‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 14 sur 202 · Un homme des Ouled-Madi · texte numérisé non relu

Un homme des Ouled-Madi

En attendant, le cavalier fut gardé à vue dans une tente, son cheval éloigné et sa selle mise en dépôt chez un tiers. Les Kebar de l'Oued-Chellal consultèrent alors ceux de Msila, leur demandèrent des délégués, et vinrent avec eux au bordj Sidi-Hamla, où étaient réunis les deux caïds Saïd-ben-Boudaoud et Brahhn-ben-Abdallah.

Ils exposèrent leurs craintes, et il est probable que les deux caïds, qui, eux aussi, étaient froissés, ne surent pas dominer cette situation délicate, car le soir même, 5 septembre, Saïd-ben-Boudaoud rendait compte que les Ûuled- Madi de l’Oued-Chellal étaient dans une grande agitation et délibéraient encore pour savoir s’ils n’allaient pas s’insurger. « Je ne sais ce qui en résultera ; je crains beaucoup pour ma personne, mes enfants et mes biens. Tous ces Ouled-Madi sont de mauvais sujets, et tous ils ont pris part à ce conciliabule. Indiquez -moi les moyens de me mettre à l’abri si l’insurrection se déclare; je suis étranger et menacé d’être tué. Je n’ose donner un ordre à personne. »

En même temps, Saïd-ben-Boudaoud envoyait un exprès à franc étrier au bachagha.

A deux heures du matin, Mohammed-el-Moqrani, ne voulant pas déranger le commandant supérieur, envoyait à l’interprète un mot très bref disant ; « Les Ouled-Madi font défection, parce que des spahis envoyés de Bouçada ont demandé sept otages par fraction. »

Ceci écrit et envoyé, le bachagha, sans perdre de temps, et avec cette activité intelligente qu’il savait déployer quand il le voulait, réunissait un fort goum des Hachem et le conduisait à Bou-Arreridj. Quand le G, à cinq heures et demie du matin, le commandant supérieur le fit appeler, il lui dit simplement qu’il était prêt à exécuter ses ordres. Vingt minutes après, il partait avec son goum et arrivait à Msila (63 kilom.) dans l’après-midi.

Saïd-ben-Boudaoud, Brahim-ben-Abdallah et les Ouled-Madi, s’v rendirent, et le bachagha alla au-devant d’eux jusqu’à hauteur de la mosquée Sidi- Ghouzeli. Il fit ouvertement des reproches aux Ouled-Madi sur leur mauvaise attitude, les invita à livrer les otages demandés et à rentrer chez eux. Puis il les congédia et alla, avec les deux caïds, faire sa prière à la mosquée. Après une demi-heure d’entretien, il les laissa retourner à Sidi-Hamla et alla se reposer à Msila.

Dans la soirée, arrivait à Bouçada l’ordre de la division défaire partir tout de suite pour Msila le lieutenant-colonel Briant avec trois escadrons de cavalerie, une section d'artillerie et une compagnie de tirailleurs. Ce détachement devait rallier dans cette ville le lieutenant-colonel Gandil, qui allait y arriver le 9 avec un bataillon de tirailleurs. Le 7 septembre, au matin, la petite colonne se mettait en marche, accompagnée du capitaine Marty, chef du bureau arabe. Un peu avant Baniou, son chef reçut, par cavalier, un télégramme de la subdivision lui prescrivant, si la situation n’était pas nette, de ne quitter Bouçada que lorsque les tirailleurs du lieutenant-colonel Gandil seraient près de Msila.

Les renseignements donnés au chef du bureau arabe n’étaient pas mauvais ; il n’y avait encore à sa connaissance que le refus de livrer les otages. On alla donc camper à Baniou, où, le soir, on reçut des lettres des deux caïds, sinon très rassurantes, du moins peu alarmantes. « Ils s’employaient, disaient-ils, à calmer les gens et espéraient réussir. » Saïd-ben-Boudaoud ajoutait qu’il seraitle lendemain à Aïn-el-Habbara avec la dilfa, c’est-à-dire avec les prestations d’eau et de bois commandées pour la colonne.

INTRODUCTION

Le lieutenant-colonel Criant fit télégraphier alors à la subdivision et écrivit au commandant supérieur que, « dans ces conditions, un mouvement de retraite n’était ni politique ni militaire, et qu’il marchait en avant ».

- Pendant ce temps, la situation s’aggravait du côté de Msila, où il y avait eu, à trois heures, une réunion tumultueuse, à la mosquée de Sidi-Ghezouli. Là. les Ouled-Madi du soffCouaziz (ou Oued-Chcllal), avaient accusé ceux du soff Bouras d’avoir été les instigateurs de la demande d’otages faite par le commandant supérieur de Bouçada ; ils menaçaient de les razzer, avec l'appui des Metarfa, accourus en armes, et avec l’appui, aussi, d’une partie des Souama.

Les Ouled-Madi du sotf Boudiaf se sentaient menacés ; Saïd-ben-Boudaoud et le bachagha, s’ils n’étaient pas d’accord avec les gens de l’Oued- Ghellal , ne protégeraient certainement pas les gens du soff opposé. Bref, n’ayant personne pour les soutenir, ils durent céder et donner des gages à leurs frères de tribu ; ceux-ci exigèrent qu’on s’engagàt par serment, à la mosquée de Sidi-Ghezouli, à ne pas livrer les otages et à s’insurger. Tous, y compris les Metarfa, prêtèrent le serment.

Le bachagha était venu à pied de Msila, dès les débuts de la réunion, pour aider Saïd-ben-Boudaoud et Brahim-ben-Abdallah à calmer les gens. 11 n’avait aucune garantie à leur donner ; il n’avait pas d’instructions lui permettant d’engager l’autorité, et il ne se sentait pas « assez bien en cour » pour prendre sur lui l’initiative d’une mesure contraire aux ordres de Bouçada et favorable à son sotf.

il ne put donc rien obtenir. Saïd-ben-Boudaoud était incapable de l’aider ; quant à Brahim-ben-Abdallah, il subissait l’influence de ses frères de tribu, et, étant chef du soft des Bouaziz , il croyait que ses devoirs de Madoui devaient passer avant ses devoirs de caïd. Comme beaucoup d’autres, chef d’un parti, il était obligé de suivre ses partisans, qu’il ne pouvait plus maintenir.

Pour gagner du temps, il parla de sa zmala, restée chez les Souama; ses frères et son fils partirent aussitôt pour la chercher et amener les Souama. Là, un cliikh des Souama, Rezoug-ben-Ahmed, ayant refusé de la laisser partir et de venir lui-même avec scs gens, Mohamed-ben- Bouaziz, frère du caïd, lui déchargea son pistolet en pleine poitrine. Le chikh laissé pour mort, la zmala, et une partie des Souama, avaient alors suivi Mohamed-ben- Bouaziz.

Cependant, en présence de l’attitude correcte du bachagha, les chioukhs furent ébranlés, et il fut convenu qu’on attendrait, pour commencer les hostilités, que tous les adhérents fussent réunis. Connaissant cette décision, Saïdben-Boudaoud crut pouvoir écrire, au commandant de la colonne qu’il espérait être le lendemain à Aïn-el-Habbara.

De son côté, le bachagha, se méfiant et des Ouled-Madi qui l’entouraient, et des gens qui, à la colonne, liraient sa lettre en arabe, priait un colon de Msila d’écrire en français au lieutenant-colonel Briant pour le prévenir delà défection des Ouled-Madi et l’inviter à se tenir sur ses gardes l.

1. «.l'ai l’honneur de vous informer que monsieur le bachagha et le caïd Ahmed (caïd de Msila, lieutenant de tirailleurs) me chargent de vous adresser ces quelques lignes pour vous prévenir que les Ouled-Madi sont tout à fait sur le point de faire défection. Ils ont eu aujourd’hui une entrevue qui laisse beaucoup à désirer. Ils ont quitté leurs campements pour prendre celui d’El-Ghbor; ces

INTRODUCTION'

A huit heures du soir, un grand feu était allumé sur la pointe du djebel Selletz, entre le village d'Eddis et Bouçada ; ce feu, visible de tout le Ilodna, était un signal ; les Ouled-Madi de l'Oued-Chellal répondirent par un feu plus petit et moins prolongé.

La lettre du bachagha arriva à deux heures du matin à la colonne ; mais les conciliabules des Ouled-Madi s’étaient continués pendant toute la nuit du 7 au 8 septembre ; le meurtre du chikh Rezoug et l’arrivée des Souama avaient achevé de griser les esprits : on était résolu à attaquer la colonne.

Celle-ci s’était mise en route de grand matin ; elle avait d'abord rencontré un convoi de mulets chargés de marchandises à destination de commerçants de Bouçada, et les conducteurs avaient affirmé que la route était tranquille. Puis, vinrent deux chioukhs des Ouled-Madi, du soff Boudiaf, Taieb-ben-Amri, des Ouled-Abdelhaq, et Bcn-Abdallah-ben-Saïd, des Ouled-Sidi-Ifamla, qui annoncèrent qu’on trouverait la difta à Aïn el-Habara.

Ils achevaient à peine leurs protestations de dévoueme’nt que le garderoute Saoudi, envoyé la nuit au caïd, arrivait au galop annoncer au colonel que Brahim-ben-Abdallah lui avait dit : « Va prévenir les Français qu'ils sont perdus, que nous allons les attaquer, et que pas un ne sortira vivant du bivouac. » Le lieutenant-colonel envoya aussitôt les deux chioukhs voir, en avant, ce qu’il en était. Un peu plus loin, on rencontra un cavalier de Saïd-ben- Boudaoud qui fit savoir, de la part de son maître, que les Ouled-Matong (du soff Boudiaf), désignés pour apporter l’eau à Aïn-el-Habara r, avaient refusé d’obéir.

On était à deux kilomètres du bivouac, quand les deux chioukhs envoyés en reconnaissance annoncèrent que Brahim-ben-Abdallah était, en effet, à la tête des goums, à Saïda, mais qu'ils avaient refusé de le suivre, et ils engagèrent le colonel, soit à s’arrêter à Aïn-el-Habara, soit à se porter à Saïda, où étaient les silos des Ouled-Abdelhaq et Ben-Abdallah qui, se sentant protégés, aideraient la colonne.

Alors, un espion à notre service, le nommé Ben-Abdi, qui certainement était acheté par les Ouled-Madi, s’écria, interrompant les chioukhs : « Ne vous fiez à personne; ces chioukhs sont insurgés comme les autres, et veulent vous entraîner dans un piège. Tous les Ouled-Madi sont en armes : les Ouled-Dehim, les Metarfa, les Souama et les Ouled-Adhi arrivent. Saïd-ben-Boudaoud est à leur tête, et le bachagha a le commandement général. Regardez ! regardez ! N’allez pas à Msila, vous n’y trouverez que des ennemis; retournez plutôt à Baniou. »

En effet, de tous les côtés, des cavaliers couvraient la plaine.

Ce langage fit grande impression sur le lieutenant-colonel Briant. De son côté, le chef du bureau arabe n’était pas surpris de voir le bachagha Moqrani, l’ami dévoué du chikh Bouakkaz-ben-Achour, donner la main aux Ouled-Sidi-

messieurs emploient ma faible plume à seule fin d’éviter les soupçons des Ouled Madi, et vous engagent de faire prendre les moyens de sûreté pour prévenir les accidents qui pourraient arriver sur la route; et, s'il y a d’autres nouvelles à vous donner, on vous les fera parvenir. Ces messieurs vous présentent leurs respects ; votre dévoué. Signé : Barbot. »

1. Il ne faut pas oublier qu’on est au mois de septembre, à l’époque où, dans le Hodna, les sources sont très réduites ou taries; il est alors nécessaire, en cas de passage de troupes, surtout de cavalerie, de faire venir de l’eau de plusieurs sources.

INTRODUCTION

Chikh, et il ne mit pas un instant en doute la vérité des assertions de l’espion : c’était une insurrection générale qu’on avait devant soi et il fallait s’attendre à ne pas voir arriver, à Msila, le bataillon du colonel Gandil, car, en raison de la gravité de cette insurrection, une grosse colonne serait nécessaire pour pénétrer dans le Hodna.

Le lieutenant-colonel Criant, en présence de cette situation , ordonna le retour à Bouçada , et on rebroussa chemin immédiatement, afin de pouvoir traverser l’oued Chellal avant d’être attaqué , car, 'encore bien que cet oued n’eût pas d’eau, son lit, encaissé et couvert de lamarix, était difficile à passer.

Cette retraite, en ce moment, était une faute; «politiquement et militairement », il n’y aurait pas eu grand inconvénient la veille à rentrer de Baniou à Bouçada : on n’était pas directement menacé, on était en pays ami; cela aurait passé facilement pour une marche militaire, une sortie, une reconnaissance, toute chose normale et sans retentissement; mais faire demi-tour en abordant un territoire ennemi, et en présence de goums armés, alors surtout qu’on était en plaine et qu’on avait de l’artillerie, c’était une insigne maladresse. Même en admettant dans son intégrité le dire de l’espion, il fallait s’arrêter à Aïn-el-Habara, où on aurait toujours eu assez d’eau pour les hommes; etlà, bien groupés, aveedes obusiers, desmunitionseteinq cents chassepots, on pouvait tenir contre une nuée de cavaliers mal armés. Puisqu’on pensait devoir être attaqué, il fallait, si on n’était pas assez fort pour marcher à l’ennemi, attendre cette attaque en un camp bien organisé, et non la subir pendant une retraite, avec des hommes démoralisés et des chevaux fatigués.

Dès que les goums ennemis virent le mouvement de retour se prononcer, ils s’avancèrent en une longue ligue ayant plus d’un kilomètre d’étendue de chaque côté de la colonne, qu’ils enserrèrent en formant un fer à cheval ouvert du côté du sud. Trois bannières leur servaient de point de direction et de ralliement. Ils se contentèrent, du reste, de caracoler autour de nos soldats en tiraillant de très loin , et ne tentant aucune attaque sérieuse. La colonne arriva le soir à Baniou sans un blessé , et les rebelles n’eurent eux-mêmes que quatre tués et deux blessés. Parmi ces derniers était le caïd Brahim-ben- Abdallah, qui avait reçu un coup de sabre d’un chasseur dans une des petites charges faites pour éloigner les cavaliers ennemis de la colonne.

Pendant ce temps, sur les conseils du bachagha, qui tenait à dégager sa responsabilité et celle des siens, Saïd-ben-Boudaoud s’était rendu de bon matin aux campements des Ouled-Chellal pour enlever sept otages quelconques ; mais il n’avait pas été obéi , et même on l’avait gardé à vue pour l’empêcher d’aller soit à la colonne, soit à Msila. A neuf heures du matin, le bachagha , prévenu , avait dû monter à cheval avec son goum, et était allé à Chellal pour le dégager; ce qu’il fit par sa seule présence, et sans avoir besoin de combattre : son cousin n’avait, du reste, pas été attaqué, mais simplement maintenu dans l’inaction. Le bachagha avait rendu compte de ces faits à son chef hiérarchique , alors à Medjcz, à une étape au nord de Msila; et un peu plus tard il lui avait aussi rendu compte de l’attaque de la colonne.

Le 9 septembre, le bataillon de tirailleurs, commandé parle lieutenant-colonel Gandil, ancien chef du bureau arabe divisionnaire, était à Msila; mais la situation ne se modifia pas pour cela, et toutes les tribus restèrent indécises : le bachagha lui-même ne put ou ne voulut donner aucun renseignement ; à toutes les interrogations il répondit « que, le pays n’étant plus sous ses ordres, il

avait cessé de s’en préoccuper, comme c’était son devoir et le désir de l’autorité : tout ce qu'il pouvait faire, c’était se battre avec son goum des Ilachem , et, dans ce sens, il était prêt à exécuter tout ce qu’on lui commanderait, etc. »

Le lieutenant-colonel Gandil n’insista pas ; lui aussi il était dans une situation qui lui interdisait toute initiative, car il n’était plus directeur des affaires arabes de la division , mais chef de troupe, et il n’avait qu’une mission militaire déterminée, dans un poste autour duquel l’ennemi avait fait le vide. Cependant il essaya de tirer parti du bachagha autrement qu’en l’employant à des patrouilles.

Le 10 septembre, alors que les Ouled-Abdelhaq, les Ouled-Sidi-Hamla et deux douars des O’Matoug (tous des 0. Madi du sotf Boudiaf) allaient faire leur soumission àBouçada et ramenaient deux chevaux de chasseurs échappés dans la retraite d’Aïn-el-Habara , le lieutenant-colonel Gandil envoya le bachagha tenter une démarche à Sed-ed-Djir, où était campé Brahim-ben-Abdallah. D’accord avec le colonel, et pour éviter tout malentendu, le bachagha ne prit avec lui qu’une dizaine de cavaliers, afin de bien accentuer le côté politique de sa mission. 11 échoua, du reste, dans ses démarches, car il ne, pouvait rien garantir à Brahim-ben-Abdallah, trop compromis pour reculer.

Le 15, le lieutenant-colonel Briant arrivait, sans avoir été inquiété, à Msila, et, le !8'> le colonel Seroka, venu de Barika, conduisait toutes ces troupes à Bouçada, où elles passaient bientôt sous le commandement du colonel Delacroix.

Le bachagha, avec son goum des Hachem, était attaché à la colonne, — et, ce qui donne la mesure du malaise général, les Hachem restés dans la Medjana, persuadés qu’on allait arrêter le bachagha comme on avait arrêté Bouakkaz, faisaient filer ses troupeaux, ses effets mobiliers et les leurs en Kabylie : leur inquiétude ôtait extrême.

Le bachagha n’était pas plus rassuré : en dépit des égards dont il était l’objet, il se sentait en butte à la méfiance générale et aux calomnies de tous les caïds du cercle de Bouçada, appartenant soit à des softs ennemis, soit à la classe des Mokhaznya , généralement hostiles aux représentants des grandes familles, comme le sont tous les parvenus. Ii ne pouvait s’expliquer pourquoi, alors qu’on lui avait enlevé toute autorité dans le cercle de Bouçada, on le conservait à la colonne avec son goum minuscule, qui était plutôt une escorte qu'une force militaire. Il insista pour que sa position fût définie; on lui donna alors le commandement de tous les goums amenés par les caïds de Sétif, de Barika et de Bouçada; mais la plupart de ces caïds étaient si mal disposés à son égard qu'il semblait plutôt leur prisonnier que leur chef.

La position, du reste, ne s’améliorait pas, car les Ouled-Sidi-Brahim , les Ouled-l'erradj et les Ouled-Aïssa, s’étaient réunis aux autres insurgés campés à Oglet-el-Beida.

Le 28 septembre, la colonne partit dans la direction d’Âïn-Dermel, où elle campait, le 30, à dix heures du matin, chez les Ouled-Fcrradj.

Le bachagha, avec les goums, avait été envoyé à 2 ou 3,000 mètres du camp français, près l’entrée de Teniet-er-llihe. A trois heures, il se trouva tout à coup en face de forces considérables, et, sentant que les goums qui le suivaient n’étaient pas dans sa main, il ne voulut pas s’engager avec ces auxiliaires qui ne lui inspiraient aucune confiance; il pria donc le colonel Delacroix de le faire soutenir par des troupes régulières.

Le lieutenant-colonel de La Jaillc arriva avec ses chasseurs d’Afrique et la cavalerie. Les Ouled-Feradj, solidement retranchés derrière des crêtes rocheuses, résistèrent avec courage. Les gourns, sans cohésion et se méfiant les uns des autres, furent très mous, et laissèrent toute la besogne à nos troupes régulières, qui durent faire plusieurs charges et eurent IJ tués (dont 2 officiers), et 27 blessés.

Deuxpetils goums seulement s’étaientengagés franchement , celui des Hachem enlevé par le bachagha, et celui des Ameur de Sétif, conduit par le capitaine de Beaumont. Un seul de nos auxiliaires fut tué : c’était un hachem qui chargeait à côté de Moqrani. Ces deux goums, voyant l’hésitation des autres, s’étaient spontanément joints aux spahis réguliers.

On passa sous silence la belle conduite de ces deux petits goums particuliers, et l’on lit sonner bien haut que « les goums n’avaient pas été brillants ». Ceux-là mêmes des indigènes qui avaient été les premiers à manquer d’entrain et à ne pas suivre le bachagha furent les premiers à répandre le bruit que Moqrani avait volontairement ménagé les rebelles.

Cette calomnie contre un djouad fut bien vite accueillie par les tirailleurs, qui sont gens du peuple, et . leur chef, le colonel Delacroix, finit par l'accepter comme l’expression de la vérité.

Le 2, le camp.d’Aïn Dermel était attaqué : l’ennemi laissa quarante-quatre cadavres sur le terrain et en emporta un plus grand nombre, après un combat qui avait duré quatre heures; les goums campés à distance ne firent que poursuivre les fuyards.

Le bachagha quitta la colonne le 15 octobre, quand tout fut fini; il était plus découragé que jamais. 11 évita de passer par Bouçada, où ses ennemis tenaient le haut du pavé, et il ne s’arrêta que chez son beau-frère Saïd-ben- Boudaoud, à qui il recommanda de veiller sur sa famille à Qalaa, s’il venait à être arrêté en arrivant à Bordj-bou-Arreridj, comme il le craignait.

Il venait d’apprendre que le général Périgot, commandant la division de Constantine, était en ce moment dans laMedjana avec une petite colonne d’observation. Or, comme les Hachem et toutes les tribus de son bachaghalik étaient parfaitement tranquilles, Moqrani ne. s’expliquait la présence de troupes auprès de son bordj que par l’intention que l’on avait de l’arrêter, lui et les siens, comme on avait arrêté son ami Bouakkaz-ben-Achour.

Le 18 octobre, le bachagha se présentait au général Périgot, qui, bien renseigné, lui fit bon accueil, et s’efforça de lui rendre un peu de confiance. Pendant près d’un mois, le général le vit tous les jours, l'invita à sa table, alla chez lui, eut de longues conversations, et réussit en partie à lui remonter le moral. Mais cette confiance, les proches du bachagha ne la partagèrent que lorsque la colonne fut partie, c’est-à-dire vers la fin de novembre.

Les choses reprirent bientôt leur cours normal dans la Medjana, non sans quelques tiraillements, car ni le bachagha ni son commandant supérieur ne savaient au juste ce qu’ils pouvaient faire ou ne pas faire, et, un jour que ce dernier avait demandé des instructions pour savoir si, en définitive, il devait protéger les intérêts des populations ou ceux du bachagha, il lui fut répondu « qu’il fallait les protéger tous, dans la mesure inhérente ù chacun d'eux, et que l’habileté consistait à les concilier ».

Au mois d’avril 1865, l’Empereur vint en Algérie ; les réceptions, les fantasias, entraînèrent le bachagha dans un tourbillon au milieu duquel il oublia un peu

ses inquiétudes. Puis vint la lettre du souverain, cet anachronisme qui ne contenta personne en Algérie, et qui entraîna la démission d'un homme d’une très grande valeur, le général Desvaux, alors sous-gouverneur.

Malgré son caractère en apparence très arabophile, ce document, comme tous ceux de l’empire, reprenait d’un côté ce qu’il donnait de l’autre. Les indigènes très intelligents comme le bachagha ne s’y trompèrent pas. Sans doute ils furent sensibles au langage bienveillant du souverain, mais ils virent aussi la constitution des Djemaade tribu : « conseil municipal non électif qui devait surveiller et contenir le chef indigène en l’assistant dans toutes les affaires intéressant la commune répartir et percevoir les impôts » ; ils y

virent une ingérence française plus grande encore dans la justice musulmane, l'organisation du culte, l’instruction publique, etc.

En d’autres termes, il y avait dans cette lettre l’annonce de réformes démocratiques et de progrès qui ne plaisaient que médiocrement aux « classes dirigeantes indigènes » .

Mais si, comme cela est bien certain1, le bachagha lit ces rétlexions, il ne les confia à personne, et il affecta de se montrer satisfait et rassuré.

L’année suivante, les grandes familles de l’Algérie avaient un peu repris confiance, et cette confiance fut encore augmentée quand elles apprirent la nomination du général baron Durrieu comme sous-gouverneur2 3.

Le général était connu dans les trois provinces, car il avait été, comme lieutenant-colonel, chef du bureau politique?, de 1849 à 1853, puis commandant

1. L’auteur a eu occasion, à cette époque, de causer beaucoup avec des djouads intelligents qui ne nous voyaient pas sans tristesse travailler à transformer la société musulmane, et qui relevaient avec discrétion et sans acrimonie divers points du sénatus-consulte de 18G3 et de la lettre impériale de 186.4. L’un d’eux, notamment, nous disait : « Ge que vous faites est juste devant Dieu, car nous sommes tous fils d’Adam, ce sera le bien dans l’histoire; mais vous nous sacrifiez, nous autres djouads qui vous avons aidés, et vous aidons encore, à mettre l'ordre dans ce pays. Ainsi, malgré tous nos efforts, tout notre sangrépandu, nous ne laisserons pas à nos enfants la considération,* « la heurma », que nous avaient laissée nos pères. » — Un de ceux qui disaient cela à l’auteur, en 1866, était Si-Mohamed-ben-Henni-ben-Boudiaf, alors depuis douze ans à la tête du grand caïdat des Sahari, qu’il a conservé jusque après l’insurrection de 1841, pendant laquelle il nous a fidèlement servis; c’est aujourd’hui un modesle petit adjoint indigène, que seule sa croix d’officier de la Légion d’honneur distingue de ses collègues simples cultivateurs. 11 s’est résigné ; il fait cultiver, et il élève des chevaux. 11 n’est pas le seul dans ce cas : l’ancien bachagha et marabout de Chellata, Mohamed-Saïd-ben-AIi-Chérif, et son fils Chérit’, ancien caïd des Béni- Aïdel, dirigent près d’Akbou une usine à huile modèle, où l’on trouve les presses modernes les plus perfectionnées, et où l’on n'emploie que des ouvriers kabyles. Tous deux ont pris leur parti du nouvel état de choses, et déclarent en souriant qu’ « il vaut mieux être fabricants d’huile » qu’occuper des fonctions publiques ou faire de la politique.

2. Le général Durrieu fut nommé sous-gouverneur le 19 novembre 1866 ; il succédait au général de Ladmirault, qui avait remplacé le général Desvaux le 8 septembre 1866.

3. Le bureau politique ne fut créé que le 1 mai 1850, mais le lieutenant-colonel Durrieu était, dès le 24 janvier 1849, chef de la direction centrale des affaires arabes, — ce qui était à peu près la même chose sous un nom différent. — Après

L'Insurrection de 1841. i

INTRODUCTION

la subdivision de Mascara, et tous, petits et grands, avaient conservé de lui le meilleur souvenir.

Mais, au moment où la situation politique se raffermissait en pays indigène, la situation matérielle cl économique devenait de plus en plus mauvaise.

En 1865 et 1866, la sécheresse réduisit singulièrement les récoltes* 1, et de formidables invasions de sauterelles ruinèrent des régions entières du Tell. En 1867, une sécheresse encore plus grande détruisit sur pied à peu près toutes les céréales et tout le fourrage des pays de culture. Le choléra, venu de Tunisie, et bientôt suivi du typhus, décima les populations. Ce fut un immense désastre qui. aujourd'hui encore, sert de repère historique aux indigènes, sous le nom lugubre d’ « année de la misère », « Am-ech-pheur 2 ».

Le dévouement fut partout à hauteur du mal ; et, dans cette lutte généreuse de la charité contre de multiples fléaux, l’aristocratie indigène eut une belle page. Ces seigneurs, qui, en temps normal, trouvent tout naturel de vivre de leurs sujets ou de leurs administrés, savent aussi, dans les moments de crise, leur donner aide et assistance. Tous, sans bruit, sans ostentation, vidèrent leurs silos, et distribuèrent leurs grains et leur argent; et, quand ils n’eurent plus rien, ils empruntèrent aux juifs rapaces, pour donner encore aux malheureux qui se pressaient autour d’eux.

A côté des secours immédiats, il fallait assurer les ensemencements d’automne ; dans ce but, le gouvernement provoqua l’importation des céréales pour

1870, le bureau politique, modifié, prit le nom de section des affaires indigènes de l'état-major général (2 fois), — 2e bureau de cabinet militaire, — et service central des affaires indigènes.

1. Les récoltes dans les bonnes années s’élevaient alors à plus de 25,000,000 d'hectolitres de céréales.

Les chiffres officiels sont, en 1863 — 23,508,73a hectolitres.

2. Le relevé des décès constatés de juillet 1867 au 1er mai 1868 donne pour les indigènes les chiffres suivants :

Hospitalisés dans les asiles laïques.

— religieux

Décédés dans les asiles laïques. . .

— religieux. .

— les hôpitaux .

les tribus. ......

Soit 128,812 décès.

Dans la seule ville arabe de Biskra, l’auteur a relevé, sur une population de 3,800 indigènes, du 14 juillet au 17 août 1867, — 1,128 décès de cholériques. Dans cette même période de 34 jours succombaient 16 fonctionnaires ou colons, 10 officiers, 91 soldats, parmi les rares Français restés à Biskra.

Les indigènes perdirent cette année 1/3 de leurs chameaux, bœufs et chèvres, et 1/2 de leurs moutons.

37,919 = lll’831

semences, et, dans les provinces d’Alger et d’Oran, il réussit à faire faire aux populations des prêts d’argent par la Société générale algérienne et par le Crédit foncier; mais, pour des causes qu’il importe peu de rechercher ici, on ne put trouver les mômes ressources financières dans la province de Constantine. On s’adressa alors au haut commerce, qui consentit à prêter aux chefs et notables pouvant donner des garanties sérieuses. Un de ces commerçants, M. Mesrine, ancien officier de bureau arabe, gendre et beau-frère des grands minotiers Lavie, Abadie et Ci0, prêta ou fit prêter, par sa famille et ses associés, 350,000 francs ; il donna sa signature, sur des billets créés par le bachagha Moqrani, et les fit escompter par la Banque de l’Algérie et par la Société générale algérienne.

Avant de s’engager pour une pareille somme, Moqrani avait pris l’attache du maréchal de Mac-Mahon, alors gouverneur général, et celui-ci lui avait garanti que les sommes qui ne pourraient pas lui être remboursées par les emprunteurs indigènes le seraient, jusqu'à concurrence du capital, par des centimes spéciaux, ajoutés aux centimes additionnels à l’impôt arabe.

A cette époque, le bachagha était à nous, franchement et sans arrière-pensée. Fort de l’appui et de la bienveillance qu’il rencontrait en haut lieu, s’il regrettait encore le passé, il était, au moins, le premier à faire des concessions aux nécessités de notre administration coloniale ; c’est ainsi que, voyant l’opinion publique mettre les désastres de « l’année de la misère » sur le compte de l’administration militaire, et faire campagne pour l’extension du régime civil, il prit l'initiative de demander qu’on donnât un commissaire civil aux habitants de Bordj-bou-Arreridj. « Vous avez, sur ce point, une ville dont les habitants croient, bien à tort, que je veux peser sur leurs affaires ; je serai heureux de voir les indigènes qu’ils emploient placés en dehors de mon autorité et de ma responsabilité ; mes relations avec les Français n’en seront que meilleures. »

Ceci fut formulé, en 1869, à Constantine, sous forme de vœu, à la session du conseil général, dont Moqrani et Mohamed-Saïd-ben-Àli-Chérif faisaient partie.

Les vœux émis dans cette session par les conseillers indigènes, que dirigeaient ces deux grandes personnalités, sont à retenir, car ils montrent que les indigènes instruits et éclairés savent, lorsqu’ils y ont intérêt, faire les concessions nécessaires au temps et au milieu où ils vivent. Voici, en effet, quelques-uns de ces vœux, qui ont un caractère bien marqué d’intérêt général et de libéralisme :

1° Faire terminer le plus tôt possible la constitution de la propriété individuelle. (Moqrani.)

2° Construction de barrages dans l’Oued-Sahel. ( Ben-Ali- Chérif. )

3° Route de Sélif à Akbou-Bougie, par le Bousellem 1. (Tous.)

4° Suppression des cadis en Kabylie. (Ben-Ali-Chérif.)

5° Élection des conseillers généraux indigènes. (Tous.)

6° Substitution d'écoles arabes-françaises aux écoles arabes dans les tribus.

1. Ce serait la vraie route pratique et commerciale. Celle du chabet est celle des ingénieurs et des touristes; celles des crêtes et des caravansérails sont des chemins stratégiques.

INTRODUCTION

6es vœux furent formulés dans la plénitude de l’initiative des conseillers indigènes; personne ne leur avait fait la leçon, et le général de division ne fut pas peu surpris en apprenant ces propositions.

Le gouvernement ne voulut pas aller si vite ni si loin, car la réalisation de ces vœux eût entraîné de grosses dépenses, et, en ce temps-là, il était déjà difficile d’obtenir de l'argent de la métropole pour des dépenses purement algérien nés.

À cette époque tout marchait aussi bien que possible en pays indigène et dans laMedjana1 en particulier. On avait changé le commandant supérieur du cercle, le commandant Paycn2 3, qui, malgré toute son habileté et tout son bon vouloir, n’avait réussi qu’à s’user et à se faire mal venir de ses ehefs et du bachagha. 11 fut remplacé par le commandant Maréchal i, homme distingué et sympathique, qui fut tout de suite au mieux avec le bachagha, lequel avait déjà des relations excellentes avec son chef de bureau arabe, le lieutenant Olivier.

Ce fut alors que survint l'enquête agricole faite par le comte Lebon, enquête qui, dès son ouverture, avait dévié de son but pour entrer dans le domaine de la politique, et qui eut pour premier effet l'élaboration d’un projet de constitution pour l'Algérie.

Ce projet, présenté par le sénateur Béhic, malgré quelques imperfections, réalisait, en beaucoup de points, de réels progrès. 11 n’y fut donné aucune suite, car, le 7 mars 1870, le comte Lebon développait à la Chambre une interpellation dans laquelle il réclamait, pour l'Algérie, non une constitution spéciale, mais le droit commun pur et simple. Une discussion qui dura plusieurs séances, et qui embrassa tout le système administratif de l’Algérie, se termina, le 9 mars 1870, par l’ordre du jour suivant, adopté à l’unanimité :

« Le Corps législatif, après avoir entendu les déclarations du gouvernement sur les modifications qu’il se propose d'apporter au régime administratif auquel l’Algérie est soumise, et considérant que, dans l'état actuel des choses en Algérie, le régime civil paraît concilier les intérêts des Européens et des indigènes, passe ;i l'ordre du jour. »

Cet ordre du jour entraîna la démission du gouverneur général, maréchal de Mac-Mahon, et un découragement général s’empara, encore une fois, de tous les représentants des grandes familles indigènes.

Le bachagha Moqrani donna également sa démission ; il la donna par découragement autant que par orgueil, mais sans récrimination aucune, et, pour montrer qu’il entendait rester un sujet fidèle de la France, il déclara, dans sa lettre d’envoi, que son intention était de venir vivre aux portes d’Alger, dans la villa qu’il avait achetée à Ben-Aknoun en 1806.

1. Un arrêté du 8 novembre 1868 avait érigé le centre de Bordj -bou-A rreridj en une commune mixte militaire, comprenant: Superficie: 6,125 hectare* 99 ares. Population : 212 Français, 82 étrangers, 118 juifs, 97 4 musulmans, soit, en 1868, 1,416 habitants.

2. Le commandant Payen a publié dans la Revue archéologique de Conslantine divers articles d’archéologie et de géographie historique d’une réelle valeur.

3. Ce fut lui qui, après avoir fait la guerre contre la Prusse, revint comme lieutenant-colonel commander et défendre Fort-National. Voir livre 11, chap. vi, et livre 111, chap. v.

INTRODUCTION

Le maréchal, qui avait dû rester à son poste en raison des circonstances politiques de la métropole, fit comprendre au bachagha que la nouvelle organisation ne pourrait être mise en pratique que dans quelque temps, et que la meilleure preuve de dévouement qu’il pût donner à la France était de continuer à lui prêter son concours jusqu'au jour où le nouvel ordre de choses serait établi ; le bachagha ne retira pas sa démission, mais il promit de rester en fonction tant qu’il n’aurait à obéir qu’à des chefs militaires.

et 5 autres.

TABLEAU CHRONOLOGIQUE

Page 1