi Ahmed-ben-Youcef, le faiseur de proverbes. Au loin, dans l'ouest, l'horizon est borné par la chaîne du Djebel-Khelal qui appuie sa corne est à la rive droite de l'ouad El-Malah.

La colonne pose son camp, au nord du ksar, sur un terrain nu, à déclivité presque insensible, et dominant la vallée de l'ouad Tadjrouna.

Nous avons dit, au commencement de ce livre, que la tribu des Oulad-Yâkoub-ez-Zerara emmagasine une grande partie de ses grains dans le ksar de Tadjrouna; nous savons aussi que, le 19 mars, toute celle tribu, à l'exception de trois petits douars, faisait défection et quittait le Djebel-'l-Amour, où elle était campée, pour se porter sur Tadjrouna et l'enlever. Nous avons vu le kaïd des Oulad-Yàkoub, Zir'em-ben-Fathmi, qui nous est resté fidèle, attaquer les dissidents de sa tribu avec quelques cavaliers qui lui sont dévoués, leur tuer un homme et leur en blesser deux, continuer sa poursuite, atteindre les transfuges, et leur enlever 300 moutons et 80 chameaux, acte de vigueur qui, pourtant, n'avait pas empêché les Oulad-Yâkoub de faire leur jonction avec Sid Sliman-ben-Hamza. Nous avons vu ce même chef des rebelles tenter, mais vainement, dans les premiers jours d'avril, de se faire livrer les approvisionnements de grains de Tadjrouna.

Malgré les efforts du kaïd de Tadjrouna, près de la moitié de ses administrés avaient quitté le ksar et embrassé la cause du marabouth. En abandonnant leurs demeures, les Tadjrouniens les avaient laissées remplies de céréales leur appartenant, ou déposées chez eux par les tribus qui emmagasinent dans leur ksar. Il était de bonne guerre de s'emparer de ces grains. Vingt-six maisons des rebelles furent marquées, comme celles d'Israël, d'un signe rouge ; mais, à l'opposé de ce qui se passa en Egypte, ce signe, au lieu d'être préservatif, indiquait au contraire à l'ange exterminateur, à l'Administration, voulons-nous dire, les portes auxquelles il fallait frapper.

Le ksar de Tadjrouna est bâti sur la rive gauche de l'ouad du même nom, rivière sans eau, donl le thalweg n'est marqué que par une ride sans profondeur. Cinquante puits, donnant pour la plupart de l'eau saumâlre, sont creusés dans le lit de la vallée : ils servent aux besoins des habitants et aux irrigations de quelques maigres jardins sans arbres, où les habitants font des navets et des oignons. On trouve aussi, sur la rive droite de l'ouad, quelques champs d'orge de la superficie d'un mouchoir de poche ; c'est ce que les Beni-Tadjrouna appellent pompeusement leurs moissons.

Le ksar s'élève en rase campagne ; l'enceinte se forme généralement des murs extérieurs des maisons ; cependant, ceux de la face ouest, où s'ouvre la porte du ksar, sont d'une grande élévation et présentent une certaine solidité. Des tours se dressent aux angles de celte bourgade avec la prétention évidente, mais vaine, de donner des flanquemenls. Le côté nord-ouest est fortement ébréché, et des amas de sables, apporlés par les vents, paraissent vouloir tenter l'assaut des murailles du ksar.

On remarque encore autour de Tadjrouna la trace d'un fossé de défense que creusèrent les habitants en 1849, lors de l'incursion que firent les Zegdou (1) sur leur territoire.

Les maisons de Tadjrouna, dont le ion général est gris-cendré, sont bâties en briques cuites au soleil; ces conslruciions, au nombre de cent environ, sont généralement solides et passablement distribuées. Les rues sont assez droites et d'une bonne largeur. On n'y voit que fort peu, contrairement à ce qui se remarque dans les autres ksour, de ces maisons ruinées pleurant leurs débris sur la voie publique. A l'intérieur, Tadjrouna est un ksar de bonne mine; c'est bien certainement ce que nous avons vu de mieux dans la province d'Oran.

Tadjrouna possède une mosquée que ses murs blanchis à la chaux indiquent suffisamment à la piété des fidèles ; elle ne pa-

(1) On nomme ainsi des contingents des tribus du sud marokain qui se réunissaient tous les hivers pour faire, dans l'Est, des incursions qu'ils poussèrent jusqu'au pied du Djebel-'l-Amour. Le commandant supérieur du cercle de Géryville, le capitaine de Colomb (aujourd'hui général), leur donna, en 1855, à quelques lieues de Figuig, une leçon qui paraît les avoir dégoûtés de ces sortes de razias.

raîl que médiocrement fréquentée, et son luxe intérieur ne doit pas être ruineux pour les Croyants.

La population de Tadjrouna passe pour avoir des mœurs d'une limpidité douteuse ; elle serait, dit-on, débauchée, querelleuse, sans respect pour la propriété d'autrui, et celle déplorable manière d'être, qui suscite des occasions de vengeance ou de représailles, lui mettrait trop souvent les armes à la main. A chaque instant, l'autorité du kaïd est méconnue; la guerre est alors dans les rues, et le résultat de ces violences regrettables est toujours la mort de quelque Tadjrounien; dans ce maudit ksar, le cadhi n'en finit pas de régler les affaires de sang.

Autrefois, les gens de Tadjrouna s'occupaient de la fabrication des éperons, des mors, des selles et des harnachements. Aujourd'hui, celte industrie y est très-languissante et sans importance.

Du temps de l'émir Abd-el-Kader, les gens de Tadjrouna, comme tous ceux des ksour qui ne cultivent pas le palmier, lui payaient l'âchour (le dixième) sur les grains qu'ils allaient acheter dans le Tell.

Tadjrouna, bien qu'en dehors du massif montagneux, faisait partie autrefois de l'aghalik du Djebel-'l-Amour; le ksar était alors divisé en quatre fractions pouvant fournir ensemble cinquante fusils et quinze chevaux. Aujourd'hui, Tadjrouna est à la main du commandant supérieur du cercle de Géryville.

L'opération de la razia des orges s'exécuta à l'heure ordonnée; les maisons marquées du signe falal furent ouvertes par la commission et vidées des céréales qu'elles contenaient. Malgré la plus active surveillance des officiers chargés de celte mission, il ne leur fut pas possible d'empêcher les gens du ksar — les fidèles — de se livrer, par imitation peut-être, à la même besogne que la commission, c'est-à-dire de faire passer chez eux une assez grande quantité des orges des rebelles. Il serait possible que ce fût avec l'intention charitable de les leur rendre ; nous ne l'affirmerions pourtant pas.

Celte opération louchait à sa fin. Les goums et les sokhkhrara ne voyaient pas — on le pense bien — avec indifférence ces nombreux sacs de céréales bien pansus, bien bouffis, leur passer

effrontément sous le nez; el bien qu'ils dussent aussi en profiter, ils eussent cependant préféré se faire leur part eux-mêmes ; et puis, il était probable que les maisons marquées de rouge ne renfermaient pas que de l'orge ou du blé, et cette pensée leur faisait regretter encore bien plus qu'on ne leur eût pas confié cetle opération de transvasement. Comme ils s'en seraient acquittés à fond !

Il est cinq heures du soir; ils n'y peuvent plus tenir. Quelques-uns des cavaliers du goum, attirés par le fumet de la r'azia, s'approchent de la brèche de la face nord, — la porte du ksar est gardée, — et tendent le nez comme pour aspirer les parfums de beurre rance qui arrivent jusqu'à eux. Ma foi ! ils ont assez résisté : ils escaladent la brèche, et les voilà dans le ksar. L'exemple est contagieux : des groupes accourent et prennent la même direction ; le gros du goum et des requis, pensant, sans doute, que le pillage est autorisé, se ruent à l'assaut de la muraille ; à l'instar des Titans, ils se grimpent sur les épaules, sur la têle, pour atteindre les terrasses; c'est une série de chapelets humains qui se nouent, se hissent, s'escaladent dans un désordre, un pêle-mêle, un fouillis de bernous terreux qui se confondent avec les sables amassés le long de la face attaquée. C'est pittoresque ; mais il y a erreur de la part des goums el des sokhkhrara, et les gardes elles piquets se précipitent sur les assaillants pour les en avertir. Les aghas, les kaïds, les cheikhs chefs de goum sont montés à cheval et se ruent sur cette foule avide de butin, clans laquelle ils font des trouées avec le poitrail de leurs chevaux; le bach-agha du Titheri, Ben-Yahia-ben-Aïça, également à cheval, brandit et laisse souvent tomber sa heuzzoula (massue) sur les têtes qui sont dans le rayon d'action de ce terrible instrument. Sous l'influence d'un avis aussi énergique, les goums reconnaissent bientôt qu'ils se sont trompés, et ils reprennent, l'oreille basse, le chemin de leur camp. Quelques-uns de ces cavaliers el requis, qui avaient déjà pénétré dans le ksar, tombent entre les mains des piquets et sont ramenés au camp, où un châtiment exemplaire leur était immédiatement infligé.

Le bach-agha Ben-Yahia-ben-Aïça est une bien curieuse ligure : malgré l'élévation de sa position, ce n'est point pourtant un

grand seigneur; il n'en a pas non plus les allures; ce qui n'empêche pas, du reste, qu'il ne nous ait rendu, — tout le monde s'accorde à le dire, — d'excellents et remarquables services.

Le bach-agha Ben-Yahia paraît avoir de cinquante-cinq à soixante ans (1); il est possesseur, comme le général Daumesnilet le maréchal de Ranlzau, d'une jambe de bois qu'il n'a pas gagnée, je crois, de notre côté. Celte imperfection ne lui a rien ôlé cependant de sa prodigieuse activité.

Ben-Yahia a tous les instincts, toutes les aptitudes de l'homme de guerre, — pas de celui de nos jours qui tue son adversaire poliment. — Ainsi, Ben-Yahia n'est pas homme à dire aux ennemis à la bataille de Fonlenoy : « A vous, messieurs les Anglais ! » Ben-Yahia, dans cette circonstance, aurait plutôt tiré deux fois qu'une, s'il avait pu, et il est probable que sa conscience ne lui en aurait pas fait le moindre reproche. Ben-Yahia est donc le routier de notre moyen-âge, l'homme des aventures de guerre où la courtoisie raffinée n'a rien à voir ; ce qu'il aime par-dessus tout, — comme tous les Arabes, — c'est la guerre au butin, la r'azia avec ses ruses, ses finesses, ses stratagèmes, ses pièges, ses embûches. Du reste, si Ben-Yahia aime le butin, — il fau Uni rendre celle justice, — ce n'est pas pour l'emmagasiner; car il a toujours été grand donneur, très-généreux, et, comme conséquence de cette vertu, l'infortuné bach-agha, livré aujourd'hui aux Hébreux comme le Messie, finira par laisser entre leurs mains, sinon la vie, mais tout au moins son dernier bernous. Et puis, il faut dire encore que, s'il adore la r'azia, c'est parce qu'elle est une occasion de poudre, ce parfum des hommes de cœur.

Ben-Yahia a été bien beau autrefois, — pas à la manière d'Antinous, il s'en faut de beancoup, — mais beau de la beauté des guerriers ; et les Oulad-Nâïl pourraient nous en donner des nouvelles, ceux qu'il a laissés vivants, bien entendu. Comme il était superbe à la tête des guerriers de ses goums, lorsqu'ils filaient, le corps en avant, dans leurs bernous blancs flouants, pareils à une nuée d'albatros courant sur la vague et l'effleurant

(1) Nous rappelons de nouveau que ces lignes ont été écrites pendant l'expédition, c'est-à-dire en 1864.

à peine ! Comme il était habile à diriger une r'azia, à surprendre au saut du frach des douars qui le croyaient encore au diable ! Quel réveil il donnait à l'ennemi quand, avec son monde, il tourbillonnait, l'œil en feu, la narine dilatée, autour de ces tentes pleines de butin, autour de ces âthathich (palanquins) chargés de femmes, autour de ces troupeaux chargés de graisse et de laine ! Cris des hommes, pleurs des femmes, bêlements des troupeaux, bruits de la poudre! Quelle délicieuse et enivrante musique pour Ben-Yahia ! C'est la vie, la joie, le bonheur! Ah ! pourquoi le Prophète a-t-il oublié ces jouissances-là dans son paradis de la chair !

Aujourd'hui que l'âge a jeté ses glaces sur les instincts virils de Ben-Yayia, il fait pourtant encore assez bonne figure à la tête d'un goum. Voyez-le assis sur sa selle à la manière de nos femmes, suivi de son porte-jambe portant gravement le membre ligneux de son maître ; voyez-le, sa massue — son bâton de commandement—à la main, filant au galop sur un cheval qui lui obéit comme s'il se sentait deux chabirs aux flancs! Où va-l-il? Son œil vert-foncé fouille l'espace, sa grosse lèvre lippue, marque du sensualisme, s'agite d'un frémissement nerveux comme si elle devinait une proie à dévorer, sa main serre convulsivement sa keuzzoula : soyez-en sûr, Ben-Yahia-ben-Aïça a senti les fumets d'une émigration, et, dès lors, malheur aux vaincus 1 car Ben-Yahia n'est pas près de revêtir sa jambe.

Ben-Yahia a les qualités et les défauts de sa race ; mais c'est un homme qui a toujours été à nous et qui ne peut être qu'à nous; c'est un homme qui nous a rendu de signalés services, et qui a encore delà valeur, puisque lemarabouth Sid Mohammedben-Hamza a cherché à le tenter; Ben-Yahia est, de plus, commandeur de la Légion d'Honneur. Conservons soigneusement les fidèles quand nous les trouvons, et ne laissons jamais tomber les gens que nous avons élevés, quand bien même c'eût été sans raison.

La terre de Tadjrouna nous est inclémente. Le soir du 25, une tempête épouvantable assaillait notre camp: des nuées de sable, soulevées par des courants opposés, se dressaient en trombes jaune-sale ; ces trombes se précipitaient en tournoyant à la rencontre l'une de l'autre ; elles se saisissaient corps à corps

comme des lutteurs, s'étreignaient, se déroulaient, revenaient de nouveau à la charge, luttaient avec la tête dans le ciel, se pénétraient, se vissaient en terre, puis finissaient par se confondre, s'absorber, et la trombe victorieuse emportait, la vaincue dans un tourbillonnement vertigineux. Malheur aux tentes que rencontre la trombe sur son passage ! Elles sont immédiatement tordues, déracinées et emportées dans le courant. Les effets d'habillement, les papiers précieux prennent leur vol en suivant le mouvement; c'est une débâcle, un renversement, un tohubohu indescriptibles. Les tentes moins sérieusement attaquées se battent néanmoins les flancs comme des lions furieux; elles cherchent à rompre les entraves qui les retiennent au sol ; l'habitant se cramponne aux montants ; il essaie de relarder la chute de l'édifice ; mais c'est en vain : un dernier coup de vent, et l'établissemenlde toile s'effondre en engloutissant sa victime. Puis la tempête se calme, et l'on voit les engloutis se dépêtrer comme ils peuvent et sortir à quatre pattes de dessous les décombres.

Ce désordre des éléments s'était maintenu pendant une grande parlie de la nuit du 25 au 26 ; le matin, nous étions littéralement ensevelis dans un linceul de sable, et nous pouvions nous faire une idée de ce que doivent éprouver les enterrés vivants.

L'ordre du jour du 22 mai, qui nous annonçait que nous allions enfin rencontrer l'ennemi, notre marche sur Tadjrouna où nous arrivions le 25, notre proximité des tentes des rebelles qu'on nous disait être entre El-R'açoul et Brizina, huit jours de vivres dans le sac des soldats, l'organisation, le 26, de la colonne en colonne légère, rétablissement d'un biscuit-ville à Tadjrouna où nous déposions nos bagages, tout cela n'avait pas été sans mettre un peu le feu au cœur de notre petite armée ; on y faisait bon marché des trombes, du soleil, des marches pénibles dans la halfa et dans les sables, et de l'eau salée à tous tes repas : on sait bien, se disait-on, qu'il ne saurait y avoir de plaisir sans peine. Allons ! voyons de près ces Bédouins que les rapports des commandants des colonnes d'Oran disent si audacieux, si fanatiquement ardents. « Des Bédouins qui attaquent des colonnes françaises ! grommelaient les vieux Africains ; c'est nouveau, et nous voudrions bien voir cela ! 11 parait qu'ils se sont singulière-

menl bravifiés à noire contact ! Autrefois, ce n'était que de la canaille tous ces goumiers-là, et nous ne leur avons jamais fait l'honneur que de noire canne... Ils seraient donc bien changés, ajoutaient-ils d'un air de doute! » Mais les vieux soldats, vous savez ce que c'est ! ça ne croit pas à grand'chose; ils ne croient même aux balles que lorsqu'ils en ont plein le corps. Qnant aux jeunes, — les chauvins, — ils jalousaient tout simplement leurs camarades descolonnesd'Oran, et ils allaient jusqu'à lesaccuser — mais très-sérieusement — d'accaparer les ennemis pour eux seuls.

Nous pensions donc que notre colonne allait êlre appelée à combiner son action avec celle du général commandant la division d'Oran. Mais, pour ceux qui connaissaient le pays ou qui potassaient la carte, — selon l'expression des jeunes officiers, — il y avait bien quelques difficultés dans l'exécution ; car, disaientils, dans l'hypothèse où les tentes et les troupeaux des rebelles seraient entre El-R'açoul et Brizina, sur les eaux de Sadana, parexemple, qu'elle pouvait être la combinaison à mettre en œuvre pour les faire tomber entre nos mains? Il s'en présentait deux. Commençons par dire qu'on ne pouvait atteindre ce but directement, c'est-à-dire en piquant par une ligne droite sur Brizina; il n'y a ni chemin, ni eau. Nous étions donc réduits à remonter vers le nord-ouest en prenant le défilé de Kheneg-el-Meleh, les points de Moktliâ, de Hammouïda, de Bou-Alem, et, faisant toulà-coup à gauche, à nous laisser tomber sur El-R'açoul. Il nous fallait quatre jours pour opérer ce mouvement qui, en supposant sa praticabilité, n'avait d'autre intérêt que de séparer les rebelles de leurs familles et de leurs biens. Il est supposable, du reste, que les lentes des insurgés ne nous auraient pas attendus, et qu'elles auraient poussé dans le sud-ouest sur El-Abiodh-Sidi- Ech-Chikh.

La seconde combinaison était de filer au sud sur l'ouad Zergoun, de le descendre jusqu'au r'dir d'El-Habchi, et de piquer dans l'ouest sur Brizina. Mais il fallait êlre sûr de trouver de l'eau dans les r'dir de l'ouad Zergoun et dans les puits d'El- Makhoukhia ou de Kert en quantité suffisante pour une colonne de près de 3,000 hommes et de 600 chevaux, sans compter les goums. D'ailleurs, les populations pouvaient encore prendre une

irès-grande avance sur nous, et il ne nous était guère possible de les poursuivre au-delà de trois ou quatre jours de marche de notre biscuit-ville de Tadjrouna.

Cette pointe dans l'ouest avait, en outre, l'inconvénient de permettre aux insurgés de se jeter dans notre division, — mouvement qu'ils avaient déjà dessiné, — pour donner la main aux rebelles du Djebel-'l-Amour ; elle rendait leur liberté de manœuvre à ceux-ci, et laissait à leur disposition notre ligne de communication, la route de Laghoualh, d'où nous lirions nos ravitaillements. Il était donc trop lard pour que notre concours, de quelque façon qu'on nous le demandât, eût quelque chance d'efficacité. Néanmoins, nous espérions encore, surtout quand nous avons appris qu'à la date du 24 mai, le général commandant la division d'Oran revenait de Kheneg-es-Souk, chassant devant lui les populations insurgées qui étaient venues faire boire leurs troupeaux à Kheneg-Azir, et les refoulant dans le massif montagneux du Ksal.

Le lendemain 27, la colonne comprit qu'il fallait renoncer à l'espoir d'opérer dans l'ouest, quand le général, en présence des difficultés et des inconvénients que soulevait le mouvement qu'il avait projeté, mouvement dont aujourd'hui le succès était plus que douteux, fit reprendre les bagages et supprimer le biscuitville. Du moment qu'il ne fallait plus penser à l'ouest, nous nous étions rejetéssur l'espérance de dévorer le Djebel-'l-Amour, que nous tenions sous notre griffe. Ce n'était pas de notre province ; mais, ma foi, tant pis ! les circonscriptions administratives doivent s'effacer devant l'intérêt général, et nous étions d'autant plus fondés à penser ainsi, que notre commandant de colonne a dit quelque part dans son livre De la Guerre d'Afrique : « Si le commandant d'une colonne se trou\e à portée d'une Iribu coupable, il doit la frapper sans hésiter, bien qu'elle n'appartienne pas à sa subdivision, et sans crainte de froisser la susceptibilité du chef dans le ressort duquel elle se trouve. Il doit avoir soin seulement de le prévenir immédiatement de ce qu'il a fait. » Du moment qu'il ne s'agit que de prévenir immédiatement, on préviendra.

L'amertume qu'éprouvait la colonne en se léallourdissant de

ses bagages fut adoucie par une bonne nouvelle. Dans la soirée du 27, le bruit se répandit que nos goums venaient d'avoir un succès sur les gens du Djebel-'l-Amour auprès d'Aïn-Madhi. En effet, Tordre suivant ne tardait pas à nous mettre au courant de celte honorable affaire de guerre :

« Le général commandant la division s'empresse de portera la connaissance de la colonne la nouvelle suivante qu'il reçoit à l'instant :

» M. le capitaine Letellier, chef du bureau arabe de Laghouath, parti ce malin à trois heures el demie du camp, avec le goum des Arbaâ, pour se rendre à la rencontre d'un convoi venant de Laghoualh, sous l'escorte de 50 hommes du 1er de Tirailleurs el de 50 spahis commandés par M. le capitaine Pellas, du 1er de Spahis, a trouvé ce convoi attaqué, à peu de dislance d'Aïn-Madhi, par une troupe de 500 révoltés du Djebel-'l-Amour. Le goum des Arbaâ, conduit avec vigueur par M. le capitaine Letellier, a chargé l'ennemi à fond el l'a mis en pleine déroule. Les insurgés ont perdu 160 hommes environ tués ou blessés, et ont laissé entre les mains de nos cavaliers 24 prisonniers, 172 fusils et un drapeau.

» Le détachement du 1« Spahis, en chargeant vigoureusement l'ennemi de son côté au moment de l'arrivée du goum, a puissamment contribué au succès. Le brigadier français Ollier a élé grièvement blessé de quatre coups de couteau; un autre brigadier français, Bouïa, a eu son cheval tué; le goum a eu deux hommes tués el un blessé.

» Le détachement du 1er Tirailleurs, commandé par M. le sous-lieutenant Pierron, a montré la plus grande fermeté dans la défense du convoi, dont l'attaque avait déjà coûté 14 hommes à l'ennemi avant l'arrivée du goum.

* Cette affaire fait le plus grand honneur aux détachements du 1er de Tirailleurs el du l*r de Spahis, qui avaient déjà élé attaqués la nuit précédente à Tadjmout par des contingents du Djebel-'l-Amour, ainsi qu'au goum des Arbaâ, qui a montré la plus grande ardeur à marcher à l'ennemi.

» Le général n'attendait pas moins de l'énergie des officiers, de la solidité des troupes, et du dévouement des goums.

» Au bivouac de Tadjrouna, le 27 mai 1864. » Le général de division commandant la colonne expéditionnaire,

» Signé : Yusuf. »

En même temps que nous apprenions le succès de nos camarades, des bruils sinistres sur la situation du Tell commençaient à circuler dans le camp : on disait que les Flita s'étaient révoltés, et qu'ils avaient atlaqué le posle d'Ammi- Moussa; on ajoutait que, dans le Tell de la province d'Oran, tout craquait et s'effondrait, que le Hodhna se remuait activement : c'était une révolte générale qui se rattachait, disait-on, aux soulèvements de la Tunisie, et qui menaçait d'embraser tout le pays musulman.

Bien que nous fissions la part de l'exagération, la situation n'en paraissait pas moins assez sombre, et nous demandions ce que tout cela allait devenir. Il va sans dire qu'il n'y avait guère qu'un sentiment de curiosité dans notre point d'interrogation ; car, avec une colonne aussi vigoureusement composée que l'était la nôtre, nous pouvions nous flatter de traverser le Sahra assez crânement.

Nous avons vu plus haut que la colonne du général Liébert s'était portée de Tagguin sur El-Beïdha, à la pointe nord du Djebel-'I-Amour, puis, de là, pendant que nous marchions sur Tadjrouna, elle avait fait un mouvement dans Test pour couvrir Djelfa et maintenir les Oulad-Naïl. Sa présence à Aïn-el-Hadjeur n'étant plus d'un intérêt si pressant sur ce point, puisque notre pointe dans l'est de la province d'Oran ne se faisait pas et que nous revenions sur Laghouath, cette colonne pouvait sans inconvénient remonter vers le Tell, où l'appelait le Sous-Gouverneur. Aussi, à la date du 27 mai, le général commandant la division transmettait-il au général Liébert l'ordre de se porter sur Tenïet-el-Ahd par Tagguin, à journées ordinaires et sans rien forcer, pour éviter de donner l'éveil aux populations dont il avait à traverser le territoire. Sa mission était d'empêcher l'insurrection des Flita de s'étendre à l'est de l'Ouarsenis.

Le 28 mai, à trois heures et demie du matin, la colonne quittait, non sans jeter un regard de regret dans l'ouest, cet affreux pays de Tadjrouna où tout, jusqu'aux éléments, s'était ligué contre nous, et uous reprenions la route d'Aïn-Madhi, où nous devions nous rendre en un jour.

Le sol était couvert de myriades de petites sauterelles qui n'avaient plus qu'à grossir, — ce qui ne devait pas être long, — pour compléter une nouvelle édition de la neuvième des dix plaies d'Egypte.

A trois heures, nous arrivions devant Aïn-Madhi, et nous dressions nos tentes sur notre ancien emplacement.

Une heure après notre arrivée au camp, les vainqueurs de la veille, les Arbaâ, promenaient fièrement autour des faces du bivouac, musique en tête, les dépouilles des vaincus, c'est-à-dire les armes que les rebelles du Djebel-'i-Amour avaient laissées sur le terrain du combat.

Le lendemain, 29 mai, la colonne eut encore un accès de joie : on y disait que le général Yusuf venait d'être autorisé par le Sous-Gouverneur à pénétrer dans le Djebel-'l-Amour où étaient rentrées les populations rebelles. Cette nouvelle ne fil plus un doute quand parut, dans la journée, Tordre d'établir un biscuitville dans la ferme du kaïd Rian et de se former en colonne légère, c'est-à-dire de déposer les bagages et les impédiments qui ne sont pas strictement nécessaires. En effet, depuis le général jusqu'au dernier soldat, chacun en fut réduit à n'avoir pour tout toit que celui de la petite lente abri, habitation dans laquelle on ne peut pénétrer qu'à quatre pattes ; c'est un peu moins que le bagage de l'escargot; car enfin ce mollusque pulmoné emporte avec lui tout son établissement, tandis que nous, en ne nous chargeant que d'un côté de tente, nous ne nous donnions ce luxe qu'au quart.

Les officiers français, il faut bien l'avouer, n'ont qu'un goût médiocre pour la simplicité des colonnes légères. Il est pénible, en effel, lorsqu'on a nagé dans le confortable de la grande lente, — où l'on peut se tenir debout, — de se voir réduit à terrer, — toiler vaudrait mieux, — comme une bête fauve, dans un logis triangulaire qui n'a rien de commun avec la forme matérielle de

l'homme ; et puis, en résumé, il y a là une question de dignité et de considération personnelle sur laquelle nous appelons toute l'attention des Taconnel et des Godillot de l'avenir. Voyez-vous d'ici un officier général entrant chez lui en rampant, et faisant prendre celte position, à quelques pas de son terrier, aux ambassadeurs des nations qui viennent traiter avec lui de la paix ou de la guerre ? Mieux vaut, bien certainement, au point de vue de celte dignité dont nous parlions tout-à-l'heure, la belle étoile ou l'ombre d'un vieux chêne — quand il y eu a. — Ayons des rhumatismes, s'il le faut ; mais soyons dignes ! ou alors frétons un mulet ou un chameau de plus, et laissons leur grande lente aux officiers (dussent-ils y être casés par chambrées de cinq ou six), et surtout aux commandants de colonnes. Du reste, selon nous, dans une colonne comme ailleurs, le bien-être matériel doit être hiérarchisé, c'est-à-dire qu'il faut que chacun, — suivant l'expression du troupier, — en ait pour son grade ou plutôt en raison de son grade ; et ceci est d'autant plus près de la logique que, dans certaines occasions que vulgairement on appelle des coups de chien, les petits ne viennent pas, — et nous ne leur en faisons pas un crime, demander la part des grands.

C'est une grave erreur de croire qu'un commandant de colonne doive nécessairement, pour avoir l'estime de sa troupe, manger la même soupe et le même biscuit que ses soldats. Gela ne trompe personne que celui qui s'astreint à celle sorte de sparliatisme ; c'est absolument comme les gens qui portent perruque, et qui sont les seuls à se figurer que cela ne se voit pas. Le soldat sait bien que, lorsque son officier en est réduit là, c'est qu'il ne peut faire autrement, et il ne lui sait pas gré de cette vertu de nécessité. Il est des occasions d'un ordre plus élevé où le chef doit partager la mauvaise fortune de sa troupe et ne pas séparer son sort du sien ; nous n'avons pas besoin de les rappeler ici, et, dans l'armée française, ce devoir sacré était écrit dans le cœur des officiers bien avant que nos admirables règlements en eussent fait une prescription.

En disant que les Français n'aiment pas les colonnes légères, — et c'est la faute de la civilisation, — nous ne prétendons pas démontrer cependant que les Anglais raffolent de privations;

nous savons, au contraire, que ce système d'allégement est absolument incompatible avec l'énergie de leurs besoins. Dn reste, il en est ainsi de tous les peuples à viande, — mangeurs de viande, — et personne n'ignore que la somme des exigences alimentaires croît de Téquateur au pôle comme le carré des distances. Du reste, le Français a bien vite pris son parti de sa mauvaise fortune, et dès qu'il est entraîné, il irait, — il va — au bout du monde en caleçon avec trois figues dans sa poche ; il se rattrape en riant de sa misère. C'est cette vertu militaire qui a toujours fait notre force, et qui, — espérons-le, — la fera jusqu'à la consommation des siècles.

Nous sommes prêts ; notre colonne a la légèreté de la gazelle ; les exubérances et les superfluilés de bagages ont été remisées dans la ferme du kaïd Rian, et le commandement du biscuitville a été donné au capitaine Pesme, de l'Élat-major.

Nous sommes au 30 mai, La chaleur de l'enfer, comparée à celle qui nous enveloppe, nous serait un rafraîchissement : le nez, les oreilles des peaux-fines sont gratinés; Tépluchement du nez devient, pour les blonds présents et pour ceux qui le furent, plus qu'un passe-temps; c'est un besoin, un tic nerveux. On cite des blonds dont les chauds baisers du hâle ont changé la peau du nez jusqu'à dix-sept fois en deux mois et demi. On se rassemble pour causer et s'éplucher le nez ; il y a des clubs d'éplucheurs, et les voluptés inouïes que fait éprouver celte besogne se reflètent avec tous les signes de la béatitude sur le visage de l'épluché, surtout quand il a réussi à s'enlever une épluchure large comme un feuillet de calepin de bal. Il croit son nez paré définitivement; mais non, il y en a toujours, et l'épluché se livre alors à des désespoirs pareils à ceux que durent éprouver les filles de Danaùs quand elles s'aperçurent que leur marmite sans fond fuyait obstinément.

L'ordre est donné; nous partons à midi. Nous pénétrerons dans le massif du Djebel-'l-Amour par le défilé de l'ouad Er- Reddad, qui a son entrée à dix kilomètres à l'ouest d'Aïn-Madhi. Les dispositions qui devront être prises pour exécuter le passage du défilé sont communiquées anx troupes. On nous dit beaucoup de bien de la force et de la longueur de ce grand couloir d'Er-

Reddad, qui nous mène au cœur du Djebel, et cela nous fait espérer que les Oulad-el-Amour auront la bonne idée de chercher à le défendre, comme ils paraissaient déterminés à le faire lors de noire marche sur Tadjrouna, et cet espoir nous soutient.

A midi, la colonne légère quittait son camp d'Aïn-Madhi et se dirigeait, en appuyant sensiblement sur la pente du versant sud du Djebel, vers une sorte d'échancrure qui s'apercevait déjà de notre camp. Malgré l'intensité de la chaleur, l'infanterie marchait crânement et comme une troupe toul-à-fait sûre d'elle ; la satisfaction était sur toutes ces bonnes figures bronzées, et les troupiers jetaient de temps en temps un regard de tendresse sur leurs fusils. Une chose cependant nous inquiétait: c'est que, bien que nous ne fussions plus guère qu'à deux kilomètres de Foum-er-Reddad (embouchure du Reddad), aucun groupe embernoussé ne se montrait sur les mamelons qui forment la porte du défilé. Les Oulad-Yâkoub, dont nous allions envahir le territoire, renonceraient-ils à nous en défendre l'entrée? La leçon donnée, Je 27, aux Ghemaniha sous les murs d'Aïn-Madhi auiait-eH'e dégoûté les Hel-el-Amour d'une rencontre avec nous ? Nous savions bien que ces montagnards n'étaient pas précisément d'une valeur chevaleresque, puisque, à différentes reprises, ils se laissèrent r'azer dans leur pays, si favorable à la défense, parles coupeurs de roule des tribus voisines; mais on nous assurait qu'ils avaient fail si bonne figure au combat du 13 mai, sur le Haut Sidi-En-Naceur, conlre la colonne du général Deligny, que nous ne doutions pas qu'ils ne fissent tous leurs efforts pour défendre leurs foyers menacés. Nous ne tardions pas, malheureusement, à nous convaincre que l'entrée du défilé n'était pas gardée. Allons, encore une déception !

Puisque la porte lui en est ouverte, la colonne pénètre dans le défilé au point où Fouad Reddad sort de la montagne; elle remonte le lit rocailleux et desséché de celle rivière en passant alternativement sur l'une et l'autre rive. La vallée s'encaisse, se bouleverse, s'évase, se rétrécit; c'est, à droite et à gauche, une suite de mamelons qui ne se rattachent que par leur base, disposition qui rendrait on ne peut plus pénible, s'il en était besoin, la protection de la colonne par des flanqueurs. De loin

en loin, une source sourdanl du pied d'un rocher vient rafraîchir la lèvre desséchée de l'ouad. Des genévriers, des térébinthes, des tamarix empanachés, des nérions en fleurs égaient la vallée de leur ravissante verdure.

On nous montre, à quelque distance sur notre gauche, le col de Guergour. Jadis une belle fontaine, appelée Aïn-Terifia, donnait de l'eau à deux ksour, Ksar-el-Ahmeur (le ksar rouge) et Ksar-el-Abiodh (le ksar blanc), situés au sud du col, et se déversait ensuite dans l'ouad Er-Reddad. Suivant la tradition, ces deux ksour auraient été abandonnés par leur population dans les circonstances suivanles: un jour, le saint marabouth de Laghouath, Sidi EI-Hadj-Aïça, en tournée chez ses khoddam, aurait été surpris par la nuit dans le pays des Oulad-Yâkoub-er-Rabaâ, et se serait égaré. Il eût été on ne peut plus facile au saint marabouth de se tirer de là, puisqu'il avait le don des miracles; mais il préféra, dans celte conjoncture, ne pas faire usage de ce précieux privilège, et profiler de l'occasion pour éprouver les gens du Djebel-*l-Amour, et s'assurer par lui-même de la façon dont ils pratiquaient l'hospitalité. Le saint arrivait — sans s'en douter — au col de Guergour au moment où le jour entrait dans la nuit. Sidi El-Hajd-Aïça fil lentement un tour sur lui-même en plongeant ses regards dans le fond des vallées pour chercher à découvrir quelque lumière révélant à travers les ténèbres la présence d'un vivant. Ce lour d'horizon n'ayant pas eu le résultat que désirait le saint, il gravit un piton qui dominait au loin le pays qui l'entourait. Deux clartés rougeâtres, pareilles à des yeux de tigre, brillaient dans le sud à quelque dislance au-dessous de lui : il y avait évidemment là une habitation, et le saint, se dirigeant sur ces clartés, reconnut bientôt qu'il élait près du ksar El-Abiodh, chez les Oulad-Yâkoub-er-Rabaâ. Il alla frapper à la porte de la maison éclairée en s'annonçant comme dhifReubbi (invité de Dieu) ; mais, bien que la maison fût habitée, puisqu'on y entendait parler, la porte ne s'ouvrit cependant pas. Deux autres fois encore le saint réclama l'hospitalité par la formule ordinaire : « la moula ed-dary dhif Reubbi ! 0 maître de la maison, un invité de Dieu! »> et non seulement la porte resta close, mais, en outre, on répondit de l'intérieur à son troi-

sième appel par une injure. Sidi El-Hadj-Aïça se relira sans se plaindre et se dirigea sur le ksar El-Ahmeur, qui n'est qu'à une très-courte distance du premier. Le saint fut reçu par les gens du ksar rouge exactement de la même manière qu'il l'avait élé'par ceux du ksar blanc. L'épreuve était concluante, et il parut au saint que ce n'élait pas leur façon de pratiquer l'hospitalité qui devait ruiner ces ksariens.

Sidi El-Hadj-Aïça fut donc réduit à passer la nuit à la belle étoile : il alla s'abrilersous le feuillage d'un térébinthe, arbre qui, depuis, fut consacré par la piété des fidèles, et donl ils firent un mekam pour rappeler la station qu'y avait faile le sain t marabouth.

Pour être un saint, Sidi El-Hadj-Aïça n'était pourtant pas exempt absolument de ces petits travers inhérenls à la nature humaine; ainsi, il était particulièrement enclin à la vengeance quand on l'avait offensé. Du reste, il faut dire que les Oulad- Yâkoub n'avaient pas volé le tour que leur ménageail le pieux ami de Dieu.

Nous avons dil que les deux villages dont nous venons de parler n'avaient pour loule eau que celle que leur donnait l'Aïn- Terifia. Quand, au malin, les habitants de ces ksour furent sur pied, le saint marabouth se dirigea vers la fontaine. Arrivé sur ses bords, il se mit à prier avec une grande ferveur. Les femmes des ksour arrivaient à la fontaine au moment où le saint cessait ses prosternations et se relevait ; à la vue d'un homme, et surtout d'un étranger, elles s'arrêtèrent étonnées. Mais qu'on juge de leur stupéfaction, quand le saint, mettant son bâton à l'œil de la source, elles virent les eaux s'enrouler autour comme un serpent et se solidifier. Quelques instants suffirent pour bobiner entièrement sur le bâton du saint toutes les eaux de la source. Ce ne fut pas tout. Sidi El-Hadj-Aïça, mettant son bâton sur son épaule, se dirigea, suivi à dislance par les femmes des deux ksour, vers un piton qui domine l'ouad Derdez, affluent du Reddad, et là, après une nouvelle prière, il lança son bâton dans le premier de ces torrents en répétant trois fois d'une voix tonnante la formule de la demande d'hospitalité. Depuis celle époque, ce petit ouad, qui ne se rafraîchissait que des larmes du ciel, est réputé pour l'abondance et la bonté de ses eaux.

Les gens de Ksar-el-Àhmeur et de Ksar-el-Abiodh, à qui leurs femmes avaient raconté les divers incidents de ce prodige, comprirent toute rétendue de leur faute, et ils s'en mordirent les doigts jusqu'à la deuxième phalange; mais il était trop tard. Leurs ksour n'étant plus dès lors habitables, ces inhospitaliers montagnards furent obligés de les abandonner et d'aller s'établir ailleurs. Personne ne les plaignit.

La colonne continue sa route en serpentant avec les détours de l'ouad Er-Reddad. Sur la rive droite, des mamelons décharnés dressent leurs squelettes rocheux qui parfois présentent la régularité des faces d'une forteresse ; on dirait que tout cela est l'œuvre de l'homme. Souvent, les rives se relèvent à pic et montrent une coupure nette à arête vive. Plus loin, dans les terres argileuses, les pluies ont fouillé, sculpté sur les escarpements des colonnes à fûts cannelés, rudentés, godronnés, à chapiteaux bizarres et fantastiques, à bases vaguement terminées. Quel fouillis de décombres caillouteux, rocheux, d'effondrements de mille ans ou d'hier, d'arrachements ou de déchirures à lambeaux surplombants, d'arbres qui, pareils à ces gargouilles de nos vieilles églises, poussent horizontalement dans les rides de la montagne. Nous nous demandions à chaque pas : « Mais comment, dans un tel pays, la pensée de la résistance ne vient-elle pas à ceux qui l'habitent? De véritables Thermopyles ! Quatre hommes et un caporal y arrêteraient une armée. »

Nous rencontrons bientôt l'ouad Derdez, petit affluent de droite du Reddad. Nous avons dit plus haut les causes qui ont amené l'eau dans ce Derdez, qui n'était d'abord qu'un torrent desséché, et nous savons que c'est à l'inhospitalité des gens des ksour El- Ahmeur el El-Abiodh qu'il doit cet avantage, précieux surtout pour le voyageur. On nous montre, à quelques pas de son embouchure, un village ruiné qui, — il y a longtemps de cela — aurait été habité par les ancêtres des gens de Tadjrouna.

A notre droite s'élève, à menacer le ciel, l'audacieux Merkeb, ce pic-observatoire qui permet au regard de planer sur les lointains du Sahra, et de fouiller le Djebel-'l-Amour jusque dans ses entrailles.

La colonne remonte toujours l'ouad Er-Reddad ; elle y ren-

contre cà et là des r'dir à eaux saumâtres. Des altérés, que leur cristal a séduits, s'en approchent avec amour ; mais ils les rejettent avec une grimace après les avoir essayées. Cette expectoration rappelle aux érudils de la colonne ce passage de la Bible : « Des bords de la mer Rouge, Moïse conduisit son peuple vers le désert de Sur sans rencontrer une source pendant une marche de trois jours. Arrivés à Merra, ils y trouvèrent de l'eau ; à cause de son amertume, ils ne purent encore en boire ; aussi appelèrent-ils ce lieu les Eaux arriéres. Mais le Seigneur indiqua à Moïse un bois qu'il jeta dans la source, et aussitôt elle s'adoucit. » Mais quel était ce bois? Voilà une recette qu'il faudrait retrouver. En effet, rendre les eaux du Sud, et, par la même occasion, celles de la mer potables, ne serait peut-être pas sans inlérêt.

Quelques sources d'eau potable sourdent au pied des berges de l'ouad ; elles sont faciles à reconnaître aux groupes de soldats qui s'y abreuvent à plat ventre, et cela malgré les conseils, les menaces des officiers. Terrible chose que la soif! si terrible qu'il n'est nulle force — c'est d'expérience — qui puisse empêcher une troupe, dans ces journées de feu de notre Afrique, de se précipiter sur une source, une mare, une flaque, quelle que soit d'ailleurs la qualité du liquide. C'est bientôt, autour de ces eaux, un fourmillement de têtes, de bras, de jambes qui rampent, grouillent, se pénètrent, s'enlacent comme des sangsues dans un bocal vide, pour approcher du précieux breuvage, lequel n'est déjà plus qu'un liquide boueux et infect : « Huit jours, quinze jours, un mois, un an, mille ans de prison pour celui qui ne rentrera pas immédiatement à son rang ! » crient les officiers, les sous-officiers, les caporaux. Mais gorge altérée n'a pas d'oreilles : les rangs s'égrènent, se disloquent, s'éparpillent, et la foule se rue sur les eaux ; car la soif est plus forte que la discipline ; il est des instants où l'on se déshonorerait pour un verre d'eau. Il faut avoir éprouvé ce tourment pour le bien connaître. Les supplices des enfers sont bien moins cruels; car, dans les régions infernales des païens, vous avez l'Achéron aux eaux amères et bourbeuses, le Cocyte formé des larmes des méchants, — jugez si elles doivent être amères ! — le Phlégéton aux eaux bouillantes dans l'enfer des Mahomélans, on trouve un fleuve

alimenté par les sueurs félidés des réprouvés! Tout cela n'est sans doute pas très-rafraîchissant ; mais au moins il y en a pour tout le monde, et c'est là une consolation. Dans l'intérêt de la discipline, — car il faut bien se garder de jamais défendre ce qu'on ne peut empêcher, —il vaudrait beaucoup mieux, quand on rencontre de l'eau, arrêter la colonne et permettre de boire, tout en faisant appel, bien entendu, à la raison des hommes, et en leur exprimant la nature des dangers auxquels ils s'exposent en obéissant sans lutter aux exigences inextinguibles de leurs gosiers.

Après avoir laissé sur sa gauche l'ouad Takhouma, et être passé sur la rive droite de l'ouad Er-Reddad, la colonne débouche sur un vaste plateau couvert de halfa qui va se rattacher au Djebel- Mimouna, d'où descendent les eaux qui se répandent le long du versant sud du Djebel-'l-Amour. Le bivouac est établi sur ce plateau, qui se nomme El-Madjiba, où nousarrivionsàsix heures du soir. Ce point n'ayant pas d'eau* on met en distribution celle des greb (outres) qui ont été apportées à dos de chameaux. La nuit étant arrivée, celte distribution a lieu aux flambeaux, c'està-dire aux feux féeriques des touffes de halfa qui ont été allumées autour du bivouac; tous les pilons où sont établies les grand'gardes resplendissent en même temps d'une illumination immense, dont les flammes semblent des langues de damnés léchant l'azur du ciel pour éteindre la soif ardente qui les dévore.

La nuit se passe dans le calme le plus parfait. Les gens de l'Amour ont décidément fait le vide devant nous, et ne veulent pas défendre leur pays. Peut-être se réservent-ils pour la défense de leurs ksour ! Nous le verrons bien.

Le 31 mai, la colonne levait son camp à quatre heures du malin, et suivait une roule tracée, il y a quelques années, par les gens du Djebel-'l-Amour, lorsque le ksar d'El-R'icha fut érigé en annexe du bureau arabe de Tiaret. Celte roule, qui est celle d'Aïn-Madhi à El-R'icha, est, généralement, très bien marquée entre ces deux ksour ; dans le défiié de l'oiiad Er-Reddad, elle se confond parfois avec le lit de celte rivière.

Nous avons définitivement laissé sur notre droite l'ouad Er- Reddad qui va prendre sa source au sud-ouest d'El-R'icha, au-

dessous de Kouïfat-el-Beïdah, poinl où les Mekhalif tuèrent, un jour, quarante hommes de la tribu desZenakhra ; on voit encore le nzad (1) élevé à l'endroit où ces Zenakhra lombèrenl pour ne plus se relever. Le bey d'Oran Mohammed-el-Kebir campa sur ce point. La colonne tombe bientôt dans l'ouad Feurdan, dont elle descend le cours entre deux immenses chaînes rocheuses encaissant profondément la rivière. Le lit du Feurdan est fort large; bien qu'il soit sans eau aujourd'hui, les épaves végétales qui y ont jeté l'ancre nous démontrent que cet ouad n'est pas toujours commode, et que, dans la saison des pluies, il doit avoir de terribles accès de colère. Des bouquets de lamarix, de térébinlhes, de genévriers et de genêts arborescents égaient les rives de l'ouad sur tout son parcours. A quelque dislance endeçà du point où cette rivière se jette dans l'ouad El-R'icha, qui, plus bas, prend le nom d'ouad Mzi, la colonne quitte le lit du Feurdan, et se jette à gauche sur un plateau dominé de ce même côté par le prolongement de la chaîne de rochers jaunâtres formant l'une des rives de ce dernier cours d'eau. Des sources d'eau saumàtre,laissanl autour d'ellesdesefflorescencessalines,sourdent du pied de cette chaîne rocheuse et vont se perdre dans l'ouad El-R'icha qui coule sur notre droite. Nous ne lardons pas à découvrir au fond du paysage le ksar d'El-R'icha assis dans un nid de verdure. La colonne fait une halle.

Du point où nous sommes arrêtés, les abords d'El-R'icha et le village lui-même sont du plus singulier aspect : à notre gauche, un large banc rocheux courant horizontalement dans le nord, et formant les assises d'un immense plateau à bords réguliers; au fond, un mamelon dénudé, de couleur ocre, et couronné par des constructions qui paraissent ruinées ; à droite du mamelon, le ksar d'Ei-R'icha, affecté de jaunisse comme le terrain qui l'entoure ; à droite du village, des jardins touffus paraissant le contourner; plus à droite encore, des chaînes dénudées à arêtes vives comme le dos d'un caméléon, et bizarrement soulevées,

{{) Nzaâ, littéralement gémissement. On désigne ainsi un amas de pierres élevé sur le lieu où fut commis un meurtre qui n'a pas été vengé, ou dont la dïa (prix du sang) n'a pas été payée.

semblent se précipiter dans l'ouad El-R'icha; plus près de nous, un immense massif, de forme régulière, comme les murailles d'une ville fortifiée, se dresse sur la rive gauche de l'ouad Mzi qui coule a son pied. Tout cela est d'une tristesse morlelle : tout y est jaune, déchaîné, sablonneux : des chaînes qui semblent la carcasse de la terre; le sol encombré de débris de montagnes émiettées; des rivières étouffées sous les sables; des roches pansues et avachies. Ce n'est pas i'Èden, malgré la bande verte des jardins qui semble revêtir le ksar d'un bernous de cherif.

Contrairement à ce qui se passe à l'arrivée d'une colonne française en vue d'un ksar, aucune députation ne vient au-devant du général : pas de movement, pas un bernous aux abords d'El- R'icha ! Quel est ce mystère? Les Negali (1) auraient-ils abandonné leurs foyers? Continueraient-ils à faire le vide devant nous comme ils l'ont fait depuis Foum-er-Reddad? Nous apprenons, en effet, qu'ils ont déserté leur ksar dans la crainte du châtiment qu'ils ont mérité, et qu'ils se sont réfugiés, avec leurs femmes, leurs biens et leurs troupeaux, suv \a gâda (2) d'Anfous.

La colonne se remet en marche; elle descend dans l'ouad El- R'icha qu'elle traverse, coupe plus loin l'ouad Djedar, et va poser son camp sur un vaste terrain rocailleux et dénudé, à gauche du ksar dont nous parlons.

Vu de près, celte bourgade, qui compte une centaine de maisons, n'a pas trop mauvaise mine: elle est sans enceinte; ses rues sont passablement percées; on remarque quelques constructions, — le minaret de la mosquée et l'ancienne habitation du commandant de l'annexe, — qui révèlent la main de l'ouvrier européen. Une koubba assez éléganle, d'origine récente, s'élève au milieu du cimetière, qui est situé à l'entrée du village; les tombes sont recouvertes de grandes dalles, et les morts y sont coude à coude; quelques-uns, enterrés de fraîche date, sans

(1) C'est la fraction des Oulad-Yâkoub-er-Rabaâ qui habite le ksar d'El-R'icha.

(2) Gâda, de gâd, s'asseoir. Une gâda est un plateau à large plateforme situé dans une position dominante par rapport à ce qui l'entoure >ious donnerons plus loin la description des deux gâda du Djebel-'l-Amour.

doute, exhalent une odeur infecle. Il est difficile de réunir autant de cadavres dans un si petit espace. Dans tous les cas, il nous a semblé qu'on devait heaucoup mourir à El-R'icha; on dirait y être au lendemain d'une épidémie.

On remarque à gauche d'El-R'icha un mamelon taillé en cône tronqué, au sommet duquel se voit encore une muraille d'enceinte renfermant quelques maisons ruinées. C'est la vieille El- R'icha. Autrefois, la sécurité élait médiocre dans ces parages; les Mekhalif, tribu de mauvaise réputation et ne vivant que du bien d'aulrui, quittaient volontiers de lemps en temps leurs montagnes pour aller se ravitailler aux dépens de leurs voisins; les Zegdou même, ces pillards marocains, ces écumeurs du Sahra, poussaient quelquefois leurs expéditions jusque dans l'intérieur du Djebel-'l-Amour. Pour se mettre à l'abri des déprédations de ces hardis coquins, les populations étaient obligées de se jucher au même étage que les aigles. Les gens d'El-R'icha avaient donc choisi ce pilon pour y construire leur village. Plus lard, quand ils purent descendre de là-haut sans trop de danger, ils songèrent à s'établir plus près des eaux; cette situation leur permettait de faire un peu de jardinage et de planter des arbres. El-R'icha supérieure fut peu-à-peu abandonnée par l'inférieure, et les Oulad-Yâkoub paraissent ne pas s'en trouver trop mal.

Les jardins d'El-R'icha se développent en une longue bande sur la rive droite de l'ouad; on n'y trouve que des arbres fruitiers, parmi lesquels, comme dans tous les ksour de cette contrée, domine l'abricotier.

Puisque la population d'El-R'icha avait fui à notre approche, c'est que, sans doute, elle se sentait coupable. Or, puisqu'elle était coupable, il paraissait tout naturel qu'on allât la châtier là où elle s'était réfugiée. C'est ainsi que résonnait la colonne, qui voyait toujours s'échapper l'occasion de rencontrer l'ennemi. C'était, sans doute, aussi l'opinion du général, puisque l'ordre avait déjà été donné de s'emparer des approvisionnements de grains emmagasinés dans le ksar; il y avait évidemment dans ce fait acte d'hostilité, et les troupes en inféraient qu'on ne s'en tiendrait pas là. Nouvelle joie de la colonne. Mais toul-à-coup des bruits sinistres circulent dans le camp : les réfugiés de la

gâda auraient envoyé, disait-on, des ambassadeurs au général pour lui demander l'aman, se soumettant d'avance à toutes les conditions qu'il leur imposerait. On ajoutait qu'en présence des officiers chargés par le général de porter sa réponse aux rebelles, les femmes, au lieu d'exciter, ainsi qu'elles le font habituellement, les hommes à la résistance, leur auraient reproché amèrement, au contraire, d'avoir attiré sur elles et sur leurs enfants les maux de la guerre. « Soumettez-vous, criaient-elles aux « hommes, soumeltez-vous aux Français ! Avec eux, la paix, la « tranquillité, le bien-élre ! Avec les autres, — vous le savez, — « la guerre et ses misères, nos villages incendiés, nos jardins dé- « truils, nos troupeaux mourants de faim et de soif!.... Mais vous • avez donc été frappés de démence !.... Nous le savions et nous « vous l'avions dit : les Français sont aussi forts qu'ils sont justes, « et vous ne pouviez espérer de triompher des forts, puisqu'ils « sont le bras de Dieu ! Soumettez-vous, ô hommes! et ne vous « plaignez pas si les conditions que vous impose notre seigneur le « général sont dures et sévères, car la faute en est tout entière « à vous. ...»

« Ah ! pourquoi nous a-t-on enlevé Mouni (1 ) ? . . . Tout cela ne serait pas arrivé, ajoutaient les femmes, si l'on nous avait laissé Mouni! .... Qu'il revienne au milien de nous, dussions-nous Tacheter! .... »

Tout cela était vrai d'un bout à l'autre. Les tribus réfugiées sur la gâda avaient sollicité l'aman, se soumetlant d'avance à toutes les condilions, et, malheureusement, il était difficile de frapper des populations désarmées qui demandaient leur pardon et qui s'en remettaient à notre générosité.

« Gredins de Bédouins, disaient les troupiers, les voilà qu'ils

« s'amusent à se soumettre à présent ! Décidémenl, ils n'ai-

« ment point la poudre ces gaillards-là. C'est égal, on aurait pu « tout de même aller voir ce qui se passe sur celte gâda, » ajou-

(1) C'est M. le lieutenant Mounier, ancien commandant de l'annexe d'El-R'icha, que les femmes désignent sous le nom de Mouni. Cet officier avait su faire chérir son commandement pendant la période qu'il passa au Djebel-'l- Amour, et on l'y regretta vivement quand cette annexe fut supprimée.

taient-ils d'un air de regret. Il fallait pourtant bien en prendre son parli.

Il est évident que, refusant d'accepter la soumission du Djebel-'l-Amour, rien ne nous était plus facile que de détruire El-R'icha; mais alors c'était montrer à ces populations que la guerre que nous comptions leur faire était une guerre à outrance et d'extermination; c'était les pousser au désespoir et à tous les excès qu'il entraîne; puis, après la destruction d'El- R'icha, il fallait marcher sur la gâda et attaquer dans celle forteresse naturelle des gens dont l'énergie eût été décuplée, puisqu'ils n'avaient plus à attendre de nous que la misère et la mort.

Voyons donc, d'ailleurs, ce que c'est que cette gâda dont il a tant été question depuis quelques jours. Nous parlerons d'abord de celle de l'ouest, puisque c'est à l'abri de ses retranchements naturels que s'étaient réfugiées les tribus.

La gâda de l'ouest est située à une distance de quatorze kilomètres environ d'EI-R'icha. Pour s'y rendre de ce point, on remonte le cours de l'ouad El-R'icha jusqu'à sa rencontre avec l'ouad Berrich ; on passe ensuile sur la rive droite de celte dernière rivière, qu'il faut également remonter jusqu'à l'Aïn-Tezrima, tête de l'ouad Berrich. C'est en ce point que commencent les plus sérieuses difficultés; îl faut alors mettre pied à terre et laisser ses chevaux au pied de la gâda. On gravit les flancs du plateau par un chemin pavé de seuffah (dalles) à surface unie et glissante, et ne pouvant donner passage qu'à un homme de front. Du point où l'on aborde le plateau jusqu'au village d'Anfous, il n'y a guère qu'une demi-heure de marche ; mais le chemin court à travers un épais maki dans un terrain sablonneux, fuyant et d'un parcours difficile.

Anfous est un petit village d'aspect assez misérable ; mais il a, à sa proximité, de très-belles et abondantes eaux. La source qui les fournit sort d'une grotte de huit à dix mètres de profondeur ; cette grotte s'ouvre au pied de rochers énormes qui n'en permettent l'approche qu'à une personne à la fois. Ces eaux sont largement suffisantes pour les besoins des habitants et pour les irrigations de leurs jardins.

Le village cTAnfous est habile par une fraction des Oulad- Yakoub-er-Rahaâ, les Oulad-Bellil.

La gâda de l'ouest a environ dix kilomètres de longueur sur deux de largeur.

La gâda de l'est, chez les Ghemantha, est à peu près de même forme et de même étendue que celle de l'ouest ; elles ne sont séparées que par l'ouad Ouarren, l'un des affluents de l'ouad Mzi. La gâda de Test est, — comme celle de l'ouest, — couronnée par un petit village, le Ksar — Mâdna, qu'habitaient autrefois les Ghemanlha, — et qu'ils ont abandonné. Le plateau a aussi sa source ; mais elle est moins importante que celle d'Anfous.

Ces obstacles, on le voit, ne sont pas d'un accès facile, et nous pensons que si l'on avait à en faire l'attaque, eu égard surtout au pays qui les entoure, il faudrait, pour mener cette opération à bonne fin et sans trop de perles, qu'elle fût tentée avec le secours de deux ou trois colonnes.

Le général Yusuf a donc accordé l'aman aux rebelles du Djebel-'l-Amour, tout en laissant au commandant de la province d'Oran, de qui ils relèvent administrativement et politiquement, son droit de punir et de régler les affaires de celte partie de son commandement. Il ne faut donc plus songer à combattre.

Pour faciliter aux gens d'El R'icha leur rentrée dans leur ksar, le général porte son camp à quinze cents mètres au sud de ce village. Toute la colonne fut enchantée de quitter cet affreux bivouac, et cela d'autant mieux que nous pensions rester plusieurs jours sur le pays pour recevoir la soumission des tribus retardataires, et y attendre l'agha Ed-Din, qu'on annonçait comme devant venir lui-même se mettre à la disposition du général Yusuf, et traiter de la soumission de son aghalik tout entier. Du reste, cet agha avait déjà fait, pour son compte, dès le 13 mai, des ouvertures de soumission au général Deligny, et cet officier général lui avait donné connaissance des conditions auxquelles il lui accorderait l'aman.

Le 1er juin, le général adressait à sa colonne l'ordre suivant :

« Soldats !

« Je suis venu à El-H'icha avec l'espoir de livrer un combat.

« Je n'ai trouvé dans El-Gâda qu'une population épouvantée de femmes, d'enfants, de vieillards, avec quelques troupeaux.

« Tout ce monde ne demandait que grâce et pardon ; un coup de main sur de pareilles gens n'était digne ni de vous, ni de votre général.

« Votre présence seule ici fait rentrer tout le Djebel-'l-Amour dans l'ordre : c'est autant d'ennemis que vous enlevez à vos camarades de la division d'Oran.

« C'est encore une belle tâche.

« Au bivouac d'El-R'icha, le 1er juin 1864.

« Le général de division commandant la colonne expéditionnaire du Sud,

« Signé : Ydsuf. .

Cet ordre, qui ne laissait plus d'espoir de combattre, fut reçu l'oreille basse par les ardents, et Dieu sait s'ils étaient nombreux. Ils ne se plaignaient évidemment pas qu'on eût renoncé à attaquer des femmes et des enfants; mais ils étaient furieux de ne pas avoir trouvé de résislance de la part de gens si bien situés pour se défendre. Chacun finit par en faire son deuil ; seulement, les Amouriens perdirent singulièrement dans l'estime de nos soldais : ce n'était plus pour eux que de la canaille.

A la date du 31 mai, le général Deligny était à Aïn-'l-Orak, entre Géryville et El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh. Les populations, se voyant enlever les eaux par le commamdanl de la division d'Oran, paraissaient avoir renoncé à la lutte armée, et, déjà, elles avaient fait quelques offres de soumission. Il était évident que la misère commençait forlement à leur faire sentir ses griffes; leurs troupeaux mouraient littéralement de faim et de soif, et le Sud moyen ne pouvait, dans cette saison, leur présenter aucune ressource.

En fermant aux rebelles la région des eaux et des fourrages, on les amènera inévitablement à composition ; mais il faudra bien se garder de remonter vers le nord avant d'avoir obtenu sérieusement ce résultat.

Du moment que les populations du Djebel-'l-Amour élaient rentrées dans Tordre et qu'elles avaient accepté les conditions du

général Deligny, il ne nous restait plus qu'à nous retirer, et à laisser au commandant d'Oran le soin de terminer cette affaire comme il le jugerait convenable.

Le lendemain, 2 juin, la colonne du général Yusuf remettait le cap sur Aïn-Madhi en reprenant le défilé de l'ouad Er-Reddad ; à deux heures de l'après-midi, nous dressions nos tentes devant le ksar des Tedjini, et sur notre ancien emplacement.

Les gens d'EI-Maïa, ksar situé à 14 kilomètres à l'ouest de Tadjrouna et à 50 d'Aïn-Madhi, devaient avoir la conscience — en supposant qu'ils en fussent pourvus, — quelque peu bourrelée. Leur conduite, dans ces derniers temps, n'avait pas été d'une limpidité parfaite. La djemâa de ce ksar était bien venue à Tadjrouna jurer au général, par tous les livres sacrés, qu'elle n'avait aucun reproche à se faire, et que l'accusation portée contre elle d'avoir livré des grains aux rebelles n'était pas fondée, et les représentants de ce ksar auraient mêtne mis tant d'indignation clans leurs dénégations, que, pour quelqu'un qui n'eût pas connu les Arabes, ces Maïens devaient être blancs comme neige et purs de toute chithanerie (1) . Il paraît cependant que le mensonge avait souillé leurs lèvres, et que leur culpabilité ne pouvait pas faire l'ombre d'un doute. Comme circonstance atténuante, il faut dire que ces honnêtes Maïens s'élaienl trouvés dans une situation fort incommode : du cercle de Géry ville, à la main de l'exbach-aghaSidSliman-ben-Hamza, touchant aux Oulad-Sidi-Ech- Chikh-ech-Cheraga, avec lesquels ils sont en relations journalières, il leur était difficile, dans ces conditions, de ne pas donner un peu à gauche, et nous croyons même qu'aux tellis de grains fournis aux rebelles, ils avaient dû joindre une poignée de leurs fanlassins ; car on retrouvait dans leur ksar des fusils ayant appartenu aux héroïques soldats de Beauprêtre. Ceci était moins pardonnable.

Le général pensa donc qu'il était utile, puisqu'il les avait sous la main, de châtier les Maïens de façon à leur laisser le souvenir de la leçon. La cavalerie régulière et les goums, aux ordres du

(1) De chithan, Satan, diable. Mot employé en Algérie pour exprimer toute action diabolique, toute intrigue, etc.

colonel Abdelal, parlent dans la soirée du 2 juin en prenant une direction ouest. Au point du jour, et sans que l'éveil eût été donné, nos cavaliers tombaient sur le ksar d'El-Maïa, qu'ils surprenaient, ei le commandant de la colonne le livrait aux goums, qui le razaient avec tout l'art qu'ils savent mettre dans ce genre d'expédition, c'est-à-dire aussi radicalement que possible.

La cavalerie rentrait au camp d'Aïn-Madhi dans l'après-midi du 3 juin, après avoir fait une marche de plus de quarante lieues en trente-six heures.

Ce vigoureux, hardi et rapide coup de main faisait le plus grand honneur à notre belle et brave cavalerie.

Au moment où nos cavaliers rentraient au camp, l'Agha Ed- Din y arrivait de son côté, suivi de sa gada et d'une faible escorte : il venait apporter la soumission complète de son pays, et s'en remeltre, pour son compte, à la générosité du représentant de la France. Il acceptait et s'engageait à faire accepter par toute la montagne les conditions qui lui avaient été dictées par le général Deligny; il se faisait fort, en outre, d'employer son influence pour ramener dans le devoir diverses tribus du cercle de Géryville, les Oulad Sidi-En-Naceur, les Touafir, voire même celle des Harar, du cercle de Tiaret, dont il garantissait la soumission absolue.

Nous avons avancé plus haut qu'en ne détachant pas sa cause de celle de ses populations, Ed-Din avait pris le parti qui, alors, était le plus sage ; nous voyons, aujourd'hui que la fièvre de la rébellion est calmée, de quelle utilité nous est cet agha dans l'œuvre de la pacification. Pour nous qui, depuis plus de douze ans, le connaissons personnellement, Ed-Din ne pouvait être un rebelle : ça n'a jamais été l'homme des aventures de guerre, un homme de poudre et de chabir; il avait, au contraire, celte raison froide, calme et calculatrice qui se pose en barrière aussi bien aux entraînements de la tête qu'à ceux du cœur; c'était l'homme des voies conciliatrices, c'est-à-dire l'antilhèsedesonfrèreDjelloul, qui, de son vivant, avait élé l'homme de toutes les violences.

Ed-Din est un grand vieillard portant parfaitement ses soixante ans II a dans l'œil la finesse du diplomate mêlée à une sorte de bonhomie qu'il ne faudrait pourtant pas trop prendre au

pied de la lettre ; il étudie son homme avant de se livrer ; — c'est sage en pays arabe; — toujours maîlre de lui, il ne tend le fer qu'à bon escient. Ed-Din n'est pas un fanatique; il nous connaît depuis 1846 que sa montagne est soumise ; il sait que nous sommes forts, indéracinables, et que lutter contre notre domination, c'est folie ; il l'a répété sur tous les tons à ses administrés; mais le souffle de la rébellion avait passé sur eux, et ils n'ont pas entendu sa voix. Ed-Din explique, du reste, toute sa conduite au général Yusuf, et ses moyens de défense ne sont pas absolument dépourvus de valeur.

Ed-Din quitte notre camp le lendemain, 4, pour aller rejoindre le général Deligny, et tenter de lui ramener les Harar.

Maintenant que, dans la province d'Oran, les rebelles paraissaient avoir renoncé à la lutte armée, que la soumission du Djebel-'l-Amour était complète, la présence de notre colonne expéditionnaire devenait sans utilité dans l'ouest de la division d'Alger ; il y avait lieu, dès lors, de la porter entre Laghoualh et Djelfa, où il restait à punir quelques fidélités plus que douteuses, des désobéissances parfaitement caractérisées, des lenteurs calculées à répondre aux ordres donnés; il y avait, enfin, un arriéré à régler avec quelques tribus du cercle de Boghar, qui s'étaient plus ou moins compromises au début de l'insurrection.

Le 5 juin, la colonne levait son camp d'Aïn-Madhi, et prenait sa direction dans l'Est, en longeant, à quelque distance, le pied du versant sud du Djebel-'l-Amour. Nous passons sur le point où fut livré le combat du 27 mai contre les Ghemantha : une nuée de vautours décrivent lentement leurs spirales à trois ou quatre cents mètres du flanc de la colonne: c'est un festin de rapaces ; ils font chère-lie depuis dix jours de quatre cadavres restés sans sépulture. Leur vol allourdi indique qu'ils sont repus. Nous approchons ; quelques-uns de ces affreux oiseaux, attablés sur le cadavre même, déchirent et mettent en lambeaux un fouillis d'intestins ; d'autres, accroupis sur un ventre excavé, effondré et béant, le cou retiré et la tête appuyée sur le jabol, attendent, immobiles, l'aile pendante et l'œil couvert, l'achèvement de la digestion pour pouvoir recommencer. Horreur et infection l

A neuf heures, la colonne reprenait son ancien camp des Ghemaulha, et chacun s'établissait auprès du gourbi de roseaux qu'il avait laissé.

Ce camp, notre ancien Eden, avait considérablement perdu de ses charmes ; ce n'était plus qu'une immense dune de sable dispersée et éparpillée par les vents ; ce n'étaient plus que détritus de toute nature exhumés par la tempête, et empoisonnant l'air de leurs infectes odeurs ; les gourbis étaient abattus, ou découronnés de leur toiture, ou penchés comme la tour de Pise ; tout cela est desséché, grillé, recroquevillé. L'eau de l'ouad Mzi était piétinée, bourbeuse; — le soleil en avait beaucoup bu depuis quelques jours ; — quant à la forêt de tamarix et de roseaux, c'était plus qu'une désolation.

Le 6 juin, le temps est atroce ; c'est le désordre prédit pour le dernier jour du monde : le ciel est une fournaise ; c'est le désert qui déménage, et qui a chargé le vent de transporter ses sables sur ses ailes de feu ; la plaine est balayée, lissée, vernissée. On ne respire plus : on étouffe ; les cheveux s'ensablent et s'horripilent ; du siable partout, dans les yeux, dans les oreilles, dans la bouche, dans les narines; des bouffées de chaleur sorties de quelque soupirail de l'enfer vous assaillent à vous renverser. La peau se dessèche et semble se retirer et se racornir ; les glandes salivaires sont taries; la gorge est brûlante. On a soif; mais les eaux sont chaudes ; on boit pourtant, mais sans se désaltérer, et l'on boit encore, toujours! Comme à Tadjrouna, les vents mènent la valse des trombes; elles se rencontrent, se heurtent, tirebouchonnenl les tentes, qu'elles déracinent : on n'a plus rien à soi, vêlements, papiers précieux, le vent vous ravit tout: tout cela se confond, tourbillonne dans l'air, lettres damour, serments, billets de banque, prose plate de créanciers, sollicitations pressantes, dévouements frelatés, articles de journaux ; autant en emporte le vent ! La tempête continue sa marche terrible, implacable: les tamarix craquent, les roseaux sifflent, la halfa gémit. Tout paraît terreux, jaune sale ; le ciel est voilé, le soleil est terni et semble un plat d'étain mal écuré. Les chevaux tournent bravement la croupe à la tempête; ils attendent la fin de tout cela, la queue avalée, les oreilles couchées, les

yeux mi-clos. Malgré cela, les lazzis ne cessent pas dans les tentes qui résistent; on s'y moque de la tempête, on l'insulte; on dit pis que prendre du pays, des Bédouins, qui sont cause qu'on y est, et de ceux — mais c'est en riant — qui vous y envoient : « Chien de pays ! . . . Sale pays ! . . . Ce n'est pas un pays ça! . . . Je n'y mangerai pas ma retraite ! . . . Le bon Dieu n'y est jamais venu, bien sûr. » Quelle misère! et comme il faut aimer la France et sa profession pour accepter tout cela sans se plaindre! Eh bien! un rayon de soleil — pas trop chaud, cependant, — et tout est oublié! Quelle admirable chose qu'une troupe française!

Le gênerai crut devoir, a celte date du 6, et au milieu du désordre des éléments, adresser à sa colonne un ordre du jour ainsi conçu ;

« Soldais!

« Nous quittons les montagnes du Djebel-'l-Amour, où votre présence avait pour but d'attirer à vous une bonne partie des ennemis qui étaient en face du général Deligny. Vous n'eûtes qu'à paraître, et tout le Djebel-'l-Amour et trois tribus du cercle de Géryville sont venus se meure à voire discrétion.

a Vous n'avez pas eu encore de combats à soutenir ou à livrer ; mais, quand on a surtout en vue le bien général, on peut être bien fier déjà d'avoir obtenu, par sa seule présence, les résultais que je vous signale.

« Ne croyez pas cependant voire tâche terminée; il nous reste encore beaucoup à faire; mais ce sera ailleurs que dans ce pays 1 f

« Au bivouac des Gliemantha, le 6 juin 1864.

« Le Général de division commandant la colonne expéditionnaire du Sud,

« Signé : Yusuf. »

En effet, la colonne quittait son affreux bivouac des Ghemantha le lendemain, 7 juin, à quatre heures du matin, et à la grande satisfaction de tout le monde. Nous passons sous leksar de Tadjmoul; le général avait réglé, à son camp des Ghemanlha, les

affaires relatives à la population de celte localité qui, à plusieurs reprises, avait donné des preuves non équivoques du mauvais esprit dont elle élait animée. A dix heures, la colonne prenait son bivouac à Aïn-el-Milok, au pied de la face sud de cette grande forteresse naturelle, fortification étrange que nous avons décrite dans le courant de ce récit.

LAÏn-el-Milok est à peu de distance de la corne sud-ouest du Djebel-el-Milok; celte fonlaine sourd au pied d'une échancrure de la montagne; il y a là quelques palmiers qui sont d'un trèsbon effet. Les flancs du Milok sont formés de rochers taillés à pic; une corniche court au sommet de cette muraille, et se crénelle d'embrasures qui semblent dues à la main de l'homme; la régularité presque parfaite de ce gigantesque bordj complète encore cette illusion.

Le Djebel-el-Milok nous paraît être de même nature que ces gour (1) qu'on rencontre si fréquemment dans notre extrême Sahra. L'origine du Milok s'expiquerait alors par un affaissement qui se serait opéré autour de lui et qui n'aurait laissé debout que la portion rocheuse constituant sa charpente, son squelette.

Le 8 juin, nous quittions Aïn-el-Milok, et prenions une direction sud-ouest. Nous ne tardions pas à tomber dans le lit sablonneux et desséché de l'ouad Mzi.

Nous rencontrions en ce point le commandant supérieur du cercle de Laghouath, le chef de bataillon Thomassin, qui, suivi de quelques officiers de cette garnison, venait au-devant du général.

Nous étions bientôt dans ces immenses amas de sable que viennent jeter les vents du sud-ouest contre la chaîne rocheuse qui couvre Laghouath au nord -ouest. La colonne soulevait devant elle des myriades de sauterelles dont les ailes d'argent brillaient sous les rayons du soleil. En un mois, ces acridiens avaient

atteint toute leur force, et ils se précipitaient d'instinct là où il

3 lui w

(1) Gour (singulier gara), espèce de mamelons à squelette rocheux, qui se dressent à pic dans les plaines sahriennes à une hauteur qui atteint quelquefois 50 mètres, et qui se terminent par une large plateforme.

y avait à ravager ; ils allaient passer le col et se jeter sur les jardins de Laghouath. Nous les y retrouvions deux jours après, faisant table rase de tout ce qu'il y avait de verdure autour de la ville.

La colonne traverse le col, et Laghouath apparaît à ses regards comme un splendide décor de théâtre peint sur une toile bleude ciel . Il est difficile de jouir d'un effet plus merveilleux que celui que présenle Laghouath quand on vient de l'Ouest ; la verdure de ses palmiers rafraîchit l'œil et le console de la désolante monochronie du désert. Nous dressons nos lentes sur notre ancien emplacement, — celui du marché, —au bout de l'avenue Cassaigne.

Le lendemain, 9 juin, le général donnait connaissance à sa colonne de la lettre suivante :

« Le général est fier et heureux de porter à la connaissance de ses soldats les félicitations qui lui parviennent sur les résultats qu'ils ont obtenus.

« Le Ministre écrit a M. le Sous-Gouverneur, a la date du 6 juin :

« J'attendais avec impatience, et j'ai appris avec grand plaisir l'heureux résultat de l'expédition tentée par le général Yusuf contre les tribus insurgées du Djebel-'l-Amour.

« C'est un coup de main hardi qui aurait pu rencontrer de sérieuses difficultés, et dont les conséquences doivent être importantes au point de vue de l'ordre et de l'obéissance à rétablir.

« J'ai mis sous les yeux de l'Empereur la dépêche du général Yusuf, et Sa Majesté m'a chargé de lui faire parvenir l'expression de sa satisfaction de ce succès obtenu.

« Le Sous-Gouverneur ajoute qu'il est heureux de transmettre ces nouvelles au général, pour lui et ses excellents soldats.

« Au bivouac, sous Laghouath, le 9 juin 1864.

« Le général de division commandant la colonne expéditionnaire du Sud,

« Signé : Yusuf. »

U est inutile de dire combien cette lettre rendit heureuses les troupes de la colonne du Sud ; elles qui n'avaient que souffert,

— elles n'étaient pas encore au bout, — et qui reparaissaient devant Laghouath presque honteuses de n'avoir pas trouvé l'occasion d'envoyer une balle à l'ennemi ! elles qui croyaient que toutes les misères qu'elles avaient éprouvées ne valaient pas la peine d'en parler ! et, pourtant, voilà le Ministre de la Guerre

— un Africain, — qui, appréciant mieux qu'elles, sans doute, les services de la colonne, lui fait bienveillamment connaître qu'il a appris avec grand plaisir l'heureux résultat du coup de main tenté sur les tribus insurgées du Djebel-'l-Amour !

Qu'on juge de la joie de nos excellents troupiers, eux qui, parce qu'ils opéraient dans le désert, au fin fond du Sud, se croyaient oubliés, et qui apprennent qu'ils sont l'objet, nu contraire, de la sollicitude du Ministre ! On suit leurs travaux avec intérêt, et l'on attend avec impatience les résultats. Ce précieux témoignage, d'autant plus flatteur qu'il émane de plus haut, est pour la colonne une première récompense et un encouragement.

Le général règle, pendant la journée des 9 et 10 juin, les affaires de Laghouath.

Une distribution de mille moutons de razzia est faite à la colonne. Ce genre d'alimentation n'est pas précisément inconnu à nos soldats ; c'est la viande du Sud par excellence, presque la seule, à moins qu'on ne traîne derrière soi quelques spécimens de la race bovine. On pense bien que de longues marches et le manque de fourrages ne suffisent pas pour les engraisser, et le patriarche Joseph aurait eu besoin de faire un songe bien invraisemblable pour voir, parmi les ruminants de nos troupeaux, les sept vaches grasses qui lui pronostiquaient sept années d'abondance. Néanmoins, le mouton de razzia fait toujours plaisir; mais il est supposable que c'est précisément parce qu'il a été razé.

Le bivouac de Sidi-Makhlouf. — Situation de l'insurrection dans la province d'Oran. — Le bivouac de Tadzmit. — Revirement. — Le bivouac de l'ouad El-Fekaïrin. — Les céréales des Oulad-Naïl. — Le ksar des Znina. — Les coprophages. — Le bivouac d'El- Arziz. — Sid-Cherif-bel-Harch et les chefs des Oulad-Naïl. — Les oreilles coupées. — L'insurrection dans le Tell et dans le Sabra de la province d'Oran. — Les lièvres. — Le ksar de Charef. — Une Naïlia. — Le mirage. — La sebkha du Zar'ez occidental. — Une gazelle. — Deux têtes de mort. — Tagguin. — La prise de la zmala d'Abd-el-Kader. — La colonne Marey, en 1844. — L'insurrection dans la province d'Oran. — La Tnïet-el-Hamra. — Lu pays de Ben-Hammad. — Le ksar de Ben-Hammad. — Les Helben-Hammad d'autrefois. — Fondation du ksar de Ben-Hammad.

— Attaque de la gàda. — Les femmes de Ben-Hammad. — Le champ du combat. — L'oasis de Chellala. — But de la restauration de Chellala. — Convocation des tribus du cercle de Boghar.

— Les douars et les temps bibliques. — Les chevaux caparaçonnés et les palanquins. — Le bivouac d'Aïn-el-Oureg. — La tribu des Bou-Aïch. — La manne. — La rose de Jéricho. — Châbounia. — Les déserteurs du goum. — Nouvelles de l'insurrection de la province d'Oran. — Fantazia des gens d'El-Bokhari. — Les parts de razzia. — Ksar El-Bokhari. — Le poste avancé de Boghar. — Prise et destruction du Boghar d'Abd-el-Kader. — Occupation de Boghar. — Les Oulad-Anteur. — La colonne expéditionnaire est dissoute.

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La colonne quitte le bivouac de Laghouath, le 1 1 juin, pour remonler vers le nord, et régler, en marchand, les affaires des Oulad-Nâïl; elle va poser son camp a Sidi-Makhlouf, près du caravansérail.

L'expédition d'El-Maïa a été fatale à un grand nombre de chevaux ; quelques-uns sont fourbus, et on a élé obligé de les aban-

donner en plein désert ; d'autres sont morts, et leurs corps, fouillés à fond par les oiseaux de proie, jalonnent notre route.

Le 10 juin, le général Deligny quittait Géryville pour se porter sur E!-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, la ville sainte du Sud et le berceau de la famille de l'agitateur Mohammed-ben-Hamza. Les tribus insurgées, manquant d'eau et de vivres et accablées de misère, fuient devant le commandant de la division d'Oran.

Le général Martineau s'est établi à Bou-Chelhouth pour barrer la route du Sud aux tribus des Hauts-Plateaux.

L'insurrection est râlante dans la province d'Oran : elle se traîne misérable et affamée sur les r'dir desséchés de l'ouad-Zergoun,etsur les puits ensablés du Sud moyen. 11 ne reste plus qu'à maintenir cette situation pour mettre la rébellion aux abois.

Le 12 juin, la colonne quittait son bivouac de Sidi-Makhlouf, et filait dans une direction ouest, à travers une plaine ondulée de mamelons rocheux; elle atteignait de bonne heure Fouad Tadzmit, qu'elle coupait par un marécage couvert de luxuriants fourrages, en laissant sur sa gauche la ferme-bergerie qui a pris le nom de cet Ouad. La colonne allait dresser ses tentes à quelques centaines de mètres de la rivière, sur un immense plateau sablonneux tapissé de chih.

Dans la journée, l'affreux guebli (vent du sud) qui semblait nous poursuivre, se mettait encore à souffler effroyablement en soulevant autour de nous des sables brûlants : on ne sait où se réfugier pour s'en abriter. Les tentes, tourmentées, grondent et bourdonnent furieuses; elles veulent résister à la tempête; mais, palalrac ! malgré l'effort suprême de leurs habitants, elles sont terrassées, et leur contenu mord la poussière avec elles.

Nous sommes sur lepaysdesOulad-Naïl, et, à chaque bivouac, le général règle les affaires des fractions de celte tribu dont nous traversons le territoire. Aujourd'hui que l'insurrection est à bout de forces et qu'il paraît à peu près démontré que ce n'est pas encore cette fois que nous serons jetés à la mer, les dévouements — qui avaient fait le plongeon, — reviennent sur l'eau, les douteux sont zélés, les compromis sont plus qu'obséquieux ; les offres de service dépassent de beaucoup nos exi-

gences ; les salamaleks pleuvent drus comme grêle ; les sourires sont pleins de câlinerie; la flatterie est pyramidale, immense: le dernier soldat du Train est traité de monseigneur ; le caporal est un sultan ; il y a des baisers pour tout le monde, et de la tête aux pieds. Bien ! bien ! nous connaissons cela, braves gens ! ce sont tout simplement des démonstrations dont le succès a changé l'adresse, et nous savons d'expérience qu'avant de chercher à nous faire aimer de vous, — el nous en sommes vraiment trop préoccupés, — il faut d'abord nous en faire craindre. Ce n'est pas tout que de vous montrer le bras; il faut aussi et surtout vous le faire sentir.

Le 13, nous quittons le bivouac de Tadzmit. La marche se continue dans l'ouest sur un grand plateau sablonneux couvert, alternativement de chih et de halfa. Nous tombons enfin sur l'ouad El-Fekaïrin, que nous traversons. Nous dressons nos lentes sur les bords de la rivière.

L'ouad El-Fekaïrin a des r'dir magnifiques qui conservent de Teau toute Tannée. Il y a là, dans le lit de la rivière, un ressaut rocheux formé de blocs énormes dont la cassure a dû être amenée par quelque grande commotion terrestre. Les eaux des r'dir sont légèrement saumâtres; mais on trouve deux ou trois petites sources sur les bords de l'ouad qui en fournissent de potable, en petite quantité cependant.

Le guebli n'a pas cessé ; c'est toujours vers deux heures de l'après-midi qu'il s'élève et prend son maximum d'intensité.

El-Fekaïrin est un campement desOulad-Nâïl ; on y remarque un grand nombre de silos comblés, et quelques tombes bossuanl le sol sur un petit promontoire au-dessus de l'ouad.

Nous quittons El-Fekaïrin, le 14, en prenant une direction nord-ouest; le ciel s'est grisonné et le froid est extrêmement vif. Hier, on fondait au soleil; aujourd'hui, on est solidifié et rigidifié à se casser comme du verre.

La colonne rencontre à chaque pas des champs d'orge et de blé ; ces céréales sont courtes de paille el un peu maigres ; mais elles n'en sont pas moins la preuve que, si celte partie du Sud est sans avenir pour la colonisation, les Sahariens peuvent néanmoins y trouver des ressources qui, dans un avenir prochain,

peut-être, leur permetlront de se passer du Tell, et alors le dicton suivant, que nous avons déjà cité, ne sera plus une vérité : « Celui-là est notre père qui est le maître de notre mère, et notre mère est le Tell; » car la mère des Sahriens, si l'on continue à les pousser vers l'agriculture, ne sera plus le Tell. Nous pensons qu'il n'est pas d'une sage politique de chercher à mellre le Sahra dans le cas de se suffire à lui-même; agir ainsi, c'est l'éloigner de nous, l'affranchir de la dépendance du ventre, et lui permettre, par suite, de se soulever et de pouvoir tenir longtemps la campagne avec ses propres ressources.

Ces cultures, faites sur une très-grande échelle dans le pays des Oulad-Naïl, témoignent que l'insurrection a élé spontanée, et qu'elle n'était pas prévue encore au moment des semailles; car, autrement, les Oulad-Naïl auraient préféré garder leurs grains dans leurs silos que de les confier à la terre.

Un goum des Oulad-Naïl vient saluer le général de sa tharaka (fusillade) de bienvenue; un âththouch (palanquin), renfermant sans doute la femme d'un des principaux cavaliers du goum, se lient gravement derrière la fantazia comme un paon gigantesque qui ferait la roue.

Le fond du tableau est marqué par une chaîne de montagnes qui paraît barrer noire direction; une lâche blanchâtre se montre vaguement à mi-côle du versant sud-est de celte chaîne : c'est Ksar-Znina qui, du point où nous sommes, semble s'adosser au Djebel-Serdoun.

Nous laissons sur notre gauche le chemin de Sidi-Bou-Zid, ksar situé à la poinle nord-est du Djebel-'l-Amour.

Nous approchons de Znina qui, à quelque distance, semble un amas de conslructions éboulées; à la droite du ksar, unekoubba renfermant les restes mortels de Sidi Mahammed-ben-Salah, s'élève sur un mamelon pierreux, dénudé et de nuance jaunesale. La coupole de celle chapelle funéraire affecte la forme d'un

mdhol (1) gigantesque.

(1) Le mdhol (de dhol, ombre) est un chapeau de haute forme, à larges bords, que portent les Sahriens. La plupart des officiers des colonnes du Sud ont adopté ce chapeau, qui a le défaut d'être trop pesant et fort incommode.

Nous laissons le ksar à noire gauche, el nous allons dresser nos lentes dans un bas-fond sablonneux qui, pendant l'hiver, doit former un marécage. Aujourd'hui, il est complètement à sec, et son fond est tapissé de quelque végétation.

Le ksar des Znina est bâti sur la corne Est d'une croupe rocheuse avec laquelle il semble se confondre. Son mur d'enceinte, qui est Irès-bon et convenablement crénelé, parait d'origine récente, du moins sur les faces nord et ouest; des maisons ruinées, qui ont dû autrefois êlre renfermées dans les murailles ceignanl le ksar, en ont élé rejetées définitivement. Ce fui, sans doule, pour n'avoir pas à les relever.

Le ksar n'a qu'une porte; elle donne accès sur une place où viennent s'amorcer les rues principales.

Les maisons ont un aspect misérable; elles s'élagent sur les flancs du mamelon qui sert d'assiette au ksar.

Les jardins sont situés au pied du mamelon qui porte cette bourgade : on y trouve l'abricotier, le grenadier el tous les arbres fruitiers des régions voisines du Djebel-l'-Amour. Deux sources principales les irriguent, et vont former, faute d'écoulement, des marais qui doivent ne rien ajouter à la salubrité du ksar. Ces jardins sonlclosde murs failsdebriquesséchées au soleil.

Les Znina sont marabouths ; cette qualité n'en fait pas cependant tout-à-fait des saints, au contraire. On dit — leurs ennemis, sans doule, — qu'ils pratiquent avec une grande habileté le vol et le recel. Il paraîtrait que, lorsque l'âge a privé leZnini des facultés qu'exige l'honorable profession de voleur, il devient tout naturellement receleur : c'est une sorte de position de retraite. A pari cela, on n'a rien à reprocher aux gens de Ksar- Znina ; ils passent même pour des musulmans d'une qualité supérieure, et, de tous les points du Djebel-'l-Amour, on vient demander leurs prières el prier chez eux. Leurs voisins, les gens de Sidi-Bou-Zid, bien que marabouths comme eux, ne peuvent cependant se lasser d'entendre leur parole et leurs pieux conseils. Espérons pourtant qu'à l'heure de la mort, les Znina niellent de l'eau dans leur vin et qu'ils se repentent d'avoir pris le bien d'autrui ; car il nous serait trop pénible de croire ces saints marabouths exclus du paradis de Mahomet, et voués fatale-

ment aux désagrémenls de la haute température et des autres incommodités du Djehennem (enfer).

Il semble que Ksar-Znina el son territoire aient été foudroyés par une pluie de pierres-, on se demande d'où peut bien provenir cette profusion de moellons qui inondent le sol à ne savoir où poser le pied.

Les environs du Ksar-Znina sont énormément fréquentés par les coprophages-atheucus, ces scarabées travailleurs, si vénérés des anciens Égyptiens, et qui, avec la patience de Sisyphe, roulent incessamment leur boule d'approvisionnements Jamais nous nous n'en avions tant vu qu'en ce point; à chaque instant, nous nous rencontrions nez à nez avec ces étourdis coléoptères qui venaient nous heurter en bourdonnant.

Nous faisions séjour le 15 dans notre camp sous Ksar-Knina, el nous en partions le 16 pour aller couchera El-Ar'ziz, à moitié chemin de Ksar-Charef. Le pays que nous parcourons présente de belles vallées couverles de riches céréales que, malgré toutes les précautions, nous piétinons un peu ; mais il y en a tant, et les espaces ensemencés sont si considérables, qu'il nous est de toute impossibilité, à moins de faire de grands détours, de respecter autant que nous l'aurions voulu celte Mtidja des Oulad- Nâïl. Ces terres sont parfaitement défrichées, et on n'y a laissé que quelques bouquets de jujubiers sauvages trop difficiles, sans doute, à extraire ou à déraciner.

Nous posons notre camp sur les bords de l'ouad El-Ar'ziz, dans un terrain couvert de halfa. Le pays est très-beau : les montagnes qui entourent notre bivouac sont boisées de genévriers et de térébinthes ; cette dernière essence est très-commune dans le lit de l'ouad. El-Ar'ziz paraît être le pays des tourterelles, Les officiers chasseurs en font un grand massacre.

Le général a convoqué à son camp d'El-Ar'ïiz les chefs de la tribu des Oulad-Nâïl ; c'est là qu'il doit leur faire connaître le chiffre des amendes auxquelles il a coté les lenteurs, le mauvais vouloir, les désobéissances de leurs administrés. Le bach-agha sid Gherif-bel*Harch est là, dans son bernous noir, le regard profond : un ascète enté sur un homme de- poudre. Sa parole est grave, sa contenance recueillie, son attitude digne. Sa position a

été difficile dans ces derniers temps; il senlait que la fidélilé des Oulad-Nâïl ne tenait qu'à un fil, et qu'il ne les avait pas dans la main. D'un autre côté, il était lour-à-tour sollicité et menacé par le marabouth qui désirait ardemment donner à sa cause un homme de la valeur et de l'importance de sid Cherif-bel- Harch. Maniant, — comme tous les Arabes — assez habilement la diplomatie, le bach-agha, très-sage et très-clairvoyant du reste, a su maintenir sa tribu et l'empêcher d'aller porter au marabouth rebelle le puissant appoint de ses cavaliers et de ses armes.

Nous aurons, dans la seconde partie de cet ouvrage, — qui sera l'historique de la seconde phase de l'insurrection, — à parler plus longuement d'un homme qui nous a servis fidèlement et qui est mort en défendant notre cause.

Parmi ces kaïds des Oulad-Nâïl, il en est un qui a les oreilles coupées. C'est en 1852, croyons-nous, que cet accident lui serait arrivé: tombé entre les mains de nos spahis à la suite d'un coup de main, on l'aurait privé, à celle occasion, de ses pavillons auriculaires. Il faut dire qu'à cette époque, les oreilles se payaient jusqu'à deux douros la paire. Avant qu'on eût introduit dans les mœurs de nos cavaliers indigènes celle méthode aussi humanitaire que commode — pour l'opérateur — de payer les oreilles, on ne primait que les lêtes : c'était peut-être trop radical; mais on ne peut nier cependant que ce ne fût une garantie sérieuse pour ne plus retrouver dans les rangs opposés l'ennemi qui avait subi cetle opération. On imagina donc de transporter la prime des têtes sur leurs accessoires, les oreilles, el tout le monde fui satisfait. Ce kaïd désoreillé est aujourd'hui, dil-on, l'un de nos plus fidèles serviteurs, ce qui tendrait à prouver que la méthode avait du bon.

Une dépêche télégraphique nous apprenait que le Sous-Gouverneur était arrivé le 15 à Ammi-Mouça, en même temps que les colonnes Liéberl et Lapassel, et qu'à la suite de combats livrés par ces deux colonnes, les rebelles avaient élé battus avec des pertes considérables. La dépêche ajoutait que quelques tribus demandaient à se soumettre.

Une autre dépêche nous donnait des nouvelles du général Deligny. Gel officier général, bien approvisionné en vivres et

en munitions, était parti le 10 de Géryville avec 3,000 bayonneltes, 400 sabres et 6 obusiers, et marchait sur El-Abiodh-Sidi- Ech-Chikh, où il était en mesure, affirmait-il, d'infliger un terrible châtiment aux rebelles près des tombeaux de leurs marabouihs les plus vénérés.

Le 11 juin, les goumsdu général Deligny, appuyés par sa cavalerie régulière, avaient fait des prises assez importantes sur les Harar qui se trouvaient devant lui avec le maraboulh, près des ksour des Arbâouat.

A la date du 3 juin, le général Marlineau, campé à Si-Bou- Azza, faisait connaître que la plus grande tranquillité régnait entre Tiaret et Frenda, et que les douars qui environnaient son camp faisaient paisiblement leurs moissons.

« En résumé, ajoutait la dépêche télégraphique, la situation générale devient bonne, et tout marche rapidement vers un dénouement prochain. »

Le 17 juin , la colonne quittait son bivouac de l'ouad El-Ar'ziz à la lueur des touffes de halfa, et longeait, en appuyant légèrement dans la plaine, les contre-forts du djebel Ez-Zabech. Le terrain parcouru est couvert d'une halfa luxuriante émaillée de bouquets de romarin en fleurs. A chaque pas, un lièvre, surpris ausaut du terrier, quitteimprudemmentsongîte: immédiatement, les bâlons des sokhkhara volent en sifflant, la poudre parle, les chiens donnent de la voix, les fantassins se précipitent par compagnies sur le malheureux membre de la famille des léporidés : c'est un pêle-mêle de bras qui se tendent, de fusils qui se heurtent, de chiens qui pénètrent comme un coin dans la foule, de bâlons et d'armes qui frappent; eh bien! malgré ce redoutable déploiement de forces, le lièvre en est quelquefois quitte pour la peur et un peu de poil de moins, et cela prouve que la victoire n'est pas toujours pour les gros bataillons; mais souvent aussi, l'infortuné rongeur, saisi par dix mains el par dix gueules à la fois, n'est bientôt plus qu'une chose informe, un gâchis de chairs palpitantes dont les conquérants se partagent les lambeaux saignants.

Devant nous, au nord, la sebkha du Zar'ez se déploie de l'est à l'ouest comme un immense lingot d'or.

Nous sommes à hauteur d'un ksar de bonne apparence juché, à noire droite, sur le bord d'un plateau rocheux. C'est le Ksar-Charef. Les difficultés du terrain ne permettent pas, sans doute, de l'aborderdefront ; car nous le dépassons et nous le tournons par lenord.

La population du ksar est venue au-devant du général ; elle prouve son allégresse par une fusillade qui nous paraît Irès-maigre et mal nourrie.

Nous gravissons un plateau dénudé et à tons jaunâtres, puis, laissant les jardins sur noire droite, nous allons dresser nos lentes sur un vaste emplacement rocailleux dans lequel les piquets ne mordent que difficilement.

Le Ksar-Charef, placé en phare sur l'extrémité d'un contre-fort du djebel Ez-Zabech, présente de loin l'aspect d'une bourgade biblique : ses maisons s'échelonnent avec une certaine grâce sur un rameau ondulé de la montagne ; elles n'ont point ce ton gris-sale de celles des autres ksour; elles sont blanches, au contraire, — toujours de loin, — comme la koubba d'un saint qu'on ne néglige pas ; et quand le chaud soleil du Sud vient inonder de ses rayons d'or les murs el les terrasses du ksar, c'est alors de la féerie, de l'éblouissement, el l'on se dit : « Ce n'est pas là l'œuvre de l'homme; les génies ont dû y mettre la main. »

La situation de Charef est délicieuse. Les hauteurs boisées qui servent de fond au tableau repoussent merveilleusement l'ensemble du ksar, et contribuent puissamment à en faire ressortir toutes les ravissantes beautés. Charef, quand le soleil se couche, c'est un rubis noyé dans un bain d'or. C'est splendide, magique !

Mais gardons-nous bien d'approcher de ces splendeurs; car, alors, l'illusion n'est plus possible: la dorure s'éraille et tombe, el il ne reste plus qu'un affreux amas de ruines à tons crayeux, des brèches béanles, des terrasses effondrées, des poutrelles tendant leurs grands bras pour chercher un poinl d'appui, des huttes sans portes, des murs émiettés, des silos ensablés au milieu des rues, des détritus séculaires dans des cours abandonnées : Charef n'est plus qu'un sépulcre. Parfois, une ombre, — une femme, peut-être, — elle se retourne; c'est une femme: déhanchement ignoble, souvenir d'une coquetlerie immonde, paupières koheulisées à l'excès ; — est-ce le résultat du sulfure

d'antimoine ou îles coups de poing de son seigneur el maîlre? — linges effilochés, maculés d'impuretés; jambes bouffies el à cannelures flasques et tremblotantes comme de la gélatine ; charmes flétris et plongeanls: c'est décidément une femme, et une Naïlia, qui plus est, le parangon de la beauté sahrienne, Tune de ces houris de la terre que le Prophète a détachées ici-bas pour donner aux Croyants un avant-goût des voluptés qui les attendent là-haut. Parfois, disons-nous, une femme traverse rapidement la rue et va se terrer, comme un rat surpris en flagrant délit d'indélicatesse, dans une de ces huttes ruinées qu'on ne supposerait pas pouvoir être habitées.

Autrefois, Gharef, qui a une cinquantaine de masures, était habité par une population d'assez mauvaise réputation ; elle volait volontiers à ses moments perdus, — elle en avait beaucoup, — el cela, malgré les reproches incessants que lui faisaient ses maraboulhs, lesquels, pour atténuer un peu l'effet agaçant de leur morale, consentaient paternellement à partager avec leurs ouailles le résultat de leurs opérations de petite guerre. Plus lard, les gens de Gharef, pris de l'esprit de vagabondage el dégoûtés d'habiter des maisons qu'il aurait toujours fallu réparer s'ils eussent tenu à ce qu'elles fussent habitables, se décidèrent à mettre la clef sous la porte, el à filer avec leurs iroupeaux, posant leurs tentes ici aujourd'hui, et demain ailleurs. Une dizaine de familles restèrent dans le ksar, pour garder sans doute les approvisionnements de grains des fractions des Oulad- Naïl qui y avaient leurs silos.

Bien qu'ils n'habitent pas le ksar, les nomades de Charef y entretiennent cependant leurs jardins. On trouve, dans ces vergers, des figuiers, des abricotiers, des pruniers et des grenadiers, et cette verdure égaie les abords blanc-sale de la bourgade.

Charef a des eaux superbes : une délicieuse source, située audessus des jardins, répand son cristal liquide sur un fond d'argent, et, — chose rare dans le Sud, — ces eaux sont excellentes et dépourvues de ces sels qui amènent tant de désagréments dans l'économie animale des amateurs de ce liquide.

Un petit ouad, dont le lit contient quelques sources, descend

du massif du Zabech, contourne le ksar, et va se perdre dans les sables sans pouvoir arriver jusqu'au Zar'ez.

Le généra! continue, pendant les journées des 18 et 19 juin, le règlement des affaires des Oulad-Nâïl.

Le 20, la colonne quittait, avant le jour, le bivouac de Charef, et prenait sa direction sur le Zar'ez de l'ouest. Le terrain, difficile et rugueux sur les dernières penles du Zabech, n'est plus dans le bas qu'une immense plaine" couverte d'une halfa magnifique où s'abritent de nombreux lièvres : c'est une fusillade continue sur les flancs de la colonne.

Le soleil ne nous ménage pas; nous sommes littéralement au bain-marie; les fantassins égouttent comme des éponges exprimées. Ils ont bien de l'eau — et de l'eau de Charef, s'il vous plaît, — dans leurs bidons pourétancher leur soif; mais elle est bouillante, et, par conséquent, peu propre à l'extinction de leurs gosiers en feu. Encore quelques heures, et nous arriverons à une source qu'un détachement d'infanterie, sous les ordres d'un capitaine du génie, a eu hier pour mission d'aller déblayer.

Une grande bande de nuance paille se dessine au loin perpendiculairement à notre direction. C'est le bourrelet de sable de Zebaret-el-Fatha, la lèvre méridionale du Zar'ez de l'Ouest. Nous dépassons cette ligne de sable, et un spectacle aussi magique que plein de fraîcheur s'offre aux regards de nos soldats et remplit d'espoir leurs larynx desséchés : un immense lac aux eaux argentées se déploie devant eux de l'est à l'ouest, et renvoie effrontément au soleil les rayons dardants dont il semble le frapper. « Comme il va faire bon, se disent nos troupiers, de piquer une tête là-dedans ! ... Qui est-ce qui disait donc qu'il n'y avait pas d'eau dans le désert?... J'espère qu'en voilà assez. » Et les malheureux hâtaient le pas pour se faire quelques instants plus tôt une baignoire de ce beau lac. La chaîne de l'Oukal semble se mirer dans cette glace gigantesque, qui ne paraît avoir été placée là, du reste, que pour servir de Psyché à Phœbus.

Cependant, plus nos soldats approchent du Zar'ez, plus le doute pénètre dans leurs âmes. Est-ce bien de l'eau que contient ce lac ? Les arbustes qui croissent sur ses rives se réfléchissent pourtant

bien sur sa surface. La colonne descend toujours; elle atteint une sorte de daya (bas-fond) tigrée de rares louffes de joncs, et où viennent se perdre les eaux de quelques ravins ayant leurs têtes dans la raonlagne; elle touche au lac: déception, etamère surtout! les belles eaux du lac sont remplacées pas une couche de sel qui en recouvre toute la surface. La colonne avait été le jouet du mirage. Il nous reste, heureusement, sur les bords de la Sebkha, la source de Hamial-el-R'arbia, que le détachement parti hier a dû déblayer ce matin. Déception nouvelle! ce travail dans une vase infecte, à exhalaisons sulfureuses, a enfiévré les travailleurs, ainsi que le capitaine qui les dirigeait, et, pour comble de malheur, l'eau de celte source n'est pas potable.

La colonne pose néanmoins son camp sur les bords du lac; mais les travaux de la source ayant empesté l'air aux alentours, le général a décidé que la colonne abattrait ses lentes à cinq heures pour aller coucher plus loin, sur un bivouac sans eau. Cette décision est accueillie avec grand plaisir.

La sebkha (lac salé) du Zar'ez occidental n'a pas moins de 35 à 40 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 6 ou 7 kilomètres; sa plus petite largeur, au Moktâ-Djedian, est de 4 kilomètres environ. Sur les bords internes du lac, on rencontre trois sources d'eau potable, mais chaude, ainsi que l'indique le mot hamia, qualification sous laquelle elles sont désignées.

Au moment de notre passage, le Zar'ez est entièrement recouvert d'une couche de sel solidifié, d'une épaisseur de deux ou trois millimètres ; son fond, sous la couche de sel, est formé d'une vase noirâtre. Le pied laisse son empreinte sur la surface du lac, comme lorsqu'on marche sur la neige en temps de dégel. La sebkha a ses gués, ses points de passage ; ils sont facilement reconnaissables aux traces qu'y laissent ceux qui les traversent. D'après les calculs du général Marey, la couche de sel solidifié représentant celui de l'eau de mer du bassin du Zar'ez, pourrait avoir 25 lieues carrées de base et 200 mètres de hauteur.

La chaleur est insupportable ; le sol, formé d'ondulations de

sable piquetées de joncs rabougris, est brûlant aux pieds ; nous sommes au four; pas un brin d'air; on ne sait où se mettre; on étouffe. Il ne faut pas penser à faire la sieste, la tente est inhabitable, même retroussée de toutes parts comme une bergère de Watteau; on pourrait être entraîné pendant le sommeil par l'ouad de sueurs que produit la position horizontale. Heureusement que nous n'avons plus que cinq heures à attendre dans cette énervante situation. Pour comble de maux, nous sommes sur les débris d'un campement de la colonne Liébert. Ils en avaient mangé, du mouton ! ce ne sont qu'abalis, que têtes, qu'intestins, etc. Enfin !

Mais Dieu soit loué ! il est trois heures et demie ; le commodore Rose (un brave capitaine du 8e de ligne), chargé de la flotte des équipages d'eau, a donné le signal du départ à ses sokhkhrara, et les chameaux, chargés d'outrés et de tonnelets, prennent leur direction sur le nouveau bivouac.

A cinq heures, nous en faisons autant. Nous sortons du lac par une daya desséchée et quadrillée en mosaïque par le soleil. Nous trouvons bientôt une belle route sur laquelle nous nous engageons, et, vers neuf heures du soir, nous dressons nos lentes, à la lueur de la halfa, auprès de quelques vieux térébinthes.

Le lendemain, 21 juin, la colonne reprend la route qu'elle a suivie la veille, et pique dans le nord-ouest sur un large plateau rocailleux, à végétation maigre et rabougrie, où le chih domine ; on rencontre ça el là des bouquets de sedeur (jujubiers sauvages) et quelques lérébinlhes. Nous trouvons des fumées indiquant le passage des fauves (1) gazelles; les troupiers se précipitent sur les produits parfumés de ce type de toutes les beautés de la femme, du moins, selon les poêles orientaux. En effet, nous sommes croisés par un de ces ruminants à cornes creuses, — nous parlons

(t) Il est très-remarquable que la robe des animaux du désert n'a jamais de couleurs vives ; tous sont à pelages gris, jaune-pâle ou blanc-jaunâtre, nuances rappelant les teintes du sol sur lequel ils vivent. La même remarque s'applique aux oiseaux, aux reptiles et à la plupart des insectes : c'est là, du reste, leur sauvegarde contre les animaux qui les chassent et qui s'en nourrissent.

des gazelles. — Bou-Diça lui donne la chasse, et, en quelquesminutes, chasseur et chassée ont disparu derrière un pli de terrain. Nous plaignons la gazelle; car elle a affaire à uu rude poursuivant.

Devant nous se dressent déjà lescollines jaunâtres qui bordent Pouad El-Beïdha, devenu plus bas l'ouad Tagguin ; la colonne traverse des marécages à sec en ce moment et saupoudrés d'efflorescences salines. Un peu plus loin, nous trouvons des débris de cantines, des lambeaux de drap rouge, puis, à quelque distance l'une de l'autre, deux têtes d'hommes, — de Français,— calcinées, parcheminées par le soleil. C'est hideux! Nous les emportons pour leur donner la sépulture. Nous sommes près de Feïdh-Hallouf, sui le lieu du combat où, le 16 avril, le lieutenant Ahmed-ben-Rouïlah et la moitié de son peloton tombèrent sous les balles des Oulad-Châïb.

Nous gravissons un mamelon rocailleux au sommet duquel sont deux petites redoutes en pierres sèches qui nous ont paru avoir servi de postes-avancés à l'un des nombreux camps qui, depuis 1844, ont été établis sur ce point; puis nous descendons dans une vallée marécageuse, couverte de magnifiques fourrages; nous la traversons, et nous allons dresser nos tentes à Ras-el-Aïn, sur les bords d'un ouad bordé de saules et de roseaux, au pied d'une chaîne de petites collines de nuance jaunesale.

Ce bivouac n'est que temporaire ; ses marais lui ont fait une mauvaise réputation. Aussi, le général a-l-il décidé qu'on lèverait le camp à quatre heures du soir pour aller coucher à trois lieues plus loin.

Tagguin est un point auquel ses eaux et ses fourrages ont, dans tous les temps, donné beaucoup d'importance, et les tribus qui l'avoisinenl se le sont bien souvent disputé par les armes : c'est ainsi que les Harar, les Oulad-Khelif, les Oulad-Châïb, les Oulad-Mokhtar et les Nouaïl rougirent si fréquemment de leur sang ces précieuses eaux, la vie de leurs troupeaux. Les Oulad- Khelif, pour appuyer plus solidement leurs prétentions sur le campement de Tagguin, y firent bâtir un petit fort actuellement ruiné. Du reste, d'après les érudits, Aïn-Tagguin signifierait

« Fontaine des Puissants (1), » et celle dénomination expliquerait que ce lieu, théâtre de fréquents combats, ne saurait appartenir qu'aux forts, à ceux enfin qui l'ont conquis.

Tagguin est aujourd'hui l'un des campements des Oulad-Châïb, de cette tribu qui fit défection au commencement de l'insurrection.

Nos colonnes passaient pour la première fois sur ce point en 1842 : ce fut le 30 septembre, quand le général de La Moricière poursuivait celte grande émigration de 30,000 individus qui fuyaient le Tell de la province d'Oran pour se jeler dans le Sahra. Le point de Tagguin est surtout célèbre dans nos annales algériennes par la prise de la zmala de l'Émir Abd-el-Kader, le 16 mai 1843, brillante affaire tentée sur les indications du colonel Yusuf, et à laquelle il prit une si grande et si glorieuse part.

La zmala toule entière était établie à Ras-el-Aïn de Tagguin : elle se composait de 300 douars présentant une population de 20,000 âmes, dont 5,000 guerriers. Bien que le duc d'Aumale n'eût avec lui que 500 cavaliers, il n'hésita pas à les jeler sur l'ennemi. Le lieutenant-colonel Morris chargea, à droite, avec les chasseurs ; le colonel Yusuf, à gauche, avec les spahis ; le duc d'Aumale se portail en même temps sur le centre avec une petite réserve. La surprise fut complète: nos cavaliers fondirent comme une trombe de feu au milieu de cette population terrifiée, hurlante; ce n'était bientôt plus, dans celle ville mobile, qu'une confusion, un pêle-mêle de femmes qui supplient ou qui injurient, d'enfanls qui pleurent en appelant leurs mères, de guerriers qui courent à leurs armes ; mais la Irombe passait rapide, effrénée, terrible, renversant, brisanl, écrasant, broyant tout ce qui lui faisait obstacle; les sabres sillonnent l'air d'éclairs sanglants, la poudre jette son cri aigre et vibrant, les armes se choquent, les élriers tintent sous les coups des chabirs, et, sous ce bruit de ferraille, hommes et chevaux, la narine onverte, les naseaux fumants, l'œil enflammé et veiné de sang, roulent toujours, pulvé-

(I) A moins pourtant que Tagguin ne vienne de taguen, qui signifie limon au fond d'un ruisseau. Cette leçon serait d'accord avec la condition du lieu, lequel est fort marécageux.

lisant, dans leur course fougueuse, vertigineuse, tout ce qu'ils rencontrent sur leur chemin. Trois cents guerriers arabes sont tués; trois mille prisonniers (1), quatre drapeaux, un canon, el un immense butin sont les trophées de la victoire.

La mère el la femme d'Abd-el-Kader se sauvèrent sur un mulet, escortées par quelques cavaliers. La première, dit-on, aurait, pendant quelques instants, tenu suppliante l'étrier du colonel Yusuf qui, après l'avoir rassurée, sans la connaître, l'aurait perdue dans la foule.

Au mois de mai 1844, le général Marey, dans son expédition sur Laghoualh, avait reconnu l'excellence de la^ position de Tagguin ; il y créait un dépôt fortifié pour y laisser les approvisionnements du retour, ainsi que ses écloppés, diminuer ainsi d'autant les embarras et les dépenses de son convoi, et, enfin, assurer ses communications. Il existait alors à Tagguin, sur une hauteur dominant les marais, un reste de ksar bâti là vers 1834, el qui avait été abandonné depuis à cause de son insalubrité. En deux jours, le général le mil à l'abri d'une attaque : on y établit quatre bastions, un réduit en pierres sèches, et un réduit de réduit en caisses de biscuit et sacs d'orge ; une caponnière menait à un puits creusé dans le bas. Cent cinquante hommes, sous les ordres d'un capitaine, fournirent la garnison de ce dépôt.

Les Rahman, les Oulad-Châïb et les Bou-Aïch vinrent former autour de Tagguin leurs nombreux douars.

A diverses époques, les colonnes séjournèrent ou passèrent sur ce point, et y laissèrent quelques travaux.

C'est ainsi que la colonne du général Liébert, qui campa, dans le couranldemai dernier, sur les eaux de Tagguin, restaura el agrandit l'ouvrage qu'avait créé le général Marey en 1844 pour y établir son dépôt. Quand, pendant que la colonne Yusuf faisait sa pointe sur Tadjrouna, le général Liébert se porta sur El-Beïdha,

(1) Le malheureux lieutenant Ahmed-ben-Rouïlah, qui, 21 ans plus tard, le 16 avril 1864, devait tomber assassiné à Tagguin, était parmi les prisonniers qui furent faits dans la mémorable journée du 16 mai 1843. Il était alors âgé de 13 ans.

il fit son biscuit-ville de ce retranchement en pierres sèches. Aujourd'hui, c'est une véritable œuvre d'art qui pourrait défier les attaques de tous les Sahriens réunis.

Celle position n'est pas positivement un lieu de plaisance; outre son insalubrité, il est difficile de trouver des mamelons plus pelés, plus rocailleux que ceux qui enceignenl la vallée marécageuse de Tagguin ; leur nuance isabelle n'ajoute rien à la gaîlé du point de vue. On remarque, sur un piton situé à l'ouest de l'ouvrage Marey, des traces d'un retranchement en pierres sèches qui a dû être l'un de ses postes-avancés. Un marais, bourbeux et vaseux comme l'Achéron, produit par les eaux de la fontaine de Tagguin, s'étend traîtreusement sous les joncs et les roseaux, et répand autour de lui, quand il est piétiné, des miasmes pestilentiels à odeur sulfureuse. Quelques parties du marais sont desséchées ; les efflorescences salines qui les recouvrent indiquent que les eaux qui y séjournent pendant l'hiver sont saumâlres.

Depuis l'affaire du 16 avril, les vautours et les corbeaux ont élu domicile aux environs de Tagguin ; ils s'y comptent par centaines. Il nous semble pourtant qu'après deux mois de travail, la besogne de ces fossoyeurs-nettoyeurs doit fortement s'avancer.

Dans cette vallée, le soleil nous frappe plus impitoyablement que jamais; c'est une chaleur lourde, accablante comme une chasuble de plomb. Nous pouvons apprécier actuellement ce que devaient éprouver les gens condamnés au supplice de l'auloda-fé. Il est quatre heures, et nous nous mettons en roule sans le moindre regret pour aller chercher un gîte à trois lieues plus loin. Nous campons sur un petit ravin qui va jeter ses eaux — quand il y en a — dans l'ouad Tagguin, à hauteur de R'ouïba.

Une dépêche télégraphique nous apprenait qu'à la date du 20 juin, le général Deligny rentrait à Géryville, après avoir détruit El-Abodh-Sidi-Ech-Chikh. Le maraboulh Sid Mohammedben-Hamza était en fuite, et les Harar avaient fait leur soumission.

Gomme le disait la dépêche télégraphique, le marabouth était

bien en fuite; mais il était suivi par les cavaliers des Mekhadma, des Châanba, des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, des Oulad-Châïb, el de plusieurs douars des Harar. Celait bien une fuite à noire point de vue ; mais, pour les Arabes, ce n'était qu'une retraite. On le verra plus lard. Du reste, nous le répétons, la fuite d'un goum n'a pas, pour les indigènes, l'importance que nous attachons à cette manière de se retirer ; c'est, au contraire, un des principes de la tactique de ce peuple, qu'il faut se bâter de fuir, quand on ne se sent pas le plus fort. Il est vrai que, le lendemain, on peut très-bien retrouver devant soi ce même ennemi qu'on avait mis en fuite la veille, et qu'on croyait bien loin. .

Le 22 juin, la colonne, qui pensait se diriger sur Chellala, était jetée soudainement à gauche de la roule, et prenait une direction légèrement ouest; le général lui donnait apparemment une autre destination ; mais, dans tous les cas, le secret était bien gardé. Les commentaires nous portaient sur Tiaret en passant par Goudjila ; nous étions sur le chemin qui conduit à ces localités. Mais, après deux heures de marche, à hauteur du ravin de Bou-Chaoual, la colonne se redressait et filait droit au nord. Nous ne fûmes fixés sur notre objectif qu'à l'entrée de la Tenïel-el-Hamra, qui coupe le Djebel-Ben-Hammad, et ouvre un passage sur le ksar de ce nom.

La Tenïel-el-Hamra est un étranglement extrêmement étroit qu'encombrent d'énormes blocs de rochers arrachés aux sommets voisins. Un chemin de chèvre, dans lequel on ne peut passer qu'un à un, s'allonge en limaçon sur le flanc droit du col, puis il atteint, à hauteur d'un carrefour de ravins, une rampe assez raide qui débouche, à mi-côle des hauteurs rocheuses de Ben- Hammad, sur une vaste plaine couverte de halfa qui se confond, au nord el à l'ouest, avec le plateau du Sersou. Quand le ciel est sans brume, on découvre très-bien de ce point le poste-avancé de Tenïel-el-Hâd. A partir du sommet de la rampe dont nous venons de parler, le chemin court au pied des pentes du Djebel-Ben- Hammad jusqu'à hauteur de l'échancrure au fond de laquelle s'embusque le ksar Ben-Hammad. C'est en ce point que la colonne pose son camp sur un terrain rocailleux à l'excès, où l'on ne parvient à dresser les tenles qu'après de longs tâtonnements.

Le pays de Ben-Hamraad (1) mérite son nom à tous égards; car c'est bien la région la plus durement rocailleuse qu'il soit possible d'imaginer, et nous ne voyons guère que la rude chebka du Mzab qui puisse lui être comparée. Le massif du Djebel-Ben- Hammad ne se compose, pour ainsi dire, que d'un immense l'ocher formé de blocs gigantesques superposés et dont les flancs sont coupés à pic; c'est là, incontestablement, que les Titans ont essayé d'escalader le ciel. Ces hideux escarpements ont encore cette teinte ocreuse dont nous sommes si fatigués, et nous inférons de cette monochromie que c'est le même badigeonneur qui a eu toute l'entreprise du Sahra. Ces chaînons, nus eomme un ver, viennent se nouer à l'est et à l'ouest à une sorte d'anneau qui forme entre leurs points d'attache une vaste dépression circulaire à berges déchirées, rongées. On arrive sur cet immense puisard dont la margelle, le couronnement, paraît être le point culminant du massif, par deux plateaux rocheux posés en tremplin sur les bords de l'excavation où ils viennent s'accrocher. Ces plateaux, d'une largeur assez considérable, jouent, par l'effet de leur presque inaccessibilité, le même rôle que les gâcla du Djebel-'l-Amour, c'est-à-dire que, dans un pressant danger, ils peuvent servir de refuge aux gens de Ben-Hammad et à leurs troupeaux. Les flancs de ces plateaux renferment aussi de profondes anfracluosités qui semblent impraticables, et qui le sont, en effet, pour ceux que les gens de Ben-Hammad n'ont pas mis dans leur secret. Ces cavernes sont des cachettes au fond desquelles, comme nous le dirons plus loin, alla bien souvent s'enfouir le bien d'aulrui.

Au fond de l'excavation dont nous venons de parler, jaillit, du fond de la paroi adossée à l'est, une source qui se répand en dehors du massif par l'échancrure qui donne accès dans la crique formée par la solution de continuité des chaînons est et ouest. Quelques jardins à arbres fruitiers ont été plantés sur le parcours

(1) Les Sahriens appellent hammad des plateaux rocailleux d'une dureté excessive ; c'est comme un sol de fer sur lequel on aurait semé des scories. Ben-Hammad signifierait, dans le langage imagé des gens du Sud, fils des plateaux rocailleux.

des eaux de la source. Le village de Bcn-Hammad, qu'on ne découvre que lorsqu'on esl dessus, est accroché à gauche — comme une cage d'oiseau — sur une alluvion rocailleuse provenant d'un èboulement de l'escarpement nord; des jardins maigres et chétifs sont placardés — comme un tableau appliqué contre un mur — au-dessus du ksar et au sommet de l'éboulement. Les Hel-Ben-Hammad sont donc littéralement dans un puils dont on aurait ouvert une paroi au moyen d'une tranchée allant affleurer son fond.

Il est bien évident qu'une population ne va pas se loger ainsi sans raison; les gens de Ben-Hammad se sont, en etïet, choisi cet établissement en vue de l'honnête profession qu'ils avaient l'intention d'exercer.

Depuis les temps les plus reculés, les gens qui, plus tard, vinrent habiter Ben-Hammad, passent pour aimer à l'excès le bien d'autrui. Autrefois, ils vivaient sous la tente, et, pour arriver à s'approprier des troupeaux sans bourse délier, ils employaient la razia qui, en résumé, est presque de la guerre, moins la sainteté du but. Mais, dans ces sortes d'opérations qui présentent des périls aussi bien pour l'assaillant que pour l'assailli, les futurs Beni-Ben-Hammad laissaient souvent quelquesuns des leurs, circonstance qui enlevait une grande partie de son intérêt à cette guerre au butin. Il s'agissait, non pas de renoncer au métier, mais de trouver un moyen de le rendre tout aussi fructueux sans courir le moindre danger. Ce fut un ancien qui mit la main sur la solution. Il exposa modestement

— bien qu'il n'en fût plus à faire ses preuves, — que la qustion se bornait à chercher un lieu sûr, hors d'atteinte, difficile à découvrir, facile à défendre, lieu, enfin, propre aux embuscades et au dépôt des biens que le Dieu unique — ■ qui est grand et généreux, — pourrait faire tomber entre leurs mains. L'ancien ne le disait pas; il gazait; mais on voyait bien que ce qu'il voulait, c'était un coupe-gorge; la pudeur n'était donc pas entièrement bannie de son cœur. <« Eh bien ! ajouta le chikh, ce lieu, je l'ai trouvé : c'est Ben-Hammad. Nous avons là gâda de refuge pour les mauvais jours, cavernes profondes pour y mettre nos biens,

— et ceux des autres, s'il plaît à Dieu ! — eaux superbes pour

nous abreuver, nous el nos troupeaux, bordj naturel pouvant défier les armées de tous les sultans du monde. — Ceci se passait bien avant notre occupation. — Que vous faut-il de plus? Do là, nous fondons sur les voyageurs sans défense, sur les gens qui reviennent des marchés, sur les caravanes; nous les dépouillons de leur superflu, à moins qu'ils ne consentent — el je le leur conseillerais volontiers, — à nous payer un droit de passage, cl nous renlrons au plus vite dans notre repaire sans attendre les explications qu'ils seraient tentés, peul-êlre, de nous demander, o

La proposition était trop belle pour ne pas être acceptée; aussi le fut-elle à l'unanimité.

Quelques mois après, le village était bâti, et les Ben-Hammadiens exerçaient déjà avec succès leur honorable industrie. Redoutés jusqu'à plusieurs journées de marche de leur base d'opérations, les tribus avaient consenti à leur payer un certain impôt, el personne ne pouvait traverser la Tenïet-el-Hamra, sur laquelle ils avaient établi un droit de péage, sans se soumettre au tribut fixé. L'ancien agha des Oulad-Châïb lui-même, El- Djedid-ben-Youcef, qui trouvait que cet impôt avait du bon — surtout pour ceux qui le percevaient, — ne dédaigna pas de se l'attribuer el de s'en faire de jolis revenus.

Il est clair que notre immixtion dans les affaires du Sud a dû porter un coup désastreux à l'industrie des gens de Ben-Hammad ; mais ils n'ont jamais pu se défaire entièrement de leurs anciennes habitudes, et l'on est toujours sûr de leur voir prendre des actions dans les affaires d'eau trouble. C'était précisément un grief de cette nature qui nous amenait devant leur ksar.

Il existe, à dix kilomètres au nord de Ben-Hammad, un petit village bâti par des ouvriers européens auprès de l'emplacement de l'ancienne Chellala, et qui a pris le nom de son ancêtre. Ce village, où le kaïd Djelloul-ben-Msâoud, qui a été tué par Naïmiould-El-Djedid, avait sa résidence, fut peuplé avec des Znina, Sahriens étrangers à la tribu des Oulad-Sidi-Aïça, qui ont leurs terres de parcours auîour de Chellala. Or, après l'affaire du 10 avril el la défection des Oulad-Châïb, le pays n'étant plus gardé,

Chellala, notre création, fut saccagée par ses voisins, par les Beni-Ben-Hammad particulièrement qui, revenant à leurs anciens errements, s'empressèrent de faire main-basse sur les troupeaux de bœufs et de moutons appartenant aux Chellaliens. Ce vol, jusqu'à présent, était resté impuni, de même que le crime qui leur était reproché d'avoir fait de la poudre pour les rebelles. Mais le jour de la rétribution était arrivé, et le châtiment qu'avait encouru cette population tarée ne pouvait plus être différé.

Ne se sentant pas la conscience très-nette, les gens de Ben- Hammad, à l'exception de trois ou quatre tentes qui étaient restées sur les eaux, s'étaient retirés sur leur gdda à notre approche , prêts à y défendre, sans doute, leurs femmes et leurs troupeaux. Au lieu de députer quelques-uns de ses membres vers le commandant de la colonne pour lui faire entendre des paroles de paix et de soumission, cette population prenait, au contraire, une altitude hostile et une position de défense.

En présence d'un pareil aveuglement, il n'y avait plus à hésiter ; il fallait frapper.

Le général décida donc que deux bataillons et deux escadrons iraient chercher la soumission des gens de Ben-Hammad.

Vers minuit, deux détachements, de la force d'un bataillon chacun, escaladèrent en silence, guidés par des gens du pays, les pentes est et ouest de la gdda où s'étaient retirés les gens de Ben- Hammad. Le départ des deux colonnes fut combiné de façon à les faire arriver, en même temps et à la pointe du jour, sur le lieu où l'on supposait pouvoir trouver et surprendre les rebelles. La colonne de gauche, formée parles Tirailleurs du 1er régiment, avait un très-long détour à faire ; les chemins étaient atroces et presque impraticables; la lune était voilée par une brume assez épaisse qui permettait à peine de se diriger à travers les rugosités, les rides, les déchirures de la route.

Vers trois heures et demie, un coup de feu réveillait notre camp : les gens de Ben-Hammad veillaient, et ils venaient d'apercevoir la tête de la colonne de gauche. Le feu s'engage ; la fusillade est répétée parles échos de la montagne. La colonne de droite vient d'apparaître à son tour; les spahis tiennent le vil-

lage en respect, el ferment toute retraite aux gens qui ont pu s'y enfermer. Les Beni-Ben-Hammad se sentent cernés ; la confusion est bientôt à son comble: les hommes crient, les femmes pleurent et supplient, la voix aiguë des enfants se mêle au sifflement des balles, les bœufs mugissent, les moutons bêlent, concert infernal et terrible où l'on sent que la mort doit faire sa partie. Des ombres fuient sur les sommets; des fuyards s'accrochent aux flancs des escarpements et disparaissent dans les anfracluosités. Les clairons ont sonné : « Cessez le feu ! » Toutes tes crêtes sont couronnées; mais grâce à la demi-obscurité qui voile la gâda, el à leur parfaite connaissance du pays, la plupart des hommes ont pu s'échapper ou se cacher dans les rochers, abandonnant ainsi leurs femmes el leurs troupeaux. Nos soldats poussent devant eux bêtes et gens jusqu'à l'entrée d'un col Couvrant sur une rampe qui a son pied au fond de la grande déchirure où est situé le ksar. Femmes et enfants, bœufs, veaux, chèvres, moutons, juments el ânes s'écoulent par ce passage el sont conduits au camp. Pendant ce temps, le village était livré aux flammes, et l'épaisse fumée qui s'élevait lentement de ce fouillis d'ordures el d'impuretés apprenait aux fuyards de Ben- Hammad que nous pouvions les atteindre.

Une trentaine de femmes, portant ou traînant presque toutes un enfant, sont amenées au camp. Nous cherchons les traces de la douleur sur ces visages flétris; car, enfin, elles ont pu perdre — elles n'en savent rien encore — soit un père, soit un mari, soit un fils; mais nous n'y trouvons que l'indifférence la plus absolue. Que se passe-t-il donc — nous ne dirons pas dans ces âmes — dans ces corps pour lesquels les maux les plus poignants, les plus cruels ne sont pas des douleurs? A quel état d'abrutissement en est donc arrivé la femme arabe pour rester insensible à ce point devant la perte d'êtres qui, pourtant, devraient lui être chers? Est-ce de la résignation? Y a-t-il bien perte pour elle ? Dans tous les cas, ce n'est pas du stoïcisme ; car ce principe de la secte de Zenon est la fermeté, la constance dans les revers et les douleurs, et nous n'avons trouvé sous la crasse de ces visages qu'insensibilité et indifférence. En résumé, la femme arabe est-elle si à plaindre d'une situation qui, si elle ne permet

pas les grandes joies, se compense au moins par l'avantage de ne pas admellre les grandes affliclions?

Un vieillard aveugle, conduit par une jeune fille, suit les prisonnières.

Il esl difficile de se faire une idée de la malpropreté de ces malheureuses femmes: les linges qui leur servent de vêlemenls n'ont jamais, bien certainement, été soumis à l'action détersive du savon. Dans tous les cas, les hommes ne sauraient leur en faire un reproche ; car ils sont absolument dans le même étal de saleté repoussante que — nous ne dirons pas leurs moitiés — leurs tiers ou leurs quarts, bien que les ksariens ne se permettent que très-rarement le luxe de plusieurs femmes.

Les petits enfants font mal à voir : nus pour la plupart, ou couverts d'une loque, ils suivent machinalement les femmes, ou, suspendus à un sein flétri et tari, ils y cherchent une existence dont ils paraissent avoir grand besoin; d'autres encore sont amarrés sur le dos de leur mère, et y dorment la tête penchée et les yeux bouffis.

Des chiens maigres et à poil hérissé suivent, la tête basse, ce cortège de misère.

Le champ de la lutte présente un spectacle navrant: à droite, des débris de tentes et de leur misérable mobilier, des paillassons éraillés, des keskès usés, des marmites en terre brisées, des linges souillés, des loques ensanglantées, des lambeaux de lapis, des couffins troués, des fragments de bracelets encorne, des colliers en verroterie égrenés, des nattes — postiches en laine noire — piétinées, et mille autres objets à l'usage des ksariennes sont épars sur le sol dans une confusion qui marque la violence et la lutte. Lessokhkhrara fouillent, remuent ces débris immondes; ils les ramassent, les estiment, les empochent dans leur capuchon ou les rejettent, selon la valeur de leur estimation. Des chiens horripilés rôdent, en flairant, autour des lieux où se dressaient les tentes de leurs maîtres. A côté, un cadavre dépouillé de ses loques; un pieux musulman a essayé de recouvrir d'un fragment de paillasson ce corps jaunâtre, chétif, recroquevillé, racorni par la mort. La balle qui l'a tué a pénétré dans l'œil sons y laisser trace de sang; elle a fait son trou — un trou énorme,

— comme si elle avait frappé dans un plâtre ; c'est une cassure. Plus loin, un autre cadavre, celui d'un jeune homme, dépouillé aussi, mais recouvert d'un lambeau de vieux sac ; frappé juste au cœur: le trou de la balle et une goutte de sang déjà noirci. Au pied de l'escarpement, trois femmes assises, un cadavre étendu sur leurs genoux — la scène du saint Sépulcre, moins la douleur; — ces femmes sont, sans doute, la mère, la sœur, la femme du tué. Le cadavre est couvert; ses jambes sont rayées de lignes sanglantes qui annoncent autant de blessures, cinq ou six. Ces femmes attendent, le visage calme, indifférent, comme si elles tenaient tout autre chose qu'un cadavre sur leurs genoux, elles attendent, en regardant les passants, le mulet qui doit transporter le corps à sa dernière demeure. A gauche, la tête dans le ruisseau, un autre cadavre ; un chien lèche ses blessures.

Français, cavaliers du goum, passent au milieu de ces morts, de ces débris ; ils vont à l'eau, ou mènent leurs chevaux à l'abreuvoir en sifflant, en chantonnant — les Français — quelque chanson grivoise, — les Arabes — toute la collection des charmes de Meriem ou d'Aïcha. A gauche, le village en flammes; pardessus tout cela, un soleil de feu qui calcine les morts et les vivants, une odeur de poudre, de sang, de cadavre, de débris fouillés, d'immondices qui brûlent ! C'est affreux !

Après cette exécution, le général faisait connaître à ses troupes les raisons qui l'avaient motivée :

« Le ksar de Ben-Hammad ayant été de tout temps un repaire de malfaiteurs, et sa population ayant, dernièrement encore, causé la ruine de nombreux colons et indigènes par le sac du village de Ghellala et le vol de ses troupeaux, les gens de Ben- Hammad viennent d'être châtiés avec toute la rigueur que comportent les circonstances actuelles. »

A deux heures de l'après-midi, le camp était levé, et nous allions établir notre bivouac à Ghellala ; à quatre heures, nous dressions nos lentes en avant des jardins de cette délicieuse oasis. Nous avions quitté l'enfer pour le paradis.

Le nouveau village de Chellala a été bâti au-dessous de l'an-

cien ksar de ce nom; on voit encore les ruines de la vieille Chellala, sur la rive gauche d'un ravin qui descend du Djebel Ahmar Khaddou.

Il n'est point, dans tout notre Sahra, dans notre Tell peut-être, une oasis aussi fraîche, aussi ravissante, aussi délicieusement verte que celle de Chellala. Ce charmant Éden plaît d'autant plus qu'on s'attend moins à le trouver ; en effet, tout, autour de celte splendide végétation, est rocailleux, jaune-sale, sablonneux, dénudé, pelé et particulièrement triste. Chellala, c'est une émeraude enchâssée dans un caillou.

Pénétrez, si vous le pouvez, dans ses jardins presque impénétrables, — une forêt vierge d'arbres fruitiers : — des figuiers touffus et branchus, à abriter toute une compagnie sous leur ombre; des abricotiers gigantesques pliant sous le poids de leurs fruits d'or ; des grenadiers empourprés de leurs merveilleuses fleurs ; des vignes qui enlacent les arbres de leurs pampres verts ; puis, dans les branches, des myriades d'oiseaux — des oiseaux dans le Sahra ! — qui chantenl, qui gazouillent, des tourterelles mâles qui roucoulent des élégies à fendre l'âme des plus cruelles ; à nos pieds, des ruisseaux d'argent courant en ricanant sous l'herbe et les fleurs. Çà et là, sur ce plafond de verdure, une échappée de ciel dazur ; jamais de soleil ; — cet astre n'est pas admis sous ces frais parasols. — Ah î restons ici, et, surtout, gardons-nous bien de mettre le nez à la lisière du bois !

Chellala doit toutes ses splendeurs à une admirable source qui sort du pied de la montagne grosse comme une rivière; une galerie creusée dans le roc va chercher les eaux jusque dans les entrailles d'un contre-fort du Djebel Ahmar-Khaddou, et les amène à la tête des jardins.

Chellala a été relevée tout récemment : la beauté de l'oasis, sa situation avaient fait songer à y établir un marché, un port plutôt, pour le commerce des laines ; on pensait, en allant au-devant des Arabes-pasteurs, faciliter les transactions entre eux et les Européens. Cela pouvait être; mais il y avait, selon nous, une grave erreur à porter nos marchés plus au sud ; c'était nous faire presque les tributaires des Sahriens. tandis que nous devons tendre, au contraire, à les attirer dans le Tell et sur nos marchés

de l'intérieur, ou, (oui au moins, sur ceux de nos postes-avancés de la ligne de ceinture. Comme nous le disions plus haut, à propos de l'extension donnée à la culture des céréales chez les Oulad-Naïl, c'est une fausse et impolilique spéculation que de faire mentir celle profession de foi des San riens: « Nous ne pouvons être ni musulmans, ni juifs, ni chrétiens; nous sommes forcément les amis de notre ventre ; •> el, — ne l'oublions pas, — le père des Sahriens, c'est le maître de leur mère, et leur mère, c'est le Tell. On considérait, il y a vingt ans, comme un axiome politique que les maîtres du Tell sont aussi les maîlres du Sahra, ce qui s'expliquait par l'impossibilité où sont les tribus sahriennes de tirer leurs grains ailleurs que du Tell. Sous les Turcs, ce besoin de manger suffisait seul pour leur faire payer l'impôt (lezma ou cuça), et la quittance du receveur était, comme on le disait alors, la seule clef qui pût leur ouvrir le pays aux céréales. « Familiarisées avec cette idée qui est aussi ancienne que leur existence sociale, dit M. Pellissier de Reynaud, quelques-unes des tribus sahriennes, celles des Arbaâ, entre autres, étaient venues d'ellesmêmes offrir de payer l'impôt d'usage, afin que leurs relations avec le Tell ne fussent pas interrompues. » C'est, évidemment, à celle cause qu'il faut attribuer la facilité avec laquelle, en 1844, le général Marey pénétra dans notre Sud, et l'accueil qu'il y reçut.

Gardons-nous bien de modifier les condilions de cette sorle de dépendance dans laquelle se trouvent les Sahriens par rapport aux maîtres du Tell, et que toujours ils sentent qu'ils ont besoin de nous. Que notre colonisation s'arrêle à la ligne de ceinture du Tell, — c'est la véritable patrie des céréales, — et n'encourageons pas la charrue européenne à pousser ses sillons jusqu'audelà de Djelfa.

Dans le Sahra, des postes — tant que nous voudrons, et jusqu'à Ouargla, s'il le faut, — mais pas de centres européens; ils ne pourraient, à un moment donné, que nous embarrasser el gêner notre action. Plus tard, nous verrons.

Des ouvriers européens furent appelés pour construire les maisons qu'on destinait à la population qui était désignée pour habiter Chellala. On voyait bientôt s'élever, au nord des jardins,

un village d'opéra-comique, avec des constructions d'un goûl douteux tenant à la fois de la maison mauresque et du castel du moyenâge, architecture hybride, fantastique, avec tourelles, créneaux, mâchicoulis, terrasses, lucarnes carrées, et rappelant par le style ces pièces montées de haute pâtisserie qui sont en montre chez les confiseurs. Ces maisons, qui ne sont pas terminées à l'extérieur, sont déjà infectes et dégradées à l'intérieur; les murs sont maculés, noircis de fumée, écornés; le sol y est bossue comme un cimetière; les portes boitent; des chiffons et des pierres ont remplacé les vitres cassées. Tout cela a l'air dépenaillé, misérable, sale comme l'habitant qui l'occupe. C'est encore une de nos erreurs de vouloir caser les Arabes, les Sahriens surtout, dans des habitations à l'européenne : nous avons vu ce que la suite de l'Émir a fait de nos châteaux de Pau et d'Amboise: la propreté — ne le savons-nous pas? — est proportionnelle au degré de civilisation d'un peuple, et conséquente à sa situation géographique.

Chellala, qui a d'abondantes et belles eaux, — plus belles que bonnes, — est pourvue d'une fontaine monumentale avec abreuvoir et d'un bassin-réservoir phénoménal ; le mol bassin est insuffisant; c'est un lac qu'il faudrait dire. Les cavaliers du goum et les sokhkhrara en ont fait une école de natation, sans trop se préoccuper de la question du caleçon.

Le général avait beaucoup à reprocher aux tribus du cercle de Boghar: c'était la seule partie de la province qui eût fourni son contingent à l'insurrection, celui des Oulad-Châïb ; c'est surtout dans ce cercle que l'obéissance avait été lente, hésitante : des ordres de l'autorité y étaient restés inexécutés; on opposait à ses décisions une force d'inertie coupable; on y sentait, en un mot, un mauvais vouloir très-caractérisé, et qui n'eût pas manqué de se traduire en rébellion ouverte, si nous eussions eu l'ombre d'un insuccès ; quelques-uns de ses guerriers étaient môme passés aux rebelles. Bien que ces tribus nous eussent fourni leurs contingents et des moyens de transport, nous ne pouvions cependant oublier et laisser impunie leur altitude au commencement de l'insurrection. Le général avait donc convoqué les tribus coupables dans la vaste plaine qui s'étend entre Chellala et Boghar.

Ces! un spectacle à la fois grandiose el imposant que cette immense ligne de tentes qui se déroule comme un long serpent noir jusqu'à l'horizon, que ces innombrables troupeaux qui tachent de blanc les tons foncés du sol. Toutes ces populations sont là attendant anxieuses les décisions du représentant de la France.

Les hommes de ces tribus ont été appelés à Chellala pour y recevoir les reproches du général et y entendre ses jugements.

Le 25 juin, à six heures du matin, tous ces hommes sont accroupis et forment un cercle compacte sur le terrain qui leur a été assigné; le général, escorté de tous les officiers de la colonne, ne tarde pas à arriver au rendez-vous qu'il a fixé. Là, interpellant chaque tribu à son tour, il formule son accusation et condamne. A l'exception de quelques voix timides invoquant des motifs d'excuse, tous paraissent accepter la décision qui les frappe. Cela fait, le général les congédie et les renvoie à leurs tentes, et tous se retirent avec ce bourdonnement particulier aux foules.

Le lendemain, 26 juin, le général faisait connaître dans les termes suivants a sa colonne les considérants qui avaient motivé ses jugements :

« Soldats !

<• Dès votre arrivée ici, vous avez pu voir cette vaste plaine de vingt-sept lieues qui nous sépare de Boghar se couvrir de tentes el do troupeaux, et pourtant leurs populations, que vous avez vues hier malin réunies dans mon camp avaient toutes commis la faute grave de n'être pas venues à notre aide dès le début de l'insurrection. Obligées de reconnaître notre force et n'espérant qu'en notre générosité, elles viennent aujourd'hui se jeter spontanément dans nos bras el implorer notre clémence.

« Il est certain qu'une pareille démarche doit beaucoup leur faire pardonner ; mais il est des fautes que le soin de l'avenir nous force à ne pas laisser impunies.

» En conséquence, j'ai dû frapper des amendes sur ces tribus, dont les plus coupables sont les Oulad-Ahmed-Recheïga, les Oulad-Sidi-Aïça-Souagui el les Oulad-Sidi-Aïça-el-Oureg.

« Le total, qui est de 320,000 francs, sera versé, dans le délai

de huit jours, à la caisse du Receveur des Contributions de Boghar, ainsi qu'une somme de 94,000 francs, qui sera répartie, par les soins d'une commission spéciale, entre les colons et les habitants de Chellala, comme indemnité du pillage dont ils ont été victimes.

« Au bivouac de Chellala, le 26 juin 1864.

« Le Général de Division commandant la colonne expéditionnaire du Sud,

« Signé : Yusuf. •»

Le lendemain, 27 juin, la colonne quittait l'oasis — déjà un peu fanée — de Chellala, et prenait la belle et large roule de Boghar. Nous longions celle longue ligne de douars, et nous pouvions, en nous isolant par la pensée, remonler de cinq mille ans le courant des âges et nous croire au temps des palriarches : voici Jacob et Laban ; voilà Rachel et Lia ; rien n'est changé ; mêmes vêlements, mêmes lentes, mêmes mœurs, mêmes vices, et, à peu de chose près, mêmes vertus.

Nous ignorons si c'est l'amende qui leur a été infligée qui leur donne cet enthousiasme ; mais, au fur et à mesure que le général passe devant une tribu, ses cavaliers montent à cheval et se détachent pour venir le saluer d'une brillante fantazia. Les femmes les suivent dans de riches et élégants dthathich (palanquins].

Les chevaux, comme ceux des paladins du temps de la chevalerie partant pour le tournoi, sont caparaçonnés de housses de soie et de velours brochées d'or aux couleurs vertes, rouges ou bleues. Nos chevaux ne se sentent pas d'aise sous nous à l'aspect de ces belles buveuses d'air du désert si coquettement parées; c'est un concert de hennissements élégiaques à ne plus pouvoir s'entendre. Les chameaux, chargés de palanquins, paraissent on ne peut plus fiers de leur mission; ils marchent avec celle majesté ridicule des animaux à longs cous. Eux aussi sont superbement harnachés : des housses à franges et à ornements rouges et bleus cachent, en les couvrant jusqu'aux jarrets, leurs formes dépourvues d'élégance. Le palanquin est fermé de rideaux rouges fixés par une bande blanche croisée ; un long roseau, ren-

fermé dans une gaîne cTéloffe rouge el terminé par un grelot, se balance flexible au sommet de la couronne du palanquin comme une jeune fille qui veut séduire un Croyant. Sous les excitations d'hommes à pied, les chameaux à palanquins sont poussés jusque vers le général : de petites mains sales s'agitent entre les rideaux sans les ouvrir, et des voix perçantes glapissent de joyeux you ! you ! de bienvenue. Puis les chameaux s'en retournent en trottinant, et en donnant au palanquin les mouvements du chapeau de polichinelle quand ce double bossu danse sa sauteuse.

Nous arrivons sur l'ouad El-Oureg, caché dans sa forêt de roseaux, et nous posons notre camp sur sa rive droite, au-dessous de l'Aïn-el-Oureg. Les eaux de celte source forment, plus bas, les marais de Bel-Kheïtar.

Le 28 juin, nous reprenions la route que nous avions quittée la veille pour aller dresser nos tentes sur les eaux de l'Oureg. Les fanlazias continuent, et les femmes à palanquins viennent thuriférer le général, à son passage devant leurs douars, de l'encens de leurs suraigus you ! you !

Nous longeons la belle tribu des Bou-Aïch ; son agha, Sid Sliman-ben-Thahar, — figure de patriarche, — a voulu présenter lui-même son peuple au commandant de la colonne.

Les Bou-Aïch sont riches de belles juments, de beaux troupeaux, de lentes splendides, de femmes ravissantes et propres. Quelle suavité de contours î quelle pureté de lignes ! quelle profondeur dans le regard ! quels yeux ! des étoiles vues par la déchirure d'un nuage noir ! des miroirs d'Archimède capables de calciner un cœur à dix stades ! Quelles délicieuses poses, et comme cela est naturel, aisé, gracieux ! comme ces robes blanches à longs plis font bien ! comme ces cordelières brunes, à nœud lâche, sont savamment posées sur ces hanches si abondamment accusées ! Horace Vernet eût, bien certainement, donné dix ans de sa vie — de celle qu'il avait — pour mettre la main sur un de ces ravissants modèles. Du reste, nous sommes dans le pays de la Prise de la Zmala.

C'est un chapitre de la Bible en action ; l'illusion est complète: les Israélites, chassés d'Egypte par le Pharaon, viennent de passer ; c'est là le désert de Sin avec ses eaux amères. Regardez à

vos pieds ; le sol est couvert de manne (1) que les émigrants ont oublié de ramasser. « Les provisions emportées d'Egypte se trouvèrent alors épuisées, et le peuple murmura, et le lendemain, au matin, le sol se trouva couvert de grains ronds et menus comme ceux du grésil. « C'est là le pain que l'Éternel vous envoie, dit Moïse; que chacun en ramasse une pleine mesure, et que personne n'en garde jusqu'au lendemain. » Ce pain, que le peuple appela la manne, était blanc comme les grains du coryandre ; son goût était celui des gâteaux d'huile et de miel. Il se durcissait en peu de temps, et fondait à l'ardeur du soleil, et, de plus, il ne se conservai! pas même jusqu'au lendemain.

La manne de nos jours a bien la forme indiquée par Moïse; mais son goût s'est considérablement modifié; en revanche, elle peut, croyons-nous, se conserver à perpétuité. Nos fantassins s'approvisionnent de ce produit ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

La route est superbe ; bien que sablonneuse, son fond ne manque cependant pas de consistance. Le terrain doit, du reste, contenir une certaine proportion de sel marin ; car, de temps à autre, nous rencontrons de petites daya couvertes de jujubiers sauvages (sedeur), ces salsolacées qui ne prospèrent que le pied dans le sel. En dehors de ces bouquets, la végétation est d'une maigreur extrême. C'est aussi le pays de la rose de Jéricho (anastatica hierochuntina) (2), l'anaslalique hygrométrique, cette

(1) Ce que nos soldats appellent la manne paraît être cette espèce de lichen que les savants désignent sous les noms de parmelia esculenta, et qui, dans les déserts de l'Orient, apparaît subitement de temps à autre sur une vaste étendue de terrain. Dans notre Sud algérien, ce lichen est de couleur grisâtre ; on le rencontre par petits amas comparables à ces petits monticules que rejettent les lombrics. Sa cassure est blanche et son goût insipide; sa forme est irrégulière, et sa grosseur est celle d'un pois. Il couvre de grands espaces, particulièrement au-dessous des Hauts- Plateaux. Les amas de ce lichen se forment le plus souvent au pied des touffes de metsnen (passerina hirsula).

(2) La rose de Jéricho, ou jérose, est une petite crucifère à tige basse et ramifiée. Lorsqu'elle a atteint toute sa croissance, ses rameaux desséchés se contractent en une touffe globuleuse; mais dès qu'elle est mise en contact avec l'eau, ses branches se détendent et s'étalent comme si la vie y était revenue.

crucifère légendaire qui, d'après la croyance populaire des Chrétiens, ne serait autre chose que l'extrémité des rameaux d'un arbrisseau sur lequel la Vierge étendait les langes du divin Enfant, plante qui, avec les eaux amères et la manne, nous transporte par la pensée dans les régions qui furent le berceau du Christianisme, et dans ce désert où vécut Jean-Baptiste.

Le sol devient pierreux et dur à l'excès. On nous montre à gauche de la route les restes d'une redoute construite par le général Marey en 1844. Un peu plus loin, la colonne pose provisoirement son camp non loin de Chàbounia, sur la rive droite de l'ouad El-Oureg. On a fait là inutilement des essais de forage de puits artésien ; on remarque encore à droite trois ou quatre petites constructions qui servaient d'habitation aux puisatiers.

Des détachements partent de ce point pour aller renforcer les garnisons de Djelfa et de Laghouath.

Une quinzaine de cavaliers des tribus du cercle de Bogharsont amenés à notre camp ; ils ont à répondre a l'accusation d'avoir abandonné la colonne et le goum dont ils faisaient partie à hauteur de Laghouath. C'était un reproche du genre de celui qu'avait eu à adresser Mohamet à ceux qui étaient rentrés dans leurs foyers avant la fin de l'expédition de Tabouk, enchantés qu'ils étaient de rester en arrière du Prophète. Le fin mot, — l'envoyé de Dieu nous l'apprend, — c'est qu'il leur répugnait de combattre dans le sentier de Dieu de leurs personnes et de leurs biens. Ils se disaient les uns aux autres : « N'allons pas à la guerre pendant ces chaleurs. » — « Dis-leur, soufflait Dieu à son Prophète à cette occasion : La chaleur du feu de la géhenne est bien plus brûlante encore ! » Ces quinze cavaliers avaient, sans doute, trouvé, comme ceux auxquels Mahomet fait allusion, que la chaleur était trop forte pour aller à la guerre. Le général se contente de les dégrader en les mettant à pied et en les faisant désarmer.

A quatre heures, nous nous remettions en route pour aller coucher sur un bivouac sans eau. Nous coupons, au-dessous de Chàbounia, quelques marécages, et, reprenant la route, nous traversons successivement leNahr-Ouassel (Haut-Chelif)et l'ouad

En-Nâïm. Nous dressions nos tentes dans une daya au-delà de ce dernier cours d'eau. On distinguait de ce point, sur la croupe orienlale du Djebel-' l-Hammouch, le poste-avancé de Boghar.

Le ?9 juin, à quatre heures du malin, nous levions noire camp, et nous nous dirigions, en laissant le Nahr-Ouassel à notre droite, sur le ksar El-Bokhari ; nous coupions successivement Pouad Moudjelil, les ravins d'Ouden-el-Ahmar et d'EI-Kser, le Chelif sur son pont, et nous dressions nos tentes au-dessous du Kef Ben-Ali et du ksar El-Bokhari.

Nous apprenions en arrivant que, le 27 juin, grâce aux mesures habiles et énergiques du général de Marlimprey, sous- gouverneur, la révolte des Flila avait été vaincue et terrassée, et que toutes les tribus voisines de l'ouad Riou s'étaient soumises aux conditions qui leur avaient été imposées par cet officier général.

Quant au commandant de la division d'Oran, il était revenu, après la destruction d'El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, sur le posle de Géryville, d'où, comme il le disait le 9 juin, il s'était rabattu sur Sâïda. Dans le but de protéger les Trafi ralliés et de défendre l'accès de leur pays aux Harar insoumis, il avait établi ses troupes sur le plateau d'Aïn-el-Hadjar, où elles devaient passer l'été. « En résumé, terminait le général Deligny, je considère comme arrêté le mouvement insurrectionnel du Sud, et je crois que nous n'avons plus à compter qu'avec des tribus honteuses de leur conduite, effrayées de leurs fautes, et accablées de misère. Si elles ne reviennent pas à nous d'elles-mêmes, nous serons en mesure, en automne, de les y contraindre par la force. Actuellement, cela nous est matériellement impossible.

<• Les Oulad-Châïb paraissent être ceux auxquels les plus rudes châtiments sont réservés. Ils paient bien cher l'hospitalité qu'ils sont venus chercher dans l'Ouest : ils en sont réduits à boire à Malah (rivière salée) ; c'est la seule eau qu'on leur ait laissée en partage. »

Les marchands du ksar El-Bokhari n'ont point voulu laisser rentrer la colonne sans lui témoigner tout le plaisir que leur causait son retour. Pour ne pas être des hommes de cheval, ils n'en ont pas moins l'amour de la fanlazia à la poudre. Après

une tharaka bien nourrie, ils regagnent bravement leurs comptoirs .

Une commission est organisée pour faire la vente des troupeaux provenant des diverses razias et en répartir le produit entre les troupes de la colonne. Ce produit s'élève au chiffre de 15,750 francs, ce qui porte la part de chaque homme à la somme de 4 francs.

Le ksar El-Bokhari est perché, à 200 mètres au-dessus de la vallée du Chelif, sur une croupe dénudée et de cette éternelle nuance chemise de la reine Isabelle, teinte que nous connaissons de reste. Le village actuel est d'origine récente : une colonie de marchands de Laghouath le fonda en 1829 dans un but exclusivement commercial, c'est-à-dire pour en faire le centre des affaires qui se traitent entre le Tell et le Sahra. Ksar El- Bokhari est, en un mot, l'un des ports secs du Sud.

On remarque, au nord-est du village, sur la rive droite du ravin, les ruines de l'ancien ksar. Son nom d'El-Bokhari lui vient de son premier fondateur, dont l'un des descendants était encore, au commencement de 1864, kaïd des Mfalha.

En 1841, ksar El-Bokhari était un assez gros village, bâti de gourbis et de cabanes. Depuis que nous occupions Médéa, l'Émir y avait fait transporter ses ateliers, et l'on y confectionnait des effets d'habillement pour ses troupes régulières.

Le 23 mai 1841, nos troupes trouvèrent le village abandonné, et elles y mirent le feu. Le ksar a été relevé depuis cette époque, et des maisons en maçonnerie ont remplacé les gourbis des premiers fondateurs.

El-Bokhari tient à la fois du ksar sahrien et du village tellien : c'est aujourd'hui une sorte de Babel où se parlent les langues de toutes les nations qui ont des représentants en Algérie ; les éléments mzabite et israélite paraissent cependant y dominer. C'est un accouplement de négociants qui semblent embusqués, comme l'araignée derrière sa toile, pour se saisir — contre marchandises, nous l'espérons, —des valeurs qui pourraient embarrasser et gens du Tell et gens du Sahra. C'est là, dit-on, où la plupart des femmes des Oulad-Nâïl vont refaire les finances de leurs maris lorsque leur délabrement — celui des finances — exige

ce genre de transaction. On assure que l'argent qu'elles gagnent ainsi ne leur arrache pas plus de remords, que le produit de la vente de leurs parapluies n'en coûte aux Auvergnats qui viennent écouler ce produit de leurs manufactures dans la capitale du monde civilisé.

Ksar El-Bokhari est donc le comptoir et l'entrepôt des Sahriens, et sa situation doit nécessairement en faire un centre commercial important.

Au pied du plateau d'El-Bokhari, et sur la route impériale de Laghoualh, s'élèvent quelques constructions européennes qui bientôt seront assez nombreuses pour former un village. Il se tient là, le lundi de chaque semaine, un marché important. C'est le port naturel et central du commerce des laines de la province d'Alger.

Le poste-avancé de Bou-R'ar (le lieu à la caverne), que nous appelons Boghar, s'élève sur la rive gauche du Chelif, à six kilomètres d'El-Bokhari, et à onze cents mètres au-dessus du niveau de la mer, sur les pentes boisées de la chaîne du Djebel- '1-Hammouch. L'Émir, qui avait compris toute l'importance de ce point qui n'était d'abord qu'un haouch, le choisit pour en faire un établissement militaire. Dès 1839, Mohammed-ben- Aïça-el-Berkani, khalifa de Médéa, y fit construire un fort qu'il arma de canons, et qui renferma plus tard une sorte d'hôpital, des magasins assez considérables, des fours, et une caserne.

L'Émir y avait également, sous la protection du fort, des silos d'approvisionnements.

En 1841, lorsque le général Bugeaud eut porté la guerre dans la vallée du Chelif, il résolut de détruire tous les établissemenls militaires qu'avait l'Émir sur la ligne de ceinture du Tell. Le général Baraguey-d'Hilliers paraissait, en effet, le 23 mai 1841, à la tête de 8,000 hommes d'infanterie et de 1,000 chevaux, sous le poste de Boghar.

Lorsque nos troupes en approchèrent, elles reçurent une centaine de coups de fusil partis de quelques groupes ennemis qui furent promptement dispersés. En évacuant Boghar, les Arabes y avaient mis le feu ; on chercha à détruire par la mine et par la pioche ce que l'incendie avait épargné. On trouva, cachées

dans un ravin, trois pièces de canon que l'on mit hors de service.

Boghar ne fut occupé qu'en mai 1843. A cette époque, le duc d'Aumale reçut l'ordre de s'assurer de ce point et de s'en servir ensuite comme base d'opérations pour manœuvrer vers le Haut- Chelif, de manière à chercher à surprendre la zmala de l'Emir qu'on savait dans ces parages. Un dépôt considérable de munitions de guerre et de bouche y fut établi sous la garde d'une garnison de 250 hommes.

Boghar devint plus tard et est encore aujourd'hui le chef-lieu d'un cercle relevant de Médéa.

Boghar est important à plus d'un titre : il domine les abords du Sahra et surveille les mouvements des tribus ; il est l'une des principales portes du sud de la province d'Alger, et il commande l'une des voies de communication les plus fréquentées par les tribus sahriennes, surtout depuis l'occupation de Laghouath.

Grâce à sa grande élévation, le poste-avancé de Boghar a d'admirables vues, et cette situation l'a fait surnommer le balcon du Sud.

Aujourd'hui, la redoute de Boghar renferme de remarquables bâtiments militaires, et le village placé sous la protection de son canon a d'assez importantes constructions. Sa population est de près de 500 habitants.

Le poste de Boghar est assis sur le territoire des Oulad-Anteur, qui, bien que Kabyles, prétendent cependant descendre du célèbre Anlar-ben-Cheddad-el-Absi, guerrier et poète, mort vers l'an 61 5 de notre ère, et l'auteur de l'une des sept moâllakat, poèmes suspendus dans la kâba de Mekka, de cet Anlar qu'on avait surnommé Abou-el-Fouaris (le père des héros, des cavaliers) à cause de ses nombreux exploits. Malheureusement pour les Oulad-Anteur du Tithri, la grande épopée de quarante années dans laquelle se distingua le légendaire amant de la belle Abla, se passa entre les tribus d'Ans, celle du héros, et de Zobeyan, et, conséquemment, bien loin du Ghelif où les Oulad-Anteur montrent encore le gué où, d'après leur version, Antar aurait été tué. Du reste, rien ne s'oppose à ce que le véritable fondateur de la tribu des Oulad-Anteur ait été un héros ; seulement, il eut moins de réputation que Ben-Cheddad, et l'histoire de ses hauts-faits parait

avoir été noyée avec lui dans le Chelif, fleuve boueux au fond duquel il termina sa carrière et ses merveilleux exploits.

Le règlement des affaires du cercle de Boghar étant terminé, et la situation politique ayant été assurée sur les points principaux de la province par l'augmentation de la garnison des postesavancés et par des moyens indigènes, le général, par un ordre du jour en date du 30 juin, faisait connaître à sa colonne qu'elle était dissoute :

« A dater d'aujourd'hui, 30 juin, la colonne expéditionnaire du Sud est dissoute, et les différentes troupes qui la composent rejoindront leurs garnisons respectives.

« Le général commandant la colonne ne veut pas quitter ses soldats sans leur exprimer sa satisfaction pour l'énergie et l'abnégation qu'ils ont montrées à supporter les fatigues et à surmonter les difficultés qu'ils ont rencontrées.

« Ce sont des qualités qui auraient brillé plus vivement encore en un jour de combat, si leur présence seule et leur attitude n'eussent suffi pour ramener dans le devoir les tribus insoumises et pour obtenir des résultats importants.

« Le corps d'officiers s'est montré en toutes circonstances à la

hauteur de ses devoirs, et il lui revient une large part dans les

éloges que le général commandant la colonne adresse à ses

troupes.

a Au camp sous le ksar El-Bokhari, le 30 juin 1864.

« Le Général de Division commandant la colonne expéditionnaire du Sud,

« Signé : Yusuf. »

Et le général avait raison; car il eût été difficile de montrer plus d'énergie, plus de vigueur, plus d'abnégation, plus de patience, plus de résignation, plus de discipline, plus d'amour du devoir, que neTavaieni fait ses admirables troupes ; il eût été difficile d'être plus stoïquement calme qu'elles devant les misères inhérentes aux expéditions du Sud : jours de feu, nuits de glace, eaux salées et vaseuses, marches pénibles dans les solitudes ensablées, la terre pour couche, les tempêtes brûlantes, le biscuit

et le mouton pour éternel régime, et pas une journée de poudre! El malgré ces souffrances, ces fatigues, ces privations, de la gaîté, de l'entrain, des chansons, des lazzis, de francs rires, des moqueries contre la mauvaise fortune, tout le bagage, enfin, de cette bonne vieille philosophie française qui prend ses appuis sur l'amour de la gloire et sur la religion du drapeau, vertus précieuses qui nous empêchent de nous apercevoir que nous marchons sans souliers, que nos vêlements sont en lambeaux, que nous avons faim, que nous avons soif! Merci ! bronzés sublimes, qui ne vous doutez même pas de ce que vous valez, et qui faites œuvres de géants avec la simplicité de l'enfant! déguenillés splendides, qui avez montré au monde entier vos uniformes, vos drapeaux, vos corps enloqués; fous divins qui combattez dans le feu, et qui, comme Orphée, iriez chercher votre Eurydice aux enfers, si elle s'appelait la Gloire! Gardez précieusement vos croyances, vos enthousiasmes, votre chauvinisme enfin, et la France sera toujours la nation forte, puissante et respectée I

Le 1er juillet 1864, les différents corps ou détachements composant la colonne prenait la route de Médéa pour, delà, être dirigés sur les garnisons qui leur avaient été assignées.

G. Trumelet.

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