Entre midi et une heure
3. Et non 44, comme l’ont dit à tort les premiers télégrammes, qui ont été rectifiés le lendemain.
LES ECHECS DE LA COALITION
Le 28, en effet, à deux heures, nos malheureux concitoyens arrivaient, au lieu indiqué, sous la conduite de M o h a mm e d- A m o q r an e- Oukaci, Mohammed-Saïd, Moussa-ou-Ahmed des Isser, et Ahmedben-Mahieddine1 de Taourga. Ces deux derniers venaient se constituer prisonniers; ils restèrent avec le commandant Letellier, et, le lendemain, rejoignirent avec lui le général Lallemand, qui venait d’établir son camp au sebt des Aït-Yahia2.
Amoqrane-Oukaci était reparti dans la montagne après avoir promis de revenir avec son cousin Ali pour faire sa soumission.
Le 30, le général en chef était campé au village d’Aït-Hichem, lorsque, à cinq heures du soir, arrivèrent ensemble Ali-Oukaci, Amoqrane-Oukaci, Mohammed-Lounis-Oukaci, et enfin Aziz-ben-Chikh-el- Haddad, parti la veille des Amoucha.
Tous venaient se mettre à. la disposition du général Lallemand; ils acceptaient d’avance, disaient-ils, les conditions qui leur seraient faites, mais ils demandaient en grâce qu’en souvenir de leurs services passes on voulût bien les employer comme auxiliaires, jurant de consacrer leur influence politique ou religieuse à ramener dans le devoir les indigènes égarés comme eux, et, comme eux, repentants de leurs fautes.
Le général Lallemand, qui savait avec quelle facilité les indigènes d’une certaine classe changent de parti lorsqu’ils y ont intérêt, aurait volontiers utilisé les services de ces chefs dont le concours pouvait faciliter l’œuvre de pacification et d’apaisement; mais il n’était pas le maître d’agir suivant ses idées, et il répondit à Oukaci et à Aziz que leur sort dépendait du gouverneur général, à qui il allait être rendu compte de leur soumission et de leurs offres.
Aziz pria alors le général de l’autoriser à écrire directement à l’amiral de Gueydon, et, le jour même, il remit la lettre, suivante écrite en français :
1. El-hadj-Aomar-ben-Mahieddine se réfugia plus tard à Taourirt-Àdène des Aït-Iratène, où il réussit quelque temps à persuader aux Qbaïls qu’il avait été autorisé à résider par le général Lallemand, ce qui était faux. Il fut enfin arrêté vers le 13 août par le commandant supérieur de Tizi-Ouzou, conduit à Dellis, écroué et condamné à mort le 30 mars 1872 par la cour d’assises d’Alger; la peine, fut commuée.
2. La confédération des Aït-Yahia se compose de trois fractions : Taka, 9 toufik, 9 villages, 1,940 habitants; — Imsouhal, 3 toufik, 11 villages (dont Koukou), et 1,481 habitants; — Imesdourar, 5 toufik, 11 villages (dont Aït- Ilichem), 2,039 habitants.
DANS LE DJURDJURA
« Monsieur le Gouverneur,
« Je vous ai déjà envoyé des lettres sans avoir de réponse; et cela à Bougie et à Sétif. Je ne sais si mes lettres sont arrivées ou non.
« Je me repens du crime que j'ai commis; accordez de faire la paix avec moi ; c’est impossible que je vienne moi-mème pour le moment. Je ferai rentrer tous mes amis sous votre commandement; je vous donnerai un coup de main pour la paix et la tranquillité.
« Je me retournerai avec ma force contre vos ennemis qui m’ont entraîné dans ce crime terrible.
« Dès que j’aurai reçu votre lettre avecle pardon je serai à vos ordres, et je vous jure de me battre pour le gouvernement français, avec mes amis, jusqu’à la mort, pour laver la tache qui est sur moi. Envoyezmoi une réponse, je suis à vos ordres et je vous aiderai.
« Je suis honteux de me faire voir devant mes anciens amis les Français tant que je ne me serai pas lavé de mon passé et montré comme un serviteur fidèle de la République française1. »
Le même jour, un émissaire de Seddouq apportait au général une autre lettre par laquelle Chikh-el-Haddacl déclarait que c’était par son ordre, et avec son approbation, que son fils repentant faisait sa soumission. Le vieux pontife terminait sa lettre au général par cette formule mystique que tant de fois il avait prèchée à ses khouans : « Nous sommes entre vos mains comme des morts entre les mains du
1. Il a paru inutile de reproduire les faules d’orthographe et les obscurités de la lettre d’Aziz. Voici cependant, pour les amateurs de documents, le texte exact de cette lettre, dont la calligraphie était fort belle :
« Monsieur le Gouverneur de l’Algérie,
« .le vous envoyer déjà un lettre pas de réponds, même à Bougie aussi à Selif, je ne sais pas si mais lettre sont arrivé ou non je me répand de ce crime que je commis, accordé de fairr le paix avec moi; c’est impossible de venir même pour le moment. Je rendra tous mes amis au dessous vos commandement, je vous donnera un coup de main pour la paix et tranquilité.
•■Je me retourne avec ma force contre vos ennemis qui m’ont entraine dans cette crime terrible.
« Apres, avoir reçu votre lettre avec le pardon je suis à vos ordre et je vous jure de me battre pour le gouvernement français avec mes amis jusqu’à mort, lavé ce tache qui est sur moi; envoyé moi de réponds je suis à vos ordre à votre secours.
« Je suis honteux de me faire voir devant mes anciennes amies le Français avant que je me lave conme serviteur fidèle de la Repoublique français.
<i Je vous salue amicalement,
« (Signe') : Aziz ».
L’Insurrection de 1871.
Cuaïk Aziz.
LES ECHECS DE LA COALITION
.Miséricordieux et du Puissant, qui a pour auréole te pardon et la miséricorde. »
En venant se livrer au général Lallemand, contre qui il n’avait jamais tiré un coup de fusil, Aziz espérait être mieux traité qu’en se rendant au général Saussier, par qui il avait été si souvent vaincu dans des luttes acharnées. Il avait encore un autre but : il voulait par ses intrigues desservir plus sûrement son ennemi Ben-Ali-Chérif qu’il savait en correspondance avec le général en chef. Mais le marabout de Chellata qui, lui aussi, surveillait Aziz, avec d’autant plus de facilité que nus succès lui ramenaient des partisans, arriva de sa personne, le même jour, au camp du général, qu’il ne quitta plus.
Au grand scandale de la presse et de la population algériennes, toujours très surexcitées contre les chefs de l’insurrection, et en dépit des mandats d’amener lancés contre ces chefs, Ali-Üukaci et Aziz furent tout d’abord traités, par le général Lallemand, en prisonniers de guerre, et non en criminels ordinaires. Cela lit un très grand effet sur les Qbaïls et mit fin aux dernières velléités de résistance qui existaient encore dans le Djurdjura.
Les soumissions affluèrent de tous les cûtés, et le général en chef n’eut pl us un combat à livrer ni un village à détruire. Aussi insistat-il auprès du gouverneur pour qu’aucune sidte ne fût donnée aux mandats d’amener lancés contre ces deux chefs, et pour qu’il lui fût loisible de les conserver et de les employer au mieux de la politique d’apaisement, qui donnait des résultats autrement rapides et autrement fructueux que les combats.
Mais l’amiral s’était trop engagé à faire passer en cour d’assises tous les chefs insurgés, et il répondit au général, à la date du 12 juillet:
« J’invite le procureur général à prescrire que tous les mandats d’arrêt passent par l'intermédiaire des chefs de colonnes auxquels je laisse le soin d’apprécier le moment opportun pour l’exécution.
« J’admets que la conduite des opérations de guerre puisse vous conduire à différer l’exécution ; mais, en même temps, j’affirme, une fuis de plus, que ni vous ni mui n’avons le droit de grâce, que, conséquemment, tous les coupables devront être livrés à la justice un peu plus tut, un peu plus tard. »
Cette réponse était d’un légiste, et non d'un gouverneur de colonie, qui avait le droit de s’inspirer, avant tout, de la raison d’Etat et des
DANS LU DJURDJURA
circonstances exceptionnelles que l’on traversait. Elle eut pour conséquence de prolonger la lutte pendant plusieurs mois et de causer, sans profit pour la cause de la civilisation, la mort de nombreux soldats qui succombèrent dans ces rudes colonnes que le respect d’une légalité contestable va nous forcer à faire marcher en plein été et jusque dans le Sahara.
Par le fait de cette réponse, il devenait, en effet, impossible d’utiliser la grande influence et le bon vouloir intéressé de ces vaincus repentants; ne pouvant lien leur promettre, on ne pouvait rien leur demander; et les autres rebelles, qui tenaient encore la campagne, surent bientôt que, quelle que fût leur conduite, quels que fussent leurs efforts, ils seraient livrés à la justice de leurs victimes et de leurs ennemis: les colons et les juifs.
Le général Lallemand savait du reste, d'avance, quelle serait la réponse du gouverneur, et, tout en stimulant le bon vouloir de ses prisonniers, il s’était bien gardé d’engager sa parole de soldat.
Mais le fait seul de la reddition volontaire d’Oukaci et d’Aziz, ainsi < j ne la façon correcte et humaine dont ils furent traités par le général, produisirent un certain effet. Le 6 juillet, au camp de Tizi-Bouirem1, la situation était bien améliorée dans le liant Djurdjura, et, à cette date, la colonne Gérez put, sans inconvénient, quitter le général eu chef et rentrer à Aumale, en passant par le cercle de Dra-el-Mizane, où il y avait à terminer et à parfaire les soumissions déjà commencées.
Quant au général Lallemand, il resta encore une semaine autour de Fort-National, occupé à la réorganisation de cette citadelle, à la réception des otages, à l’arrestation des meneurs. 11 n’eut plus un seul combat à livrer contre les Qbaïls du Djurdjura2 3.
Le 8 juillet, le général Cérez arriva au Souq-el-Hadd des Iaouadène, m'i, aussitôt le camp installé, les tribus voisines vinrent faire leur soumission.
Le 9, il arrivait à Aïn-Soltane des Ihasnaouène 5, où on lui remettait une lettre par laquelle le moqaddem El-hadj-Mahmed-el-Djaadi demandait l’amane et implorait la clémence du gouvernement en considération de son passé et de la spontanéité relative de sa démarche.