Voir plus loin, chapitre vi, page 62-i
AIIMEB-BEY-BEX-CHIK1I-MESSA0UD
Righa, ayant pour chefs Sghir-bel-Laroussi et les fils de Chikh- Saad.
11 ne devait plus y avoir de combat de ce côté, car on ne peut appeler de ce nom les razzias et coups de main exécutés par nos troupes ou par les goums contre des fuyards traqués et apeurés qui se laissaient prendre les armes à la main, souvent même sans répondre aux coups de fusil de nos goumiers, toujours heureux de « frapper la poudre ». C'est ainsi que, le 28 octobre, dans un ravin situé entre Sidi- Embarek et les montagnes du Guergour, le sous-lieutenant Durand, à la tète de deux cents goumiers et spahis, surprenait, par une marche de nuit de près de 50 kilomètres, un groupe de fugitifs réunis près du cheik rebelle de la Medjana, El-hadj-Messaoud-ben-Khelif. 11 enlevait 21 prisonniers armés, 1,200 moutons, 17 chevaux et 40 mulets.
Le 29 octobre, le général Delacroix arrivait à Msila, où la colonne Saussier était depuis dix-neuf jours, occupée à recevoir des soumissions, des armes et de l’argent, ou à faire, avec la cavalerie, des reconnaissances qui assuraient la tranquillité du pays et qui, de temps à autre, ramenaient quelque prisonnier livré par ses coreligionnaires.
Le jour même de son arrivée, le général commandant la division prononçait le licenciement de la colonne Saussier, à laquelle il adressait un ordre du jour élogieux pour « le brave et brillant général » qui la commandait et pour ses dignes compagnons.
Ceux-ci, officiers ou soldats, ne se séparèrent pas sans emporter, comme un glorieux souvenir, la copie de l'ordre du jour par lequel le général Saussier leur faisait ses adieux.
Cet ordre était ainsi conçu :
« Officiers, Sous -officiers et Soldats,
« Au moment où vous allez rentrer dans vos garnisons pour y prendre un repos devenu indispensable, je ne puis me séparer de vous sans rendre le plus éclatant témoignage à votre énergie, à votre persévérance, à votre abnégation.
« Pendant huit mois, vous avez lutté contre l'insurrection; rien ne vous a lassés, ni les marches pénibles, ni les combats incessants, ni les plus dures privations. Seuls pendant longtemps, vous avez tenu télé aux rebelles de la Medjana et de la Kabylie orientale, et vous les avez battus en 46 combats1.
1. Le général est trop modeste, nous avons relaté ici plus de cinquante combats. — Mais le général ne compte pas plusieurs attaques de nuit et des razzias peu importantes au point de vue militaire.
L'Insurrection de 1871. 39
LES DERNIERES LUTTES
« Sans souci des récompenses, et ne songeant qu’à remplir noblement votre difficile mission, vous n’avez cessé de donner des preuves d’un dévouement sans bornes à la cause de la colonie.
« Officiers, sous-officiers et soldats , travaillez encore à acquérir ces mâles et fortes vertus qui font les nations grandes et libres, et nous nous retrouverons un jour sur un champ de bataille où nous pourrons enfin nous relever de nos désastres et finir le deuil de la patrie ! »
Ce n’étaient pas là des paroles banales : la colonne avait, en 233 jours de marche et de combats, parcouru 1,450 kilomètres, fait 600 prisonniers, versé dans les coffres de l’Etat 6,000 fusils, 1 million de contributions de guerre, et plusieurs centaines de mille francs de produits de razzia1. Elle avait eu 32 hommes tués et 162 blessés dans ses 46 combats classés. Enfin, 162 hommes avaient été blessés par suite d’accidents de marche, 39 étaient morts à l’ambulance de maladies, suites de fatigues ou de mauvaise nourriture.
Toutes les troupes de la colonne ne rentrèrent pas dans leur garnison : l'escadron de hussards et les chasseurs d’afrique du commandant Robert d’Orléans, ainsi que les spahis de marche, furent incorporés dans la colonne du général Delacroix : ils devaient encore aller poursuivre Boumezrag dans les solitudes sahariennes jusqu'au delà de Ouargla2.
1. Rien qu’à Guebcur-Slougi, en estimant à 200 francs le prix d’un chameau, ce qui est au-dessous du cours moyen, « 2,300 chameaux représentaient une valeur de 500,000 francs », dont le 1/5 revenait à l’État.
2. Le général Saussier resta de sa personne à Msila jusqu’au 1er novembre. Le 31 octobre, il faisait partie d’un conseil d’enquête devant lequel comparaissait le colonel Thibaudin, inculpé d’avoir violé la parole donnée aux Prussiens comme prisonnier de guerre. Le colonel Thibaudin bénéficia d’un acquittement juridique, qui n’empêcha pas les appréciations sévères des officiers présents à Msila. — Ce fut là aussi, et dans ces singulières circonstances, que le duc de Chartres entendit pour la première fois de sa vie parler du colonel Thibaudin, que, plus tard, il devait retrouver sur sa route ministre de la guerre.
BOUCHOUCHA
(13 juillet 1871 - ^0 jamier 1872.)
Grande razzia de Bouchoucha près l'Oued-Zerba (20 juillet). — Triple combat et contre-razzia vers le coude de l’Oued-Nça (19 août). — Luttes des soffs et rixes dans le Souf, à Zribet-el-Oued, à Liana. — Les plans de Si-Zoubir, de Bouchoucha et de Naceur-ben-Chohra. — Pourparlers avec Keblouti, les Ouled-Khelifat et les marabouts du Kef. — Les deux combats du 24 et du 30 juin contre Keblouti. - Le nouveau chérit de Nefta, Mohammed-ben-Abdallah. — Son voyage à Tougourt (tin août). — Entrevue de Noumerat entre Bouchoucha et Si-Zoubir (31 août). — Mariage de Bouchoucha, qui nomme son beau-père, Si-Zoubir, agha de Ouargla (1er septembre). — Le Mzab s’arme contre Bouchoucha (4 septembre). — Razzia des rebelles près Tadjarouna (8 septembre). — Autre razzia dans la Sebkha. — Retour à Ouargla et entrevue avec le chérit de Nefta. — Mohammed ben-Abdallah entre à Négrine i20 septembre . — Départ des spahis et des goums de Tebessa (22 septembre).
— Razzia du chérit sur les Allaouna 28 septembre). — Combat de Requiza dans l’Oued-Hallaïl (29 septembre). — Le chérit au Djebel-Dayi 8 octobre). — A la zaouïa de Sidi-Abid. — Sur l’Üued-Boudoukane. — Combat d’Arich-el- Djarès (20 octobre). — Le caïd Ahmed-Bennaceur. — Démarche des notables de Tougourt près le caïd des Arab-Gheraba (12 octobre). — Entrée à Tougourt de Boulakhras-Bengana (16 octobre). — La colonne Flogny à Khenchela (23 octobre). — A la zaouïa de Sidi-Abid (lc,‘ novembre). — Destruction et incendie de Sidi-Abid. — Escarmouches et razzias à Telidjène (11 novembre).
— Évacuation de Négrine par les rebelles 13 novembre). — Escarmouches sur l’Oued-Sokna et entrée à Négrine (14 novembre). — Destruction de Négrine (16 au 30 novembre). — Départ de la colonne Flogny 130 novembre . — Lettre de Boulakhras-Bengana aux Saïd-Otba fin octobre). — Combat de Kouif- Djelba 7 novembre). — La colonne Delacroix détruit le bordj de Saïd-ben- Boudaoud (3 novembre). — Razzia sur les Metarfa à Haouïta-Sidi-Chikh (5 novembre). — Razzia sur les O. Matoug à Assaous-Beïda (7 novembre). — Razzia sur les O. Slik à Kherza (11 novembre). — Razzia dans le Djebel-Doukrane sur les O. Amrane 27 novembre). — Razzia sur les Sahari à Aïn-Defila (2 décembre). — La colonne à Biskra (8-14 décembre). — La colonne à Tougourt (27 décembre). — Les goums du commandant Rose reprennent possession de Ouargla (2 janvier 1872). — Entrée de la colonne à Ouargla (3 janvier). — Combat de Tamesquida (9 janvier). - Tentative d’assassinat sur Bouchoucha
LES DERNIÈRES LUTTES
(11 janvier). — Poursuite des Ouled-Moqrane (14 janvier). — Dernier combat à Aïn-Taïba (17 janvier). — Boumezrag, évanoui, est ramassé à Rouïssat (20 janvier).
La soumission des Qbaïls du Djurdjura et l'effondrement des Ralimanya du nord ne pouvaient avoir aucun effet immédiat sur les affaires de l’extrême sud et du Sahara oriental, où dominaient d'autres influences que celles de Chikh-el-Haddad. Les luttes entre les soffs ennemis continuèrent donc quelque temps encore après le 13 juillet, pour le plus grand profit de l'aventurier Bouchouclia, devenu par la force des choses, bien plus que par son mérite personnel, l'arbitre du Sahara, de Nefta à Ouargla.
Notre agita, Ali-Bey, en rentrant le 13 juillet à Biskra, lui avait, en fait, abandonné l’Oued-Rir et tout le pays au sud de l'Oued-Djeddi. Bouchouclia songea tout d’abord à tirer parti de cette situation pour se venger des Ouled-Zekri, qui avaient prêté à notre agita un concours si énergique lors du siège de Tougourt. Avec l’aide de trois individus des Ouled-Djellal, Chikh-Taïeb-el-Moussid, Bacha-ben-Mahalla, Mohammed-ben-el-hadj-Mammar, il organisa contre eux une grande razzia.
Quand tout fut prêt, Naceur-ben-Chohra partit avec les Chamba montés à méhari, et, le 20 juillet au soir, près l’Oued-Zeurba, à 28 kilomètres au sud des oasis des Ouled-Djellal, il enlevait aux O. Sassi des Ouled-Zekri dix-sept troupeaux de moutons et neuf troupeaux de chameaux gardés seulement par des bergers trop peu nombreux pour résister.
La nouvelle de cette razzia, apportée par les bergers qui avaient pris la fuite, ne parut pas émouvoir beaucoup les Ouled-Sassi; déjà même, dans le camp de Bouchouclia, on se Battait de les avoir amenés à composition, et on s'attendait à les voir offrir leur concours au chérif pour récupérer totalité ou partie de leurs troupeaux.
Il n’en était rien: les Ouled-Sassi se préparaient en silence et organisaient, avec les Ouled-Ilarkat et les autres Ouled-Zekri de leur soff, une grande ltarka. Quand leurs apprêts furent terminés, ils partirent la nuit, et, le 19 août, ils tombaient au nombre de 700 cavaliers sur les campements des Chamba, au nord et près du coude de l'Oued-Nça, entre El-Hadjira et Ngouça. Les chefs de familles étaient absents, et, après un combat assez vif, les Ouled-Sassi enlevèrent aux rebelles leurs femmes et leurs troupeaux.
Au premier puits, ils furent rejoints par un goum de Chamba qu'ils
dispersèrent facilement, pendant que la razzia continuait sa route vers le nord.
Bouchoucha arrive alors à la rescousse; pour la troisième fois le combat recommence; il y a des morts et des blessés des deux côtés, mais l’avantage reste encore à nos contingents, qui rentrent chez eux avec 40 femmes et 1,200 chameaux pris ou repris aux rebelles1.
Cet échec de Bouchoucha fit quelque bruit dans le Sahara et ébranla un instant son crédit: car, à peu près au moment où il était battu par les O. Zekri, il se passait, au Souf, d’autres fait s qui mettaient en relief le peu de solidité de son influence passagère.
Les gens de Tarzoute, Kouinine, Zgoum, c’est-à-dire ceux du soff Bengana, désireux de recouvrer l’argent jadis donné par euxauchérif afin de l’éloigner de leur ville, s’étaient faits ses intermédiaires pour lui expédier, contre remboursement promis, un fort convoi de poudre anglaise achetée en Tunisie, où, malgré les déclarations platoniques du bey et les efforts apparents du président de l’Alliance israélite2 3, les Maltais, les Italiens et les juifs vendaient par quintaux la poudre, à Sfax, Sousse, Neubel, Le Kef et Gafsa.
Les Souafa de Guemar, El-Oued, Débita, et en général tous ceux du soff Bouokkaz, s’opposèrent à ce commerce, un peu sur les conseils de la zaouïa de Temacine, beaucoup aussi parce que le soff contraire, en raison de ses attaches avec les Rahmanya du sud de la Régence, avait le monopole de ce fructueux commerce. Il en résulta des disputes, des rixes sanglantes; finalement, à la suite d’un véritable combat dans les rues de Tarzoute, les gens du soff Bengana, qui avaient eu 24 blessés, furent contraints non pas de renoncer à leur commerce, mais de payer aux gens du soff Bouokkaz une amende de 23,000 francs qui représentait la quote-part de contributions payées au chérif par le soff Bouokkaz au mois de mai, les dia des neuf hommes tués lors du sac de Guemar et les indemnités des dégâts subis par les gens de cette ville 3 à la même époque.
1. Ces chiffres ont été officiellement donnés par le commandant supérieur de Biskra sur les déclarations des Ouled-Sassi; mais, comme ils n'ont pu être contrôlés, il est fort possible qu’ils soient exagérés.
2. Dans les premiers jours de mai 1871, le président de l 'Alliance israélite, à Tunis, avait fait afficher dans toutes les synagogues de la Régence une pressante invitation à ses coreligionnaires d’avoir à s’abstenir de ce genre de commerce. Inutile de dire que les Israélites n’en tinrent aucun compte. — On expédiait aussi de Tunisie des cartouches de chassepot de fabrication étrangère, ce qui explique comment les Ouled-Moqrane, Keblouti et Bouchoucha furent approvisionnés de ces munitions jusqu’en janvier 1872.
3. Tarzoute dut payer 10,000 francs, Zegoum 7,000, Kouinine 8,000.
LES DERNIÈRES LUTTES
En somme, cette affaire toute locale était encore un échec pour l’influence de Bouchoucha, qui n’osa pas intervenir.
Il n'était pas plus heureux au nord du Souf. Dans la petite ville de Zribet-el-Oued, deux fractions rivales s’étaient battues à propos d’une femme; sept hommes du soif Bengana avaient été tués dans la bagarre et 500 montagnards du Djebel-Chechar étaient descendus dans la plaine pour razzer les troupeaux du soff Bouokkaz. Mais ils étaient arrivés trop tard, les bergers avaient fait filer ces troupeaux à Sidi-Oqba, où était le caïd Si-Mihoub-ben-Chennouf, et les gens du Djebel-Chechar n’avaient pu que tirailler sans résultat contre les murs de Diana.
En représaille de toutes ces affaires et pour rétablir son crédit, Bouchoucha voulut entraîner les Chamba à un coup de main contre Temacine, mais ceux-ci refusèrent catégoriquement.
D'autre part, à Tougourt et dans le Sahara, les gens du soff Bengana étaient inquiets et se montraient de plus en plus réservés vis-àvis de Bouchoucha. C’est qu'à mesure que nos affaires se rétablissaient dans le Tell les chefs de la famille Bengana, effrayés de la responsabilité qui pesait sur eux du fait de leurs partisans du Sahara, désavouaient maintenant les plus compromis de leurs anciens serviteurs et travaillaient à détacher les autres de la cause du chérit.
A Ouargla, les Mekhadma, qui n'avaient jamais été pour Bouchoucha des alliés bien sûrs, intriguaient, de concert avec quelques Chamba, auprès de Si-Zoubir ’-Ould-Si-Boubeker-Ould-Sidi-Cheikh, leur ancien agha, alors à Metlili. On disait, et le fait était vrai, que Si-Zoubir avait essayé de négocier avec les Français par l'intermédiaire des gens du Mzab; et l'on ajoutait qu’en échange de l’amane et du titre d’agha de Ouargla il allait marcher contre Bouchoucha à la tète des Chamba-el-Mouadi et des Mekhadma. Cette combinaison, qui résumait les desiderata de Si-Zoubir, semblait toute simple et toute naturelle aux Sahariens.
Bouchoucha, qui ne manquait pas de finesse et que Naceur-ben- Chohra éclairait de ses conseils, n’ignorait rien de ce qui se passait et de ce qui se disait dans le Sahara. Il se rendait parfaitement compte que le moment approchait où son règne éphémère allait prendre lin, et il s’attendait à voir, dès le commencement de l’hiver, des colonnes françaises reprendre Tougourt et Ouargla. En vue de cette éventualité,
1. Si-Zoubir, frère de notre khalifat Si-Hamza, avait été agha de Ouargla, du 111 février 1854 à la fin de décembre 1861, époque où il fut relevé de ses fonctions pour cause de santé. — 11 est mort en 1879 au Gourara.
B 0 U C II 0 U CTI A
il voulait rester en bons termes avec les Ouled-Sidi-Chikh, dont la protection pouvait lui être utile à Insalah et dans le Gourara, où déjà il pensait se réfugier. Si-Zoubir, de son côté, ayant peu confiance dans la réussite immédiate des négociations engagées en son nom à Alger, avait écrit à Bouchoucha. Il laissait entrevoir qu’étant resté étranger aux assassinats des Daouaouidaet au massacre de la garnison de Tougourt, il était, en raison des sympathies des nomades et des alliances de sa famille, l'homme le mieux en situation de sauvegarder les intérêts des populations et de protéger la fuite de Bouchoucha lors de l’arrivée des Français dans le pays. Seulement il lui fallait de l’argent. Bouchoucha en avait ; on pouvait s'entendre. Le chérif se décida à aller trouver Si-Zoubir à Metlili, et il laissa à Tougourt son ami et khalifat-Naceur-ben-Chohra.
Celui-ci, de son côté, en prévision de l’arrivée de nos colonnes, avait engagé des pourparlers dans le sud de la Régence avec ses anciens partisans ou alliés tunisiens et avec les Ouled-Sidi-Abid réfugiés de l’autre côté delà frontière depuis l'échec de Mahieddine.
Ces pourparlers nous étaient connus; dès la fin de juillet, les chefs des bureaux arabes de 'J'ebessa et de Souq-Ahras avaient rendu compte des relations et des correspondances qui avaient lieu d’une façon suivie entre les Ouled-Sidi-Abid, les Ouled-Sidi-Khelifat, Bouchoucha, Naceur-ben-Chohra, les Nememcha, Keblouti, et les marabouts du Ivef, Si-Mezouni et Si-Mohammed-el-Belili.
Depuis le 23 juin, vingt-cinq douars des Hammama, fuyant devant une colonne tunisienne venue à Gafsa, s’étaient installés au sud de Négrine avec le consentement des Nememcha. Dans ces douars étaient de nombreux cavaliers, anciens compagnons de Naceur-ben- Chohra.
Les éléments ne manquaient donc pas pour organiser un mouvement de ce côté; les O. Khelifat, sous l'inspiration de l'ex-chikli des Bouladouar, Kherif-ben-Mahmed, ennemi juré du caïd des O. Recbaïcb, ne demandaient qu'à recommencer les hostilités, espérant se venger du sofT du caïd resté fidèle aux Français. Ils avaient déjà offert à Keblouti de venir les commander, quand ils avaient appris son échec du 24 juin1 et les poursuites annoncées contre lui par les autorités tunisiennes. Mais Keblouti avait refusé, ne se sentant pas apte à la guerre du Sahara.
1. Depuis la révolte d’Aïn-Guetar, Keblouti, réfugié dans les tribus, alors à peu près indépendantes, de la Tunisie septentrionale, avait, avec les spahis dé-
LES DERNIERES LUTTES
Plusieurs émissaires des Ouled-Khelifat, entre autres, Iloceïne-ben-
Amar, vinrent alors à Tougourt prier Naceur-ben-Chohra de prendre lui-même la direction du mouvement. Naceur-ben-Chohra promit d’y aller plus tard avec Bouchoucha, mais il prétexta l’urgence de sa présence dans l’Oued-Rir et conseilla de commencer les hostilités sous la direction d’un chérif qui prêcherait le djehad avec l’appui des Rahmanya de Nefta.
On trouva facilement le chérif nécessaire, et on l’expédia, à travers le Souf, à Naceur-ben-Chohra, auprès de qui il resta jusque vers le milieu de. septembre. C’était un inconnu, probablement un Ilammama; il se faisait appeler Mohammed-ben-Abdallah, suivant la coutume traditionnelle des cberfa1, qui dirigent une prise d’armes.
Dès la fin du mois d’août, on parla de lui dans les tribus de Tebessa. On racontait « un miracle arrivé à deux pauvres cberfa qui, partis de Nefta et attaqués par des malfaiteurs dans le Souf, avaient subi pendant plusieurs heures une fusillade continue, sans qu’aucune balle ne perçât leurs bernous. Devant ce prodige, les bandits, comprenant qu’ils avaient affaire à des élus de Dieu, avaient imploré leur pardon et avaient conduit en triomphe les deux cherfa à Tougourt, où Naceur-ben-Chohra en avait fait ses amis ».
Pendant ce temps, Bouchoucha avait quitté Ouargla et était arrivé, le 31 août, à Noumerat, à 20 kilomètres sud d’El-Ateuf (du Mzab). Il avait avec lui 600 mehara des Mekhadma, Chamba-Bou-
serteurs et des individus tarés, organisé une bande qui vivait aux dépens de nos tribus frontières du cercle de La Galle. Mais il n’avait pas réussi une seule fois à ébranler la fidélité de nos chefs ni de nos tribus. Des goums faisaient, tant bien que mal, la police du territoire, et l’escadron de spahis caserne à Bou- Hadjar les aidait dans cette tâche. Le 24 juin, le capitaine commandant Baudet, à la tête de son escadron et de la saga de la ChefBa, conduite par le chikh Mahmed-ben-Mahmoud, avait rencontré et battu la bande de Keblouti. Le combat avait été très vif; le frère de Keblouti avait été mortellement blessé, et quatrevingts cadavres étaient restés entre nos mains avec quatorze chevaux. Nous avions eu de notre côté à déplorer la mort du docteur Beaugrand, et quatre hommes avaient été grièvement blessés. On avait trouvé sur les morts des cartouches de chassepot de fabrication étrangère.
Malgré ce combat et quelques autres petits engagements de goums contre la bande de Keblouti, il n’y eut pas de mouvement insurrectionnel dans le cercle de La Calle ni dans celui de Souq-Ahras. En dehors de ce combat du 24 juin, il n’y a, du reste, à citer que celui du 30 août, livré à la même bande par le commandant supérieur de La Calle, faisant la police sur la frontière même avec trois compagnies d’infanterie, des spahis et des goums. Un douar tunisien fut brûlé, et on tua quarante ou cinquante individus groupés autour de Keblouti. De notre côté, il y eut deux spahis tués et deux goumiers blessés.