‹ Histoire de l'insurrection dans le sud de la province d'AlgerChapitre 7 sur 9 · BLESSÉS · texte numérisé non relu

BLESSÉS

Troupe 155 i

Total des tués ou blessés. . . 198

Officiers 2

L'ar'a de Géryvillc, Sicl Sliman-ben-Kaddour, qui, déjà, nous avait rendu de bons services, et dont la proximité du commandement français gênait un peu les goûts autoritaires et ses dispositions à pressurer ses administrés, entreprit de démontrera l'autorité française que sa présence au milieu des Hameïan, c'est-àdire dans le voisinage de la frontière marokaine, dont les tribus paraissaient déjà avoir oublié les leçons que leur avait données récemment la colonne De Wimpffen, serait beaucoup plus utile qu'à Géryville, qui n'était pas menacé, et qui n'avait rien à redouter des incursions de l'ennemi . Ses raisons furent très goûtées ; aussi était-il nommé ar'a des Hameïan le 1er juillet 1870.

Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb, qu'on prétendait âgé de quatre-vingt-dix ans, mourait à Figuig le 15 juillet. Ce vieux chef des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba, dont nous avons raconté plus haut la vie si agitée, et qui ne nous avait fait récemment des offres de soumission que pour nous disposer à intervenir auprès du sultan duMarok pour qu'il lui rende ses fils, qu'il retenait en qualité d'otages, passa la plus grande partie de sa longue existence sur le territoire marokain, toujours mêlé à des intrigues, tantôt donnant asile à nos rebelles et faisant cause commune avec eux, tantôt poussant les tribus de la frontière de l'Ouest sur nos populations soumises, toujours s'atlachant, en un mot, à nous créer des embarras dans cette partie du Sahra.

Sid Mâmmar prenait, à la mort de son père, le commandement des !Joua-el-R'eraba. Le nouvel ordre de choses était d'autant plus favorable à nos intérêts, dans cette partie du Sud algérien, que l'héritier de Sid Ben-Elh-Taïyeb était, à ce moment, dans les meilleurs termes avec son cousin Sid Sliman-ben- Kaddour, alors notre ar'a des Hameïan ; cette liaison nous promettait tout au moins une trêve de quelque durée, et la paix pour les tribus de notre frontière de l'Ouest. Il eût été imprudent, sans doute, de croire à la pérennité de cette heureuse situation, surtout avec la mobilité d'esprit des indigènes, et l'état constant d'anarchie dans lequel vivent les populations du Sud- Est marokain; mais, enfin, il y avait lieu de profiter de cette

tranquillité, et de chercher à la maintenir le plus longtemps possible.

Malheureusement, la guerre avec l'Allemagne et nos effroyables revers allaient profondément modifier notre situation militaire en Algérie : la France, la nation invaincue jusqu'ici, ne pouvait manquer de perdre beaucoup de son prestige aux yeux des indigènes algériens, et le principe de notre autorité dans le pays devait s'en trouver très sensiblement affaibli . Les désastreuses journées de Wissembourg et de Frceschwiller, dans lesquelles nos régiments de Tirailleurs éprouvèrent des pertes si considérables, avaient eu un douloureux retentissement en Algérie ; les appels réitérés aux Spahis et aux Volontaires indigènes, les départs successifs des troupes permanentes, ainsi que des officiers expérimentés qui administraient les territoires militaires, et qui ne pouvaient être remplacés que par des officiers inconnus des indigènes, ignorants de la langue du pays, sans la moindre expérience des affaires, et, par suite, manquant absolument d'influence sur leurs nouveaux administrés, toutes ces causes, disons-nous, cette sorte d'abandon de l'Algérie, par ses forces vives, influentes et essentiellement actives, jetèrent un trouble profond, une sorte d'ahurissement parmi les populations algériennes, qui, dépourvues de Kibla (1) politique, ne surent plus dès lors de quel côté tourner leurs regards. Il n'est pas surprenant que, dans ces fâcheuses conditions, ne sentant plus ni le poids du joug administratif, ni celui du bras du commandement, il ne faut pas s'étonner, disons-nous, si les fauteurs de désordres, si nos irréconciliables ennemis, se hâtèrent de mettre tout en œuvre pour réveiller l'esprit de révolte, toujours en sommeil d'ailleurs, ou à l'état latent chez les indigènes musulmans, chez ceux même qui nous semblent les plus dévoués à la cause française.

Toutes les tribus du Tell et du Sahra furent vigoureusement travaillées par une armée d'émissaires qui s'abattirent sur le pays ; le khouan de tous les ordres religieux entrèrent en cam-

(lj La Kibla est le point vers lequel les Musulmans se tournent pour prier. C'est plus ou moins la direction de Mekka,

pagne pour souffler l'cspril de révolte dans le cœur des Musulmans ; c'était certainement le moment marqué par Dieu pour la délivrance de son peuple, qu'il avait suffisamment châtié sans doute. La persistance de nos désastres venait appuyer les dires de nos ennemis, et disposer nos populations à croire à la venue prochaine du Moula es-Sâa, à qui le Dieu unique, en permettant la destruction de nos armées, préparait évidemment les voies.

Pourtant notre vieux prestige, bien que fort entamé, survivait encore dans la masse des indigènes; ils ne pouvaient pas se faire à cette idée que la France, qu'ils ont toujours vue si puissante, que la France qui les a si souvent vaincus, en ait été réduite en si peu de temps à l'état misérable sous lequel on la leur représentait -, bref, ils n'en étaient pas bien convaincus ; et ils savaient d'expérience qu'il est extrêmement imprudent de mettre le pied sur le lion abattu, si l'on n'est pas bien certain qu'il a cessé de vivre. C'est ce qui explique pourquoi les indigènes algériens ont tant tardé à lever l'étendard de l'insurrection : ils craignaient que le lion ne fût pas bien mort.

Quant aux rebelles du Sud-Ouest et aux tribus marokaines de la frontière, notre énergique ar'a des Hameïan, Sid Sliman-ben- Kaddour, qui nous rendit d'éminents services pendant la guerre de 1870-1871, les maintint dans une crainte salutaire, et, bien que la province d'Oran fût presque entièrement dégarnie de troupes, elle put cependant, grâce à sa rude et brutale vigueur, et aux bonnes relations qu'il entretenait avec son cousin Sid Mâmmar-ben-Ech-Ghikh, le chef de la branche cadette des Oulad-Sidi-Ech-Chikh de l'Ouest, traverser cette sinistre période sans que la paix et la sécurité fussent sérieusement troublées dans celle partie de notre territoire. Quel qu'eût été le mobile qui dirigea sa ligne de conduite dans ces douloureuses circonstances, nous n'en devons pas moins reconnaître que la fermeté du commandement de Sid Sliman nous a évilé bien des embarras, alors surtout qu'il nous eût été si difficile, pour ne pas dire impossible, d'y parer ou d'y remédier.

Le maréchal de Mac-Manon, Gouverneur général de l'Algérie,

était parti dans le courant du mois de juillet pour prendre le commandement de son corps d'armée sur le Rhin . Il avait été remplacé, pour faire son intérim, par le général Durrieu, Sous- Gouverneur général, lequel était appelé à Tours le 26 octobre, et remplacé par le général Walsin-Esterhazy, du cadre de réserve.

M. H. Didier était nommé Gouverneur général civil de l'Algérie le 31 octobre, et le général Lallemand commandant supérieur des Forces de terre et de mer.

Le général Litchlin remplace le général Walsin-Esterhazy le 8 novembre, en attendant l'arrivée du général Lallemand, qui débarquait à Alger le 10 du même mois.

M. le Gouverneur général civil Didier ne s'étant point rendu à son poste, et sa nomination ayant été aunulée, il était remplacé par M. duBouzet, préfet d'Oran, qui prenait le titre de Commissaire extraordinaire de la République en Algérie.

M. du Bouzet était remplacé, le 15 janvier 1871, par M. Alexis Lambert dans sa haute fonction de Commissaire extraordinaire de la République.

Malgré nos revers, et la qualité des troupes qui avaient remplacé celles de l'armée permanente d'Algérie, troupes ne se composant guère que de conscrits, ou de Mobiles ou Mobilisés non acclimatés, mal armés, et dont l'instruction militaire avait été à peine ébauchée ; malgré, disons-nous, ces fâcheuses conditions, l'année 1870 s'acheva sans encombre, et. la paix put être maintenue dans le Sud-Ouest algérien. Il convient, nous le répétons, d'attribuer une bonne part de cet heureux état de choses à l'énergie quelque peu sauvage de notre ar'a des Hameïan, Sid Sliman-ben-Kaddour, et au besoin de se refaire qu'avaient éprouvé les rebelles à la suite de l'expédition du général de Wimpffen surTouad Guir.

Malheureusement, les qualités de Sid Sliman-ben-Kaddour étaient gâtées par une cupidité, une rapacité extrêmes; il rongeait ses administrés littéralement jusqu'à l'os : c'était la razia à l'intérieur, incessante et désordonnée, et cela indépendamment du détroussemenl des caravanes qui s'aventuraient à proximité de ses campements. Aussi, les Hameïan en étaient-ils

arrivés à ce point de préférer à celte paix, que leur donnait leur ar'a, la razia de leurs désagréables voisins du Marok, parce qu'avec eux, ils pouvaient nourrir l'espoir de rentrer dans leurs biens par une opération du même genre, tandis qu'avec Sid Sliman, ce qui était perdu l'était à tout jamais. Nous ajouterons que ces infortunés Hameïaan n'avaient pas même la consolation de pouvoir se plaindre; car, en réclamant, ils s'exposaient fort à s'attirer des désagréments et à aggraver leur situation.

Dans le courant de février 1871, Sid Sliman-ben-Kaddour, bien que nous fussions en paix avec les tribus marokaines de la frontière, arrêtait de sa propre autorité, et à son profit, une caravane des Eumour se rendant à Tlemcen pour y vendre 260 moutons, dont il s'emparait, et faisait jeter les marchands en prison. Il s'attribuait, en outre, une part léonine sur la somme de 225,000 francs versée entre ses mains par l'État en paiement des réquisitions qu'avaient fournies les Hameïan pour l'expédition de l'ouad Guir. Un notable de cette tribu, Djelloul-ould- El-Akhdhar, a la mauvaise idée d'appuyer les réclamations de ses contribuables; il se réfugiait en même temps — prudemment — chez les Beni-Guil. Heureusement pour lui, il avait pu mettre en lieu sûr la plus grande partie de ses troupeaux, lesquels représentaient une valeur relativement importante.- Grâce à cette précaution, Sid Sliman ne put mettre la main que sur quelques centaines de moutons, qu'il jugea convenable de s'approprier.

Sans doute, l'autorité française faisait bien tout ce qu'elle pouvait pour amener Sid Sliman à rendre gorge ; mais elle était obligée d'y mettre des formes et beaucoup de patience; car elle avait besoin de ce fonctionnaire; il le savait, et il en abusait. Il fallait fermer les yeux sur cet état de choses, remettant à des temps meilleurs le moment de se priver des services de ce singulier administrateur. Nous n'avions pas les moyens de faire de la justice et de la sévérité, et, en définitive, il était préférable, malgré ce qu'avaient de peu correct ses théories administratives, d'avoir Sid Sliman pour allié que pour ennemi.

Dans la nuit du 12 au 13 mars, un parti d'une centaine de fantassins appartenant aux Oulad-Zyad, aux El-Ar'ouah et à

d'autres tribus rebelles, venait enlever les troupeaux des Arbaouat sur l'ouad El-Gouleïta : 30 traris assez mal armés de ces deux ksour essayèrent de défendre leur bien. Après un combat assez vif, les insurgés parvinrent, malgré qu'ils eussent perdu cinq des leurs, à enlever les troupeaux capturés. Mais lekaïd Mohammedben-EI-Miloud, informé de cette attaque pendant la nuit, part, à la têle de 50 fantassins, à la poursuite des maraudeurs, les atteint bientôt, les attaque vigoureusement, leur lue trois hommes et en blesse un certain nombre d'autres, et leur prend quinze fusils. Après avoir dispersé cette bande de maraudeurs, le kaïd ramène les troupeaux volés. Un seul Arbaouï avait été tué.

En présence de l'agitation qui régnait dans le Sud-Ouest, des troupes étaient parties de Tlemcen pour renforcer le poste de Sebdou, dont la colonne mobile était établie à El-Gor, point situé à l'est de ce poste.

On apprenait, vers le 20 mars, que le chef de l'insurrection faisait des offres de soumission. Tout invraisemblable que pût paraître cette nouvelle aux officiers quelque peu initiés à la question sahrienne, et connaissant le caractère de Sid Kadclourould-Hamza, ils y crurent cependant : « Avec la mobilité capricieuse du caractère des Sahriens, il faut s'attendre à tout, se disaient-ils, et il se pourrait bien que le fanatique brutal, violent, que le haineux, l'irréconciliable Sid Kaddour, lassé de ses insuccès, eût tenté quelque démarche pour se rapprocher de nous. » Pourtant, nous eussions été bien étonnés si cette demande d'aman avait été spontanée, et faite depropio motuyar cet opiniâtre adversaire.

En effet, nous apprenions plus tard que des ouvertures lui avaient été faites, dès le mois de décembre dernier, par le général de Mézange de Saint-André, commandant la province d'Oran, et qu'elles avaient été renouvelées récemment et appuyées par M. Alexis Lambert, Commissaire extraordinaire de la République en Algérie. Le Dr Warnier, si compétent dans les affaires algériennes, avait prêté aux négociateurs Je concours de sa précieuse expérience et de son incontestable influence sur les populations indigènes.

C'est par l'intermédiaire de Sid Kaddour-ould-Adda, ar'a des

tribus sahriennes de la subdivision de Sidi-Bel-Abbas, et l'un de nos plus anciens et de nos plus dévoués serviteurs, que devait se traiter celte alïaire. En effet, l'ar'a Sid Kaddour avait été autorisé par le général commandant la province d'Oran à se metlre en rapport avec le chef de l'insurrection, et à entamer avec lui des pourparlers en vue de sa soumission, dont les conditions devaient être débattues contradictoirement entre les deux parties.

Le Gouvernement de Bordeaux, tenu au courant, vers la fin de décembre, par M. le Commissaire extraordinaire Du Bouzet, des bases sur lesquelles on avait décidé de traiter, y avait donné son entière approbation, et chargeait M. le Commissaire extraordinaire d'adresser ses félicitations à l'officier général qui avait eu l'initiative de la pacification du Sud de la province d'Oran.

Il est inutile d'ajouter que les mesures militaires à prendre en vue de favoriser les négociations, avaient reçu l'approbation du général Lallemand, Commandant supérieur des Forces de terre et de mer.

Sid Kaddour-ould-Hamza avait accepté le rendez-vous demandé, et sa rencontre avec notre agent devait avoir lieu le 24 mars à Bou-Guern, à la pointe ouest du Cholhlh-ech-Chergui. Le chef des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga devait être accompagné, disait-on, de Sid Sliman-ben-Kaddour; quant à l'ar'a Kaddour-ould-Adda, il serait assisté du lieulenanl-colonel Gand et du commandant Marchand.

Sid Kaddour-ould-Hamza manqua au rendez-vous convenu. Il serait arrivé, dit-on, le 24 au soir, ou le 25 au matin, à Khenegel-Hada, dans le pays des Beni-Mathar du Marok, c'est-à-dire à une quarantaine de lieues à l'ouest du point fixé. Il aurait, prétendait-on, reçu en cadeau, des gens de cette tribu, un certain nombre de chameaux chargés de blé et d'orge, et, au lieu de se rendre au rendez-vous qu'il avait accepté, il se serait décidé à y établir ses campements pour y attendre la jonction des contingents qu'il avait convoqués, et avec lesquels son intention était, ajoutait-on, de se porter et de fondre soit sur les tribus du cercle de Sebdou, soit sur celles de Lalla-Mar'nia. Avisées des projets

plus ou moins suspects du marabouth, quelques-unes de nos tribus se sont repliées, par mesure de prudence, vers le nord, dans la direction de ces postes.

Quant à l'ar'a Kaddour-ould-Adda, et au kaïd des kaïds R'alem-ould-El-Bachir, ils sont restés en observation à El-Aricha, sous la protection de la colonne établie sur ce point.

En présence de cette singulière attitude de Sid Kaddour-ould- Hamza, des mesures sont prises pour secourir nos tribus du Sud, garder les débouchés du Tell, et pour parer enfin à toute éventualité. A cet effet, une colonne mobile, commandée par le lieutenant-colonel Gand, a quitté Sâïda pour se porter à la rencontre du chef de l'insurrection. Cette colonne, dont l'effectif général s'élève à 1,550 hommes, est composée de cinq compagnies des Mobiles de l'Allier, de six du Régiment Étranger, d'une compagnie du 1er Bataillon léger d'Afrique, d'un escadron du 2e de Chasseurs d'Afrique, et d'une section d'Artillerie de montagne.

La colonne rejoignait à Sfid 300 cavaliers des Hameïan, 200 de Sâïda, 200 des Thrafi, et 200 de Frenda ; 400 chameaux des Hameïan, fournis par l'ar'a Sid Sliman-ben-Kaddour, forment le convoi.

Un convoi de 100 chameaux, également des Hameïan, était parti de Sâïda, quelques jours après la colonne, pour la compléter à dix-sept jours de vivres de toute nature.

Par arrêté du Chef du Pouvoir exécutif, en date du 29 mars, le Vice-Amiral comte de Gueydon était nommé Gouverneur général civil de l'Algérie.

11 avait sous ses ordres le Commandant supérieur des Forces de terre et de mer.

On avait accueilli avec enthousiasme, en Algérie, la nouvelle des propositions de soumission qu'avait faites, affirmait-on, Sid Kaddour-ould-Hamza -, on exaltait les diplomates qui avaient été chargés de la conduite de cette affaire si délicate. En effet, pensait-on, la soumission de Sid Kaddour c'est la paix assurée à tout jamais dans notre Sud occidental; c'est la terminaison de cette guerre de sept ans dont nous n'avions pas l'espoir de voir la fin.

C'était là évidemment de la naïveté ; car, en supposant même qu'il entrât dans les combinaisons de ce rebelle de traiter avec nous de sa soumission, —et il n'y avait aucun intérêt,— il ne pouvait le faire que « de sa selle, » c'est-à-dire de sa personne seulement; cette démarche n'engageait ni les autres membres de la famille des Oulad-Sidi-Ech-Ghikh des deux branches, ni surtout ses adhérents, sur lesquels il ne pouvait maintenir son influence qu'à la condition de rester à leur tête, et cela d'autant mieux queSid Kaddour n'était pas l'héritier légitime de la baraka, et que le pouvoir qu'il délient indûment appartient au jeune Hamza-ould- Abou-Bekr, son neveu. Du reste, il n'est pas douteux que Sid El-Ala, l'âme de l'insurrection, n'ait relevé, à son profit ou à celui du chef de la famille, le drapeau de la guerre sainte; et, à son défaut, les Oulad-Sidi-Ech-Chikh de la branche cadette, Sid Sliman-ben-Kaddour lui-même, aujourd'hui notre allié, et qui, demain peut-être, sera notre ennemi, — car, avec les Arabes, il faut s'attendre à tout, — n'eussent pas manqué de profiter du passage de Sid Kaddour aux Chrétiens pour lui enlever le reste d'influence attaché au nom des Oulad-Hamza, c'est-à-dire aux Oulad-Sid-Ech-Chikh de la branche aînée. Nous n'avions donc pas plus d'intérêt à traiter avec Sid Kaddour que lui pouvait en avoir à nous faire sa soumission. Cette combinaison n'améliorait donc la situation en aucune façon, et il fallait ne le connaître que bien imparfaitement pour croire au succès des démarches tentées auprès de Sid Kaddour pour l'amener à composition. Et puis, d'ailleurs, toute convention avec ces fluides Sauriens, si légers de parole et de bonne foi, n'aurait pas la moindre chance de durée, ne présenterait pas la moindre garantie.

Les événements antérieurs nous l'ont déjà démontré surabondamment, et nous aurons certainement l'occasion de faire de nouveau la preuve de cette opinion, que nous craignons d'autant moins de soutenir qu'elle repose sur une expérience qui date déjà de loin.

Bien que Sid Kaddour eût manqué au rendez-vous qu'il avait accepté, l'ar'a Kaddour-ould-Adda paraissait pourtant n'avoir point renoncé encore à l'espoir de nous ramener le chef de l'insurrection; il en faisait évidemment une affaire d'amour-propre;

car, on ne s'expliquait pas autrement cet entêtement de la part d'un chef indigène de son expérience et de son caractère. Il se reposait opiniâtrement à se rendre à l'évidence, et à reconnaître que Sid Kaddour nous jouait effrontément. En effet, bien qu'évitant toujours la rencontre de l'ar'a des tribus sahriennes de POuesl, Sid Kaddour ne se rapprochait pas moins peu à peu de la ligne de ceinture du Tell. Nos tribus de cette région ne s'y laissaient pas prendre; elles avaient deviné ses projets et se repliaient devant lui. Il en était même arrivé à menacer sérieusement Sebdou, et cela malgré la présence d'une colonne à El- Gor. Comme il craint que sa tactique ne soit éventée, il s'arrête et amuse Kaddour-ould-Adda, à qui il envoie de nouvelles propositions, et nous entamons, avec une candeur inexprimable, par l'intermédiaire de notre délégué, une autre série de négociations qui, probablement, auront le même résultat que les précédentes.

Mais notre confiance est tellement robuste, absolue, que nous ne nous doutons pas le moins du monde du jeu du rusé Sid Kaddour; nous ne devinons pas sa manœuvre; nous ne comprenons pas que son but est de se rapprocher de nos colonnes ou de nos postes, de s'éclairer sur notre situation, de chercher à surprendre, en longeant la frontière, soit nos colonnes, soit nos tribus fidèles, les Hameïan surtout, en démasquant subitement ses batteries. Et nous sommes d'autant moins excusables de nous laisser tromper de la sorte, que c'est la troisième ou quatrième fois, depuis moins d'un mois, qu'il emploie ce grossier stratagème. Déjà même, l'année dernière, il avait tenté d'arrêter ainsi, sous prétexte de soumission, les préparatifs de l'expédition qu'organisait le général de Wimpffen contre les tribus marokaines.

Il importe que nous soyons bien convaincus qu'on ne traite pas avec ces gens-là : on se contente de les battre quand l'occasion s'en présente, et l'on prend les mesures nécessaires pour mettre nos tribus à l'abri de leurs coups.

Pourtant, nous finissons par nous apercevoir, et à n'en plus douter, que Sid Kaddour-ould-Hamza cherche à endormir notre vigilance et se moque de nous; aussi, ordre est-il donné, le 5 avril, à la colonne du lieutenant-colonel Renaud d'Avène des

Méloizes, forte de 700 hommes d'infanterie, de 644 chevaux de cavalerie régulière, et d'une section d'artillerie, de se diriger vers les campements de Sid Kaddour, toujours établi au Kheneg-el- Hada, sur la frontière marokaine, point de rassemblement de ses contingents, et de porter son camp de Sidi-Djilali, chez les Beni- Snous, aux puits d'El-Magoura, dans la tribu desOulad-En-Nhar.

Sid Kaddour, qui, sans doute, n'était pas prêt encore, n'avait point cessé de chercher à nous donner le change sur ses projets. En effet, deux marabouths, venus, le 3 avril, au camp de Sidi- Djilali, assuraient que les intentions du chef de la branche aînée étaient des plus pacifiques, et ils promettaient défaire connaître, le 6 ou le 7 au plus tard, la réponse définitive de Sid Kaddour aux propositions qui lui avaient été faites.

L'ar'a Kaddour-ould-Adda, qui ne voulait pas se reconnaître battu, et Sliman-ben-Kaddour qui, très probablement, ne se souciait que médiocrement de la soumission de son cousin, à laquelle il n'avait rien à gagner, étaient campés à Sidi-Yahya, au sud-ouest de Sebdou, en attendant les événements. Des relations suivies existaient, disait-on, entre leur camp et celui de Sid Kaddour-ould-Hamza. Il ne serait pas étonnant que Sid Sliman, tout en paraissant d'accord avec l'ar'a de Sidi-Bel-Abbas, ne défit traîtreusement l'œuvre au succès de laquelle Kaddour-ould- Adda travaillait avec une ardeur digne d'un meilleur sort.

Mais le moment était proche où nos négociateurs et nous allions être fixés sur les véritables intentions du chef de l'insurrection.

La colonne de Sâïda, forte de 897 hommes d'infanterie, de 242 chevaux du 2e de Chasseurs d'Afrique, et d'une section d'Artillerie de montagne, quittait ce poste, lei3 avril, poursediriger sur les puits de Tar'ziza, point situé entre Ras-el-Ma et El- Aricha.

Le 17 avril, au matin, Sid Kaddour-ould-Hamza, décidée jeter le masque, se mettait en marche à la tête de ses contingents. Informé de ce mouvement, le colonel des Méloizes, commandant la colonne, aperçut, en effet, l'ennemi défilant sur les plateaux faisant face à son camp, à une distance de cinq kilomètres environ des puits d'El-Magoura. La direction suivie était du sud-

ouest au nord-est, c'est-à-dire la ligne même de communications de la colonne avec Sebdou par Sidi-Djilali.

Vers midi, le mouvement de l'ennemi s'étanl tout à fait prononcé, le chef de la colonne donnait l'ordre au commandant Marchand de pousser une reconnaissance jusqu'aux plateaux avec les forces qu'il avait amenées d'El-Haçaiba (Magenta). Ce détachement se composait d'une compagnie du Régiment Étranger (capitaine Kauftmann), forte de 218 hommes, de deux escadrons (2e et 3e) du 1er de Chasseurs de France (capitaine Mercier et lieutenant Boucher), de quatre escadrons du 2e de Spahis (capitaine François), de la 5e section du 3e d'Artillerie, 11e batterie (maréchal-des-logis Kœcherlin), enfin, d'un détachement du 2e du Train des Équipages (sous-lieutenant Pouchal). L'effectif de cette petite colonne était de 500 hommes environ.

Cette reconnaisance quittait le camp à midi un quart, et prenait son point de direction sur la colonne des rebelles. Son aile droite était prolongée par les gouras de Dhaya,Tlemcen etSâïda; l'aile gauche était flanquée par les goums et les fantassins des Hameïan.

L'ennemi continuait sa marche de flanc vers Sidi-Djilali, le commandant de la reconnaissance se dirigea sur un plateau s'élevant entre deux petites vallées commandées elfes-mêmes, à droite et à gauche, par des hauteurs facilement accessibles. La proximité des rebelles ne permit pas au commandant de la colonne d'attendre qu'il en eût gagné le sommet pour prendre ses dispositions de combat; pressé par l'ennemi, il dut s'arrêter à mi-côte, c'est-à-dire dans une position des plus défavorables. Il fit porter la section d'artillerie à quelques pas en avant de la droite de l'infanterie, et commencer le feu.

Les premiers obus jetèrent tout d'abord un certain désordre au nilieu de la cavalerie ennemie ; plusieurs cavaliers et des chevaux furent atteints et tués ; mais les rebelles se remettaient bientôt de leur émotion, et leurs pertes semblèrent les exalter davantage. En effet, s'encourageant par de grands cris, ils se ruèrent furieusement sur la petite colonne, qui reçut le choc avec un remarquable aplomb, les accueillant de ses feux par-

faitement dirigés. Le drapeau de Sid Kaddour ilottait au milieu de celle trombe de cavaliers.

Legoum, qui avait pour mission de couvrir la droite de la colonne, ne s'était pas cru obligé d'attendre reflet de la charge des rebelles ; il n'avait pas hésité un instant à tourner bride : seuls, l'ar'a Kaddour-ould-Adda, — qui avait rejoint la colonne, et qui paraissait fixé sur le succès de ses négociations, — le kaïd des kaïd R'alem-ould-El-Bachir, et quelques autres chefs indigènes tinrent bon, et ne suivirent pas le mouvement rétrograde de leurs cavaliers affolés. Pour comble de malheur, ce goum, cette tourbe enfiévrée de terreur, et sans doute très disposée à la trahison, se précipita à une allure torrentueuse sur notre cavalerie régulière, qui, à ce moment, exécutait un mouvement pour faire face à la charge ennemie ; tout naturellement, elle fut fortement, ébranlée par le choc de cette canaille éperdue, sur laquelle elle hésita pourtant à faire feu. Il va sans dire que l'ennemi n'avait pas négligé de profiter de ce désordre, et qu'il avait pénétré dans les rangs mal reconstitués de notre cavalerie. Ce fut alors un affreux pêle-mêle, où roulèrent, confondus dans un épais nuage de poussière, goums amis et ennemis, — rien ne se ressemble tant, — Spahis et Chasseurs, entraînés dans la direction du camp. Tout ce monde fui bientôt hors de vue, et il eût été difficile de prévoir où s'arrêterait cette foule désordonnée.

Le commandant de la reconnaissance restait sur son plateau avec 308 hommes seulement (218 du Régiment Étranger), 20 Artilleurs et 70 Chasseurs. Grâce à la solidité de l'infanterie et au sang-froid de l'artillerie, leur feu avait empêché ce déplorable accident de se transformer en désastre : un feu bien nourri et bien dirigé avait permis à celte petite troupe non-seulement de repousser avec succès les charges de l'ennemi, mais encore de lui infliger des pertes très sérieuses.

Mais la reconnaissance, qui avait eu le plus grand lort de s'engager, surtout dans d'aussi mauvaises conditions, n'était pas au bout de ses efforts ; car les fantassins ennemis, qui n'avaient pas été entraînés, arrivaient en ligne à leur tour : ils occupaient le sommet du plateau que la colonne n'avait pu couronner, et dirigeaient, de cette position dominante, un feu assez violent sur

son front, pendant qu'une partie de ces fantassins, embusqués dans les touffes de halfa dont était couverte, sur sa gauche, la pente de ce même plateau, fusillaient presque impunément la partie de la ligne en position de ce côté.

La petite colonne avait ainsi à soutenir sur son front et sur son flanc gauche l'attaque d'un millier de fantassins ennemis, qu'elle parvint pourtant à tenir en respect par ses feux de mousqueterie. L'Artillerie envoyait en même temps quelques boîtes de mitraille quand l'ennemi se groupait en nombre suffisant pour valoir un coup de canon.

Mais le combat qui entraînait au loin les deux escadrons de l'aile droite, lancés dans le tourbillon qu'ils formaient avec une partie des goums ennemis, avait complètement découvert le flanc droit de la ligne, vers lequel se dirigeaient de nombreux cavaliers : attaqué de tous côtés, le commandant de la colonne entreprit de former une sorte de carré plus ou moins régulier, avec de larges intervalles ; une des faces dut gravir la pente du plateau pour en occuper le sommet ; l'escadron de Chasseurs formait la quatrième face. Les deux pièces d'artillerie se tenaient dans l'intérieur du carré afin de pouvoir se porter sur les points d'où l'on pourrait tirer efficacement sur des rassemblements ou des groupes importants.

Pendant plus d'une heure, et sans qu'il lui fût laissé un moment de répit, le carré est harcelé sur ses deuxième et quatrième faces par la cavalerie, et sur ses première et troisième faces par les fantassins de l'ennemi.

Le goum des Hameïan, qui était en position sur la gauche de la colonne, l'avait abandonnée dès le commencement de l'action ; les gens de pied de cette tribu avaient, au contraire, très bien tenu, suivant la section du sous-lieutenant Groff, qui avait pour mission d'enlever le sommet du plateau, et de s'y maintenir dans toutes les phases de celte périlleuse entreprise.

Maîtresse de cette position, qui commandait tout le terrain environnant, l'infanterie put, tout à son aise, fouailler de ses feux la cohue des fantassins ennemis rejetés dans l'étroite vallée qui longeait le pied du plateau, et entassés les uns sur les autres. Pendant un instant surtout, les rebelles firent des

pertes sensibles; aussi se hâtèrent-ils de prendre la fuite vers

l'ouest dans un désordre qui n'était pas de nature ù faciliter le déblaiement de la vallée, et qui les maintint sous noire feu plus longtemps, certainement, qu'ils ne l'auraient voulu.

Le goum des Ilameïan, qui, d'abord, avait abandonné la colonne, était revenu au combat lorsqu'il s'était aperçu que nos affaires prenaient une meilleure tournure : il se prébipita avec une irrésistible ardeur sur la masse des fuyards, qu'il abattait à coups de massue, de sabre, et de fusil ou pistolet. Le goum leur donnait la chasse assez loin du champ du combat, et jalonnait sa route de leurs blessés et de leurs morts. Quelques cavaliers se bornaient à les déshabiller avec une singulière habileté : saisissant le bernous par le capuchon en même temps que la gandoura, en un tournemain, ils mettaient le malheureux terras dans la tenue élémentaire des Adamiles.

tLe terrain delà lutte était bientôt déblayé des bandes rebelles; on n'apercevait plus, au bout de quelques instants, que des cavaliers isolés errant au loin dans la plaine, et cherchant à retrouver leurs morts.

Après un repos d'une heure sur le terrain de l'action, le commandant de la reconnaissance, reprenait le chemin du camp.

Le commandant Marchanda loue beaucoup du sang-froid et de la décision montrée par la compagnie du Régiment Étranger, qui, bien que composée en grande partie déjeunes soldats, avait, conduite par de vigoureux officiers, exécuté ses mouvements et ses feux avec le calme et l'aplomb d'une vieille troupe.

La cavalerie (2e escadron du 1er de Chasseurs de France et 3e escadron du 2e de Spahis), dans laquelle notre goum, ramené par celui de l'ennemi, avait en fuyant jeté le désordre et beaucoup souffert ; obligés de combattre corps à corps dans un pêlemêle confus, et dans les conditions les plus défavorables et les plus disproportionnées, nos cavaliers ont fait des pertes cruelles; les capitaines commandants Mercier, du 1er de Chasseurs de France, et François, du 2e de Spahis, avaient trouvé la mort dans cette sanglante aventure; le 1er escadron de Chasseurs comptait en outre 15 tués, 2 disparus et 6 blessés ; l'escadron de

Spahis perdait 8 tués et avait 6 blessés ; un grand nombre de chevaux étaient tués ou blessés et d'autres avaient disparu.

Les perles de Sid Kaddour-ould-Hamza, lequel avait eu un cheval tué sous lui, étaient certainement des plus sérieuses; mais il serait difficile de les estimer, môme approximativement. Pourtant, s'il faut en croire la version arabe, il aurait eu près de 200 tués et un grand nombre de blessés. Parmi les morts, se trouvaient 63 chefs de lentes des Beni-Guil, Doui-Mnîa, Oulad- Sidi-Aïça et Oulad-Bou-Douaïa-Zoua. Ces derniers auraient perdu, en outre, 15 de leurs cavaliers les plus marquants.

Certes, ce combat est loin d'être irréprochable sous le rapport des principes ; il y a eu là une suite de fautes graves contre les règles les plus élémentaires de la tactique à employer dans les combats contre les cavaliers sahriens : encore une fois, dispositions vicieuses relativement à la place que doivent occuper les goums (1) dans l'ordre de bataille, et à leur emploi contre l'ei;-

(1) Nous n'avons eu que trop fréquemment déjà à constater ce fâcheux emploi des goums, et leur disposition vicieuse dans l'ordre de bataille. Pour manier efficacement ces bandes sans discipline, sans cohésion, souvent amies de l'ennemi, pour en tirer un bon parti, il faut une expérience de la guerre en Afrique — dans le Salira particulièrement — que, malheureusement, nous n'avons plus guère ; il faut que les commandants de colonnes aient une grande habitude du maniement de ces foules, et que celles-ci, par contre, aient une confiance illimitée en eux, et surtout qu'elles les connaissent et en soient bien connues.

C'est là, incontestablement, une force précieuse que nous aurions le plus grand tort de négliger ; car, sans elle, il ne saurait être d'expédition sérieuse dans le Sud algérien, où, réduits à nos lourds moyens de civilisés, nous ne pouvons jamais faire autre chose que de la guerre défensive. En définitive, ce sont toujours les Arabes qui nous attaquent ; ils le font quand cela leur convient, sur le point qu'ils ont choisi et à leur heure, et jamais de la v vie nous ne les atteindrions, si nous ne chargions nos goums de leur donner la chasse.

Aussi leur rôle est-il l'attaque, et l'attaque seulemeût et nous pouvons être bien certains qu'ils lâcheront pied si nous la leur laissons attendre de pied ferme. Chez les Arabes, le succès appartient, neuf fois sur dix à l'attaquant, et chaque page des annales de ce pays nous en fournit la preuve. La cavalerie arabe — cavalerie légère par excellence — n'offre pas la moindre résistance au choc d'une cava-

nemi ; même observation pour ce qui concerne la cavalerie française; combat engagé dans de mauvaises conditions, c'est-à-dire avant de s'être emparé des positions dominant le champ de la lutte. On se demande surtout pourquoi le commandant de la

leric similaire, que, d'ailleurs, elle n'attend jamais : dès que la cavalerie qui est en face d'elle s'ébranle, celle qui est en position tourne bride, et nous avons, dès lors, grand'chance, si elle est à proximité de la colonne, pour que, en fuyant, elle jette le trouble et le désordre soit dans nos escadrons réguliers, soit dans les rangs de notre infanterie, qui, dès lors, ne peut plus faire usage de ses armes, et de là à un désastre, il n'y a pas loin.

Cet état de choses tient surtout à la pitoyable composition de nos goums, lesquels sont dépourvus de l'ombre même d'une organisation quelconque : c'est, le plus souvent, un ramassis de khammas juchés sur des chevaux hypothétiques qui ne leur appartiennent même pas, et qui leur ont été confiés par leur maître et seigneur, lequel ne tient pas le moins du monde à se faire crever la peau pour les Chrétiens, et préfère laisser toute la gloire des expéditions de guerre à ses râïan, ses gardiens de bestiaux, à la canaille enfin.

A quoi bon d'ailleurs ces goums de 1,500 à 2,000 chevaux, surtout pour une colonne de 7 à 800 hommes ? Quels services peut-on attendre de ces foules pédiculeuses, encombrantes, desordonnées, mal armées, pitoyablement outillées, peu meurtrières pour leurs coreligionnaires quand elles les atteignent, et par trop ménagères de la poudre et du plomb que leur a fourni le Baïlik français, munitions qu'elles réservent trop souvent pour une meilleure occasion, celle, par exemple, où il s'agira d'entreprendre de nous faire repasser la mer. Et nous devons nous estimer bien heureux, quand, escomptant notre défaite à la suite de ces paniques préméditées, elles ne finissent pas par piller notre convoi.

Nous le répétons, il est incontestable que nos plus grands succès dans le Sahra, nous les devons aux goums de cette région; nous en avons eu souvent la preuve, notamment, depuis le commencement de l'insurrection, le 4 février 1865, à la journée de Garet-Sidi-Ech- Chikh, et le 23 décembre 1871, à l'affaire d'El-Mengoub. Mais il faut dire que, dans ces deux mémorables journées, il y avait pour stimulants, du côté des assaillants, des haines et du sang, des vengeances à satisfaire, et la conquête en perspective d'un riche et plantureux butin. C'est à nous à profiter de ces bonnes occasions quand elles se présentent, et notre politique doit s'attacher à les faire naître quand elles se font trop attendre. Dans toute guerre, les alliés — ceux surtout qui sont disposés à faire le gros de la besogne — ne sont jamais à 'dédaigner. Pour être un peu machiavélique peut-être, ce principe

colonne, qui s'est aperçu, dès le malin, du mouvement de l'ennemi dans la direction de ses communications avec Sebdou, on ne s'explique pas, disons-nous, pourquoi, ne se préoccupant que médiocrement de cette situation, assez grave pourtant, il attend

n'en est pas moins bon à retenir en Afrique, la terre classique de la foi punique .

Surtout, ne perdons point de vue ce sage conseil d'un maître, d'un expert dans la guerre contre les Nomades, le regretté général Yusuf (*) : « 11 faudrait écrire des volumes si l'on voulait énumérer « les reproches mérités par les goums, et les opérations qu'ils nous « ont fait manquer ; je répète cependant qu'ils peuvent rendre de t bons services si l'on sait les employer ; au lieu d'un goum de « 1,500 à 2,000 cavaliers, troupe toujours confuse, et qui fournira « d'autant plus d'espions à l'ennemi qu'elle comptera un plus grand « nombre d'hommes, un commandant de colonne doit en prendre « quelques-uns seulement dans chaque tribu, choisir les plus influents, « les plus riches ; dès lors, il aura sous sa main une centaine de ca- « valiers qui pourront lui être fort utiles. »

Il est clair que ce qui nous manque, c'est un corps de cavalerie irrégulière, un corps de Makhzen qui serait recruté dans chacune des tribus achevai du Sud algérien, et divisé par circonscriptions de région, et, dans chaque circonscription, par tribu. Le nombre des cavaliers à fournir serait proportionnel à celui de ses foursan (**) . Il faudrait, bien entendu, renfermer la sélection en bêtes et gens dans les limites les plus étroites, et de façon à n'admettre, dans ce Makhzen, que l'élite des cavaliers de la tribu, hommes et chevaux de tête, et dont l'âge ne devrait pas dépasser quarante ans pour les simples cavaliers. 11 va sans dire qu'ils seraient rigoureusement astreints au service personnel.

Chaque subdivision porterait le nom de la tribu qui la fournit.

Hommes et chevaux seraient immatriculés sur des contrôles qui seraient tenus — dans le corps de Makhzen du Sud — par le Chef de Bureau des Affaires indigènes de la circonscription militaire de laquelle relèvent les cavaliers incorporés.

Les chefs de ce Makhzen, lesquels seraient pris, autant que possible, parmi les aghas, les kaïds et les cheikhs de fractions administratives, seraient nommés par le commandant de la division militaire. Ils recevraient un titre de nomination, L'autorité qui les nomme aurait qualité pour les révoquer.

Ces cavaliers de Makhzen seraient convoqués une fois au moins

(*) De la Guerre en Afrique.

(**) Hommes de cheval, bons cavaliers.

pour agir jusqu'à midi, c'est-à-dire jusqu'au moment où Sid Kaddour a réuni toutes ses forces sous sa main. On voudrait savoir pourquoi, au lieu de marcher à l'ennemi avec loule sa colonne, le lieutenant-colonel des Méloizes se borne à envoyer — et trop

chaque année pour être inspectes, au chef-lieu de la subdivision de région, par son commandant militaire.

Ils pourront être convoqués pour le service d'expédition toutes les fois qu'il en sera besoin. Le commandant de la circonscription militaire pourra ne convoquer, pour le service d'expédition, qu'une partie du Makhzen de chaque tribu, afin que, dans le cas où l'opération se prolongerait, on pût faire relever la première série par la seconde. Dans tous les cas, les fractions et les tribus marcheront à tour de rôle .

Chaque cavalier aurait droit à l'orge pour son cheval du jour de son arrivée constatée au lieu du rassemblement.

Le commandant de la colonne emploierait ces cavaliers aux genres de services que comportent le mieux leurs aptitudes spéciales.

Comme le recommande le générai Yusuf, le goum ne devra jamais être trop nombreux ; mieux vaut, en effet, la qualité que la quantité. Dans tous les cas, son effectif ne devra jamais dépasser celui de la colonne à laquelle il est adjoint. Nous pensons qu'on pourrait fixer la proportion des cavaliers du goum au quart de l'effectif de la colonne. En effet, ce chiffre dépassé; ces auxiliaires sont un embarras, et peuvent être un danger.

11 est bien entendu que le Makhzen du Sud ne serait employé que dans cette région.

Ce n'est pas une raison parce que le Tell est rattaché tout entier à l'administration civile, pour que l'autorité se prive, dans cette région, des services que peuvent, à un moment donné, rendre les cavaliers indigènes.

Dans le pays tellien, les goums seraient organisés en Makhzen comme dans le Salira, avec cette différence qu'ils seraient administrés par les fonctionnaires civils de ieurs circonscriptions, lesquels seraient chargés de l'immatriculation des hommes et des chevaux, et de la tenue des contrôles. Ce service serait centralisé par le commandant militaire au chef-lieu de la subdivision territoriale.

Dans les cas de marches ou d'expéditions, ces goums seraient rattachés aux escadrons territoriaux de Chasseurs d'Afrique, et placés sous les ordres des capitaines commandants de ces escadrons. Ils seraient astreints à une inspection annuelle du capitaine commandant de l'escadron auquel ils sont rattachés.

La sélection, pour le recrutement de ces cavaliers, serait des plus sévères, afin que la composition de ce Makhzen, en hommes et en

tardivement — une reconnaissance beaucoup trop forte pour reconnaître, et trop faible pour combattre, eu égard à l'importance numérique des forces dont devait nécessairement disposer le chef de l'insurrection.

chevaux, soit irréprochable et que les indigènes s'estiment très honorés de compter dans ses rangs .

Nous n'admettons point les gens de pied dans notre organisation, par cette raison qu'ils ne nous ont jamais rendu aucun service, qu'ils ont toujours lâché pied devant la cavalerie, attendu qu'à leurs yeux, l'homme de cheval — qui les méprise souverainement — est un être qui leur est infiniment supérieur. Du reste, cette opinion n'est pas particulière aux indigènes algériens : elle a été partagée par tous les peuples à l'âge de l'état féodal.

Nous n'avons pas eu la prétention de traiter, dans toute son étendue, cette intéressante question, laquelle exigerait des développements qui ne seraient pointa leur place dans notre livre. Nous avons voulu seulement jeter les bases d'une organisation qui s'impose depuis trop longtemps déjà, et dont la solution nous eût épargné bien des regrets et de lamentables désastres. Il y a urgence de se mettre à la besogne, et d'abandonner des errements qui ont fait leur temps, et qui ne sont plus en harmonie ni avec notre organisation militaire, ni avec les progrès qu'a fait la science des armes depuis notre dernière guerre. Tirons parti de toutes nos forces, nous ne demandons pas mieux ; mais tirons-en le meilleur parti possible.

Il est encore un autre service algérien qui a le plus grand besoin d'être organisé : nous voulons parler de celui des réquisitions et des sokhkhara, ou convoyeurs, lequel, bien qu'il soit des plus mal faits, nous coûte cependant des sommes considérables.

Nous nous bornons, pour le moment, à appeler l'attention de l'autorité compétente sur cette intéressante question .

Nous ne quitterons point ce sujet sans dire un mot de la question des guides, que les commandants de colonne dans le Sud sont obligés d'employer pour parcourir les espaces sahriens. Depuis quarante ans que nous guerroyons dans le Sud, les guides ont amassé bien des méfaits à leur compte : le fait est que le sort de la colonne est presque absolumeut entre leurs mains, et que les opérations les mieux combinées peuvent échouer par leur faute, soit que, pour donner le temps à la tribu menacée de s'échapper, ils fassent faire à la colonne des détours insensés, soit qu'ils fassent prévenir les rebelles de la marche de nos troupes et de leur objectif. Que d'exemples n'avons-nous pas eu de la trahison de nos guides! Pourquoi ne pas organiser un service de renseignements au chef-lieu de chaque cercle, ei créer un corps de guides ou de rekkas (courriers) pour le

Nous ne voulons pas relever toutes les fautes commises dans cette circonstance ; on pourrait nous répondre, d'ailleurs, que le principal c'est que l'ennemi ail été battu, et qu'en définitive, le résultat nous a été favorable, puisque nous avons arrêté sa marche vers le Nord, et que nous lui avons fait éprouver des pertes très sérieuses. Nous n'en disconvenons pas; mais nous ajouterons que ce succès aurait pu nous coûter moins cher, — 27 tués et 12 blessés, — et que le triomphe, si la compagnie du Régiment Etranger et la section d'Artillerie ne se fussent montrées aussi valeureuses, pouvait parfaitement se transformer en désastre.

Après cet échec, Sid Kaddour avait repassé la frontière au Kheneg-el-Hada avec les débris de ses bandes, et s'était provisoirement établi sur les eaux d'Oglet-es-Sedra, chez les Beni- Malhar du Marok.

Le Sud de Sebdou reprenait son calme peu à peu, et les tribus de ce cercle qui s'étaient réfugiées sous la protection de ce poste rentraient sur leur territoire et y rétablissaient leurs campements. LesHameïan s'apprêtaient également à reprendre le chemin de leur pays. Une surveillance des plus actives serait d'ailleurs exercée sur la frontière de l'Ouest par le kaïd des Oulad-En-Nahr, pour la protéger contre les incursions des maraudeurs marokains.

On prétend, du reste, que l'Empereur du Marok avait fait signifier à Sid Kaddour d'avoir à se retirer du côté d'Aïn-crh- Châïr, s'il ne voulait y être contraint par la force. En effet, le

service des colonnes ou de la correspondance, corps qui serait rétribué en raison des services qu'il nous rendrait? Nous pourrions alors ne pas exposer nos colonnes soit à voir manquer leurs opérations, soit à tourner sur elles-mêmes pendant toute une journée, ou bien à mourir de soif.

Ce que nous voudrions voir également entre les mains de tout commandant de colonne, c'est une carte-itinéraire de toutes les lignes d'eau du Sud (rivières, sources, puits, r'dir, etc.), avec une légende des ressources en eau, combustible, fourrages, etc. existant à proximité de ces eaux. Ce travail, qui est tout entier à faire, nous pendrait les plus grands services, et nous permettrait soit de nous passer de guides, soit de pouvoir tout au moins contrôler leurs renseignements.

cnef de l'insurrection aurait quitté sescampememenls de l'Ogletes-Sedra le 3 mai, et se serait enfoncé dans le Sud-Ouest.

La colonne mobile d'El-Haçaïba (Magenta), qui avait pris part au combat d'El-Magoura sous les ordres du commandant Marchand, rentrait à son ancien campement le 5 mai .

La sécurité était également rétablie dans le cercle de Géryville, et les tribus montraient les meilleures dispositions. A la date du 24 mai, les T lira fi avaient exécuté, au nord du Chothlhech-Ghergui, le mouvement qu'ils avaient été autorisés à faire dans celle direction.

Nous savons que l'Empereur du Marok détenait, en qualité d'otages, dansles prisons dcFas, depuis plusieurs années, deux des fils de Sid Ecli Chikh-ben-Elh-Thaïyeb. Quelque temps avant la dernière incursion de Sid Kaddour-ould-Hamza, le Sultan marokain les avait rendus à la liberté. Mais fort irrité de la part qu'ils avaient prise dans le combat du 17 avril dernier, il avait mis en mouvement une partie de son Makhzen pour les poursuivre, les ressaisir et les emprisonner de nouveau. Les fugitifs croyait-on, se seraient dirigés vers l'âmalat Theza, à l'ouest de Kheneg-el-Hada.

Dans les premiers jours de juin, Sid Kaddour, revenu chez les 13eni-Guil, multipliait ses démarches auprès d'eux pour les décider à reprendre les armes, et à tenter quelque aventure sur nos tribus de l'Ouest. Il attendait, prétendait-il, des renforts du Sud qui lui permettraient de mettre en ligne des forces suffisantes pour opérer avec quelque chance de succès. Les Beni-Guil, qui avaient encore tout frais à la mémoire la journée d'El-Magoura, dans laquelle, nous le savons, ils avaient perdu un nombre assez élevé de leurs guerriers, rejetèrent les propositions de Sid Kaddour, qui, faute d'alliés, se voyait obligé de remettre à des temps plus heureux l'agression qu'il avait méditée. Il était alors campé à Matharka, au nord du pays des Beni-Guil-ech-Cheraga, lesquels avaient leurs campements sur l'ouad Sidi-Ali ; quant aux Douï-Mnîâ, ils étaient établis sur l'ouad Guir.

Il est un fait certain, c'est que le prestige de Sid Kaddourould-Hamza a été profondément atteint par sa défaite d'El- Magoura, et par les difficultés qu'il a éprouvées dans ses rapports

avec les populations marokaines relevant du commandement de l'àmel d'Oudjda, et placées sous l'autorité d'El-Hadj-Mohammed-ould-El-Bachir. On assure que, pourtant, le Sultan du Marok aurait autorisé Sid Kaddour à s'approvisionner de grains sur tous les marchés de ses États; mais qu'il lui avait interdit, par contre, toute tentative d'incursion sur notre territoire. Nous ajouterons qu'on attachait d'autant moins d'importance à cette interdiction, qu'on savait le Sultan du R'arb absolument impuissant pour la faire respecler, tout aussi bien d'ailleurs que l'amel d'Oudjda et les hauts fonctionnaires de la frontière de l'Est de cet Empire.

Pendant tout le mois de juin, les Hameïan sont restés groupés à l'est d'El-Aricba ; leur ar'a Sid Sliman-ben-Kaddour est campé sous les murs du bordj, avec la plus grande partie de ses goums.

Le 3 juillet, un djick de 300 chevaux, commandé par Sid El- Ala, — qui avait décidément renonce à ses idées de soumission, — lombait sur deux douars des Beni-Ouacin, du cercle de Lalla-Mar'nia, campés près de la frontière, et les razait. Le goum, aidé des Spahis du poste, s'est mis à la poursuite des pillards, et leur a repris quelques bestiaux. Cette agression nous avait coûté six hommes tués. Quant à Sid El-Ala, qui en était réduit, pour vivre, aux exploits des coupeurs de route, il avait perdu trois hommes, et laissé un prisonnier entre nos mains.

A la même époque, Sid Ez-Zoubir, son frère, était chez les Bcni-Isguen (ouad Mzab), et se montrait disposé, affirmait-on, à entrer en pourparlers avec nous et à faire sa soumission. Il faut dire que nous avions cessé de nous laisser prendre à celle éternelle plaisanterie. Pourtant, nous ne devons pas dissimuler que des négociations étaient entamées entre l'ar'a des Hameïan, Sid Sliman-ben-Kaddour, les fils de Sid Ech-Chikh-ben-Eth- Taïyeb et les Beni-Guil, dans le but d'arriver a rétablir les bonnes relations qui existaient autrefois, sur celte partie de la frontière, entre eux et les Hameïan. Il est évident que lesMarokains ne désiraient tant ce rapprochement que pour pouvoir tout à leur aise entraîner cette dernière tribu dans l'insoumission. Ces tentatives furent déjouées, et Sid Sliman fut invité à cesser toute négociation de ce genre avec nos ennemis.

Ne tenant qu'un compte médiocre des injonctions du Sultan du Marok, Sid Kaddour-ould-Hamza s'était peu à peu rapproché de notre frontière. Dans le courant de juillet, il était venu établir ses campements à El-Mridja, chez des Béni -Mathar du R'arb. Sid Màmmar-ben-Ech-Chikh, qui avait, refusé de se joindre à lui, était campé à Oglet-es-Sedra, au sud du premier de ces points. Quoiqu'il en soit, la présence de l'agitateur à deux pas de notre frontière causait de vives inquiétudes aux populations méridionales des cercles de Lalla-Mar'nia et de Sebdou ; aussi, pour les rassurer, dut-on prendre des mesures défensives dans les parties menacées de notre territoire. C'est ainsi que le goum de Sebdou reçut l'ordre d'occuper le col de Sidi-Djabeur, et d'observer la plaine de Miciouïn, au sud d'Oudjda. Ces dispositions avaient pour but d'éviter les surprises de la part des rebelles et de leurs alliés réunis autour de Sid El-Ala et du chef de l'insurrection, rassemblements dont le chef marokain de Vdmala (1) ne se préoccupait que très modérément, malgré les ordres formels de son sultan . Aussi, pour rapeller à ce fonctionnaire les conventions passées à diverses époques entre l'autorité française et le Sultan Maughrebin, le général commandant la subdivision de Tlemcen demanda-t-il une entrevue à l'àmel d'Oudjda et au chef des Beni-Znacen.

Les Hameïan avaient quitté leurs campements des environs d'El-Aricha pour se porter plus à l'est, à Ras el-Ma, dans le cercle de Dhaya. Ce déplacement les met à l'abri des surprises de l'ennemi; un cordon d'éclaireurs surveillant la frontière leur donne une sécurité qui, bien que relative, n'en est p,M moins — tellement ils y sont peu habitués — très appréciée.

Mais Sid Kaddour n'avait pas pardonné à son cousin Sid Mâmmar-ben-Ech-Chikh de n'avoir point répondu à son appel lorsqu'il lui avait demandé son concours pour envahir notre territoire. Pour se venger de ce qu'il appelait son abandon, Sid Kaddour

(1) Amala, province, territoire, division militaire et administrative. L'Empire du Marok est divisé en âmalat ou gouvernements.

surprenait ses campements, le 3 août, à l'Oglcl-Es-Scdra, et lui infligeait des perles très sérieuses. Deux des frères de Sid Mâmmar, El-Hadj-El-Arbi et Sid Sliman-ben-Ech-Chikh, sont tués dans celte journée, si fatale aux chefs desZoua-el-R'eraba.

A dater de ce jour, Sid Mâmmar devient l'ennemi mortel de son cousin Sid Kaddour. Aussi, sollicile-l-ilde l'autorité française la faveur d'amener sur notre territoire sa famille et ses adhérents, et de les installer au milieu de nos tribus. 11 nous demandait, en outre, l'autorisation de joindre ses goums aux nôtres lorsque l'occasion se présenterait de combattre Sid Kaddour. Nous verrons plus loin qu'il ne la laissa pas échapper. Il s'établit auprès des Hameïan.

La razia exécutée par Sid Kaddour sur les campements de son cousin a eu un certain retentissement dans nos tribus des cercles de Tiharet et de Géry ville, et particulièrement chez les Harar et dans le Djebel- El -Eumour, où s'était produite une certaine agitation. Mais l'arrivée d'un renfort important à la colonne de Tiharet avait remis quelque calme dans les esprits des tribus de ce cercle.

Les Hameïan, qui étaient campés à Ras-el-Ma et à Tilen- Yahya, ont transporté leurs tentes sur les puits de Tar'ziza, au sud-est de Sebdou.

Après la razia exécutée sur Sid Mâmmar, Sid Kaddour élait allé établir ses campements à Tafrata, où il refaisait ses approvisionnements. Il paraît n'avoir pas renoncé à son projet d'incursion sur notre territoire. Ce qui semblerait donner une certaine vraisemblance à cette opinion, c'est qu'il a quitté ce point vers le milieu de septembre pour aller se réinstaller à El-Mridja, et tenter de là son coup de main après les pluies, car, en ce moment, les r'dir sont à sec. On assurait, d'un autre côté, que, grâce à l'insistance de notre agent diplomatique auprès du sultan marokain, le gouvernement de Fas avait prescrit aux commandants des âmalat de la frontière de s'opposer à toutes les entreprises de Sid Kaddour, voire même, au besoin, de s'en emparer. Mais nous savons ce que valent ces prescriptions ; nous ne trouvons de ce côté — nous en avons fait trop souvent l'expérience — qu'impuissance ou complicité.

Sid Mâmmar-ben-Ech-Chikh, qui, nous l'avons dit plus haut, s'était réfugié au milieu de nos Hameïan après la razia dont il avait été victime, a quitté notre territoire pour rentrer dans la tribu des Beni-Guil.

Sid Kadclour, qui n'a pas abandonné ses projets d'incursion, a quitté El-Mridja pour reprendre, dans le courant d'octobre, ses campements de l'Oglel-es-Sedra. Il chercherait, dit-on, à ramener les Beni-Guil à sa cause. Pour prévenir toute surprise de ce côté, et empêcher les Hameïan de céder aux tentatives de Sid Kaddour sur leur fidélité, qui n'avait rien d'inébranlable, les colonnes d'Ël-Aricha et de Dhaya se portent en avant des campements de cette tribu pour les couvrir, et pour surveiller surtout les agissements du chef de l'insurrection à l'égard de ces populations, que leurs aspirations — opposées à leurs véritables intérêts — entraînent avec tant de force vers leurs coreligionnaires.

Quant aux Harar, campés dans le Nadheur, au sud de Tiharet, ils sont là abrités contre la contagion insurrectionnelle.

Les gens du Djebel-El-Eumour sont enfin rentrés dans leurs montagnes, où ils n'ont jamais su se défendre, quelle qu'ait été l'importance des forces de l'assaillant.

Une bande de coureurs des Beni-Guil a passé la frontière; elle a enlevé quelques troupeaux de moutons à nos gens, et leur a tué trois hommes.

Sid Kaddour se montre de plus en plus menaçant : un convoi, qui devait partir de Sebdou pour se rendre à El-Aricha, a dû renforcer son escorte dans une notable proportion. On craint que l'agitateur ne parvienne à entraîner les Mehaïa dans la défection.

Notre ar'a des Hameïan, Sid Sliman-ben-Kaddour, devient décidément impossible non-seulement pour sa tribu, mais encore pour les tribus voisines de ses campements : il mange ses administrés gloutonnement, brutalement ; or, comme il ne connaît point l'art de <• plumer la poule sans la faire crier, » des plaintes incessantes contre son mode d'administrer arrivent de toutes parts jusqu'aux, oreilles de l'autorité, laquelle devient impuissante pour y donner satisfaction, et faire justice aux trop nombreuses victimes des spoliations reprochées à notre agent. C'est, en effet, le

vol élevé à la bailleur d'une institution, et considéré comme moyen légal de répression pénale. Cette intolérable situation ne pouvait durer plus longtemps sans compromettre gravement nos intérêts dans le Sud de la province d'Oran, et sans nous aliéner l'esprit des populations qui souffraient des exactions de Sid Sliman-bcn- Kaddour. Aussi, le 17 novembre, Sid Abou-Bekr, kaïd des Mehaïa, arrivait-il inopinément à Tlemscn, et réclamait-il du maire de celte place un permis pour se rendre auprès de M. le Gouverneur général, et se plaindre à ce haut fonctionnaire d'une razia de 500 chameaux opérée sur ses administrés par l'ara des Hameïan, Sid Sliman-ben-Kaddour.

Une Commission d'enquête, que M. le général Daslugue, commandant la subdivision de Tlemsen, était appelé à présider, se réunissait à Sidi-Bel-Abbas pour faire la lumière sur les faits d'exactions et de concussions imputés à Sid Sliman-ben-Kaddour.

A la suite de graves dissentiments survenus entre cet ar'a et ses administrés, quelques fractions dcsHameïan, représentant le tiers de cette nombreuse tribu, faisaient défection et allaient rejoindre Sid Kaddour-ould-Hamza. Deux de nos colonnes, l'une d'El-Aricha, et l'autre de Dhaya, étaient immédiatement parties pour se mettre à la poursuite des fractions défeclionnaires, et empêcher que le reste de la tribu ne suivît ce dangereux exemple.

Le 10 novembre, la colonne d'El-Aricha était à Oglel-en- Nàdja, à la pointe est du Cholhlh-el-R'arbi ; celle de Dhaya, sous le commandement de M. le colonel Le Toullec, campait à ftou- Guern,à l'ouest du Chothlh-ech-Chergui. Un bataillon du 55e d'infanterie avait remplacé à El-Aricha la colonne qui s'était portée à Oglel-en-Nâdja. Le rôle do ces deux colonnes était surtout, nous l'avons dit, de couvrir les campements des Hameïan restés fidèles contre une incursion imminente de Sid Kaddour, et de les préserver de la contagion insurrectionnelle.

Le gourii des Thrafi avait été réuni, et porté, sous les ordres du commandant supérieur du cercle de Géryville, sur les puits d'El-Erathis, près d'El-Galout, sur la frontière même du Marôk.

Les deux colonnes avaient appris, en arrivant sur les points que nous avons cités plus haut, que les fractions qu'elles pour-

suivaient avaient déjà opéré leur jonction avec Sid Kaddourould-Hamza.Ce dernier s'était, du reste, rapproché, depuis quelques jours, de noire frontière de l'Ouest, d'abord, pour faciliter la défection des Hameïan, et pour profiter des renforts et des renseignements que lui apporteraient celles des fractions des Hameïan qu'il avait conquises à sa cause.

La jonction achevée, Sid Kaddour se porte rapidement vers le Chothlh-el-R'arbi, qu'il prolonge au sud, passe audacieusement, dans la nuit du 10 au 11 novembre, entre nos deux colonnes qui tiennent le détroit formé par les deux cholhlh, et pousse dans le nord jusqu'à Ras-en-Nouala, à 30 kilomètres au sud d'El-Haçaïba (Magenta), et jusqu'aux puits d'El-Merhoum, à 45 kilomètres au sud-ouest de Sâïda ; il raze sur son chemin les Beni-Malhar du cercle de Dhaya, et les Hameïan-Zoua de Sid Sliman-ben-Kaddour.

Sid Kaddour-ould-Hamza repasse le Cholhlh-ech-Chergui à El-Kheidher, dans la journée du 13, et reprend en toute hâte, avec le produit de son audacieuse expédition, le chemin de ses campements du Sud-Ouest.

Nos colonnes mobiles se sont immédiatement rapprochées du Tell, où Sid Kaddour ne les avait pas attendues, et, combinant leurs mouvements avec ceux de nos goums, allèrent occuper des positions permettant de rendre la tranquillité à nos populations des Hauts-Plateaux, ainsi qu'à celles de la lisière du Tell, que la foudroyante incursion de Sid Kaddour avait quelque peu terrifiées. Ces colonnes occupèrent les positions suivantes: celle de Sâïda s'établit à Tafraoua ; celle de Dhaya sur l'ouad El- Mouïlah, près de Ras-el-Ma; celle de Sebdou à El-Aricha.

Les fractions des Hameïan restées fidèles sont campées à Kersoulha et à Souïridjat, à l'ouest et non loin de Ras-el-Ma.

Dans les derniers jours de novembre, une reconnaissance des goumsde Géryville surprenait un groupe de Hameïan insurgés en flagrant délit de razia de troupeaux appartenant aux tribus de ce cercle. La reconnaissance leur enlevait tout le butin qu'ils avaient fait, et leur tuait deux cavaliers.

Au commencement de décembre, on parlait beaucoup, dans nos Iribus du Sud, d'une entente qui se serait faite entre les

Oulad-Skli-Ech-Chikh, d'une pari» et les Oulad-Mokran fugitifs et le cherif Bou-Chouclia, d'Ouargla, de l'autre. Mais les progrès que faisaient, dans le Salira, les colonnes de la province de Constanline, à la poursuite des membres de la famille du bach-ar'a de la Medjana qui avaient pu leur échapper, ainsi que la mauvaise situation des affaires de Bou-Choucha, enlevaient toute valeur à ces bruits.

Sid Kaddour était campé, dans les premiers jours de décembre, à El-Kheroua, au sud-ouest d'El-Abiodh-Sidi-Ech Chikli, avec des forces que des renseignements évidemment exagérés portaient au chiffre de 1,600 cavaliers et de 2,000 fantassins. De son lieu de campement, le chef des rebelles lance des coureurs sur celles de nos tribus qui en sont les plus voisines. 11 vient, dit-on, d'envoyer au Gourara une caravane de ravitaillement qu'il a dû faire escorter par une grande partie de ses forces; par suite, ses campemculs se trouvent à peu près dégarnis de défenseurs. Aussi, semble-t-il que le moment est on ne peut plus favorable pour essayer contre lui un mouvement d'ensemble qui serait exécuté par nos contingents indigènes, soutenus par nos colonnes mobiles. C'est, en effet, la combinaison qui vient d'être adoptée, et les préparatifs, poussés activement, permettront de mettre nos colonnes en mouvement sous peu de jours.

ïl y a tout lieu de croire que Sid Mânimar, le chef des Oulad- Sidi-Ech-Ghikh de l'Ouest, qui, probablement, n'a pas oublié la razia que lui a fait subir son bien aimé cousin, le 3 août dernier, à Oglel-Es-Sedra, et qui a juré de se venger, ne laissera pas échapper l'occasion de marcher sur Sic! Kaddour, en longeant la frontière du Marok, dès qu'il aura connaissance de la mise en mouvement de nos contingents.

L'expédition ayant été décidée, nos goums, appuyés à distance parles colonnes mobiles de Dhaya, Sebdou, Géryville et Laghouath, — cette dernière avait ordre d'aller prendre position à Brizina, d'où elle devra couvrir la division d'Alger du côté du Sud-Ouest, et de prêter, s'il en est besoin, un utile concours aux ti'oupcs d'Oran ; — nos gonms, disons-nous, étaient lancés dans la direction des campements de Sid Kaddour, qu'ils attaquaient, le 23 décembre, dans les environs d'El-Mengoub, c'est-à-dire à

40 kilomètres environ an sud d'El-Benoud, et non loin du champ du combat où avait été tué son frère, Sid Mohammed-ould-Hamza, le 4 février 1865 ; ils les assaillaient avec une remarquable vigueur, et, après une heure de combat, mettaient les contingents ennemis en pleine déroute, après leur avoir tué environ 150 cavaliers.

Un butin considérable est tombé entre les mains de nos gens, ainsi que deux drapeaux et le cachet de Sid Kaddour, qui, blessé, s'échappe a grand'peine et presque seul.

Sid El-Ala avait également reçu une blessure, mais elle ne présentait aucun caractère de gravité.

Le lieutenant-colonel Gand, qui continuait à appuyer nos goums avec sa colonne, arrivait, le 25 décembre, à El-Mengoub, où il recevait la soumission d'un grand nombre de fractions de tribus qui marchaient avec Sid Kaddour, et qui avaient sollicité notre aman.

Sid Kaddour-ould-Adda avait continué, avec ses goums, la poursuite du chef de l'insurrection, qui fuyait dans le Sud- Ouest. L'ar'a des tribus sahriennes atteignait les populations qui suivaient la fortune de l'agitateur ; il parvenait à les cerner et à les pousser vers la colonne, dont le commandant devait leur faire connaître sa décision.

La femme de Sid Kaddour et l'un de ses fils, le jeune Mohammed (1), étaient parmi les prisonniers.

Les douars rebelles qui sont tombés entre les mains de Kaddour-ould-Adda formaient environ douze cents lentes. Sid Kaddour-ould-Hamza et Sid El-Ala, nous le répétons, se sont enfuis avec quelques cavaliers seulement et dans le plus grand dénûment. Le premier, abandonné par la majeure partie de ses partisans, s'est retiré près deTabalkouza, entre El-Gueliâa et Timmimoun. On le dit découragé, fatigué de cette longue lutte, et on ajoute qu'il ne serait pas éloigné de faire sa soumission. Nous

(l) Le jeune Mohammed-ould-Kaddour a été placé au Lycée d'Alger en qualité d'élève.

Sid Kaddour a trois autres fils, dont l'un, Sid Haraza, habiterait chez l'ar'a des Harar-ech-Cheraga. Les deux plus jeunes vivent auprès de leur père.

n'en croyons rien ; car ce n'est pas après avoir été battu qu'il pourrait songer à nous faire des propositions dans ce sens ; il n'ignore pas que nos conditions lui seraient d'autant plus défavorables, que c'est à un vaincu qu'elles seraient imposées.

Les tentes ramenées de leur longue émigration au Marok ont été replacées sur le territoire de leurs tribus respectives. Quant à la famille de Sid Kaddour et aux Oulad-Sidi-Ecli-Chikh-ech- Cheraga, ils ont été internés dans le cercle de Maskara. Les Zouael-R'eraba tombés entre no.s mains dans cette belle journée d'El- Mengoub, — dont le succès est encore une fois entièrement dû à nos goums, — ont été envoyés, les uns dans le bacli-ar'alik de Frenda, les autres dans la province de Constanline.

Sid Mâmmar-ben-Ech-Chikh avait pris, avec ses contingents, une part très active dans le combat d'El-Mengoub. Sa vengeance était satisfaite.

L'administration des Hameïan est enlevée à Sid Sliman-ben-Kaddour, qui conserve son titre d'ar'a , — Il demande à se fixer dans le Tell, et va établir ses campements dans la plaine d'El-Mlatha. — Sid Mâmmar demande à retourner au Marok et devient notre ennemi. — Rapatriement sur leurs territoires des tribus en défection. — Expédition du général de Galliffet sur El-Gueliâa. — Sid Sliman-ben-Kaddour abandonne ses campements de la plaine d'El- Mlatha et reprend la route du Marok. — Razia de Sid Kaddour sur l'ouad Ech-Ckeriâa. — Il exécute une seconde razia sur des douars de la tribu des Thrafi, de concert avec Sid Mâmmar, redevenu notre ennemi; mais nos gens les atteignent à Nefich; Sid Mâmmar et trente- sept cavaliers sont tués, Sid Sliman blessé, et les troupeaux repris par les Thrafi. — Sid Allai, le plus jeune et le dernier des fils de Sid Ech-Cbikh-ben-Eth-Thaïyeb, succède à son frère comme chef de la branche cadette. — Razia exécutée par les Châanba sur les Braber. — Sid Sliman interné à Meknès. — Le jeune Sid Hamza-ould-Abou-Bekr vient nous faire sa soumission ; il est interné à Maskara ; quelque temps après, il retourne auprès de son oncle Sid Kaddour. — Razia exécutée par Sid Ed- Din et Sid Hamza sur les Derraga, au sud de Brizina. — Attaque d'un convoi du Train des Équipages. — Entrevue entre le général commandant la subdivision deTlemcen et un envoyé marokain. — Les menées de Sid Bou-Amama-ben-El-Arbi autour de Mor'aret-Tahtani. — Situation du personnel insurrectionnel au 1er janvier 1881. — Conclusions.

Depuis longtemps, nous l'avons dit, Sid Sliman-ben-Kaddour n'était plus possible à la têle des Hameïan. Nous avons vu que, pour se mettre à l'abri de ses acles lyranniques et de ses exactions, le tiers des fractions de celle Iribu avail fait défection. Tous les jours, s'étaient des plaintes qu'adressaient à l'autorité ses administrés pour qu'on les délivrât de leur ar'a, qui les mangeait atrocement. Gomme il nous avail rendu des services importants dans des temps difficiles, le Gouvernement général,

qui, pourtant, ne lui avait ménagé ni les conseils, ni les avertissements, clans l'espoir qu'il en tiendrait compte, hésitait encore à s'en débarrasser. Mais il arriva un instant où il ne fut plus possible de reculer devant une mesure de rigueur qui s'imposait impérieusement. En conséquence, à la date du 10 décembre, le Gouverneur général décidait que Sid Sliman-ben-Kaddeur conserverait son titre d'ar'a, mais qu'il n'exercerait plus aucune autorité sur les Hameïan. C'était la position de disponibilité, en usage dans l'armée, qu'on introduisait dans la hiérarchie des chefs ou fonctionnaires indigènes. Comme le Gouvernement croyait de son intérêt de l'avoir bien plutôt pour ami que comme ennemi, il y avait regardé a deux fois avant de le révoquer purement et simplement.

Sa disgrâce lui enlevant toute l'autorité, tout le prestige qu'il tenait de sa situation officielle, et sa position vis-à-vis de ses anciens administrés étant devenue, par suite, des plus difficiles et des plus dangereuses, en raison des inimitiés que lui avaient values ses façons brutales et arbitraires d'exercer le commandement, Sid Sliman demanda l'autorisation de se fixer dans le Tell, faveur qui lui fut accordée sans difficulté. La plaine d'El-Mlatha, au sud de la sebkha d'Oran, lui fut assignée pour l'établissement de ses campements. A son retour de l'expédition d'El-Mengoub, à laquelle il avait pris part à la tête du goum des Hameïan, il se rendit au lieu qui lui avait été fixé.

11 était facile de prévoir que lui, Sahrien, ne supporterait pas longtemps celte existence inaclive et incolore, — cet emprisonnement dans les montagnes du Tell, — qu'il s'était imposée avec l'arrière-pensée évidente d'y attendre des jours meilleurs ; son goût, ses aptitudes pour le commandement absolu, pour les aventures de guerre, devaient le rappeler irrésistiblement, à la première occasion, dans la région des oasis, c'est-à-dire là où la poudre parle encore, là où l'homme de cœur ne reconnaît d'autre maître que la Destinée.

C'est sur ce fait que se terminait l'année 1871.

Nous avons dit que Sid Màmmar-ben-Ech-Chikh, qui avait à venger sur Sid Kaddour-ould-Hamza la razia de ses campements

de TOglet-es-Sedra, avait pris, le 23 décembre dernier, une part des plus brillantes à l'affaire d'El-Mengoub. N'ayant plus rien à redouter, — de quelque temps du moins, — des entreprises de son cousin, lequel avait été repoussé dans l'extrême Sud et abandonné de ses adhérents, Sid Mâmmar, disons-nous, exprima, au retour de cette expédition, le désir de reprendre le chemin du Marok avec ses contingents; mais ces derniers appartenant à des familles algériennes en défection depuis 1849 et 1864, le Gouvernement ne pouvait accueillir favorablement la demande du chef de la branche cadette. Mécontent de celte décision de l'autorité française, il se retirait au Marok en nous accusant d'ingratitude, bien que nous n'ignorions pas que c'était l'envie seule de se venger de Sid Kaddourqui l'avait fait notre allié. Sid Mâmmar redevenait donc notre ennemi. Il n'y avait rien à faire à cela!

Au commencement de l'année 1872, les colonnes mobiles du Sud occupaient les points suivants: la colonne de Djelfa était campée à Ksir-el~Haïran ; celle de Laghouath à Brizina ; les colonnes de Sâïda et de Dhaya s'apprêtent à remonter vers le Nord ; la colonne de Géryville effectue son mouvement de retour, en ramenant les prises faites par nos goums dans la journée du 23 décembre.

La colonnede Laghouath quittait Brizina le 13 janvier, avec la mission de parcourir le Mzab, et de se diriger ensuite sur El- Gueliâa pour fermer la roule du Touat aux rebelles qui voudraient s'y réfugier.

La colonne de Djelfa s'est portée sur Metlili. Son approche de, cette oasis a déjà décidé les rares partisans de Sid Kaddour qui y ont provisoirement établi leurs campements, à se retirer du côté d'El-Gueliâa, où, d'ailleurs, ils ne tarderont pas à être atteints soit par les troupes du général De La Croix, à la poursuite des Oulad-Mokran delà Medjana, soit par la colonne de Laghouath, qui a pris, nous l'avons dit, celte direction.

Le mouvement de concentration sur Géryville des lentes rebelles tombées entre nos mains à la journée d'El-Mengoub ne s'effectue pas, en raison du mauvais temps, avec toute la rapidité désirable. Dès que leur réunion sera terminée, ces populations seront dirigées sur des camps définitifs, d'une

surveillance facile, et aussi éloignés que possible de la frontière de rOuesl.

Les tribus sahriennes qui avaient fait défection en 1864 et plus tard, et qui, jusqu'ici, avaient suivi la fortune des Oulad- Hamza, rentrent peu à peu sur leurs territoires. Ces fractions sont, généralement, dans un étal de misère qui, certainement, n'a pas été sans peser fortement sur leur délerminalion de rentrer dans leur pays. Nous voudrions être certain que celle longue et pénible épreuve leur aura servi de leçon.

Sid El-Ala, ainsi que cela lui est arrivé après chacun de ses échecs, fait courir le bruit qu'il ne serait point éloigné de faire des offres de soumission, ou plutôt de traiter avec l'autorité française. Celte fois, pour donner, sans douie, plus de vraisemblance à sa proposition, il s'est mis en relations avec le kaïd de Mellili et des personnages importants deLaghoualh, qui seraient chargés de traiter cette affaire avec le Gouvernement général, lequel, d'ailleurs, sait à quoi s'en tenir sur ces velléités périodiques de l'oncle très actif du chef de l'insurrection. Ces démarches, qui n'ont d'autre but que de lui permettre de se rapprocher sans danger de nos tribus, et de les travailler tout à son aise pendant les négociations, ne sont pas plus sérieuses aujourd'hui que précédemment.

Les tentes des fractions sahriennes ramenées sous notre autorité à la suite des dernières opérations dans le Sud-Ouest, ont été réunies au nord du Cholhlh Ech-Chergui. La colonne mobile de Sâïda, réinstallée à Tafraoua, facilite le rapatriement el le groupement de ces tentes.

La colonne de Djelfa s'établirait à Mellili vers la fin de jauvier. Les Ghâanba-Berazga sont campés aux. environs de ce ksar.

Ahmed-Bou-Mezrag-El-Mokrani, le chef de la famille des Oulad-Mokran, et le frère du bach-ar'a de la Medjana, l'instigateur de l'insurrection du Tell, tué le 5 mai dernier sur l'ouad Souflat, dans la subdivision d'Aumale, Bou-Mezrag, disons-nous, poursuivi par la colonne De La Croix, et perdu dans le désert au sud d'Ouargla, est tombé, le 20 janvier, entre les mains d'une reconnaissance du goum commandée par le chef de bataillon

Rose. C'est là le dernier acte de ce long drame qui n'a pas duré moins d'une année.

Sid Kaddour, disait-on, s'était rendu au Gourara dans le courant de février; il n'aurait avec lui que quelques cavaliers Ce voyage indiquerait des intentions de rapprovisionnement.

Nos tribus de l'Ouest ayant appris que les populations marokaines formant la confédération des Beni-Guil avaient offert l'hospitalité à Sid Kaddour-ould-Hamza, ont craint un instant que la reconstitution de ses forces ne lui permît prochainement une incursion sur leur territoire. Ce qui paraît certain, c'est que le chef de l'insurrection, oubliant son échec du 23 décembre dernier, cherche à recruler, par ses émissaires, des adhérents parmi les populations indigènes qui l'avaient suivi, et qui ont été rapatriées à la suite du combat d'Ei-Mengoub. Pourtant, nous devons dire que ces syplômes de mouvement ne présentent rien d'inquiétant, pour le moment du moins.

Des négociations avaient été entamées, en vue d'amener leur soumission, entre le commandement et les fractions de tribus rebelles qui s'étaient retirées à El-Gueliâa. Ces fractions avaient brusquement, dans le courant du mois d'août, cessé leurs relations avec nous. On croyait pouvoir attribuer cette cessation des pourparlers à la préparation d'un mouvement offensif contre nos tribus fidèles. Cependant, les Oulad-Sidi-Ech-Chikh n'ont point discontinué de correspondre avec nous en leur nom personnel. Quoi qu'il en soit, nous n'attendons, de ce côté, aucun résultat satisfaisant ; car tout porte à croire que ces négociations, qui traînent tant en longueur, n'ont d'autre but que de nous amuser, et de leur permettre de prolonger sans danger leur séjour à El-Gueliâa. C'est là une tactique à laquelle nous commençons à nous habituer.

Les derniers courriers du Sud ont confirmé le retour, le 6 septembre, de Sid Kaddour à El-Gueliâa. Ils ont également donné la nouvelle de l'enlèvement, par une tribu morokaine, d'un convoi de ravitaillement des Châanba qui avaient fait cause commune avec le cherif Bou Choucha; de son côté, Sid Kaddour, qui avait besoin de s'entretenir la main, et, en même temps, de se ravitaillera bon marché, surprenait également et razail une

caravane de cette tribu. Il était bien entendu que tout ce qui n'était pas de ses amis avait, à ses yeux, rang d'adversaire ou d'ennemi, et devenait bon à piller et à razer.

La mésintelligence paraît s'élre mise entre Sid Kaddour, son frère Sid Ed-Din et ses oncles; mais c'est sans importance, et il ne nous faudrait pas trop fonder sur cette brouille des espérances d'affaiblissement du parti insurrectionnel; car lorsqu'il s'agit de tenter, contre nous ou nos tribus fidèles, quelque aventure promettant d'être fructueuse, la paix entre eux est bientôt rétablie, quitte à se brouiller de nouveau après l'affaire.

11 est hors de doute cependant que Sid Kaddour est aujourd'hui dans une période de découragement; car il se sent abandonné par la plus grande partie de ses adhérents, lesquels sont fatigués de la guerre; il a subi des pertes importantes dans ses biens et ses troupeaux, et les revenus de la Zaouïa sont réduits à peu de chose: la foi s'en va, d'ailleurs, parmi les khoddam de son saint ancêtre, et les riches offrandes ne pleuvent plus avec la même abondance qu'autrefois dans l'escarcelle de l'ordre. C'est à peine s'il parvient à constituer les approvisionnements en grains nécessaires à la nourriture des quelques fidèles qui sont restés attachés à sa cause. Aussi, ne serait-il pas éloigné, affirme-t-on, de chercher à gagner la Tunisie, et de se retirer — momentanément du moins — des affaires dont il a la direction. 11 avait songé un instant, paraît-il, à reprendre ses offres de soumission ; mais il avait compris que l'autorité française ne serait plus disposée, probablement, à se laisser jouer avec autant de candeur que l'année dernière.

Il est évident que le vide se fait autour de lui, et que son parti se désagrège sérieusement; les populations qu'il entraînait à sa suite, et qu'il maintenait, même par la violence, sous ses drapeaux, ne forment plus qu'un vœu, celui de se rapprocher de nous, et la preuve en est dans ce fait que les dernières lentes des Nomades restés sur le territoire marokain, viennent d'envoyer des délégués à Géryville pour y traiter de leur rapatriement.

Il est bien certain que la situation s'est sensiblement améliorée, et que nos tribus sahriennes vont pouvoir goûter quelque

repos et reconstituer leurs biens; il ne faudrait pas croire cependant que c'est là la paix définitive, et que notre Sud est désormais à l'abri des incursions des Oulad-Sidi-Ech-Chikh ou des tribus marokaines voisines de notre frontière. Ce qui s'est passé dans ces régions, si bouleversées depuis 1864, nous démontre qu'il nous est sage et prudent d'être vigilants, et de ne compter que sur une trêve susceptible d'être rompue d'un moment à l'autre.

Les négociations entamées avec les Oulad-Sidi-Ech-Chikh insoumis se poursuivent — mais vainement — pendant les derniers mois de l'année 1872; l'autorité française y met une patience digne d'un meilleur sort. Elle n'est pas de force, d'ailleurs, pour lutter avec des diplomates aussi retors que le sont les Arabes, et particulièrement les Sahriens.

Pourtant, les délégués desOulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga, sous la direction de Sid Ed-Din-ould-Hamza (1), le frère cadet de Sid Kaddour, arrivent à Alger le 4 janvier 1873. Ils viennent d'Oran, où le général commandant la division leur a notifié les conditions d'aman imposées aux membres de cette famille de rebelles, ainsi qu'à leurs adhérents. Ils retournent à Metlili pour les faire connaître aux intéressés. Un délai de trois mois leur a été accordé pour prendre une décision.

Nous n'avons pas parlé de l'expédition du général De La Croix, commandant la division de.Constanline, dirigée, l'année dernière, dans le Sud de son commandement, contre les insurgés qui avaient suivi la fortune du cherif Bou-Choucha. En effet, le général, dépassant Ouargla, avait battu les partisans de cet agitateur, qui opérait pour son compte particulier, — à Tamezguida et à Aïn-eth-Thaïyba. C'est ainsi qu'il avait obtenu la soumission d'une partie des Mkhadma et des Châanba. Les chaleurs de l'été l'avaient empêché de pousser jusqu'à El-Gueliâa, où s'étaient ré-

(1) SidEd-Din est le sixième et dernier fils de Sid Hamza-ould- Abou-Bekr. Il est né vers 1847. C'est la première fois qu'il apparaît sur la scène politique, et qu'il est appelé à jouer un rôle d'une certaine importance. C'est un personnage fort incolore et des plus insignifiants.

fugiés les derniers débris de l'insurrection de la province de l'Est.

Notre silence s'explique par ce fait que nous ne nous occupons que des rebelles marchant sous la bannière des chefs des Oulad- Sidi-Ech-Chikh, lesquels n'ont eu rien de commun, dans ces dernières années, avec l'instigateur de la révolte du Sud-Est, le prétendu cherif Bou-Choucha. Pourtant, ainsi que nous l'avons vu plus hanl, les insoumis de la province de Gonstantine, — Châanba et Mkhadma, — s'étant réfugiés à El-Gueliàa, avaient fini parfaire quelque peu cause commune avec les rebelles du Sud-Ouest, lesquels s'étaient retirés en partie sous celte oasis à la suite du combat d'El-Mengoub.

Ce voisinage devenait évidemment compromettant pour le ksar d'El-Gueliàa, qu'il nous élait facile d'atteindre, et qui, vraisemblablement, ne pouvait tarder d'avoir la visite de nos colonnes, lesquelles y étaient appelées d'ailleurs instamment par les fractions soumises de leurs propres tribus, qui demandaient à être protégées contre les attaques auxquelles elles étaient exposées. Ce n'est donc point sortir de notre sujet que de dire quelques mots de l'expédition que va diriger le général de Galliffet sur ce repaire d'insurgés.

La colonne expéditionnaire se réunissait à Biskra vers le milieu de décembre 1872 ; elle se composait d'une compagnie du 3e bataillon d'Infanterie légère d'Afrique, de trois compagnies du 1er de Tirailleurs algériens, d'un escadron du 3e de Spahis, et d'une pièce de montagne. Son effectif élait de 700 hommes environ. Dans cette circonstance, notre intervention devait, autant que possible, être pacifique.

Parti de Biskra le 20 décembre, le général de Galliffet arrivait à Touggourtle 30 du même mois, et à Ouargla le 8 janvier 1873. Au-delà de celte oasis, toute l'infanterie devait èlre transportée à dos de chameaux. La colonne se remettait en marche, le 11 janvier, avec quarante jours de vivres, un équipage d'eau de 1,000 tonnelets de cinquante litres, et de 1,400 greb (outres) d'une contenance moyenne de quinze à vingt litres. Chaque

chameau, monté par un fantassin, était chargé de deux de ces outres.

Le général s'était fait précéder d'une proclamation aux insoumis, dans laquelle il leur promettait l'aman, sous l'ohligalionde payer une contribution de guerre dont il se réservait de fixer le chiffre et les conditions.

Ses renseignements sur la route directe ne lui paraissant pas suffisamment précis, le général, arrivé à Haceï-el-Hadjar, prit une direction ouest pour aller rejoindre la roule de Metlili à Bel-Rer'aouï, point où se trouvent des puits très abondants. La colonne avait atteint ce lieu de bivouac le 17 janvier, et y faisait séjour; elle se remettait en marche le 19, et arrivait à El-Gueliâa le 24.

La colonne avait trouvé, à Haceï-el-Hadjar, les Châanbet-el- Mouadhi, qui étaient venus au devant d'elle pour lui faire leur soumission.

Les Arabes sédentaires d'El-Gueliâa accueillirent la colonne avec cet enthousiasme bruyant dont ils sont si prodigues quand ils n'ont pas la conscience bien nette, ou lorsqu'ils ont beaucoup à se faire pardonner. Quant aux rebelles, repoussés par les gens du Touat, qui craignaient de se compromettre en leur donnant asile, ils se résignèrent à demander l'aman. Le 26 février, lesMkhadma et. le reste des Ghâanba firent leur soumission. Les Oulad-Sidi-Ech-Chikh rebelles suivirent leur exemple; Sid El- Arbi-ben-En-Nâïmi, un de leurs chefs de tentes les plus influents, voulant prouver au général la sincérité de sa soumission, lui offrait, de se mettre à la tête des forces dont il disposait, pour donner la chasse à ceux des insurgés qui n'étaient point encore rentrés dans le devoir.

Peu rassurés par la présence d'une colonne française à El- Gueliâa, les gens d'Aïn-Salah, ksar du Ticlikelt distant d'El- Gueliâa de plus de 350 kilomètres, qui ignoraient les projets du général de Galliffet, lui firent annoncer, par l'intermédiaire de leur djemâa, leur intention de lui envoyer leur gada{\).

(1) Le mot gada indique l'action de conduire un cheval par la bride. Aoud gada, cheval de soumission.

L'amende qui fui imposée aux insoumis qui venaient d'obtenir l'aman, ainsi que les contributions arriérées, furent payées sur-le-champ sans difficultés.

Sa mission étant terminée, le général se disposa à revenir sur Ouargla en prenant la route directe, celle du Haceï-el-Hadjar. Il quittait El-Gueliâa le 1er février, et rentrait à Ouargla le 7, ayant franchi en sept jours les 307 kilomètres qui séparent ces deux points.

Celle opération, parfaitement et vigoureusement conduite par le général de Galliffet, produisit le meilleur effet sur les populations de ces régions, et eut un grand retentissement au loin dans le sud de l'oasis d'El-Gueliâa, c'ést-à-dire dans toute l'étendue du Touât, et jusque dans la vallée de l'ouad Msâoud.

A la date du 15 janvier, la tranquillité était complète sur la frontière de l'Ouest et dans le Sud. Sid Kaddour-ould-Hamza élait toujours campé dans les environs deGourara, attendant — patiemment — le résultat des négociations entamées avec l'autorité française par son frère Sid Ed-Din, le personnage le plus effacé de la famille.

Les Nomades de la province de l'Ouest jouissent, dans leurs quartiers d'hiver, d'une sécurité complète. Un membre influent de la tribu des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba, Sid El-Moradj, frère de Sid Sliman-ben-Kaddour, a envoyé à Maskara un de ses parents pour traiter directement, avec l'autorité française, de sa soumission et de celle de ses proches. Il est clair que celte démarche n'a rien de sérieux.

Le bruit courait, à la fin de janvier, que Sid Kaddour-ould- Hamza cherchait à se rapprocher des Douï-Mnîa.

Sid Ed-Din-ould-Hamza et les autres délégués des Oulad-Sidi- Ech-Chikh-ech-Cheraga ont quille Laghouath le Hjanvierpour relourner à El-Gueliâa. Il leur a été accordé, nous l'avons dit, un délai de trois mois pour se soumettre aux conditions qui leur ont été dictées.

L'attitude indécise des chefs des Oulad-Sidi-Ech-Chikh oblige nos tribus soumises à se tenir sur leurs gardes; quoiqu'il en soit, à la fin de février, le calme règne dans tout notre Sud. Les caravanes parties pour Figuig et le Gourara n'ont pas été inquié-

tées. Les convoyeurs arrivant de ce dernier point rapportent que Sid Kaddour était campé à l'ouest d'El-Mguidem.

Dans la nuit du 11 au 12 avril, l'ex-ar'a des Hameïan, Sid Sliman-ben-Kaddour, qui avait été autorisé à s'établir dans le Tell, abandonnait ses campements de la plaine d'El-Mlatha, dans l'ar'alik d'Aïn-Temouchent, et disparaissait avec sa femme, ses enfants, et les membres do la famille de Sid Mâmmar, son cousin, qui campaient avec lui. ïl s'était dirigé vers le Marok, avec l'intention probable de reprendre sa vie aventureuse et de nous susciter des embarras. Il était facile de prévoir que cette énergique et active nature ne s'éterniserait pas dans un repos antipathique à son tempérament, et incompatible avec son amour du bien d'aulrui. On comprenait qu'il serait prudent et utile de le faire surveiller.

Cet incident est l'objet, parmi les indigènes, de commentaires très divers. Il n'a pas causé, dans le Tell, une trop vive émotion; mais il a impressionné assez vivement les populations sahriennes, lesquelles s'habituaient déjà aux bienfaits et aux douceurs de la paix. Il est évident que nous allons être obligés de redoubler de surveillance à l'égard des tribus rentrées d'émigration l'année dernière, et de les faire remonter vers le Nord, afin de les soustraire aux tentatives de séduction ou d'enlèvement que, sans aucun doute, Sid Sliman va exercer sur elles quand il aura réuni des forces suffisantes pour entrer en campagne.

Quelques jours seulement après la fuite de Sid Sliman, des tribus de l'Ouest, qui avaient remarqué le passage sur leur territoire d'éclaireurs des Douï-Mnîa, s'étaient hâtées de grouper leurs campements et de prendre des mesures de surveillance. On faisait courir le bruit, en même temps, dans le Sud, que le cherif Bou-Choucha avait fait des démarches, auprès des Oulad- Sidi-Ech-Chikh, pour les amener à agir contre nous de concert avec lui. Ses propositions, ajoutait-on, auraient été on ne peut plus mal accueillies. Quoiqu'il en soit, dans le courant de mai, les Nomades se sont, par prudence, rapprochés de Laghouath.

Nous avons dit plus haut que Sid Ed-Din-outd-Hamza et les délégués des Oulad-Sidi-Ech-Chikh de l'Est s'étaient présentés

à Alger, clans le courant de janvier, pour connaître les conditions de l'aman qu'ils étaient venus solliciter, et qu'un délai de trois mois leur avait été donné pour faire connaître leur résolution ; or, ce délai étant expiré, Sid Ed-Ein adressait au Gouverneur général une lettre dans laquelle il l'informait, à la date du 21 mai, que ses contribuas n'avaient pas encore pris de décision relativement à leur soumission, mais que lui persistait, pour son propre compte, dans l'intention qu'il avait manifestée. Aussi, une lettre d'aman vient-elle de lui être adressée pour lui permettre d'effectuer son retour sur notre territoire.

Le général Chanzy avait succédé au vice-amiral de Gueydon dans le Gouvernement général civil de l'Algérie.

Le reste de l'année 1873 se passe sans incident présentant quelque intérêt.

L'année 1874 commence dans le calme le plus parfait. Cependant, les tribus de l'Ouest étaient prises de vagues inquiétudes que rien pourtant ne semblait justifier ; mais nos populations du Sud avaient si peu l'habitude de vivre en paix pendant une année, qu'il leur semblait que Ydafia (1) dont elles jouissaient depuis quelques mois ne pouvait larder d'être troublée; elles ne voyaient pas d'où viendrait l'agitation; mais pourtant elles la pressentaient.

En effet, le 11 mars, Sid Sliman-ben-Kaddour, qui n'avait point encore donné signe de vie depuis qu'il s'était enfui de ses campements d'El-Mlatha, tombait tout à coup et comme la foudre sur nos tribus campées, sans se garder, aux environs de l'ouad Ech-Cheriàa, au sud de Géryville ; il les raze et s'enfuit rapidement dans l'Ouest, en poussant devant lui les troupeaux et le butin qu'il avait capturés.

Encouragé par le succès, Sid Sliman voulut recommencer une expédition. qui lui avait coûté si peu d'efforts; le 13 juin, il fond, à la tête des insoumis qu'il a réunis sur la frontière marokaine,

(1) C'est le bien-être, l'état de paix, d'ordre, de tranquillité, de sécurité.

sur des douars des Thrafi campés sur les bords du Cholhth-Ech- Chergui, et il fait là un butin assez considérable. Mais nos gens, lancés à sa poursuite, l'atteignent à Nefich, au sud du Djebel El- Malha, où s'engage un combat des plus acharnés. Sid Mâmmarben-Ech-Chikh, le chef des Zoua-el-R'eraba, qui était redevenu notre ennemi, y est tué, ainsi que 37 cavaliers des rebelles. Sid Sliman est blessé ; son drapeau est pris ; son convoi reste entre nos mains. Le reste des bandes de notre ex-ar'a est dispersé dans la montagne, et tous les troupeaux enlevés aux Thrafi sont ramenés.

Ce succès nous coûtait deux kaïds et quatre cavaliers tués, et dix blessés.

A leur tour, nos Hameïan, conduits par le capitaine Mohammed-ben-Daoud, sont lancés sur les douars ennemis de la frontière du Marok, les surprennent, et font sur eux un butin considérable .

Sid Allal-ben-Ech-Chikh-ben-Elh-Thaïyeb, né en 1862, devient, par la mort de son frère Sid Mâmmar, le chef de la branche cadette des Oulad-Sidi-Ech-Chikh ; mais il n'en a que le titre. Sid Sliman-ben-Kaddour en est le chef effectif: il exerce une sorte de régence qu'il s'est attribuée de sa force. Sid Allai se trouve d'ailleurs dans une situation identique à celle de son cousin Sid Hamza-ould-Abou-Bekr, dont l'oncle Sid Kaddour-ould- Hamza parait disposé à prolonger la tutelle indéfiniment.

Dans le courant de l'année, le cherif marokain Sid El-Hadj- Abd-es-Selam-el-Ouazzani, chef de l'ordre des Thaïbia ou de Moulai Elh-Thaïyeb, personnage de grande influence sur les populations marokaines de notre frontière, ainsi que sur les tribus khoddam de Sidi-Ech-Chikh, s'était chargé, d'accord avec l'autorité française et le Gouvernement de l'Ouest, de la mission assez délicate de persuader aux Oulad-Sidi-Ech-Chikh qui étaient restés fidèles au drapeau de Sid Sliman-ben-Kaddour, de consentir à leur internement sur le territoire marokain. Pour le moment, ils ne voulurent prendre aucun engagement de ce genre, et Sid Sliman, qui n'était pas encore décidé à terminer là son existence aventureuse, demanda à réfléchir avant de prendre une détermination qu'il pourrait regretter plus tard.

C'est au mois d'août que s'opéra la magnifique et périlleuse razia dirigée par les Châanbet-Berazga (de Mellili) et les Châanbel-el-Mouadhi (d'El-Gueliâa) contre les Braber, au sud de Tafilelt (1). Bien que cette expédition se soit faite en dehors de notre action, et qu'elle n'ait eu pour motif qu'une de ces vengeances, une de ces représailles de tribu à tribu, si fréquentes dans les régions dépassant la longueur de notre bras, npus croyons pourtant devoir en dire quelques mots, d'abord parce qu'elle a été exéculée par des tribus qui sont à notre main, et ensuite parce qu'elle a eu pour raison déterminante une agression des Braber, qui avaient fait cause commune avec les Oulad- Sidi-Ech-Chikh rebelles pour envahir notre territoire.

En effet, au commencement de l'année 1875, quelques fraclions des Braber et des Oulad-Moula, marchant de commun accord avec les Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga insoumis pour faire la guerre au butin sur nos tribus fidèles, avaient attaqué par surprise les campements des Ghàanba établis sur l'ouad Zergoun, c'est-à-dire sur nos pâturages, leur avaient enlevé des troupeaux et tué deux de leurs hommes.

Quelque temps après, une autre bande, composée de Braber et d'Oulad-Moula, venus par le pays de Figuig et par le sud des oasis de la province d'Oran, était tombée, près d'El-Koceïba, et non moins traîtreusement que la première fois, sur un groupe de Châanba d'El-Gueliâa, lui avait enlevé 80 chameaux et tué trois hommes. D'autres griefs, laissés impunis, mais qu'ils n'avaient point oubliés, d'autres agressions, disons -nous, qu'il convenait d'ajouter aux deux dernières attaques, déterminèrent les Châanbet-Berazga et les Châanbet-el-Mouadhi d'organiser, de

(1) M. le capitaine Coy ne (aujourd'hui chef de bataillon), attaché au Service central des Affaires indigènes du Gouvernement général de l'Algérie, a publié, en 1881, un récit des plus intéressants de cette aventureuse expédition dans l'extrême Sud marokain, sous le titre : « Une Ghazzia dans le Grand Sahara. » Ne pouvant mieux dire que M. le capitaine Corne, qui est un maître es- choses arabes, nous avons trouvé plus commode de lui emprunter — en l'écuurtant à notre grand regret — son attachante narration, persuadé que nous sommes que le lecteur n'y perdra rien.

concert, une expédition qui aurait pour but d'aller régler cette affaire avec les Braber, et de leur infliger, dans leur pays même, une leçon dont ils garderaient le souvenir.

Quelques cavaliers des Zoua des Oulad Sidi-Ech-Chikh, habitant Metlili et El-Gueliâa, et passionnés pour la guerre au butin et les sanglantes équipées, sollicitèrent leur admission dans le djich expéditionnaire.

La colonne, composée de 380 cavaliers à cheval ou à méhari, quittait El-Gueliâa le 19 août, — par la fraîcheur, — et prenait une direction sud-ouest. D'un commun accord, les Ghâanba des deux ksour confiaient le -commandement de l'expédition à Sid Ahmed-ben-Ahmed, réputé pour sa rare énergie, sa valeur de cavalier et d'homme de poudre, son expérience consommée des choses de la guerre, et sa parfaite connaissance du pays où les Châanba devaient opérer.

Les journées des 21 et 22 août furent consacrées à l'organisation de la colonne, laquelle fut divisée en quatre groupes de force égale, et dont chacun eut son chef. Cette organisation devait rester la même pendant toute la durée de l'expédition.

Arrivé, le 24 août, aux Hacian-el-Ahmeur, le chef du djich décida qu'on y passerait les journées des 25 et 26 août pour faire reposer les chameaux. Pour se conformer à un ancien usage, les Châanba égorgèrent trois chameaux près des puits, sacrifice qui ne pouvait manquer d'appeler les faveurs divines sur l'entreprise qu'allaient tenter les Châanba.

La colonne avait pour guide un homme des Châanbet-el- Mouadhi, nommé Bel-Kacem-ben-Sâïd, vieux routier n'ayant pas moins de quatre-vingts ans.

Le 2 septembre, la troupe arrivait sur les bords de l'ouad Es- Saoura, lequel prend son nom à Igli, chez les Douï-Mnîa. Le 6, elle était en vue du ksar El-Ougarta. Comme, à partir de ce point, on était en pays ennemi, Sid Ahmed-ben-Ahmed prit des dispositions de combat.

La lutte s'engage, en effet, et le résultat est défavorable aux gens du ksar,— Braber et Zenala,— qui, au bout de quelques minutes, avaient sept hommes tués. Ils demandent l'aman, qui leur est généreusement accordé ; aussi, pour leur en témoigner leur

reconnaissance, viennent-ils égorger aux pieds des vainqueurs un moulon et une chèvre. Ils fournissent, en oulre, des guides à la colonne.

Les Châanba arrivent, le 7, sous les murs du ksar des Zcr*afmra, qui ne fait aucune résistance. Le chef du djich exige de ces ksariens cinq jeunes gens, qui conduiront sa colonne dans le voisinage des campements des Oulâd-Moula et des Braber.

Le 10 septembre, une reconnaissance, qui avait reçu Tordre de s'emparer dn Haceï-el-Guicia, aperçut deux hommes qui venaient y abreuver un troupeau de trente chamelles. A un signal donné, les Châanba entourent la dhaya, tuent l'un des hommes, s'emparent de l'autre, ainsi que des trente chamelles. Ces attaqués étaient des Braber.

Le 11, la colonne continue sa marche; on n'est pas loin de l'ennemi : Sid Ahmed-ben-Ahmed forme sa troupe en ordre de combat.

Le 12, le djich campe à louad Tafilelt; il se dissimule dans le lit de la rivière, et va camper sur sa rive droite. Les éclaireurs ont signalé des traces de troupeaux de moutons et de chameaux.

Le 13, la colonne se dirige sur rOglet-Kesdis,et campe auprès de ses puits.

Une reconnaissance rentre poussant devant elle environ 3,000 moulons, et les quinze femmes qui les gardaient, ainsi que leurs ânes, leurs bagages, etc.

Au coucher du soleil, une autre reconnaissance ramenait 50 chamelles, qu'elle avait razées, près de l'ouad Ed-Draâ, sur des gens des Aït-Khebbech. Les cavaliers de la reconnaissance leur avaient tué quatre hommes, dont ils rapportaient les fusils.

Mais il y avait lieu d'agir promptement si l'on ne voulait être prévenu par les Braber, et avoir à lutter contre des contingents considérables. 11 n'y avait donc pas de temps à perdre pour prendre les dernières dispositions.

Ahmed-ben-Ahmed réunit les principaux personnages de la colonne en une sorte de conseil de guerre, et leur exposa ses vues. A son avis, il fallait organiser sans relard trois petites colonnes qui opéreraient à Test et à l'ouest, et qui, quel que soit le

résultat obtenu par chacune d'elles, devraient reprendre immédiatement la route d'El-Gueliâa. On attendait le retour des éclaireurs pour décider les mesures définitives.

Ses propositions ayant été adoptées, le commandant de l'expédition s'occupa, dès qu'il eût reçu les rapports de ses chouaf, de régler les détails de l'opération : chacun des chefs de détachements fut muni des instructions relatives au rôle qui lui était assigné dans le plan général des mouvements à exécuter. Le point de rendez- vous, pour chacune des trois colonnes, sa mission remplie, fut fixé sur l'Oglet-Kesdis, où l'on devait attendre trois jours pleins le résultat des opérations.

Les trois colonnes se mirent en marche le 1 5 septembre au malin. Dans la soirée du 17, les deux détachements qui avaient opéré sur l'ouad Ed-Draâ ramenaient 70 chamelles enlevées aux Oulad- Moula. Ces deux troupes n'avaient éprouvé aucune perte. Le 18 septembre au soir, la troisième colonne ramenait 170 chamelles chargées détentes, de tapis et d'objets de campement, qu'elle avait razés sur diverses fractions brabères de la grande et riche plaine de Mader. Elle avait tué trois hommes à l'ennemi.

Dans la soirée de ce jour, quand tous les détachements furent rentrés, Sid Ahmed-ben-Ahmed réunit de nouveau les notables de la colonne afin de donner ses ordres pour le retour. Il fut décidé que les prisonniers seraient mis en liberté. Le départ fut fixé au 19 septembre. Gomme il n'était pas sans danger de reprendre, pour le mouvement de retraite, la route suivie à l'aller, il fut décidé qu'on marcherait d'abord sur Tabelbelt, et qu'arrivé en ce point, on s'inspirerait des circonstances pour déterminer la direction qu'il serait préférable de prendre pour retourner sur El-Gueliâa.

Le 19, de grand matin, la colonne se mit en marche en piquant vers le sud-est. Il y avait lieu de ne pas s'attarder dans ces parages; car les tribus razées ne pouvaient manquer de se mettre à la poursuite des Ghâanba. Le djich marcha jusqu'au lendemain sans s'arrêter. A trois heures pourtant, Sid Ahmed fit donner un peu de repos à sa colonne, et, au jour, le 20, elle reprit sa marche dans la direction primitive.

A cinq heures du soir, on arrivait aux ksour de Tabelbelt. Le

commandant de la colonne apprenait sur ce point qu'une caravane venant du Tafilelt, conduite par des gens des Oulad-Moula et des Aït-Mohammed, et composée de 40 chameaux porteurs d'un chargement important, avait traversé Tabelbell trois jours auparavant, se dirigeant sur le Soudan par la route de Taoudni.

C'était une trop bonne occasion de compléter le produit de la razia, pour la laisser échapper. Il fut donc décidé qu'on choisirait 40 cavaliers pour lâcher de s'emparer de cette caravane. Le commandement de ce rzou était donné à Sid Abd-el-Kadcr-ben- Ahmed. Cette petite troupe se mettait en route le 21 septembre avec la colonne; elle s'en séparait dans la sebkha de Tabelbelt pour aller lenter son audacieuse et périlleuse entreprise. Le gros du cljich, sous les ordres d'Ahmed-ben-Ahmed, s'enfonça dans les eurg (dunes), où il campa.

Le lendemain 22, les Châanba continuèrent leur chemin dans les dunes, et y campèrent de nouveau.

Le 23, au matin, au moment où ils chargeaint les chameaux pour le départ, ils aperçurent, à une certaine distance derrière eux, une troupe d'environ 250 cavaliers et 150 fantassins, qu'ils jugèrent devoir être des ennemis. Ils les évitèrent en se jetant rapidement dans les eurg ; malheureusement, ils ne trouvèrent pas d'eau. Bêles et gens souffrirent fort de celte privation.

Le 24 septembre, la situation ne s'étant pas modifiée, les gens de la colonne reprochèrent à Sid Ahmed de les avoir conduits dans une direction où ils ne pouvaient que mourir de soif. Les animaux se traînaient péniblement, et avaient toutes les peines du monde à mettre un pied devant l'autre. Néanmoins, il est décidé qu'on marchera toute la nuit.

Comme, selon le dire du guide, on devait apercevoir, au point du jour, les montagnes du Kheneg de l'ouad Es-Saoura, desquelles on ne serait pas éloigné de plus d'une journée de marche, Ahmed-ben-Ahmed détache 20 cavaliers à méhari pour aller chercher de l'eau à Aïn-ed-Deheb. Une jument meurt de soif en route. Mais, pour comble de malheur, la source n'a presque plus d'eau, et la petite troupe y trouve à peine de quoi boire. Elle rejoint la colonne le 26 septembre, mais sans apporter d'eau, à son campement du Kheneg.

Quant à la colonne, elle avait marché toute la nuit. Le 25 au matin, elle apercevait les montagnes du Kheneg, mais très loin, et, pour y arriver, il fallait traverser l'immense sebkha d'Aïned-Deheb. Hommes et bêtes étaient exténués, à bout de forces; les gosiers étaient brûlants ; quelques cavaliers, affaiblis par la soif, avaient perdu connaissance; on les attacha sur leur méhari pour empêcher leur chute. Un désastre était imminent, et il y avait urgence de prendre un parti pour y parer.

A neuf heures du matin, l'énergique Sid Ahmed, qui sentait tout le poids de sa responsabilité, arrête la colonne : il choisit 60 hommes parmi les plus vaillants et les plus vigoureux, et leur donne ses meilleurs mehara. Chacun d'eux est muni de quatre greb ; ils ont pour mission d'aller chercher de l'eau au Kheneg de l'ouad Es-Saoura, et de revenir en toute hâte au-devant de la colonne. Ces braves gens partent au galop de leurs mehara dans la direction du salut. Quant à Sid Ahmed-ben-Ahmed, il choisit 100 hommes à méhari parmi les plus valides de ceux qui lui restent, et les charge, sous son commandement, de faire l'arrièregarde de la colonne et de relever ceux qui tombent; ils auront la plus grande attention surtout de ne laisser personne en arrière. Ces dispositions prises, cette troupe assoiffée s'engage dans la sebkha, une véritable fournaise.

Vers cinq heures, les 60 hommes qui avaient été envoyés à l'eau rejoignaient la colonne : il était remis à chaque groupe soixante outres d'eau, et tout le monde pouvait boire à sa soif, et reprendre des forces pour continuer la route. La colonne arrivait sur les bords de l'ouad Es-Saoura vers neuf heures du soir.

Ces cavaliers, qui se seraient crus déshonorés de revenir les mains vides, avaient rencontré sur les rives de l'ouad Es-Saoura, un troupeau de 200 moutons et 2 ânes gardés par quatre bergers des Douï-Mnîa, qui s'étaient enfuis à leur approche : les Châanba louaient Dieu de mettre ainsi le bien sur leur chemin, et s'emparaient sans hésiter du bienheureux troupeau, quoiqu'ils ne fussent pas en guerre avec les Douï-Mnîa. Nous devons dire cependant, pour rendre hommage à la vérité, que, sur la réclamation du propriétaire de ce troupeau, Sid Ahmed-ben-Ahmed le ht indemniser de la perle de ses moutons.

Le commandant du djich se félicitait d'autant plus de n'avoir point cédé à l'avis de ceux de ses cavaliers qui prétendaient que la colonne devait exécuter son mouvement de retraite par le chemin de l'aller, qu'il apprenait à El-Ksabi qu'au moment où ils parlaient de Tabelbell, il y avait au ksar El-Ougarla une colonne de 1,000 cavaliers et d'environ 3,000 fantassins appartenant aux tribus des Braber et des Aït-Alla, qui attendaient les Chàanba au passage pour leur livrer combat. - Le 27 septembre, la colonne quittait le Kheneg, et se dirigeait sur le Ksar-Cherouïn, où elle arrivait le lendemain.

Le 29, les Ghâanba continuaient leur rouie dans la direction de l'Aougrout, où Sid Ahmed avait donné rendez-vous à Sid Abd- El-Kader-ben-Ahmed, lequel commandait le r'zou qui avait pour mission de razer la caravane qui se dirigeait sur le Soudan.

Au coucher du soleil, la colonne principale arrivait aux ksour de Deldoul, où elle était très bien reçue par la population. Le 30, elle bivouaquait à Charef, où elle trouvait le détachement d'Abd-el-Kader-ben-Ahmed, lequel avait parfaitement réussi dans son expédition sur la caravane en roule pour le Soudan, bien que, cependant, elle eût sur lui trois journées d'avance. Cinq des conducteurs de celte gafla avaient été tués; les autres s'étaient enfuis. La caravane des 40 chameaux tombait dès lors entre les mains des Ghâanba, qui l'avaient ramenée à Charef.

Reformée au complet, la colonne se reposait dans l'Aougrout pendant les journées des 1er et 2 octobre, et quittait Charef le 3. Elle continuait sa roule le lendemain et les jours suivants; enfin, elle arrivait le 10 octobre à El-Gueliâa, où les Châanba de Metlili restèrent pendant trois jours les hôtes des Châanbel-el- Mouadhi.

Cette audacieuse expédition, — le chef-d'œuvre du genre, — si merveilleusement conduite par Sid Ahmed-ben-Ahmed, et qui avait duré cinquante-trois jours — et quels jours! — ne coûtait aux Châanba que deux juments mortes de soif ou d'insolation dans la razia d'El-Mader, et dans les eurg de l'Aïn-ed-Deheb. En revanche, ils s'étaient amplement indemnisés des dommages que leur avaient fait subir les Braber et les Oulad-Moula, lesquels, en

définitive, et quoi qu'ils en disent pour justifier leurs représailles, ne leur avaient tué que trois hommes, et enlevé que quelques troupeaux, de moutons et de chameaux. En effet, si nous récapitulons les résultats de leur expédition, nous trouvons que leurs prises se décomptent dans les proportions suivantes :

Moutons 3,200

Chameaux 360

plus un butin considérable.

Us avaient tué, en outre, vingt hommes à l'ennemi.

La vengeance des Châanba était donc aussi complète que possible ; il faut dire que ce ne fut pas sans peine qu'ils obtinrent ce résultat.

Mais revenons aux Oulad-Sidi-Ech-Chikh.

L'année 1875 s'écoule dans la paix et -dans la tranquillité, et nos tribus du Sud-Ouest peuvent se refaire des maux d'une guerre qui, pour ainsi dire, a été incessante depuis 1864.

Le cherif Sid Abd-es-Selam-El-Ouazzani, le chef de la confrérie des Thaïbia, personnage dont nous avons parlé plus haut, n'avait point cessé ses efforts auprès des chefs des Oulad-Sidi- Ech-CIiikh, et de Sid Sliman-ben-Kaddour en particulier, pour les amener, par la persuasion, à renoncer à la guerre, et à vivre en paix désormais avec nos tribus du Sud-Ouest. Après bien des pourparlers et des hésitations, Sid Sliman finit cependant par se laisser convaincre, et par céder au conseil que lui donnait Sid El-Hadj-Abd-es-Selam de se rendre auprès de l'empereur du Marok, lequel ne voulait point se brouiller avec la France, et tenait fort à ne fournir à ce pays aucun prétexte justifiant son désir d'envahir la terre des cherifs. Sid Sliman se rendit donc, dans le courant de 1876, auprès du sultan du R'arb, qu'il assura de sa soumission à ses ordres, et de son intention bien arrêtée de ne tenter, à l'avenir, aucune entreprise contre les tribus du territoire algérien. Le Gouvernement marokain fixait à Sid Sliman Meknès pour résidence; plus tard, il était autorisé à établir ses campements dans les environs de Fas.

Nous voudrions croire que Sid Sliman-ben-Kaddour se contentera longtemps de celle situation, et qu'il ne sera pas repris tôt ou tard de la nostalgie des grands espaces salirions, cl de la passion des périlleuses aventures de la guerre au butin .

L'année 1877 s'ouvre sous des auspices inquiétants : en effet, les graves événements qui se déroulent dans la Turquie d'Europe, et les complications au milieu desquelles se débat l'Empire ottoman, ne sont pas sans éveiller l'allention des populations indigènes, particulièrement sur la frontière du Marok. Pourtant, jusqu'à présent, aucune manifestation ne s'y est produite. Quoiqu'il en soit, des mesures sont prises pour surveiller les démarches el agissements des émissaires étrangers dont on signale la présence dans le Sud-Est marokain, et dont le but évident est d'exciter le fanatisme musulman.

Dans le courant de janvier, l'àmel d'Oudjda, prétendant agir en vertu d'ordres du Cabinet de Fas, avait lancé un détachement de cavaliers de sonmakhzen pour percevoir, au nom de son souverain, un tribut chez les Hameïan-Djenba du cercle de Sebdou, population sur laquelle le Gouvernement marokain a fait valoir autrefois des prétentions que nous n'avions pu admettre.

Informé de ce fait, notre Ministre plénipotentiaire à Thandja (Tanger) fit sans retard des représentations au sultan du R'arb relativement à celle violation de notre frontière; aussi, le désaveu formel de l'âmel d'Oudjda ne se fit-il pas attendre. Ce fonctionnaire était même menacé de révocation si le fait incriminé se renouvelait.

Dans le courant de février, l'agitation causée dans le Sud par les évènemenls de Turquie avait atteint un degré menaçant pour la tranquillité de nos tribus voisines de la frontière marokaine ; il était urgent de prendre des dispositions sérieuses pour rassurer nos populations, el prévenir toute incursion des rebelles et de leurs auxiliaires marokains sur notre territoire.

Des colonnes mobiles furent mises en mouvement dans les provinces d'Oran et d'Alger. La colonne d'Oran, commandée par le général Flogny, de la subdivision de Tlemsen, et forte de 2,400 hommes, se composait de trois bataillons d'infanterie,

deux escadrons de cavalerie, et quatre pièces d'artillerie de montagne; elle partait d'El-Aricha le 15 février avec la mission de visiter les ksour du Sud-Ouest, les deux Chellala, Asla, Thyout, les deux Mor'ar. Elle suivait l'itinéraire parcouru par la colonne du général Carteret-Trécourl en 1875.

La colonne d'Alger, sous les ordres du général de Loverdo, de la subdivision de Médéa, se composait de deux compagnies de Tirailleurs algériens (120 hommes), d'un peloton de Spahis, de cavaliers du goum, d'un détachement du Train des Équipages, et de chameaux chargés de tonnelets pour le transport de l'eau. Celle colonne, partie de Laghoualhle 12 février, visitait le Mzab, le ksar de Metlili et le pays des Ghâanbet-Berazga, et poussait jusqu'à Ouargla pour asseoir l'autorité du kaïd qui venait d'être donné à cetle oasis.

Getle démonstration suffit pour arrêter les projets des fauteurs de désordres, et pour rassurer les populations de notre Sud. A la (in de mars, les colonnes mobiles rentraient dans leurs camps.

L'année se passa sans qu'on fût obligé d'exécuter d'autres sorties.

En 1878, le calme continuait à se maintenir dans notre Sud, et l'on n'avait à y signaler que quelques faits de maraude sans importance tentés par des coupeurs de roules, dont c'était là d'ailleurs loute l'industrie.

Nous avons dit que le jeune Hamza-ould-Abou-Bekr, né en 1859, était l'héritier légitime du pouvoir religieux et le chef de la famille des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga, et qu'il vivait auprès de son oncle Sid Kaddour-ould-Hamza. Au commencement de 1878, c'est-à-dire lorsqu'il eût atteint sa majorité, il se brouilla avec son parent, qui détenait indûment, nous le savons, le pouvoir effectif. Quelques dissentiments entre l'oncle et le neveu, quelques froissements d amour-propre avaient été sans doute la cause de celte mésintelligence. La situation s'aggrava à ce point, que le jeune Hamza en arriva à rompre avec Sid Kaddour, dont il quitta furtivement les campements pourse rapprocher de nous. Il espérait que l'autorité française lui tiendrait compte de cette démarche toute spontanée, et qu'il serait plus

heureux que ses oncles dans ses offres de soumission : il se présentait, en effet, à Géryville, le 15 février 1878, et nous demandait l'aman. Le commandant supérieur de ce poste le dirigeait sur Maskara, et lui remettait une lettre de présentation pour le général commandant la subdivision.

Pour démontrer qu'il n'était point compromis, et qu'il ne pouvait être confondu avec les chefs de l'insurrection, ses parents, il alléguait assez habilement qu'il n'était âgé que de quatre ans quand se produisirent les événements de 1864 ; il ajoutait qu'il ne pouvait donc être rendu responsable des faits accomplis pendant son enfance, et même plus tard, puisque c'était son oncle, Sid Kaddour, qui s'était emparé du pouvoir et qui persistait à le détenirà son préjudice. S'il venait à nous, ajoutait le jeune et rusé Cheïkhi, c'est qu'il avait été séduit par la bienveillance et la générosité de l'autorité française, à laquelle il se livrait avec confiance et sans arrière-pensée, se résignant d'avance aux destinées qu'elle voudrait bien lui faire, et se soumettant entièrement aux conditions qu'elle croirait devoir lui imposer.

On ne laissait pas ignorer au jeune marabouth qu'il lui fallait renoncer à habiter Géryville, et qu'il ne pourrait, de quelque temps, du moins, être investi d'un commandement dans notre Sahra.

Il est clair que ces dispositions de l'autorité à son égard ne durent être que médiocrement de son goût; néanmoins, il ne laissa rien voir du mécontentement qu'il en éprouvait. Quand, au bout de quelques mois, le jeune Sahrien s'aperçut qu'on ne voulait rien faire pour lui, et qu'on ne paraissait lui savoir aucun gré, lui tenir aucun compte de l'acte de soumission auquel il s'était décidé, quand il se mil à comparer cette existence si renfermée des villes du Tell, à celle si large, si active, si aventureuse de la région des oasis, il fut pris bientôt de la nostalgie du désert, et il ne songea plus qu'à regagner le pays où il avait laissé sa famille et ses fidèles serviteurs, pour reprendre avec eux les chasses dans l'immensité et les sanglantes équipées contre les Chrétiens.

Il demanda l'autorisation de faire une tournée parmi les tribus du cercle de Géryville, pour y recueillir de la générosité des

khoddam de son sainl ancêtre quelques dons en argent dont il avait le plus pressant besoin : en effet, à Maskara, il vivait exclusivement des libéralités du Baïlik, c'est-à-dire du Gouvernement. Sa demande ayant été agréée, le 8 octobre, le jeune Hamza s'empressa, au lieu de se diriger sur Géryville, de regagner en toute hâte les campements de Sic! Kaddour, établis à ce moment sur l'ouad Guir. Du reste, on lui avait fait connaître, dès le principe, que, s'il n'était pas satisfait de ce que lui offrait l'autorité française, c'est-à-dire Ydafia et la horma, — la paix et la considération, — il était parfaitement libre de retourner auprès des siens.

L'année 1879 s'ouvre dans le calme et la tranquillité, et aucun indice ne fait prévoir que la paix puisse être troublée, de quelque temps du moins. Sid Kaddour est toujours sur l'ouad Guir, et les rapports de nos espions n'indiquent de ce côté aucun de ces mouvements précurseurs d'une incursion en préparation. Au reste, Sid Kaddour n'est point en état de reprendre la campagne de sitôt; il n'a pu encore reconstituer ses approvisionnements, et son personnel insurrectionnel se réduit aujourd'hui à quelques fractions encore insoumises desOulad-Sidi-Ech-Chikh.

Le général Ghanzy, Gouverneur général civil de l'Algérie depuis 1873, est nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; il quitte l'Algérie, où il avait, pendant les six années de son gouvernement, rendu d'excellents services, dans les derniers jours du mois de février.

11 est remplacé, dans ces hautes fonctions, et avec le même titre, par M. Albert Grévy, — frère de M. le Président de la République, — qui débarque à Alger le 28 avril.

Le général Saussier, qui est nommé commandant du 19e corps d'armée, accompagne le Gouverneur général civil, et prend possession de son commandement. La nomination de l'énergique et vaillant général est accueillie on ne peut plus favorablement aussi bien par l'armée d'Afrique que par la population coloniale, qui n'ont point oublié les excellents services qu'il a rendus à la cause algérienne pendant la période insurrectionnelle de 1871 .

Un atrêlé du Gouverneur général, en date du 12 mai, rétablissait, en Algérie, l'unité d'administration, en s'annexant la partie du service des Affaires indigènes qui était restée entre les mains de l'administration militaire.

Cet arrêté était ainsi conçu :

« Article unique. — Le service des Affaires indigènes, ressortissant à l'Administration centrale, est détaché de l'État- Major général, et placé sous la direction immédiate du Gouverneur général civil. »

Une insurrection éclatait, le 2 juin, dans les montagnes de l'Aourès; la tribu des Oulad-Daoud en donnait le signal. Cette agitation était promplement réprimée.

Le 27 septembre, un rzou dune quarantaine de cavaliers marokains et de rebelles réfugiés au Marok, franchissait la frontière par l'ouad El-Magoura, et tombait, vers huit heures du soir, entre El- Aricha et Sebdou, et à 12 kilomètres de ce premier point, sur un convoi de quatre prolonges du Train des Équipages conduites par huit soldais de cette arme, sous les ordres d'un maréchal-des-logis. Deux soldats du Train sont tués, et sept mulets enlevés par les maraudeurs. Le maréchal-des-logis et six des soldats sont parvenus à se sauver avec quatre mulets, et à gagner Sebdou.

Le commandant du poste d'El-Aricha, informé tardivement de cette agression, se met en route, le lendemain 28, avec vingt hommes du Bataillon d'Afrique et quelques Spahis, et se porte sur le point où l'attaque avait eu lieu; il y trouvait les deux prolonges, et les cadavres mutilés des deux soldats du Train, qu'il faisait transporter à son camp.

Saisi sans relard du fait, le Gouvernement marokain ordonnait qu'il nous fût donné dans le plus bref délai pleine et entière satisfaction.

Une colonne, commandée par le général Louis, et composée d'un bataillon d'infanterie, de six escadrons de cavalerie régulière, d'une batterie d'artillerie, et d'un millier de cavaliers de

goura, était formée un mois après l'accident que nous venons de rapporter, et se mettait en marche le 1er novembre, avec la mission de parcourir le pays situé entre Tlemsen, Sebdou et la frontière du Marok, et de s'opposer, le cas échéant, à toute agression de la part des rebelles, lesquels se sont rapprochés récemment d'El-Mridja, point situé à l'ouest d'El-Aricha, de l'autre côté de la frontière marokaine.

Il avait été également décidé que le général Louis recevrait, sur un point du parcours de la colonne qu'il déterminerait, les excuses du représentant de l'empereur du Marok, à propos de l'enlèvement du convoi dont nous avons parlé plus haut, ainsi que la somme qui avait été convenue pour indemniser les familles des victimes de cet acte de brigandage.

Cette rencontre entre le général commandant la subdivision de Tlemsen et l'envoyé marokain a été fixée au 19 novembre; elle aura lieu devant Sebdou, où le général Louis avait ramené sa colonne. Pour donner plus de pompe à cette entrevue, tous les chefs indigènes de cette région seront réunis à la colonne, campée en avant de ce poste.

A l'heure indiquée, l'envoyé du sultan du Marok, Sid Abdes-Selam-Baïès, escorté du khelifa de l'âmel d'Oudjda et d'une suite nombreuse, arrivait sur le lieu du rendez- vous, où l'attendait le représentant de la France. Après les présentations d'usage, l'envoyé exprimait, de la part du sultan, les regrets qu'il avait éprouvés à la nouvelle de l'acte de brigandage commis sur notre territoire par un certain nombre de sujets marokains, ainsi que sa ferme résolution de s'opposer à toute agression sur les tribus de notre frontière de l'Ouest. Il ajoutait que le plus vif désir de S. M. Cherifienne était de continuer à entretenir de bonnes relations avec la France. L'envoyé affirmait que son seigneur et maître le sultan avait déjà, d'ailleurs, donné des ordres pour faire rechercher les coupables, lesquels seraient punis rigoureusement...., si, toutefois, il était possible de mettre la main dessus, aurait pu ajouter l'ambassadeur.

Sid Abd-es-Selam remettait ensuite, entre les mains du général Louis, la somme de 19,000 fr., montant de celle qui devait être payée par son Gouvernement tant à titre d'indemnité pour

les familles des deux soldais Inès, que pour réparation du dommage matériel résultant de l'attaque de notre convoi.

Le général Louis prenait acte de celle déclaration de l'envoyé, et acceptait, au nom du Gouvernement français, la réparation offerte parle sultan du Marok, dont le délégué quittait Sebdou le lendemain, 20 novembre, pour reprendre le chemin d'Oudjda.

La rectification de notre frontière de l'Ouest, et l'annexion pure et simple d'une partie des repaires de ces brigands, vaudraient infiniment mieux, nous le répétons, que toutes les promesses de l'impuissant sultan marokain; mais il sera dit que nous laisserons toujours échapper l'occasion d'entrer franchement dans notre voie, la seule qui, pourtant, soit susceptible de nous donner la solution cherchée depuis quarante ans, c'est-àdire la paix et la tranquillité sur noire frontière du Sud-Ouest. Certes, nous ne doutons pas un seul instant que le Gouvernement de l'Empire de l'Ouest ne livre à notre justice, si nous l'exigeons, quelques-uns de ses sujets ; c'est là la partie du programme la plus facile à remplir; car, à défaut des vrais coupables, il remettrait plutôt entre nos mains, tant il a à cœur de tenir sa parole, les premiers venus de ses fidèles Marokains. Mais on conviendra volontiers, pensons-nous, que nous serions bien plus certains de donner satisfaction à la justice, si nous nous chargions de faire nous-mêmes la police de notre frontière. Comment avons-nous détruit la piraterie en 1830? C'est en nous emparant du repaire de ces audacieux écumeurs des mers, qui, depuis trois cents ans, tenaient en échec les flottes du monde entier. Serions-nous dégénérés à ce point qu'il nous fallût attendre l'expiration de trois autres siècles pour nous emparer du repaire de ces écumeurs du désert? Et pourtant, on en conviendra, celte seconde lâche ne comporte que des difficultés qui sont bien loin de pouvoir être comparées à celles qu'a présentées la conquête d'Alger. Il ne saurait y avoir là, d'ailleurs, de question internationale. Dans tous les cas, nous laisserions crier les gouvernements qui trouveraient mauvais que nous prissions les précautions ou garanties nécessaires pour protéger efficacement nos tribus frontières.

A la même dale du 19 novembre, une colonne, sous les ordres du général Delatour d'Auvergne-Lauragais, commandant la subdivision de Médéa, quille Laghouath pour visiter les oasis du sud de cette subdivision, Metlili et Ouargla en particulier, où, depuis quelque temps, régnait une certaine agitation. Cette colonne était composée de 802 Zouaves, de 275 Tirailleurs algériens, de 100 Spahis, d'une batterie de montagne, de 1,000 cavaliers de goum, et de 1,000 chameaux de convoi.

Dans les premiers jours de décembre, Sid Ed-Din-ould-Hamza, qui n'avait pas profilé de la lettre d'aman qu'il avait sollicitée, et son neveu, le jeune Sid Hamza-ould-Abou-Bekr, le transfuge de Maskara, composent, avec les Zoua-ech-Cheraga, une harka de la force d'une centaine de cavaliers et de trois cents fantassins à mehara, et se mettent en mouvement avec Brizina pour objectif. Leur marche est si habilement dissimulée depuis Beni- Goumi, — chez les Douï-Mnîa, — leur point de départ, qu'ils réussissent à surprendre et à razer, le 17 décembre, aux environs de Brizina, un millier de chameaux appartenant aux cavaliers du makhzen des Derraga. Il faut dire que ceux-ci, avec l'insouciance qui est habituelle aux Nomades, avaient, malgré les ordres donnés par le commandant supérieur du cercle de Géryville, l'actif, l'expérimenté, le brillant et énergique chef de bataillon Fossoyeux, laissé descendre leurs chameaux au sud et à proximité de Brizina, négligeant de se couvrir et de prendre les précautions les plus élémentaires, bien que la recommandation leur en soit renouvelée chaque fois qu'ils ont à conduire leurs troupeaux sur les pâturages de l'ouad Seggar.

On a bien essayé de traiter de la restitution de ces animaux avec un cousin du sultan du Marok, qui, sur la plainte de l'autorité française, avait été envoyé à Oran pour faire une enquête sur celte affaire; mais il est peu probable que cette négociation aboutisse, ou tout au moins que sa solution soit prochaine.

L'année 1880 s'ouvre dans le calme le plus parfajt. Nos tribus du Sud-Ouest ont déjà oublié l'expédition de coupeurs de routes entreprise, le 17 décembre dernier, sur le makhzen des Derraga, par Sid Ed-Din-ould-Hamza et le jeune Hamza-ould-Abou-Bekr,

son neveu. Triste début, pensent-elles, pour le descendant en ligne directe de l'illustre et vénéré Sidi Ech-Chikh, pour le chef légitime des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga ! Elles applaudissent d'autant moins à ce coup de main, qu'elles commençaient à apprécier les bienfaits de la paix, qui ne leur étaient plus guère connus que de nom depuis longues années.

Pourlant, à la fin de janvier, des bruits d'une prochaine incursion que voudrait tenter Sid Kaddour-ould-liamza avaient pris une certaine consistance. D'après des renseignements qui semblaient présenter quelque précision, le chef de l'insurrection aurait réuni d'importants contingents aux environs de Karzaz, sur l'ouad Es-Saoura, dans le pays des Braber ; on ajoutait qu'il se proposait, avec le concours des contingents de cette tribu marokaine, de pénétrer sur notre territoire par deux points différents. Sans attacher plus d'importance qu'il ne convenait à ces bruits qui, nous le savons de reste, entrent dans la tactique des chefs de l'insurrection, lesquels ne veulent pas se laisser oublier, nos populations n'en étaient pas moins inquiètes, et elles avaient besoin d'être rassurées. Aussi, le commandement prenait-il sans retard des mesures pour parer à toute éventualité : les goums des Thrafi etdesHarar recevaient l'ordre de se porter immédiatement sur les points stratégiques qu'ils doivent occuper en cas d'alerte; ils étaient soutenus en arrière par les makhzend'Aflou, de Frenda et de Sâïda. .Les mêmes précautions étaieut prises dans le Sud de la division d'Alger.

On commençait déjà à s'occuper sérieusement, à ce moment, parmi nos populations de la région des ksour du Sud-Ouest, d'un saint marabouth vivant dans la retraite et la prière, et sans cesse en communication avec le Dieu unique, qui, ajoutait-on, n'avait rien à lui refuser. Souvent déjà, on avait eu la preuve qu'il possédait le don des miracles, et qu'il savait lire dans l'avenir; enfin, il exerçait une influence prestigieuse considérable sur les populations de la frontière du Sud-Ouest, et celle influence s'accroissait, disait-on, de jour en jour. Les Oulad- Djerir et les Eumour, entre autres, ne voyant en lui qu'un Ouali, c'est-à-dire un saint, un ami de Dieu, ont, dans sa parole, une confiance sans bornes, et le font l'arbitre de leurs

différends. A sa voix, les haines s'apaisenl, le couteau rentre dans sa gaine, la poudre est muette; les gens des ksour l'ont aussi en grande vénération, et ne doutent point de son pouvoir surnaturel.

A l'exemple de ses congénères, ce marabouth se serait d'abord fait bien humble, bien détaché des biens de ce monde; ses bernous sont sordides, enloqués, comme ceux d'un deroueuch ; tout son temps se passe en pratiques religieuses et en prédications, et la foule se précipite sous sa parole ardente et inspirée. Et il n'en saurait être autrement ; car il annonce aux populations que l'heure de la délivrance est proche, et il en sait quelque chose, puisqu'il est au mieux avec le Dieu unique, lequel n'a point de secrets pour lui. Uuoiqu'il en soit, le saint marabouth est prudent; il ne veut point se brouiller avec l'autorité française avant que son œuvre soit arrivée à maturilé. Pendant quelque temps, il se fera bien humble, — l'humilité sied bien aux saints, — et il fera en sorte que ses pieuses incitations ne dépassent pas, jusqu'à nouvel ordre, la portée des oreilles des vrais Musulmans.

Ce saint homme, qui se pose en réformateur des mœurs, — grosse besogne en pays arabe! — et qui prêche la pratique de la vertu, a choisi l'oasis deMor'ar-et-Tahtani pour en faire le siège de ses prédications, et y fonder une zaouïa qu'il prétend modestement substituer à celle de l'illustre et vénéré Sidi Ech-Chikh, laquelle, d'après lui, aurait fait son temps. Il a d'ailleurs de grandes idées; il n'aspire à rien moins qu'au suprême pontificat dans le Sahra, en fondant dans l'ordre religieux secondaire des Bou-Ghikhïa ou de Sidi Ech-Chikh, les grandes confréries, si répandues dans le Marok et.dans le Sud algérien, des Kadirïa, ou de Moulai Abd-el-Kader-el-Djilani, desOuazzaniaou Thaïbia, ou de Moalaï Et-Thaïyeb, et des Tedjadjna, ou de Sidi Ahmedet-Tedjini.

Tout ce qu'on sait de cet homme, qui, pourtant, n'est pas un étranger, puisqu'il appartient à la tribu des Oulad-Sidi-Ech- Chikh-el-R'eraba, et qu'il a des relations de parenté dans les Oulad-Sidi-Et-Tadj et dans les Oulad-Sidi-Ben-Aïça, tribus qui ont leurs campements à l'est du ksar de Thyout, tout ce qu'on en

sait, disons-nous, c'est qu'il est le fils de Sid El-Arbi, homme d'une obscurité absolue, et qu'il a épousé la fille de son oncle, Sid El-Menoueur-ben-El-Heurma, individualité d'une certaine importance, cl originaire de l'une des oasis de Figuig. Dans le pays, on n'est pas d'accord sur le véritable nom de notre personnage : tandis que les uns l'appellent Sid Bou-Amama-ben- El-Arbi-ben-El-Heurma,les autres le nomment Sid Mohammed- El-Bou-Chikhi, ou Sid Mohammed-ben-El-Heurma. Dans le Sud-Ouest, on le désigne habituellement par le surnom de Sid Bou-Amama (l'homme au Turban).

La propagande que font ses parents et ses initiés, qu'il a groupés autour de sa zaouïa, lui amènent de nombreux ziarin (visiteurs), qui ne manquent pas de lui laisser quelque cadeau ou offrande, en échange des bénédictions divines que le saint homme s'est plu à distribuer. Aussi, grâce à celle sorte de prébende, qui a atteint les proportions les plus copieuses, la situation matérielle et financière de Sid Bou-Amama commence-t-elle à devenir des plus supportables, surtout pour lui qui a fait vœu de pauvreté, vœu qui, probablement, dans son esprit, n'avait rien d'éternel ; car si l'on en croit quelques-uns de ses contribules, il aurait renoncé, depuis longtemps déjà, au bernous rapetassé et pédiculeuK du deroueuch, pour revêtir le bernous sousti ou de fine laine d'une blancheur immaculée.

Mais l'influence toujours croissante de ce personnage, dans la région des ksour et dans le sud-ouest de Géryville, n'avait point échappé à l'attention du commandant supérieur de ce poste, qui n'avait pas manqué d'entourer ce marabouth d'une étroite surveillance, et de se faire rendre compte fréquemment de ses faits et gestes et des trames qui pouvaient s'ourdir autour de lui. Malgré la discrétion avec laquelle cette surveillance était exercée, Sid Bou-Amama finit par s'apercevoir que l'attention de l'autorité française avait été éveillée et qu'on l'observait. Le rusé marabouth comprit qu'il fallait payer d'audace en allant au-devant du péril, et chercher à gagner la confiance du commandement dont il dépendait par des protestations de dévouement et de fidélité. Pour prouver jusqu'à quel point pouvaient être poussées ses bonnes dispositions à notre égard, il proposait de nous tenir

au courant des desseins des rebelles réfugiés au Marok, et de nous livrer leurs secrets.

L'exagération même de ces propositions aurait suffi pour mettre l'autorité en garde contre la duplicité ou la diplomatie de Sid Bou-Amama, et pour la faire douter de la sincérité de ses protestations, en supposant toutefois qu'elle y eût eu toute confiance. Quoiqu'il en soit, elle lui laissa croire qu'elle recevrait volontiers ses communications, et qu'elle lui en tiendrait compte.

Sid Bou-Amama retourna à Mor'ar, convaincu qu'il était extrêmement facile d'endormir la vigilance de l'autorité française, et de la frapper de cécité politique; aussi, pour la confirmer dans ses bonnes dispositions à son égard, lui faisait-il parvenir mystérieusement, de temps en temps, quelques renseignements qui, lorsqu'ils présentaient quelque importance, comme ceux, par exemple, de larazia du 17 décembre dernier, aux environs de Brizina, lui arrivaient toujours trop tard pour qu'elle pût en faire son profit.

Trop intelligent pour croire que le commandement serait longtemps sa dupe, et comprenant que ses menées, qu'il ne se donnait même plus la peine de dissimuler, ne pouvaient manquer de provoquer prochainement l'intervention de nos colonnes dans ses affaires, Sid Bou-Amama songea qu'il n'avait pas de temps à perdre, s'il tenait à mettre en sûreté les biens et les richesses qu'il tenait de la piété des Croyants, et particulièrement des khouan de l'ordre de Sidi Ech-Chikh, dont il avait pris la direction suprême; il prépara donc des moyens de transport qui, en cas de besoin, devaient lui servir pour expédier tout ce qu'il possédait sur Figuig, et mettre ses richesses à l'abri d'un coup de main.

Ces faits se passaient vers la fin de l'année 1879.

En 1880, il fut, un instant, sérieusement question de donner satisfaction aux officiers qui avaient exercé un commandement dans le Sud de la province de TOuest, et qui avaient étudié l'histoire et les besoins de cette région ; celle satisfaction, que réclamaient leur expérience et leur désir de rendre plus rares les incursions des Nomades, et d'en atténuer sensiblement les effets,

c'étaient la création et l'occupation de postes fortifiés dans le voisinage de la frontière du Marok, afin de surveiller de près et de tenir en bride les turbulentes tribus établies le long de celle frontière. Le premier de ces postes serait établi près de Tliyout, sur un point restant à déterminer. Or, celte création était décidée en principe, et Ton n'attendait plus que le vole, par la Gliambre des Députés, du crédit nécessaire pour réaliser celte utile et indispensable création. Une colonne mobile, qui, d'ailleurs, après avoir servi à la protection des travaux du poste, devait s'y établir en permanence, avait déjà reçu l'ordre de se tenir prête a partir pour Thyoulau premier signal. Malheureusement, le crédit ne fut pas volé, et celle créalion urgente était ajournée.

Quoiqu'il en soit, Bou-Amama, qui ayait été informé de ces projets, lesquels ruinaient complètement son industrie, se crut sérieusement menacé. Pour parer ce coup, le maraboulb, qui avait décidément jeté le masque, redouble d'efforts et de propagande pour chercher à soulever nos tribus fidèles et à déterminer leur défection ; de nombreux émissaires furent lancés par lui dans toutes les directions, et particulièrement dans la partie de la province d'Oran comprise entre les cholhth et l'extrême Sud. Mais l'appel du saint homme, qui, du reste, ne passe pas pour un homme de poudre, ne fut pas aussi entendu qu'il l'eût désiré : nos tribus soumises firent la sourde oreille, et les propagandistes en furent généralement pour leurs frais.

Sid Bou-Amama-ben-El-Arbi en profita pour se réfugier sur le territoire marokain, résolu qu'il élait à attendre des jours meilleurs.

Le commandement de Géryville redoubla de surveillance sur la région des ksour et sur la frontière de l'Ouest.

M. le Gouverneur général de l'Algérie, à ce moment à Paris, recevait, le 2 février 1880, l'ambassadeur marokain au Palais de l'Elysée. M. Albert Grévy avait auprès de lui M. le général Saussier, commandant le 19e corps d'armée; M. le colonel Petitjean, commandant la Gendarmerie d'Afrique ; M. le Préfet d'Alger, et plusieurs autres fonctionnaires civils.

L'ambassadeur du Marok adressait au Gouverneur général les paroles suivantes :

« Monsieur le Gouverneur général,

» Vous avez bien voulu inviter les ambassadeurs de Sa Majesté l'Empereur du Marok à visiter, à leur retour, l'Algérie, celte France africaine dont nous sommes les voisins.

» Je suis heureux de pouvoir vous en remercier aujourd'hui verbalement, et de vous renouveler, M. le Gouverneur général, l'assurance du concours empressé que vous trouverez toujours auprès de Moulai* Haçan, pour le règlement de toutes les questions qui peuvent intéresser votre Gouvernement et le Marok. »

Le Gouverneur général répondait :

« Monsieur l'Ambassadeur,

» L'Algérie, au nom de laquelle j'ai eu l'honneur de vous adresser l'invitation que vous avez bien voulu rappeler, sera heureuse de recevoir votre visite ; elle vous fera, comme la métropole, l'accueil le plus cordial.

» Notre voisinage immédiat en Afrique, l'obligation de veiller ensemble à la sécurité de notre frontière, établissent entre le Marok et l'Algérie des rapports constants. Je me félicite d'avoir recueilli directement, de votre bouehe, la nouvelle assurance du concours empressé que Sa Majesté Cherifienne apportera toujours pour le règlement de toutes les questions qui peuvent intéresser nos gouvernements.

» Je vous remercie, Monsieur l'Ambassadeur, de votre démarche et de l'occasion qu'elle me fournit de vous offrir personnellement l'expression de ma déférence et de ma sympathie. »

Celte entrevue ne fut pas sans quelque efficacité ; car il est permis, croyons-nous, de lui attribuer la cessation des préparatifs de l'incursion qu'avait méditée Sid Kaddour-ould-Hamza. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut interdit formellement aux. Douï-Mnîa, par le sultan du Marok, de coopérer, avec les rebelles algériens réfugiés sur leur territoire, à toute agression tentée contre nos tribus fidèles.

La mission Flatlers, chargée des études préliminaires du grand transsahrien, s'organise à Ouargla. Solidement constituée et remarquablement composée ù tous les points de vue, elle paraît réunir à un haut degré les meilleures conditions de succès.

L'année 1880 se termine dans un état parfait de paix et de tranquillité. Soit que l'interdiction faite aux tribus de la frontière du Marok par le sultan Moulai Haçan ait été pour quelque chose dans celle situation, soit qu'il convienne de l'attribuer au manque de ressources et à la perte de l'influence des chefs de l'insurrection, de Sid Kaddour en particulier, si maltraité à l'affaire d'El-Mengoub, laquelle a été le signal de son abandon par les populations insoumises qui suivaient sa fortune, tout ce que nous pouvons dire, c'est que ce rebelle, qui parait réduit à l'impuissance, n'a pas donné suite aux projets d'incursion qu'on lui avait prêtés.

Nous voudrions espérer que celle heureuse situation se maintiendra longtemps encore; mais comme, en définitive, les leçons du passé ne nous permettent guère d'y compter d'une façon bien absolue, il nous sera prudent de ne pas nous relâcher en quoi que ce soit de la surveillance à laquelle nous obligent la versatilité, la mobilité d'esprit des indigènes, et leur goût bien prononcé pour la guerre au butin et les aventures de poudre et de sang. Ne perdons pas de vue surtout que les populations de la frontière marokaine seront toujours pour nous, et quoi que nous fassions, des adversaires irréconciliables, et qu'il conviendra, si nous voulons atténuer, dans la limite du possible, les effets de ce fâcheux état de choses, de prendre à leur égard des mesures dont nous avons déjà parlé au cours de ce récit, et dont nous dirons encore quelques mots plus loin.

En résumé, la situation du personnel insurrectionnel, à la date du 1er janvier 1881, est la suivante :

Sid Kaddour, le cinquième fils de notre ancien khalifa du Sud, Sid Hamza-ould-Abou-Bekr, et âgé de trente-six ans environ, chef effectif de l'insurrection.

Sid Ed-Din, sixième fils du khalifa Sid Hamza, et âgé de trentetrois ans.

Sid Hamza, fils d'Abou-Bekr, et petit-fils de l'ancien khalifa Sid Hamza. Ce jeune homme, âgé de vingt-deux ans, est le chef spirituel et nominal de la tribu des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech- Cheraga, ou branche aînée, et l'héritier légitime de la baraka, ou puissance religieuse qui avait été attribuée à son saint ancêtre, Tilluslre et vénéré Sidi Ech-Chikh.

Il vit auprès de Sid Kaddour, lequel, nous le savons, détient indûment le pouvoir effectif au préjudice de son neveu.

Sid Kaddour et Sid Hamza, l'oncle et le neveu, ainsi que Sid Ed-Din, ont leurs tentes, à la date citée plus haut, aux environs du ksar Igli (Marok). Ils campent habituellement avec les Douï- Mnîa, c'est-à-dire dans les environs des ksour des Beni-Abbas, des Beni-Goumi, et des ouad Guir et Es-Saoura.

Sid Kaddour et Sid Ed-Din n'ont jamais fait d'offres sérieuses de soumission. Le premier, nous le savons, nous a leurrés, ainsi que l'ar'a des tribus sahriennes, Sid Kaddour-ould-Adda, qui a cru longtemps pouvoir nous le ramener. Il avait, en effet, simulé le désir de se rapprocher de nous; mais — nous l'avons reconnu un peu tard — c'était là un stratagème, une ruse de guerre pour entrer plus facilement, et sans éveiller notre défiance, en relations avec les Hameïan, et chercher, après les avoir gagnés à sa cause, à les entraîner dans la défection.

Quant à Sid Ed-Din, c'est là un personnage sans importance, tout à fait incolore, et qui n'a joué, jusqu'ici, qu'un rôle absolument effacé. Nous nous rappelons que, sur sa demande, il lui avait été envoyé une lettre d'aman dont il s'est dispensé de profiler. Il n'a à son actif de guerre que la razia d'un millier de chameaux qu'il a exécutée le 17 décembre 1879, et de concert avec son neveu Sid Hamza-ould-Abou-Bekr, au sud du ksar de Brizina.

Sid El-Ala-ould-Abou-Bekr, âgé de soixante ans environ, et frère de l'ancien khalifa Sid Hamza, a été et est encore l'individualité la plus marquante du personnel insurrectionnel : instigateur de la révolte en 1864, homme de guerre d'une certaine valeur et d'une rare audace, nous l'avons toujours trouvé devant nous dans les combats que nous avons livrés dans le Sud algérien pendant ces seize dernières années. Il a exécuté sur no-

Ire territoire, et jusque clans In Tell, des pointes d'une témérité inouïe, et qui eussent suffi pour illustrer un général européen, cl les hardies el sanglantes journées de Sidi-Ali-ben-Youb, de Haci-Ben-Allithab et d'Aïn-el-Bcïdha, en 1865, sont là pour attester que nous avions enSid El-Ala un adversaire qui n'était certes pas à mépriser, bien qu'en définitive, nous lui ayons fait quelquefois la partie belle. Si ce peut nous être une consolation, nous ajouterons qu'à plusieurs reprises, nous avons eu notre revanche sur ce rude champion, et que, plus d'une fois, il a dû nous payer cher les morts qu'il nous avait faits.

Sid El-Ala campe habituellement chez les Douï-Mnîa, avec Sid Kaddour, son neveu. .

Quant à Sid Ez-Zoubir-ould-Abou-Bekr, le frère du précédent, il est mort en 1879 au Gourara. Il n'avait pris qu'une part sans importance aux faits insurrectionnels.

Quelques tentes seulement des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-Ech-Cheraga sont rentrées sur notre territoire après avoir obtenu l'aman. Les fractions de cette tribu qui sont restées campées avec les maraboulhs sont celles des Oulad-Sidi-El-Arbi, — fraction dont sont" originaires Sid Kaddour, Sid Ed-Din el Sid Hamza, — et les Oulad-Sidi-Lasghem. Nous ajouterons que ces fractions n'ont jamais manifesté l'intention dese soumettre, et tout porte à croire qu'elles continueront longtemps encore à suivre la fortune des Oulad- Hamza.

Pour ce qui est des Zoua-el-R'eraba, ou de la branche cadette, dont quelques-uns étaient tombés entre nos mains à la journée d'El-Mengoub (23 décembre 1871), ils avaient été internés, les uns dans le bach-ar'alik de Frenda, les autres dans la province de Constanline.

Ces lentes ont été rapatriées en 1878, sur le désir qui en avait été exprimé par le Gouvernement marokain. Quelques-unes, sur leur demande, ont été autorisées à habiter les ksour du cercle de Géryville, où elles avaient des jardins.

Les Oulad-Sidi-Ech-Chikh de l'Ouest, rentrés sur le territoire marokain, campent dans le sud de 1 amala d'Oudjda. Quelquesuns d'entre eux ont rejoint Sid Allai, le quatrième fils de Sic!

Ech-Chikh-ben-Elh-Thaïyeb décédé en 1870, et le chef nominal de la branche cadette. Sid Allai est né en 1862.

Sid Sliman-ben-Kaddour, nous l'avons dit, s'est rendu, sur les conseils d'El-Hadj-Abd-es-Selam-el-Ouazzani, le chef de Tordre de Moulai Eth-Thaïyeb, auprès du sultan du Marok, qui lui a assigné Meknès pour résidence. Il n'est pas douteux que notre ancien ar'a des Hameïan ne quitte ses campements du Marok, comme il s'est enfui de ceux de la plaine d'El-Mlalha en 1873, lorsqu'il trouvera une occasion favorable pour reprendre encore une fois sa vie d'aventures et de razias, et cette éventualité est d'autant plus probable que, né en 1840, ce hardi chef de partisans est aujourd'hui dans la force de l'âge, et qu'il a une soif ardente de pouvoir, de butin et de renommée.

Quant à Sid Bou-Amama-ben-EI-Arbi, celte puissance nouvelle, ce saint dangereux qui compte déjà de nombreux adhérents dans la région des ksour de l'Ouest et parmi les populations marokaines, il y aura lieu de le surveiller de près, et surtout de ne point perdre de vue les mokaddem qu'il entretient dans les tribus du cercle de Géryville, néophytes ardents se livrant à une propagande des plus actives et des plus efïîraces. Il y a, de ce côté, un danger d'autant moins à négliger, qu'il prend son point d'appui sur la religion, et qu'il tend à substituer une influence nouvelle à celle de la famille des Oulad-Hamza, laquelle a considérablement amoindri, depuis quelques années, le prestige plusieurs fois séculaire de la maison de Sidi Ech-Chikh, c'est-à-dire du fondateur de l'ordre des Ghikhïa, dont Sid Bou-Amamase prétend aujourd'hui le seul et unique chef.

Celle trêve de neuf ans, que nous pourrions, à la rigueur, considérer comme la fin de la guerre dans le Sud-Ouest algérien, si cette guerre pouvait jamais avoir une fin, cette sorte de paix tacite nous engage, bien que les chefs de l'insurrection des Oulad-Sidi-Ech-Chikh des deux branches paraissent, jusqu'à présent, peu disposés à la signer et à la rendre définitive, ce long temps d'arrêt, disons-nous, nous décide à poser ici le terme de celle longue période d'agitation, de tueries et de bouleversements dont nous avons essayé de raconter les péripéties. A défaut d'au-

Ire mérite, ces notes auront eu celui de grouper dans leur ordre chronologique, et de réunir sous la main des historiens de l'avenir des documents qu'on trouverait difficilement ailleurs, et que nous pouvons d'autant plus certifier exacts, que nous avons eu la fortune d'être quelque peu acteur dans quelques-uns des drames sanglants que nous racontons, et que, pour les autres, nous nous sommes renseigné aux sources les plus authentiques, ce qui nous était d'autant plus facile que la plupart des commandants de colonne qui se sont plus ou moins illustrés dans ces guerres, ont été ou nos camarades, ou, tout au moins, nos contemporains dans l'armée d'Afrique. La connaissance parfaite du pays qui a servi de théâtre à l'insurrection depuis 1864, nous a permis d'en suivre la marche pour ainsi dire jour par jour, et de guider le lecteur à travers les grands espaces — la mer de halfa— qui s'étendent, du nord au sud, de la ligne de ceinture du Tell aux ksour d'Ouargla et d'El-Gueliâa, et, de F est à l'ouest, de l'ouad Souf à l'ouad Guir.

Nous avons voulu également apporter une preuve de plus à la démonstration que nous avonsessayée dans un des livres de notre jeunesse militaire (1), et convaincre de celte vérité ceux qui pourraient en douter, que la guerre dans le Sahra est la chose la plus misérable, la plus pénible, la plus fatigante, la plus énervante, la plus irritante, la plus abrulissanle, la plus antipathique au caractère et au tempérament français, la plus férocement périlleuse, la moins entraînante, la plus dépourvue de stimulants qu'on puisse imaginer; c'est celle dans laquelle il faut dépenser le plus de dévouement, le plus d'abnégation, déployer le plus d'énergie et de force morale, le plus d'amour de la patrie.

Nous avons voulu qu'on sût ces choses, et, pour cela, nous n'avons eu qu'à laisser la parole aux faits. Il nous a paru équitable — si peu autorisé que nous pussions l'être — d'élever un monument à notre armée d'Afrique, à celle qui a commencé la conquête du Sahra, et à celle qui l'achève, et de faire ressortir

(l) Les Français dans le désert. — Journal d'une Expédition aux limites du Sahra algérien (Ouargla).

la valeur et les mérites de nos anciens camarades — des reclus dans l'immensité, la plus pénible des réclusions, — qui ont passé les plus belles années de leur existence militaire dans ces régions inhospitalières, entre un ciel de feu et un sol de sable brûlant, entre le couteau ou la balle de l'Arabe fanatisé. Nous ferons connaissance avec ceux de ces officiers — des ignorés de la masse — qui se sont illustrés dans ces guerres incessantes, et nous pourrons apprécier dès lors la valeur des services qu'ils ont rendus au pays.

Notre livre présentera, en outre, cette utilité de faire connaître le personnel insurrectionnel, chefs et soldats, les populations que nous avons et que nous aurons longtemps encore à combattre, les régions qu'elles habitent, les points qui servent habituellement de théâtre aux actions de guerre, les routes ou lignes d'eau, les lieux de bivouac avec leurs ressources, les oasis, les ksour avec leurs défenses. Nous y apprendrons la manière de combattre des Sahriens, cavaliers et fantassins, leurs ruses, leurs stratagèmes, leur politique, et nous y trouverons d'excellentes leçons par les faits et par l'expérience, leçons dont nous pourrons profiter, et qui nous permettront de modifier, selon les cas, nos méthodes tactiques dans le sens de celles de l'ennemi que nous pouvons rencontrer devant nous. Peut-être ces leçons-pratiques nous rendront-elles plus énergiquement prudents, et nous disposeront-elles à nous bien pénétrer de celte vieille maxime que la science de la guerre a des règles générales immuables, quelles que soient les conditions de temps, de peuples et de lieux auxquelles on les applique, règles qu'il est toujours imprudent et blâmable de négliger, et que la lactique, au contraire, se modèle sur celle des peuples qu'on peut avoir à combattre, quel que soit le degré de leur civilisation. Nous laissons aux résultats le soin de démontrer la cause de nos succès ou de nos échecs, et la juste part des uns et des autres revenant aux responsabilités. Nous n'avons pas perdu de vue un seul instant que nous sommes l'histoire, et que l'honnêteté de l'historien ne peut s'établir que par l'exactitude, l'impartialité, la sincérité. Nous avons horreur d'ailleurs de l'éloge banal et uniforme qui, trop souvent, a été la règle de nos bulletins, et nous avons reconnu, au cours de notre

récit, que, malheureusement, nous n'avions pas à enregistrer que des succès, ou ce que nous appelons volontiers de belles affaires. Nous avons pensé que noire armée d'Afrique, assez riche d'ailleurs de sa vraie gloire, n'avait rien à perdre dans celle méthode d'exposer les faits, qu'ils eussent été heureux ou malheureux.

Nous formons instamment ce vœu, et avec cette ardente affection que nous avons toujours vouée à nos soldats, c'est de voir cesser ce gaspillage de leur sang si précieux que, trop souvent, et par une sorte de générosité chevaleresque, ils versent avec autant de désintéressement que d'inutilité. Avoir le mépris de la mort quand il y va du salut du pays, c'est là le fait d'un grand cœur ; mais c'est, au contraire, d'une complète insanité de donner sa vie, c'est-à-dire un bien qui appartient à la patrie, quand ce suprême sacrifice est non-seulement inutile, mais encore nuisible à la cause que nous défendons : il y a, en effet, dans ce dernier cas, gain pour l'ennemi, et, par contre, perle pour le pays.

C'est en nous pénétrant bien de celte vérité, que nous verrons cesser ces sanglantes hécatombes dont les autels se rencontrent à chaque pas sur le sol africain, voie sacrée que, depuis 1830, la France jalonne des ossements de ses enfants, et sans même — trop souvent — nous laisser la consolation de les savoir tombés selon les règles de l'art, et frappés par un ennemi scientifiquement digne d'eux et de leur réputation, tant de fois séculaire, de vaillance et d'intrépidité dans les combats.

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