Youkous
Ouled-Chamokli v des Allaouna.
Zeradma ;
Sidi-Ali-Brarcha
Messaoud
Saïdane
BOUCHOUCIIA
coûte que coûte, resterait à Laghouat. Quand ils reçurent, le 31 octobre, la lettre de Boulakhras, ils s’assemblèrent à l’insu du caïd et se décidèrent à partir. Le caïd, alors en ville, fut cependant prévenu par un de ses amis, et il rendit compte de ce qui se passait au commandant supérieur de Laghouat. Celui-ci venait précisément de recevoir d’Alger un télégramme lui enjoignant, sur la demande de son collègue de Biskra, de ne pas laisser partir les Saïd-Otba, si imprudemment sollicités par Boulakhras. On donna quelques spahis à Kaddourben-Embarek, qui essaya de s'opposera ce départ; mais les Saïd-Otba, déjà en route, ne lui obéirent pas, et ils partirent emmenant avec eux son fils Baadj, qu’un peu plus loin ils reconnurent pour chef.
Le 7 novembre, en arrivant vers les sept heures du matin à Kouif- Djelba, entre Guerara du Mzab et El-Àlia, leurs éclaireurs rencontrèrent ceux de Bouchoucha. On s’arrêta; les Saïd-Otba n’avaient pas plus de -450 guerriers et ils voyaient devant eux des contingents s’élevant, en mehara, cavaliers et fantassins, à plus de 1,300 fusils. Cependant, lorsque 12 cavaliers de Bouchoucha vinrent sommer les chefs des Saïd-Otba de se joindre au chérif et de lui envoyer l’hommage d’un cheval de gada, le gros de la tribu, entourant Baadj-ben-Kaddour, refusa et déclara que l’on allait combattre. Mais, presque aussitôt, un ancien caïd révoqué, El-hadj-Ahmed-ben-Teguar, ennemi de Kaddour-ben-Embarek et mécontent de voir la tribu groupée autour du fils de son successeur, protesta contre cette décision : il prit un sabre à fourreau d'argent, choisit un cheval, et, le faisant conduire en main, il partit avec deux ou trois notables pour présenter au chérif l’hommage réclamé.
Bouchoucha allait accepter la gada offerte, quand il en fut empêché par les Mekhadma de son entourage. Geux-ci, se voyant plus nombreux que les Saïd-Otba et ayant contre eux d’anciens griefs, trouvaient qu’il fallait profiter de l’occasion qu’on avait de les razzer à coup sûr. Ils décidèrent donc le chérif à renvoyer le cheval en le déclarant taré et indigne d’étre présenté en gada. El-hadj-Ahmed-ben- Teguar, sans se fâcher, répondit qu’il allait en chercher un plus beau et retourna vers les siens. Mais à peine était-il en marche que les Mekhadma lançaient leurs chevaux au galop et engageaient le combat.
Les Saïd-Otba ont une réputation méritée de tribu guerrière, et, bien que gênés parles impedimenta ordinaires des nomades en émigration, ils avaient pris leurs dispositions défensives. Malgré leur infériorité numérique, un contre trois, ils eureht d’abord l’avantage.
Leurs cavaliers repoussèrent ceux de Bouchoucha, enlevèrent 13 méliara et forcèrent les rebelles à se replier en désordre jusqu'à un endroit broussailleux, appelé pour cette raison El-Arich r. Là, les fantassins du chérif s’embusquèrent derrière des touffes de rètem1 2; mais déjà ils battaient en retraite, quand les Ouled-Moqrane les firent soutenir par des cavaliers armés de chassepots. Eux-mêmes firent en même temps, sur la droite des Saïd-Otba, une charge brillante qui força ceux-ci à revenir en arrière.
Le combat, commencé entre huit et neuf heures, ne se termina que vers trois heures et demie. Les Saïd-Otba avaient 33 hommes tués, plusieurs blessés, 20 chevaux pris, et ils avaient perdu plus de 1,100 chameaux chargés d’effets ou de provisions. Parmi leurs blessés était l’ex-caïd El-hadj-Ahmed-ben-Teguar, qui s’était vaillamment comporté et avait eu un cheval tué sous luj.
Bouchoucha payait cher sa razzia : il avait 50 hommes tués, parmi lesquels: Chaïb-ben-Bourouba, caïd des Chamba-Ouled-Smaïne ; Abdelhakem, nommé par lui caïd des Mekhadma, et qui, blessé, avait été achevé par les femmes des Saïd-Otba. Un Moqrani, El-hadj-Mohammed et un djouad desOuled-Sidi-Chikh étaient également parmi les morts. Bouchoucha lui-mème était grièvement blessé d’une balle à la cuisse ; mais il avait dissimulé sa blessure et était resté à cheval jusqu’à la fin du combat.
Les Saïd-Otba purent enterrer leurs morts à Kouif-Djelba sans être inquiétés, et ils allèrent passer la nuit à Haci-Sid-Ahmed-ben-IIaous, sur la route de Guerara.
Bouchoucha et ses compagnons emmenant leurs prises se dirigèrent droit au sud; ils cheminèrent ensuite à petites journées jusqu’au delà de Ouargla et ils s’arrêtèrent à Haci-el-Guetar ; la blessure du chérif était grave et nécessitait un repos absolu; mais il lui avait fallu se mettre d’abord en sûreté assez loin dans le sud, car il savait par les Ouled-Moqrane, qui, presque chaque jour, recevaient des courriers du Hodna, . que le général Delacroix avait quitté Msila le 3 novembre, et qu’il se dirigeait vers le Sahara.
Les nouvelles que lui donnaient ainsi les Ouled-Moqrane n’étaient pas de nature à le satisfaire. La colonne, en effet, s’était installée, le
1. El-Arich, dont le sens courant est berceau, treille, tonnelle, est le nom de nombreux lieux dits et s’applique à des endroits où il y a des abris ou des couverts en broussaille ou buissons.
2. Le retem est le gênet blanc du Sahara : il forme de gros buissons de deux à trois mètres de haut.
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3 novembre, à l'ancienne résidence de Saïd-ben-Boudaoud et l'avait en partie détruite; une lourde contribution de guerre avait été prélevée sur les Souama, et, le 5, à Aouïta-Sidi-Chikh, les goums du commandant Rose avaient fait, sur les Métarfa qui ne s'y attendaient pas, une formidable razzia dans laquelle ils avaient enlevé une soixantaine de tentes en sus des troupeaux.
Le 7, une autre razzia, moins importante pour nous mais aussi pénible pour les vaincus, avait été faite sur les Ouled-Matoug (O. Madi) à# Assaous-Beïda près l’Oued-Ghellal, où campait la colonne.
Le 11, à Kherza; les Ouled-Ameur, et spécialement les Ouled-Slick, étaient à leur tour razzés par les goums que soutenaient un escadron de chasseurs et une compagnie de tirailleurs. Ce coup de main avait eu lieu après une poursuite de deux jours, le commandant Rose étant parti le 10 au matin d’Aïn-Kermane. Sa razzia se montait à 287 bœufs, 4,616 moutons et 1,000 chèvres:
La colonne Delacroix, après être restée du 12 au 18 novembre à Oglet-el-Beïda, séjourna à Bouçada du 18 au 22 et se mit en route dans la direction de l'Oued-Chaïr.
Dans la nuit du 26 au 27, à minuit, les goums, toujours soutenus en arrière par un escadron et une compagnie de troupes d'Afrique, se dirigèrent sur le Djebel-Doukhane, et, à quatre heures et demie, ils enlevaient les troupeaux des Ouled-Amrane (Ouled-Rahma, des O. Zekri de Biskra).
Le 28 novembre, la colonne Delacroix marchait vers les Ziban,par Foum-Sadouri et El-Amri; mais, avant de quitter le bassin du Hodna, le général confia au commandant Rose un escadron de hussards et quatre compagnies d'infanterie et le chargea de fairela police dans le nord du cercle de Biskra et de ramener les Sahari à l’obéissance.
Le 29 novembre, ce détachement campait à Mdoukal et le 1er décembre à Aïn-Defila. Les Sahari n’ayant voulu livrer ni armes, ni otages, ni moutons pour la nourriture des troupes, furent, le 2 décembre, complètement razzés non loin du camp. Aussi ils s’exécutèrent les jours suivants, notamment le o, à El-Kantara.
Cependant, Ali-Bey et les principaux caïds de son soff avaient trouvé inique le traitement infligé par le général aux Ouled-Zekri; ils ne surent pas cacher leur mécontentement et commencèrent, dès ce jour, ces récriminations qui, quelquefois justes dans le fond mais toujours désagréables dans la forme, finirent par les faire mal venir et du général Delacroix et des officiers généraux qui le remplacèrent ou lui succédèrent à Constantine. Les gens du Bit-Bouokkaz en arrivé-
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rent, par ces maladresses, à compromettre leur crédit auprès de nous et à perdre en partie leur grande situation politique.
Les Bengana, au contraire, qui avaient plus à se faire pardonner, se montrèrent, comme toujours, habiles courtisans. Ils désavouèrent sans hésitation tous ceux des leurs qui nous avaient déplu : les Sahari, Bouchemal et les autres. Ils ne firent jamais une objection, furent toujours aimables, empressés, trouvèrent tous nos actes admirables et parfaits, et surent ainsi, par leur souplesse et leur habileté, conserver à la fois leur situation et les bonnes grâces des autorités françaises.
Quoiqu’il en soit, ces quatre razzias, qui ne nous coûtèrent pas un homme et dans lesquelles furent tués ou exécutés quelques mauvais sujets pris les armes à la main, tirent grand bruit dans le Sahara. Quand, le 8 décembre, le général Delacroix 1 arriva à Biskra, tout tremblait devant sa colonne qui ne rencontra plus aucun acte de résistance. Son chef, qui, dès lors, sembla plutôt faire une tournée administrative qu’une expédition de guerre, resta à Biskra jusqu'au 14, et de là se dirigea sur Tougourt, où il arriva le 27.
Le 28 décembre au soir, le commandant Rose, qui avait du Sahara une très grande expérience2, était envoyé vers le sud avec la mission de reconnaître Ouargla et de préparer la réoccupation de la ville par la colonne. Il emmenait 275 cavaliers, desgoums du Tell, 113 Oulecl- Zekri et 35 Saïd-Otba.
Dès le 29 au matin, à Blidet-Amar, ses éclaireurs, déployés sur une largeur de 6 kilomètres, arrêtaient et consignaient au convoi, sans exception aucune, tous les individus rencontrés.
Le soir du 1er janvier 1872, ses goums entouraient Ngouça, attachaient les gens trouvés dehors et ne laissaient sortir personne de l’oasis; les habitants, d’ailleurs, ennemis héréditaires de ceux de
1. Pendant que la colonne Delacroix cheminait ainsi dans le Sahara oriental, à l’autre extrémité de l’Algérie, dans le sud-ouest oranais, le colonel Gand marchait sur Benoud, précédé des goums de l’agha Slimane-ben-Kaddour-Ould-Sidi- Chilvh. Le 23 décembre, à El-Mengoub, à 40 kilomètres au sud de Benoud, l’agha et ses Ouled-Sidi-Chikh-Glieraba infligeaient un sanglant échec à Si-Ivaddourben-Hamza, chef des Ouled-Sidi-Chikh-Cheraga insoumis. — ( C’est par suite d’une omission involontaire que ce beau combat ne figure pas pour mémoire dans le tableau chronologique, en tête de cet ouvrage.)
2. Comme sergent à la légion étrangère, alors qu'il était secrétaire du bureau arabe de Biskra, Rose, assisté d’un petit groupe d’indigènes dévoués, avait levé, à vue et à la boussole, tout le pays entre Biskra, Tougourt, El-Oued et Négrine, avant que le Souf etl'Oued-Rir ne fussent conquis. Ces croquis avaient beaucoup servi lors des expéditions faites en 1834 pour la soumission de Tougourt et du Souf, expéditions auxquelles Rose assista en qualité de sous-lieutenant adjoint au bureau arabe.
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Ouargla, nous étaient acquis, encore bien qu’ils se fussent soumis à Bouchoucha.
Le 2 janvier, Rose et ses goums quittent Ngouça à trois heures du matin; avant le jour ils sont à Ouargla, qu’ils contournent pour gagner la porte des Beni-Ouagguine, dont ils comptent utiliser l'inimitié séculaire contre les Beni-Sissine partisans du chérif. Sans perdre un instant la porte est enfoncée, et ce n’est que lorsque nos goums sont entrés que les vedettes des Beni-Sissine lancent leurs cris d’alarme. Ceux-ci s’attendent si peu à cet audacieux coup de main que le premier individu qui annonce l'entrée des goums est maltraité et arrêté comme propagateur de fausse nouvelle. On savait, en effet, que la colonne marchait très lentement, et personne n’avait encore signalé son départ de Tougourt. L’individu fut conduit à la Kasba, et il y arriva en même temps que le commandant Bose, au moment où nos goumiors arrêtaient le représentant du chérif.
Les Beni-Sissine n’essayèrent pas de résister, et l’occupation se lit sans difficulté, avec l’aide des Beni-Ouagguine.
Le jour même, le général Delacroix recevait, par méhari, une dépêche du commandant Rose lui annonçant que le drapeau tricolore flottait de nouveau sur la kasba de Ouargla.
Bouchoucha en était parti dès le 17 décembre, à la nouvelle de la marche du général sur Tougourt. Il était depuis le 30 à Ilaci-Bourouba, où les rebelles formaient cinq groupes ou nedja : celui du chérif avec Si-Zoubir-Ould-Hamza, celui des Chamba, celui desMekhadma, celui des Ouled-Moqrane, celui de Naceur-ben-Chohra. Quand ils connurent l’arrivée de nos goums à Ouargla, ils se portèrent à 50 kilomètres plus au sud, à Haci-Qaddour.
Le 5 janvier, le général Delacroix campait sous les palmiers de Ouargla, et, utilisantda bonne volonté et l’expérience du commandant Bose, il confiait à cet officier supérieur le soin de poursuivre les rebelles dans l'extrème-sud. L’expédition devait, dans le principe, se composer uniquement de 443 goumiers1, d’une compagnie de tirailleurs montés à méhari ou à mulet, et d’un demi-escadron de cavalerie: c’était ce qu’avait demandé le commandant Bose, et c’était tout ce qu’il fallait, étant données les ressources en eau du pays et les diffi-
1. Ce goutn était divisé en quatre pelotons : 1° Ouled-Abdelnour, O. Nabèteet Ameur de Sétif; sous-lieutenant de lîazignan du 3e tirailleurs; — 2° Saïd-Otba ; lieutenant Marochetti du 1er hussards; — 3° Ouled-Zekri; Si-Sinaïl-Ould-Kadi, lieutenant de spahis; — 4° Mokhaznya d’Ali-Bey et gens du Bit-Bouokkaz, lieutenant Boutarel.
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cultés de nourriture. Mais, au dernier moment, sur les observations du général de Gallifet, commandant la subdivision, le général Delacroix modifia la composition du détachement et le transforma en une colonne légère sous les ordres du lieutenant-colonel Gaume, qui emmena avec lui 250 chasseurs, hussards et spahis, et 240 tirailleurs montés, destinés à soutenir les goums du commandant Rose. Ainsi composée, cette colonne allait, pendant onze jours, se livrer à une poursuite endiablée qui, exécutée à une autre époque, aurait fait la fortune militaire des chefs qui la dirigèrent, mais qui, en raison des circonstances, passa à peu près inaperçue. Elle mérite cependant d’être racontée1.
Le 7 janvier 1872, les goums et un peloton de 28 spahis quittaient le camp de Rouissat2, précédant de vingt-quatre heures les troupes de la colonne Gaume, et campaient le soir à Haci-Bourouba.
Le 8, à peine sorti du camp, on relevait les traces des rebelles fugitifs, et un individu des Beni-Thour, transfuge ou vedette de Bouchoucha, confirmait lés renseignements qu’on avait déjà sur le campement du chérrf à Haci-Qaddour.
A -43 kilomètres du point de départ, à Haci-Meguerba, le commandant Rose laissa 170 chevaux pour les faire boire, et poussa avec le re&te jusqu’à Haci-Qaddour, qui est à 10 kilomètres plus loin.
Au moment où il descendait dans le bas-fond, au centre duquel est ce puits, ses éclaireurs lui signalèrent un campement considérable sur le plateau, au sud et de l’autre côté de ta dépression. Quelques hommes des O. Saïah, qui étaient au puits, furent faits prisonniers et annoncèrent que, le matin même, un méhari, envoyé de Ouargla aux Mekhadma, avait signalé le départ de la colonne de cavalerie et des goums, et qu’à cette nouvelle, le chérif et ses compagnons avaient quitté Haci-Qaddour pour marcher sur Haci-Tarpesguida, point dont
1. Ce récit est extrait en partie du remarquable rapport adressé ‘le 27 janvier 1872 au général Delacroix par le commandant Rose, qui a bien voulu communiquer à l’auteur sa minute et le croquis à l’appui. Ce rapport, outre son intérêt historique, avait, à l’époque où il fut établi, un intérêt topographique considérable, car, tout en poursuivant l’ennemi, le commandant Rose faisait un levé à vue des terrains parcourus et consignait une foule de renseignements précis sur les points d’eau, visités pour la première fois par des Français. En dehors de ces indications, l’auteur a reçu du commandant Rose plusieurs lettres intimes et personnelles qui lui ont permis de donner ici des détails absolument inédits.
2. Rouissat est une oasis à 2 kilomètres de Ouargla; c’est un endroit 1res salubre, et c’était là que le général Delacroix avait installé sa colonne sur l’emplacement du camp du chérif.
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ils prétendaient ignorer la position et la distance. On n’était pas mieux renseigné dans le goum, caries seuls Sahariens qui en faisaient partie étaient les Saïd-Otba, dont les parcours sont à l’ouest de Ouargla, et qui ne s’aventurent jamais dans le pays de leurs ennemis, les Chamba et les Mekhadma.
Le commandant Rose, choisissant à la hâte les 200 meilleurs chevaux de son goum, se porta aussitôt, au grand trot, dans la direction de la nezla signalée. A huit ou dix kilomètres environ du puits de Qaddour il l’atteignit, mais les tentes étaient vides. On ramassa des provisions, des ustensiles,. 80 chameaux et un millier de moutons; et il fut impossible d’aller plus loin, car la nuit était venue et il n’y avait pas d'eau pour faire boire les chevaux, en route depuis le lever du soleil.
On ne pouvait donc ni s’arrêter ni songer, avec des goums à moitié Telliens, à battre le pays et à courir sus à un ennemi supérieur en nombre, commandé par des* chefs renommés et combattant derrière des tentes pour défendre ses femmes et ses enfants. On revint à Haci- Qaddour.
La nuit du 8 au 9 se passa en préparatifs de départ, en petites reconnaissance^ autour du puits, et en interrogatoires de prisonniers. On sut que, en dehors des serviteurs non armés, des femmes et des enfants, les cinq nedj'a comprenaient : dans le groupe de Boumezrag, 17 Ouled-Moqrane, 43 cavaliers nobles, parents, amis ou serviteurs d’élite, et 10 fantassins des Hachem ; dans le groupe de la zmala du chérif, 100 fusils; dans celui des Mekhadma, 400 fusils; dans celui des Chamba, 100; dans celui de Naceur-ben-Chohra, 10 cavaliers bien connus. C’était donc un minimum de 640 combattants.
Le 9 janvier, à quatre heures du matin, nos goumiers se mettent en marche. A six heures et demie ils entendent, à une faible distance, les cris des chameaux qu’on charge; une demi-heure plus tard, ils enlèvent 80 de ces chameaux et une douzaine de tentes, ce qui fit perdre du temps. On fait alors rebrousser chemin à cette prise avec quelques goumiers, et on continue à suivre les traces des fugitifs. A neuf heures, on aperçoit l’ennemi à environ 8 kilomètres ; à diverses reprises il disparaît, déploie des cavaliers en tirailleurs, puis s’éloigne à nouveau, et ce n’est qu’à onze heures que nos cavaliers atteignent enfin la nedja du chérif. Les chameaux errent déchargés et sans maîtres, leurs charges sont à terre, les sacs sont éventrés, et on ne voit pas de défenseurs.
Pendant une demi-heure nos goums marchent, rencontrant tou-
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jours des chameaux et voyant le sol jonché d’effets de plus en plus précieux; bientôt ce sont des palanquins, des tapis, puis enfin des femmes richement vêtues, des enfants, des nègres et des négresses. Toute la zmala de Bouchoucha est là, dans nos mains, et il n'a pas encore été tiré un seul coup de fusil.
Nos goumiers se débandent et se ruent au pillage. Mais le commandant Rose a compris que l’ennemi a voulu retarder notre marche et affaiblir notre effectif en donnant un aliment aux convoitises de nos auxiliaires indigènes; il fait mettre sabre au clair au peloton de spahis et charge ses goumiers à coups de plat de sabre. Vains efforts! Malgré l’aide des quatre officiers chefs des goums, il ne peut réunir qu’une centaine de cavaliers en sus des 28 spahis du lieutenant Chagny. C’est avec ce faible effectif qu'il arrive, à midi, à portée de fusil des Ouled-Moqrane.
Une phalange compacte de 3,000 chameaux marche là, entourée de cavaliers d’élite ; elle cache dans son intérieur les fantassins recrutés dans les nedja qui sont en avant. Dès les premiers coups de fusil, la marche des chameaux se régularise et c’est avec les chassepots de nos déserteurs que l’on répond au feu de nos spahis. Du centre de cette forteresse ambulante, qui lentement s’avance, retentissent les youyous stridents et provocateurs des femmes et des filles des Ouled-Moqrane. Chaque fois que spahis ou goumiers, officiers en tête, se lancent et chargent sur la nedja, des feux d’ensemble arrêtent leur marche. En deux heures et demie, la nedja a avancé de 15 kilomètres. Nous avons abattu des chameaux, mais la muraille mouvante ne s’est pas ouverte ; l’ennemi a seulement abandonné cinq hommes tués, parmi lesquels est un neveu de Naceur-ben-Chohra, et nous ignorons s’il a des blessés. De notre côté, nous avons quatre hommes grièvement atteints, dont un officier, M. de Bazignan, et un maréchal des logis de spahis.
Impossible d’avoir des renseignements sur le pays; on est à cinq ou six kilomètres au sud de Tamesguida, et personne ne veuL dire où est ce puits; les prisonniers font tout pour nous empêcher de gagner ce point; le jour baisse, on ne peut encore, faute d’eau et de guide, continuer la poursuite; il faut revenir en arrière, rallier nos goumiers pillards pour avoir un peu d'orge, et marcher pendant 62 kilomètres pour retrouver Haci-Qaddour.
On se repose une heure et on revient sur ses pas ; on fait une grande halte, la nuit, à environ 24 kilomètres, et, le 10, vers midi, on arrive à Haci-Qaddour où les goumiers non combattants ont déjà amené la
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presque totalité de la zmala de Bouchoucha: 848 chameaux chargés de palanquins, de tapis et d’orge, 115 tentes, dont celles du chérit et celle de Saïd-ben-Boudaoud, puis plusieurs milliers de moutons et des prisonniers. Sur la route sont restés d’autres moutons et 450 charges de dattes que, faute de moyens de transport, on a dû abandonner. Parmi les prisonniers on reconnaît Si-Abdelaziz-ben-Mohammed, excadi du Sahel-Guebli, et Si-Mohammed-ben-IIamouda, ex-cadi de la Medjana.
Le 11, la colonne Gaume arrive à Haci-Qaddour et y fait séjour le 12. On expédie à Ouargla la razzia du 9 et le commandant Bose envoie des mehara aux renseignements.
Pendant ce temps, les nedja des Ouled-Moqrane, des Mekhadma et de Bouchoucha ont continué leur route vers le sud-ouest et sont campées, depuis le 10 janvier, à Gord-Aïch. Les Chamba ont abandonné le chérif et sont allés, droit au sud, à Aïn-Taïba; un seul Chambi,le chikh Bissati, dont les chameaux ont été enlevés dans la razzia du 9, reste de sa personne avec le chérif.
A Gord-Aïch, la désunion s’est mise dans le camp des fugitifs: Si- Zoubir est parti pour Insalah avec ses quelques Ouled-Sidi-Chikh ; Bouchoucha, qui n’a plus que deux femmes et quatre chameaux, a peur d'être livré par les Mekhadma ou par les Ouled-Moqrane, qui viennent déjà de sacrifier sa zmala, et il campe dans la direction d’Insalah, au sud du groupe des Mekhadma. Ceux-ci, qui ont avec eux les Ftaït, c’est-à-dire toute la noblesse religieuse des Ouled-Moulet, se sont étendus en une longue ligne qui semble barrer la route du sud aux Ouled-Moqrane ; ils délibèrent pour savoir s'ils continueront leur route ou s’ils ne s’empareront pas de Boumezrag pour le livrer à la colonne Gaume en échange de l’amane.En attendant une décision, ils envoient leurs chameaux reprendre les charges de dattes abandonnées dans la journée du 9, près Tamesguida.
Les O. Moqrane et Naceur-ben-Chohra sont campés sur les bords mêmes du puits de Gord-Aïch; ils ont eu connaissance des préoccupations des Mekhadma et sont sur leurs gardes.
C’est alors que, le 11 janvier, un certain Mouley-Larbi, lettré, originaire des Cherfa de Ouargla, essaya d’assassiner le chérif Bouchoucha, dont il avait toujours été l’ami et le familier. Il ne réussit qu’à lui faire d'horribles blessures : un Chambi et El-Bissati, accourus aux cris de la victime, reçurent dans leurs bras le chérif sanglant et aux trois quarts mort.
Ce crime resta longtemps mystérieux, et pour cause.
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Une des premières versions qui coururent était que le coup avait été fait uniquement clans le but de s'emparer de la personne de Fatma-bent-Djelloul, femme de Bouchoucha. Ce fut la version constante des Beni-Thour.
D’autres affirmèrent que Naceur-ben-Chohra avait payé l’assassin pour s’emparer de la cassette du chérjf et des 80,000 francs qu’elle contenait, — et qu’il emporta réellement en Tunisie. Mais, cette cassette, Naceur-ben-Chohra l’avait en sa possession depuis le 9; Bouchoucha, qui n’avait pas pu empêcher les Moqrani de disposer de sa z mal a pour la jeter aux mains de nos goumiers et retarder la poursuite, n’était plus en çtat d’inquiéter Ben-Ghohra ni même d’être dévalisé. Ce qu’on voulait, en le tuant, c’était empêcher des révélations compromettantes, et ni les Moqrani ni Naceur-ben-Chohra n’avaient à cela un intérêt quelconque.
Quoi qu’il en fut, ces renseignements donnés par des espions et des prisonniers semblèrent au colonel Gaume et au commandant Rose de nature à permettre de continuer la poursuite; ils décidèrent qu’on partirait le 13 au matin dans la direction de Gord-Aïch et qu'on emporterait des tonnelets d’eau afin de franchir les 90 kilomètres en deux jours.
Dans la soirée du 13, on apprit qu’on n’était qu’à 8 kilomètres de Tamesguida qu’on avait enfin découvert.
Le 14 au matin, on envoya les tonnelets vides et un groupe d’hommes de corvée à Tamesguida, qui devait rester la base d’opérations, et on continua la route vers le sud, les goums précédant les troupes régulières de quelques kilomètres.
On marchait depuis deux heures environ, au milieu des débris de la razzia du 9, quand les éclaireurs signalèrent une colonne de fumée vers le sud-est.
C’était la nedja des O.Moqrane qui, le 12, s’étaient séparés des Mekhadma et qui, sous la conduite de Naceur-ben-Chohra, vrai pilote du désert, marchaient vers le nord, dans la direction de Haci-Djeribia, persuadés que, à Haci-Qaddour, la colonne avait fait demi-tour pour retourner à Ouargla, et avait ainsi laissé libre la route du Nefzaoua.
A la vue de cette fumée, le commandant Rose, qui ignorait le mouvement des Ouled-Moqrane , suspendit sa marche et envoya deux petits groupes d'éclaireurs reconnaître ce que cela pouvait bien être.
Un de ces groupes rencontra un cavalier isolé qu’il poursuivit pendant plusieurs kilomètres, et qu’il finit par tuer; cela les conduisit en
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vue de la nedja, et ils revinrent au galop apporter la nouvelle au commandant Rose.
Mais les coups de feu tirés contre l’homme tué ont été entendus de la nedja, qui, se croyant découverte, a fait demi-tour, et qui, au lieu de marcher vers le nord, a rebroussé vers le sud-ouest, sous la conduite de Naceur-ben-Chohra; elle a ainsi 20 kilomètres d'avance sur le premier peloton de nos goums, qui, sur les indications des éclaireurs, vient de partir au trot avec le lieutenant Boutarel.
En ce moment, le commandant ltose rallie ses goums, et, quand on est bien certain d’être sur des traces des Ouled-Moqrane (traces faciles à reconnaître, car eux seuls ont des mulets), la colonne suit les goums.
Trois éclaireurs rentrent alors à leurs pelotons, ce sont deux Tel- • liens et un homme des Ouled-Zekri; deux sont blessés, le troisième a son cheval atteint d’un coup de feu. Ils rendent compte qu'ils ont rencontré deux cavaliers de la nedja avec lesquels ils ont engagé le combat, mais que, blessés, ils n’ont pu atteindre ces deux cavaliers isolés.
On n’attacha pas grande importance à cette déclaration, l'attention étant tout entière concentrée sur la nedja qu’on poursuivait.
Ces deux cavaliers ennemis étaient cependant Boumezrag et un de ses serviteurs, — on ne le sut que onze jours plus tard, en arrivant à Ouargla. — Voici ce qui était arrivé :
Dans la matinée, l'avant-garde de la colonne avait trouvé sur sa route, parmi les épaves qui jonchaient le sol, un énorme sac de poudre; un caporal des subsistances, faisant partie de cette avantgarde, ne voulant ni charger sa monture de ce fardeau ni l’abandonner, eut l’idée d'y mettre le feu : cela produisit une gerbe incandescente et un gros nuage de fumée qui fut vu de la nedja. Comme on était persuadé que la colonne était déjà loin vers le nord, on crut que c’était là un signal des éclaireurs de la nedja, et des cavaliers furent lancés dans cette direction.
Boumezrag, toujours ardent, avait, de sa personne, devancé ces cavaliers, et, accompagné d’un seul serviteur, il était venu tomber au milieu des traînards du goum , dispersés çà et là et en train de ramasser des épaves. D’abord, rien ne le distinguant de nos auxiliaires, on n’avait pas pris garde à lui, et il avait pu chevaucher quelques instants au milieu des nôtres sans exciter la défiance. Voulant se renseigner, Boumezrag avait engagé la conversation avec trois cavaliers, qu’il avait insensiblement, et sans affectation, maintenus isolés. Mais ceux-ci, aux questions qui leur étaient faites, virent qu’ils
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avaient affaire à des gens des nedja poursuivies; ils se disposaient à appeler à la rescousse, quand Boumezrag et son serviteur, se voyant découverts, firent feu sur eux et prirent la fuite vers le nord, seul côté où ils ne voyaient pas de goumiers de la colonne. Ceci se passait au moment où le commandant Rose venait de lancer le peloton de M. Boutarel vers la nedja, et où le gros de la colonne se mettait en marche, au moment aussi où la nedja, prévenue parles coups de feu tirés sur un des siens, avait brusquement modifié sa direction. Boumezrag s’était ainsi trouvé coupé de la nedja, et il ignorait absolument de quel côté elle se dirigeait.
Ces détails étaient inconnus du commandant Rose le 14 janvier, et la personnalité de Boumezrag n’avait même pas été soupçonnée par les trois goumiers qui avaient été aux prises avec lui.
On continua donc la poursuite de la nedja sans se préoccuper de l'incident signalé; le colonel Gaume envoya en avant le commandant Robert d’Orléans et ses deux escadrons de chasseurs d’Afrique pour soutenir le goum et, si faire se pouvait, marcher avec lui sous les ordres du commandant Rose, plus ancien de grade.
A ce moment, celui-ci a déjà rejoint le lieutenant Boutarel et a constaté que les fugitifs marchaient au trot; il fait presser l’allure, et, bientôt, il voit encore une fois la route couverte d’épaves : des moutons, des chevaux, des mulets et des chameaux fourbus, des tentes, des cantines, enfin, des négresses, des hommes éclopés, attestent que l’on abandonnera tout pour sauver les personnes marquantes. A quatre heures du soir, des Hachem, tombés épuisés sur le sable, sont ramassés par le commandant Rose, et lui apprennent que, la veille, les fugitifs ont couché sans eau.
A cette nouvelle, on presse l’allure; chacun comprend que, si on ne perd pas la trace avant la nuit et si la colonne peut faire parvenir en temps utile les tonnelets pour abreuver les chevaux et l’orge pour les nourrir, on sera, le lendemain, maître des Ouled-Moqrane épuisés.
Mais cette marche forcée fatigue nos chevaux. Beaucoup sont déjà en arrière ; à six heures du soir, quand le soleil se couche, il ne reste que cinquante cavaliers marchant avec ensemble à la tête de la colonne. On voit mal les traces, et on est obligé d’aller au pas, en suivant des hommes à pied, qui seuls peuvent relever la piste à la clarté de la lune.
A dix heures du soir, celle-ci se couche. On s’arrête alors, et on écoute : des aboiements de chiens, un bruit confus, annoncent aux oreilles exercées des Sahariens que la nedja des fugitifs campe der-
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rière un massif de dunes qui barre la route, à 3 ou 4 kilomètres en avant. Le commandant Rose fait reconnaître ce massif par des gens à pied; lui-même, avec sa vieille expérience du Sahara, il va en avant avec ses éclaireurs, quand tout à coup, à onze heures et demie, retentit le son éclatant des trompettes, qui sonnent le ralliement et la marche du 3° chasseurs d’Afrique. C’est le commandant Robert d’Orléans, qui vient de rejoindre la tête du goum et qui rassemble ses hommes, sans se douter de la proximité de l’ennemi.
A ce bruit, Naceur-ben-Chohra fait lever le camp. Il a bien voulu s’arrêter, sur la prière des femmes épuisées et lorsqu’il a cru n’avoir derrière lui que des goums; mais il ne veut pas s’exposer à une lutte inégale contre des soldats français armés de leurs terribles fusils. Les femmes protestent et se lamentent; il menace de les abandonner « aux rounds ivres de vin », et de partir seul : les malheureuses s’exécutent.
Au bivouac du commandant Rose on ëntend le bruit du déménagement, les cris des chameaux qu’on charge, les aboiements des chiens qui redoublent. Toute la nuit des cavaliers rejoignent isolément; mais on ne voit venir ni eau ni orge. On a marché si vite qu’on a 47 kilomètres d’avance sur le gros de la colonne, qui, elle, s’est arrêtée à la tombée de la nuit. Le cavalier portant la demande de tonnelets et d’orge s’est égaré dans l’obscurité, et il n’arrive auprès du colonel Gaume que le lendemain 13 à midi, alors que celui-ci s’est encore avancé de 16 à 18 kilomètres.
L’absence d’eau et d’orge empêche le commandant Rose de continuer la poursuite; d’ailleurs, les éclaireurs, envoyés le 13 au matin, ne voient plus la nedja, qui a marché toute la nuit. A une heure et demie, apprenant par un cavalier du colonel que l’estafette portant la demande d’eau 1 n’est pas arrivée, le commandant Rose renonce à la poursuite et rebrousse chemin; à trois heures et demie, il rencontre seulement son convoi d’eau, et, à huit heures du soir, il rejoint la colonne.
11 ramenait avec lui quelques Hachem faits prisonniers par ses éclaireurs dans la matinée, et ces prisonniers avaient donné des renseignements importants. L’endroit où s’était arrêté le commandant dans la nuit du 14 au 15 n’était qu’à environ 20 kilomètres d’Aïn-
1. Pendant toute cette poursuite, le commandant Rose envoyait d’heure en heure au colonel un cavalier avec quelques mots écrits à la hâte sur une page de carnet, où était mentionnée l’heure du départ. C’est ainsi qu’il sut que sa demande d’eau n’était pas arrivée.
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Taïba, seul point d’eau certain dans les environs. Mais ceux qui donnaient ce renseignement ignoraient absolument la direction de ce point1. Ils ajoutaient que le deuil était dans la nedja des Ouled- Moqrane, où l’on était sans nouvelle de Boumezrag, qu’on croyait tombé dans une embuscade le matin, ou peut-être égaré et errant isolé dans le Sahara.
C'étaient là des indications à retenir : car, comme on savait que Boumezrag n’avait pas été pris par nos éclaireurs, on pensait que l’émigration s’arrêterait pour rechercher le chef de famille, et que, pour cela, elle irait, selon toute probabilité, à Aïn-Taïba, le seul point d’eau connu dans les environs.
Sur cette donnée, après s’être reposé dans la journée du 15 et dans la matinée du IG, le commandant Rose repartait vers le sud, emmenait avec lui les 150 meilleurs chevaux de son goum, le peloton de spahis et 50 chasseurs d’Afrique sous les ordres du lieutenant Blekner. En même temps, les troupes régulières remontaient vers le nord pour gagner Tamesguida et Haci-Qaddour.
Celte fois, le commandant Rose emportait de l’orge et une petite provision d’eau dans des outres. Il suivit d’abord la route du 14, et, dès le 17 au matin, ses éclaireurs furent envoyés à droite et à gauche, avec mission de ramener un Chambi. Comme les Chamba étaient avec leurs troupeaux vers Aïn-Taïba, et que l'éparpillement est de règle chez eux, il y avait des chances pour que les éclaireurs découvrissent quelques bergers, et tous les Chamba connaissent Aïn-Taïba, qui est, en quelque sorte, la capitale de leur pays2.
La chasse fut fructueuse, mais les captifs ne voulurent à aucun prix donner l'indication .cherchée. On fut forcé d’en fusiller deux pour délier la langue du troisième. Quand on fut fixé sur la direction, on déposa dans une dune la moitié des provisions, vivres et orge, et, ainsi allégé, on continua la course.
Quelques petites razzias de chameaux isolés égayèrent d’abord la marche, puis des coups de feu se firent entendre. Aussitôt on se porte au secours des éclaireurs, et on les trouve aux prises avec des fantas-
1. Ce n’était pas bien entendu en kilomètres qu'ils donnaient la distance : ils avaient entendu dire que, de ce point, on pouvait mener un troupeau s’abreuver à Aïn-Taïba et le ramener dans la même journée. Ce qui impliquait une distance d’environ 20 kilomètres, car on ne peut guère faire faire plus de 40 kilomètres dans une journée à un troupeau.
2. Aïn-Taïba n’est pas un simple puits, mais bien un petit lac d’eau potable de 100 mètres de diamètre sur G de profondeur.
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sins chamba retranchés dans des dunes presque inaccessibles. On en blesse deux, et, à ce moment, le peloton de chasseurs d’Afrique, qui accourt au grand trot à quelques mètres de distance, se trouve sur le col qui domine la mare d’Aïn-Taïba. C’était la première fois que des Français arrivaient sur ce point.
Les Chamba avaient disparu, nous laissant un petit troupeau de moutons. On choisit les plus belles bêtes, on les dépouille, on les fait rôtir, et déjà l’on s’apprêtait à les manger, quand soudain la fusillade éclate du haut d’une grande dune qui domine le camp, et l’on voit les canons des longs fusils des Chamba qui dépassent la crête.
En un instant les chasseurs d’Afrique sont groupés; ils se déploient en tirailleurs et arrivent au pas de course au pied de la dune très escarpée qu’ils escaladent en rampant et en s’aidant des mains, pendant que les coups de feu tirés de la crête passent par-dessus leur tête.
A quelques mètres du sommet ils s’arrêtent pour attendre les retardataires; quand ils sont tous bien alignés et reposés, le lieutenant Fontan donne le signal de l’attaque à l’arme blanche, les trompettes sonnent la charge, et, en quelques minutes, l’ennemi culbuté sur l’autre versant de la dune prend la fuite sous un feu nourri qui active sa course. Quatre Chamba sont tombés morts sur l’arête même de la dune, et on voit les fuyards emporter de nombreux blessés.
Le goum les poursuit et leur enlève 130 chameaux et 800 moutons (y compris ceux déjà pris à la première escarmouche). Ce combat, qui fut le dernier de l’insurrection, ne nous coûta pas un seul blessé.
Nous n’avions malheureusement aucune donnée sur la nedja des O. Moqrane,et, puisqu’elle n'était pas à Aïn-Taïba, il fallait renoncer à une poursuite que seuls pouvaient faire des cavaliers à mehara.
Il ne restait donc qu’à rallier la colonne. On partit le 18, et le 19 on retrouvait le colonel Gaume à Tamesguida.
Le 25 janvier, les goums et la colonne étaient au camp de Rouissat r.
1. Départ d’Aïn-Taïba le 18; — campé le soir dans les dunes; — arrivé le 19 à Tamesguida, séjour le 20; — le 21, à Ilaci-Guettar, séjour le 22; — à Medjira et Haci-bou-Nemel le 23. — A cette étape, des chevaux, effrayés à la vue d’un homme portant une charge de bois, causent une formidable panique qui disperse les montures de tous le goums et des spahis. Le soir, il en manquait 80 ; le lendemain, 40 seulement; 19 manquaient encore lors de l’arrivée à Ouargla le 23 jauvier. Le 30, on apprit que 5 de ces 19 chevaux avaient été arrêtés à El- Hadjira à 130 kilomètres de leur point de départ : ces cinq bêtes n’avaient pu boire que dans les seguia aux environs de Rouissat et Ouargla. C’est un exemple curieux de la force de résistance du cheval arabe.
L' Insurrection de 1871.
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Boumezrag y était depuis cinq jours; il ne s’était pas livré volontairement, comme il l’a dit plus tard pour sa défense; il n’avait pas non plus été enlevé dans un combat.
Le 20 janvier, au point du jour, un brigadier de chasseurs de France, faisant partie d’une patrouille circulant autour du camp, avait trouvé deux indigènes inanimés près d’une petite flaque d’eau restée dans une seguia d’irrigation, sur la lisière de l’oasis. Il avait fait enlever les deux individus, qui respiraient encore, et les avait transportés au camp, où, soignés à l’ambulance, ils avaient repris connaissance et s’étaient nommés : c’était Boumezrag et son serviteur.
•Pendant six jours ils avaient marché tous deux, sans autre nourriture que les feuilles des plantes sahariennes’ et sans une goutte d’eau. Ils avaient bien rencontré des puits, mais ils n’avaient ni les réceptacles ni les moyens de puiser dont sont toujours pourvus les Sahariens. Leurs chevaux étaient morts de faim et de soif; à pied, ils avaient continué à s’avancer vers le nord, espérant toujours rencontrer un berger ou un courrier indigène : ils ne rencontrèrent qu’un cavalier chambi qui leur refusa de l’eau, ne voulant pas se laisser approcher par deux hommes qu’il prit pour des goumiers du Tell.
Si même, à Rouissat, Boumezrag et son serviteur avaient eu la bonne fortune de rencontrer un musulman au lieu d’un Français, ils eussent certainement été hébergés, cachés, et probablement sauvés.
Conduit devant le général Delacroix, Boumezrag se présenta en serviteur repentant et suppliant. Il invoqua les quarante années de bons et loyaux services de son père et son frère, déclara qu’il s’était rendu volontairement et que, pour donner une preuve non équivoque de son dévouement à la France, il avait, avant de quitter les siens, fait tuer l’agitateur Bouchoucha. En réalité, il n’était pour rien dans cet assassinat, et, en faisant ce mensonge, Boumezrag payait une dette de reconnaissance aux gens des Beni-Thour, qui n’avaient pas voulu indiquer au commandant Rose la position du puits de Tamesguida, renseignement qui aurait amené la prise de tous les Ouled-Moqrane. Quant à l’assassin, il avait agi à l’instigation du chikh Brahim-benel-hadj-Abdelkader de Rouissat (Beni-Thour), lequel avait intérêt à empêcher des révélations compromettantes pour lui. Car ce chikh avait été, avec Bouchemal et consorts, un agent des plus actifs du soff hostile à Ali-Bey.
Le général répondit durement à Boumezrag : « Je veux bien, en ce qui me concerne, vous donner mon amane, c'est-à-dire renoncer à
mon droit de vous faire fusiller sur-le-champ, mais vous serez traduit devant la justice et vous subirez le châtiment de vos crimes; c’est là tout ce que je puis faire pour vous. »
Le général envoya à Biskra un courrier avec un télégramme annonçant « la prise de Boumezrag » et la mort de Bouchoucha, que divers renseignements semblaient confirmer.
Cette dernière nouvelle était inexacte, mais peu importait que Bouchoucha fût mort ou vivant. L'arrestation de Boumezrag enlevait à l'insurrection son dernier drapeau. Lui vaincu et prisonnier, nul en Algérie ne pouvait plus espérer pouvoir encore soutenir les armes à la main la cause à jamais perdue de la féodalité indigène.