Juillet
3. Contrairement d’ailleurs aux dispositions de l’arrêté du 12 .février 1844, qui avait prescrit un prélèvement de 2/10 au profit du Trésor pour les amendes inférieures à 100 francs, et de 7/10 pour celles supérieures à 100 francs. Le 7 décembre 1857, un nouvel arrêté avait attribué, en toutes circonstances, les 7/10 des amendes au Trésor, et on avait profité de cette réforme pour faire cesser la faveur exorbitante laissée au khalifat et à son fils depuis treize ans.
INTRODUCTION
lezma en argent, qui était une source de revenus considérables pour les Moqrani percepteurs, les impôts ordinaires, établis sur des rôles individuels, au prorata des cultures et du cheptel.
Enfin, on remplaça successivement les oukil, — ou préposés dubachagha, — presque tous des serviteurs sans caractère officiel et sans moralité, par des caïds ou des chioukhs investis, choisis avec soin, résidant dans les tribus, et responsables vis-à-vis du commandant supérieur.
En 1859 et 1860, il y eut encore de nouvelles réformes : ce furent, d’abord, les réglementations maladroites et restrictives apportées par le prince Jérôme, alors ministre de l’Algérie, au droit de punir qu’avaient eu jusqu’alors les chefs indigènes, et aux répressions collectives 1 qui, seules, permettent d’atteindre les responsabilités anonymes des tribus récalcitrantes. Puis ce fut la suppression du droit de khedma2 3 ; puis aussi l’arrêté du 31 décembre 1859, qui réorganisait la justice musulmane et enlevait aux chefs indigènes la grande action qu’ils exerçaient jadis sur les décisions des cadis.
En cette même année 1860, on régularisa aussi la situation du centre européen de Bordj-bou-Arreridj, et ce fut au détriment du bachagha que la chose se fit. On prit, en effet, pour constituer ce centre les terres domaniales provenant du séquestre apposé par les Turcs sur les biens des Ouled-Gandouz ; théoriquement, c’était parfait; mais, en réalité, le khalifat et son fils en jouissaient depuis plus de vingt ans ; on leur avait bien répété qu’ils n’en étaient que les usufruitiers ou les locataires à titre gracieux, mais ils avaient toujours pensé en recevoir l’attribution régulière, en récompense de leurs services. Aussi Mohammed-el-Moqrani fut-il froissé de se voir privé de cette jouissance, alors qu’il n’avait rien fait de nature à s’aliéner notre bienveillance.
Cependant, plus dissimulé que son père, Mohammed-el-Moqrani ne récrimina pas, et il ne nous marchanda point son concours quand, au milieu de ses préoccupations, on l’appela, avec ses goums, pour aider à la répression d’un soulèvement fomenté, en 1860, dans le Hodna de Barika, par un certain Mohammed-ben-bou-Khentach 3, illuminé originaire de la fraction maraboutique des Ouled-sidi-Rahab ou Braktia, de la tribu des Oulcd-Derradj.
Mais, déjà, il n’avait plus le même entrain qu’en 1851 ; et le soin extrême qu’il mettait à n’agir qu’après avoir demandé des ordres et des instructions
1. Voir dans la Revue algérienne et tunisienne de l’école de droit, 1885, 1889 1890, les articles de l’auteur sur le régime pénal de l'indigénat en Algérie, réunis en deux brochures :
1° Les Commissions disciplinaires, 1885 ; 2° le Séquestre et la Responsabilité collective, 1890. Alger, Jourdan, éditeur.
2. D’après les anciens usages, tout cavalier, du beylik turc ou d'un chef indigène, qui portait à un particulier une lettre ou un ordre de service, recevait une gratification des mains du destinataire. N’osant supprimer un usage qui facilitait le recrutement des cavaliers, lesquels n'avaient souvent pas d’autre traitement que ces gratifications, le maréchal Bugeaud avait, par une circulaire, tarifé ces khedma; ce qui empêchait — • officiellement — les abus. Le ministre de l’Algérie supprima l’usage, ce qui mécontenta tous les caïds, obligés dès lors de payer leurs cavaliers.
3. L’insurrection des Braktia, ou de Bou-Khentach, a été racontée parM. Féraud dans ses Notes historiques sur la province de Constantine ; Revue Africaine, 1886, pages 107 et suivantes.
INTROD U C T I O N
n’était pas exempt d’une certaine affectation, étant donnée sa haute situation qui lui permettait plus d’initiative.
Gela lut remarqué, et le lieutenant-colonel Marinier, à qui on signalait officiellement une recrudescence du mouvement islamique antifrançais,- n’hésitait pas à écrire, le 6 juillet 1860 : « ... Pour moi, le danger n’est pas là : il est dans la désaffection générale que doivent amener, chez les chefs indigènes, les mesures prises à leur égard, mesures qui les privent de tous les avantages matériels attachés à leur position ; quelques-uns de ces avantages avaient besoin d'être réglementés, mais non supprimés, et c’est une faute que des événements imprévus pourront un jour nous faire regretter d’avoir rommise. »
Ce langage ne plut pas, et, deux mois après cette lettre, le colonel Marmier quittait le commandement du cercle de Bou-Arreridj pour prendre celui du 2° régiment de spahis; il était remplacé par un simple capitaine.
Le bachagha, dont l'orgueil était grand, fut froissé de se voir placé sous les ordres d’un officier subalterne : car il savait bien qu’un capitaine n’aurait jamais dans le milieu militaire qu’une situation effacée, ne lui permettant pas de tenir le langage si ferme et si indépendant qu’avaient tenu, en certaines circonstances, les colonels Dargent et Marmier.
Le général Desvaux, qui commandait la division, avait voulu, en effet, avoir à Bordj-bou-Arreridj un agent bien dans la main, plutôt qu’un véritable commandant supérieur.
Le capitaine Payen reçut en conséquence l'ordre formel de « veiller à la régularité et à l’intégrité de l’administration des Moqrani, tout en les traitant de la façon la plus courtoise...; il ne devait leur adresserni blâme ni reproche, mais rendre compte immédiatement de tout ce qui ne serait pas conforme aux prescriptions en vigueur, quand, après communication faite des instructions réglementaires, il n’v aurait pas été satisfait ».
Pour quelques questions, le capitaine Payen, homme instruit et intelligent, pouvait encore suivre les errements de ses prédécesseurs; mais pour le plus grand nombre il fut forcé, en présence de ces ordres si précis, de passer presque sans transition d’une tolérance peut-être trop grande à une régularité excessive.
Le 23 octobre 1861, on réduisit le nombre des deïra, ou cavaliers soldés attribués aux caïds ; ce fut encore un nouveau froissement pour le bachagha; et, cette fois, dans son entourage et chez les Hachem, on parla d'émigrer en Tunisie; le bachagha avait reçu de ce pays des lettres d’amis ou de parents éloignés qui lui vantaient les égards et la considération dont étaient entourés, en ce royaume musulman, les gens des grandes familles.
Moqrani s’arrangea pour que l’on nous parlât de ces lettres, de leur contenu, et des velléités d’émigration qui se manifestaient dans son entourage. C’était une façon discrète de nous dire son mécontentement.
Il fut compris: à la fin de l’année 1861 1 on le nommait officier de la Légion d’honneur, et, dans le courant de 1862, il était invité aux chasses de Compiègne, où il eut un grand succès, tant en raison de sa distinction native qu’à cause de son intelligence et de son exquise courtoisie.
1. Le 27 décembre 1861, le bachagha perdait son frère Lakhdar, qui était très aimé des Français et des indigènes.
INTRODUCTION
Mais, en rentrant en Algérie, il se retrouva aux prises avec les exigences de notre administration, qui se régularisait de plus en plus et exigeait chaque jour davantage de ses agents.
En 1863, on supprima aux Moqrami, comme on l’avait déjà fait partout, les louiza ou corvées, consistant en journées de travail que fournissaient les indigènes et leurs bêtes, pour les labours, moissons, dépiquage et transports des céréales de leurs seigneurs politiques ou religieux.
Si nous avions pu, avec raison et sans inconvénient, interdire les touiza au profit des agents et fonctionnaires qui ne tenaient que de nous leurs fonctions et leur autorité, il n’en fut pas de même avec les représentants des anciennes familles. Les touiza étaient, pour ces derniers, des redevances séculaires, et c’était un de leurs privilèges auxquels ils tenaient le plus; l’importance et les revenus d’un fief politique ou religieux s’appréciait par l’étendue des surfaces cultivées en touiza. C’étaient de véritables rentes : la veuve du khalifat, la veuve de Lakhdar-el-Moqrani, avaient reçu en dotation, par la famille, un certain nombre de journées de touiza, ainsi que d’autres redevances déterminées en moutons, beurre, etc.
Le bachagha, à la notification de cette mesure, se borna à répondre « que lui et les siens obéiraient, mais qu’ils étaient profondément navrés et humiliés ». En réalité, ils n'obéirent pas plus que les autres grands chefs : ils continuèrent à se faire donner les touiza consacrées, sans que les gens osassent réclamer, et l’on fit semblant de ne rien voir, — ce qui était encore le plus sage.
Cette réforme démocratique acheva de nous aliéner l’aristocratie indigène ; le bachagha se montra particulièrement affecté et découragé. Déjà, depuis quelque temps, il était bien revenu de son zèle des premières années, certain qu’il était que, quel que fût son dévouement, il n’obtiendrait jamais de nous le maintien et l’extension des privilèges dont avaient joui son père et ses ancêtres.
Aussi, au commencement de l’année 1864, nous demanda-t-il, « pour mieux donner satisfaction à des détails de service auxquels seul il ne pouvait plus suffire», de scinder son commandement en quatre caïdats qui seraient donnés à ses frères et à ses proches, sur lesquels il ne conserverait que la haute surveillance et l’action politique.
On s’empressa d’accepter cette offre, dans laquelle on ne vit que le résultat d’un moment de mauvaise humeur et de découragement.
; Il y avait de cela, mais il v avait aussi autre chose que le bachagha ne disait pas.
Par sa naissance, sa situation, ses alliances de famille, il était en relations i suivies avec toutes les grandes personnalités de l’Algérie. Toutes avaient eu à notre service des déceptions plus ou moins grandes : car, en dépit de nos égards, de nos libéralités, de tous nos témoignages extérieurs de gratitude, nous ne tenions guère compte de leurs avis, dans la haute direciion des affaires les concernant; toutes nos sympathies semblaient réservées aux pauvres et aux humbles, dont les besoins et les intérêts nous préoccupaient assuf rément plus que ceux des djouads qui nous avaient donné le pays.
Le chef des Bengana n’était plus un chikh-cl-Arab, mais un simple caïd; le grand chikh du Fedjioua, Bouakkaz-ben-Achour, l’ami des Moqrani, était suspect, et en quelque sorte interné à Constanline ; les Ben-Azzedine, seigneurs
du Zouaglia, avaient été brisés; les Ben-Merad des Guerfa étaient de simples fonctionnaires; l’héritier légitime du fief des Hanencha, Khaled-ben-Ali, était simple chef de goum à Biskra; enfin, les plus puissants de tous les djouads, ceux-là mêmes que ni les Turcs ni Abd-el-Kader n’avaient pu soumettre, les Ouled-Sidi-Chikh, dont le khalifat Si-Hamza et le bachagha Bou-Beker avaient si bien servi la France, les Ouled-Sidi-Chikh n’avaient plus à leur lête qu’un simple agha, à qui on donnait des ordres comme à un subalterne, et qui, amoindri, mécontent, ne cachait ni sa haine contre la France, ni son intention de reconquérir, les armes à la main, la situation indépendante de ses aïeux.
Tout cela, aux yeux du bachagha Moqrani, était beaucoup la faute des chefs des grandes familles, qu; n’avaient pas su défendre en temps utile leurs privilèges, et qui, maladroitement, par leur concours trop dévoué, avaient permis trop vite aux Français d’établir cette paix qui était utilisée contrairement aux aspirations, aux idées et aux intérêts des djouads.
Le bachagha ne voyait pas très bien comment on pourrait sortir de cette situation, car il était beaucoup trop intelligent, et trop au courant de nos moyens d’action, pour se révolter comme l’y incitait le jeune Slimane-ben-Hamza. Ce qui était, à la rigueur, possible pour une puissante famille saharienne ayant, comme les Ouled-Sidi-Chikh, la ressource de subsides d’origine religieuse, était impraticable pour une famille tellienne, comme celle des Moqrani, qui n’avait de ressources que dans les revenus de territoires accessibles à nos troupes. D’ailleurs, ce qu’il avait vu, dans ses voyages en France et en Europe, le rendait circonspect; il ne voulait pas s’aliéner notre amitié; mais il estimait qu’il serait peut-être possible de nous forcer à compter avec lui en s’éloignant des affaires, et en laissant agir les gens de désordre, les exaltés et les fous, jusqu’au jour où nous serions forcés de réclamer son intervention pour sauver ou rétablir une situation compromise par d’autres que par lui. Ce jour-là, on serait bien forcé de le récompenser et de lui rendre quelques-uns de ces privilèges dont on s’acharnait à le dépouiller, sans profit pour la politique générale du pays.
Telles étaient les dispositions du bachagha, quand, dans le courant d’avril 1864, il était venu à Constantine pour assister à la remise à ses frères de leurs brevets de caïd. Il s’était entretenu, dans cette ville, des troubles du Zouaglia et du Ferdjioua1, troubles qui, le mois précédent, avaient amené l’arrestation de Bouakkaz-ben-Achour et des membres restants de la famille Ben-Azzedine. 11 en parla à son retour, et il reçut du général Desvaux un blâme très sévère pour s’être montré trop partial en faveur de son ami Bouakkaz-ben-Achour.
Ce blâme froissa profondément le bachagha, qui ne croyait pas avoir dépassé la mesure dans ses appréciations sur une arrestation d’un caractère essentiellement politique ; il resta deux jours sans vouloir voir personne, même de ses proches parents.
1. Voir Revue Africaine, année 1878, Ferdjioua et Zouaglia, par L. Féraud. — La suppression de Bouakkaz était devenue nécessaire pour l’affermissement de notre politique dans le pays, mais son arrestation avait été brutale et basée sur des faits qui étaient plus l’œuvre d’ennemis intéressés de Bouakkaz que de Bouakkaz lui-même. Des indigènes en situation d’être bien informés pensent encore aujourd’hui que ce chef indigène a été la victime d'intrigues ourdies par ses ennemis personnels.
INTRODUCTION
En ce moment, l’insurrection des Ouled-Sidi-Chikh battait son plein1 dans l’ouest, et par le cercle de Boghar, où la grande tribu guerrière des Ouled- Cliaïb avait fait défection, elle menaçait de s’étendre aux Ouled-Naïl et au Hodna; l'inquiétude était partout; bien des fidélités étaient ébranlées.
Le gouverneur général, maréchal Pélissier, avait, le 21 avril, adressé « à la totalité des populations arabes et kabyles » une proclamation dans laquelle, après avoir rappelé les débuts de l’insurrection des Ouled-Hamza et annoncé le châtiment, il ajoutait :
« ... 11 est des gens qui répètent sans cesse que le peuple arabe doit cesser d’exister et que le moment est proche où les bacliaghas, aghas, caïds, chioukhs, cadis et autres, disparaîtront complètement. Ces paroles sont sans portée. Elles ne sont point l’expression de la pensée du gouvernement français. Que les chefs indigènes se rassurent, que les tribus restent calmes!...
« Si les populations, oublieuses du passé, n’avaient point confiance dans le présent, qu’elles lisent la lettre que l'Empereur m’a adressée le 6 février 1863; elles verront combien sont bienveillantes les intentions du gouvernement à leur égard; elles trouveront un gage certain pour l’avenir dans ces paroles de S. M. : ,7e suis aussi bien l’empereur des Arabes que l'empereur des Français. »
Cette proclamation n'eut aucune action sur les chefs indigènes, qui, aigris et soupçonneux, n’avaient plus confiance dans nos promesses officielles.
1. L’insurrection des-Ouled-Sidi-Chikh avait débuté le 17 février 1864, jour où l’agha Si-Slimane-ben-Hamza avait réuni ses serviteurs et s’était porté au sud du Mzab. Le 24 février, il avait adresssé au gouverneur général une lettre dans laquelle, rappelant les services de son père, le khalifat Si-Hamza, et de son frère, le bachagha Boubekcr, il déclarait que depuis longtemps il était soumis à d’humiliantes épreuves ; qu’au lieu de faire respecter son autorité, on s’étudiait à Géryville à l’amoindrir, à l’annihiler; qu’on se méfiait de lui, qu’on le faisait surveiller, qu’on allait le faire arrêter. Avant de désarmer et de rentrer, il demandait directement au gouverneur des garanties bienveillantes.
Le maréchal Pélissier ne fit aucune réponse; mieux inspiré, le général Deligny, qui avait été l’ami du khalifat, écrivit à Si-Slimane une lettre bienveillante lui rappelant les dernières volontés de Si-Hamza.
L’agha n’avait pas répondu, et, le 8 avril suivant, il avait attaqué à Aïnouet- Boubeker le colonel Beauprêtre, qui, trahi par le goum des Harar, avait succombé avec 4 officiers et lût) hommes d’infanterie. Si-Slimane avait été tué dans ce combat, et son frère Mohammed avait pris le commandement des rebelles, assisté de ses oncles Si-Lala et Si-Zoubir.
Le 16 avril, l’agha Naïmi-ould-Djedid, et les Ouled-Chaïb, de Boghar, s’étaient joints aux rebelles et avaient débuté par tuer le caïd Djelioul-ben-Messaoud, agent excellent et dévoué, — mais que l’agha détestait « parce que les Français faisaient plus de cas de cet homme « de mule et de tapis » (de cet homme pacifique et pieux) que de lui djouad, homme de poudre et d’éperon»; le même jour il avait tué aussi un lieutenant de spahis indigène élevé en France et une dizaine de spahis.
Le 26 avril avait eu lieu l’affaire d’Aïn-el-Kahta, où le général Martineau n’était arrivé à trouver un passage pour ravitailler Géryville qu’après un combat qui nous coûtait 77 tués, dont 3 officiers, et 31 blessés. — Voir sur les Ouled- Sidi-Chikh, Les Français clans lé désert, et les Notes sur l’insurrection de 1864 dans la province d’Alger, par le colonel Trumelet (Revue Africaine, 1883-1884), et aussi Nos frontières sahariennes, par L. Rinn, Revue Africaine, 1886, et brochure : Alger, Jourdan, édileur, 1887.
INTRODUCTION
Presque tous savaient fort bien qu’en France la volonté du chef de l’État avait à compter avec celle des citoyens 1 ; et, en Algérie, la population civile européenne, mal disposée à l'égard du souverain, était foncièrement hostile, non pas peut-être aux grandes personnalités indigènes, mais bien certainement à toutes les situations privilégiées, à toutes les institutions et à toutes les fonctions n’ayant pas un caractère franchement démocratique.
.Le bachagha mieux que personne savait à quoi s’en tenir sur la valeur pratique de ces paroles bienveillantes, dont on avait toujours été si prodigue en haut lieu à son égard et à l’égard de son père. Il ne modifia en rien sa manière de faire; il ,se borna strictement à l’exécution des ordres reçus, et affecta de ne rien voir en dehors de son commandement officiel. Ses relations personnelles avec son commandant supérieur, alors chef de bataillon, étaient toujours correctes et courtoises, mais c’étaient celles d'un fonctionnaire vis-à-vis son chef de service : le bachagha ne se livrait plus comme au temps de « ses amis Dargent et Marinier ».
Aussi, pendant longtemps, ne dit-il pas un mot des intrigues que fomentaient en ce moment dans le llodna le secrétaire de Slimane-ben-Hamza, El-Fodil-ben- Ali, originaire des Oulcd-Madi, et ancien étudiant de la zaouia d’Eddis. Il les connaissait cependant mieux que personne.
Mais « le llodna n’était plus sous sa responsabilité officielle », et il n’était pas fâché qu’il y eût du côté de Bouçada et de Msila, dans l’ancienne principauté de son père, quelques tiraillements et quelques désordres qu’il se flattait de calmer le jour où on ferait appel à son influence familiale.
Cependant, l'insurrection des Ouied-Sidi-Chikh avait encore gagné du terrain dans la division d’Alger : le 8 juin, la nouvelle de la défection des Larba, qui, la veille, à Tagguine, s’étaient ralliés aux Ouled-Hamza, était commentée dans tout le Hodna et dans le cercle d’Aumale. 'Pour beaucoup d’indigènes, c’était une preuve que le soulèvement était bien général, car les Larba n’étaient pas du soit des Ouled-Sidi-Chikh.
En réalité, cette défelion n'avait eu lieu que parce qu’elle avait permis aux Larba de faire impunément main basse sur la riche zmala de l'aglia du Djebel-Amour, qui, lui, n’était d’aucun soff.
Quoi qu'il en soit, à cette nouvelle les Slamat et les Ouled-Sidi-lIadjerès avaient quitté la plaine pour se réfugier dans le Dira, et ils avaient ainsi ouvert la route du llodna. Les Ouled-Sidi-Brahim et les Oulcd-Ameur de Bouçada avaient alors vu des coureurs ennemis traverser leur pays, et le bruit se répandait que Mohammed-ben-llamza marchait sur Djelfa, pour forcer le bachagha des Ouled-Naïl, Mohammcd-ben-Lareuch, à se joindre à lui.
Comme il arrive toujours et partout en temps de troubles et d’insurrection, des bandes de malfaiteurs, qui se souciaient fort peu des questions politiques,
1. Les Arabes ont sur la souveraineté les mêmes idées que les nobles de l’ancien régiuie : pour eux « la souveraineté est de droit divin ». Aussi les lettrés musulmans ont-ils souvent commenté avec malveillance la formule des décrets impériaux, formule reproduite en tête des jugements des cadis : » Nous, Napoléon, sultan des Français ‘par la grâce de Dieu et la volonté du peuple. » Pour les musulmans, un » bey du peuple » est le nom donné à un usurpateur , ou au chef élu d'une population hors la loi. Ce fut le nom donné à diverses reprises par les Arabes à des chefs choisis par eux lors de leurs révoltes contre les Turcs.
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s’étalent mises à battre le pays, et à se livrer à des actes de brigandage et de pillage sur les gens inoffensifs.
Alors, seulement, le bachagha pensa qu’il était temps d'intervenir : il confia au commandant supérieur de lîordj-bou-Arreridj que son beau-frère et cousin Saïd-ben-Boudaoud, caïd du Hodna, « n’était pas sans inquiétude au sujet d’intcigues sourdes fomentées en secret dans la tribu des Ouled-Madi par quelques chefs de grandes tentes » (dont il ne donnait pas les noms). « Ces intrigues, ajoutait Moqrani, avaient pour but de préparer les Ouled-Madi et les tribus voisines à prendre pari au mouvement insurrectionnel du sud, si ce mouvement prenait de l’extension de notre côté. Si-Saïd-ben-Boudaoud n’avait pas voulu rendre compte à Bouçada de ces inquiétudes, pour ne pas faire éveiller les soupçons par l’envoi d’espions trop connus. »
Cette communication ne manquait pas d’habileté : le bachagha ne disait pas un mot d’El-Fodil, qui, en réalité, avait écrit au nom des Ouled-Hamza « de se tenir prêts à marcher pour le Djehad, le jour où les Ouled-Sidi-Chikh arriveraient dans le Hodna », et il mettait l’agitation sur le compte de chefs de grandes tentes, qu’il avait le bon goût de ne pas nommer, mais qui, évidemment, ainsi désignées, ne pouvaient être que celles des gens du soft’ des Ouled-Bouras, c’est-à-dire de Si-Sakhri-ben-Boudiaf, caïd des Ouled-Naïl de Bouçada, son ennemi déclaré.
A Bouçada, où l’autorité locale vivait dans un milieu hostile aux Ouled- Moqrane, on était inquiet, mais officiellement on ne savait pas grand’chose, car Saïd-ben-Boudaoud et Brahim-ben-Abdallah-ben-Abdelaziz ne rendaient compte à leur commandant supérieur que des « détails de service », prenant toujours préalablement pour les questions importantes rattache de leur seigneur et ami le bachagha , chef de famille et « tête du soff ».
Le JS août, les deux caïds du Hodna et des Ouled-Madi, assistant à un repas officiel donné à Bouçada par le commandant des troupes, protestaient de leur dévouement personnel et du bon esprit de leurs tribus1.
Le 19, ils se rencontraient aux Dréal avec les Moqrani de la Medjana, dans une partie de chasse, et, en les quitant, le bachagha alla rendre visite à ses parents les Ouled-Abdesselcm et les Ouled-Abdallah des Avad. Ces visites furent faites en plein jour et avec l’apparat ordinaire que mettait le bachagha dans ses relations plus cérémonieuses que cordiales avec ses cousins. Elles n’avaient rien d’anormal; cependant, en raison des circonstances, elles furent mal interprétées et elles furent en quelque sorte soulignées par les dénonciations de ses ennemis. Le bachagha se sentit soupçonné et surveillé, d’autant mieux qu'il fut interrompu dans sa tournée et subitement rappelé à Bordj pour donner des renseignements demandés par la division sur les Ouled-Madi. 11 déclara, le 1er septembre, qu’il répondait de scs parents et de toutes les tribus placées sous le commandement des membres de sa famille. « J’ai eu un instant des craintes pour les Ouled-Madi, ajouta-t-il, mais aujourd’hui je suis complètement rassuré ; j’affirme en outre que, par mon influence, les Ouled- Sidi-Hadjerès, Slamat, et Ouled-Abdallah du cercle d’Aumale, se maintiendront dans l’obéissance. »
1. Le lieutenant-colonel Briant, qui avait été colonne d’observation, presque aux débuts de Chikh.
envoyé là avec l’insurrection
une toute petite des Ouled-Sidi-
INTRODUCTION
Le 3 septembre, Sa'id-ben-Boudaoud, qui passait, [non sans raison, pour être très préoccupé de ses intérêts matériels, envoyait tous ses effets précieux à la Medjana, et, deux jours plus tard, c’étaitle bachaghalui-même quidemandait à cmmaganiser ses grains à Doni, et qui faisait ses réserves sur la conduite des Ouled-Madi, au cas où les Ouled-Naïl et leur bachagha Si-Cberif-bel-Lareuch viendraient à se révolter. « Les Ouled-Madi, disait-il, seraient déjà partis, s’ils n’étaient retenus par la crainte de nuire à ma famille. »
11 disait vrai: les Ouled-Madi étaient très surexcités; il aurait pu ajouter que leur caïd, Brahim-ben-Abdallah , aussi bien que Saïd-ben-TJoudaoud, étaient de plus en plus froissés de la méfiance qu’on leur témoignait à Bouçada, tandis que l’on acceptait comme vrai tout ce qui était raconté par le soff des Ouled-Boudiaf, leurs ennemis, ou par le caïd de Bouçada, « un Iïen-Goumri, un homme de rien, un mokhazni parvenu ». Ceci, le bachagha ne le dit pas, car il l’avait souvent indiqué dans ses conversations, et il n’entrait pas dans sa ligne de conduite de se mêler des affaires étrangères à son commandement lorsqu’il n’était pas formellement invité à le faire.
Ce qui avait motivé la recrudescence d’agitation chez les Ouled-Madi était un de ces faits qui, insignifiants en temps normal, prennent soudain une importance extrême lorsqu’ils se produisent dans un milieu surexcité et mécontent.
Le 2 septembre, un Madoui1, nommé Djourlef, s’était emparé en plein jour, sur la grande place de Bouçada, d’un chameau appartenant au caïd Ben- Goumri, et était parti, le chassant devant lui à coups de plat de sabre, vers la montagne des Ouled-Naïl. On n’avait d’abord pas pris garde à ce fait, tant le Madoui avait opéré avec aplomb et sans avoir l’air de commettre un acte répréhensible. On s’était informé cependant, puis on avait poursuivi ce hardi voleur, mais on n’avait pu le rattraper. L’enquête faite séance tenante avait démontré que deux autres Ouled-Madi, de la même fraction que Djourlef, c’est-à-dire des Ouled-bou-Yahia (de l’Oued-Chellal), avaient, par leurs propos et leur attitude sur le marché, facilité l’enlèvement du chameau. Puis, les gens de Ben-Goumri en avaient désigné quatre autres comme pouvant donner des renseignements précis sur le voleur.
Le lendemain, le commandant supérieur avait écrit au chikh des Ouled-Madi (Ouled-Chellal) d’envoyer à Bouçada Djourlef et les six individus nominativement désignés ; puis, en même temps, il avait invité les chioukhs à lui envoyer « six notables pour s’entretenir avec eux de la situation du « Hodna».
C’était là une grosse maladresse, étant donnée la situation des esprits, étant donné aussi le caractère de bravade et de défi qu’avait, au fond, l’acte commis par Djourlef sur un marché dont le caïd Ben-Goumri avait la police. Cette affaire du chameau, aussi bien que celle des renseignements politiques, n’auraient dû être traitées qu’avec le caïd des Ouled-Madi lui-même, et non pas avec ses subordonnés.
Celle faute, dont la cause était le peu de confiance qu'on avait en Brahimben-Abdallah, eut des conséquences graves.
Le 5 septembre, au matin, les chioukhs lurent les lettres devant les Kebar assemblés; tout le monde y vit une demande d’otages et une représaille des Ben-Goumri, et les Ouled-Madi résolurent de ne pas agir sans avoir consulté leur « frère, le caïd Brahim-ben-Abdallah, et leur chef, le caïd Ben-Boudaoud ».