‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 202 sur 202 · Voir Marabouts et Khouan, pages 47î> et suivantes · texte numérisé non relu

Voir Marabouts et Khouan, pages 47î> et suivantes

2. Entre autres : un Moqrani des Ouled-Abdesselem, simple spahi en 1871 et qui est resté fidèle; les enfants tout jeunes de Lakhdar-el-Moqrani, deux Ouled- Bourenane qui vivaient alors de la charité du caïd Saïd-ben-Abid à Elma- Ouaklane, dans le Sahel-Guebli.

fi 65

voulant rester à la Nouvelle-Calédonie, il a essayé de grouper autour de lui ses proches parents : personne n'a consenti à le rejoindre volontairement, malgré les facilités de transport mises à la disposition de ceux qui auraient voulu s’embarquer. Ses femmes même ont refusé de s’expatrier; elles ont demandé et obtenu le divorce et se sont remariées.

L'influence de cette famille des Moqrani est donc finie, et bien finie; aujourd’hui, la féodalité indigène a cessé d’être une puissance en Algérie.

On ne peut pas en dire autant de l'élément religieux. Chez un peuple qui a la foi, on ne fait pas disparaître les influences religieuses comme on fait disparaître les influences féodales ou politiques.

Sans doute, l’insurrection de 1871 a brisé, en Kabylie, le prestige des moqaddems Rahmanya, autant et plus peut-être que la conquête de 1857 n'avait brisé le prestige des marabouts locaux du Djurdjura. Quelque chose qui arrive, les zélateurs de l’Islam n’auront plus là, auprès de nos sujets, un rôle prépondérant dans la direction des affaires, car notre tolérance et notre indifférence en matière de culte empêcheront toujours l’élément maraboutique ou congréganiste de bénéficier du relief et de la popularité que donnent les persécutions religieuses. Mais, chaque fois que le terrain sera préparé par des froissements, des rivalités, des désordres locaux ou des intrigues politiques, l’élément religieux surgira de lui-même ou sera mis en avant par les meneurs et il fournira toujours des entraîneurs dangereux pour nous.

Ce n'est pas qu’il n’y ait aujourd’hui, en Algérie, un très grand nombre d’indigènes qui nous savent gré de les avoir affranchis de la tutelle onéreuse des grands chefs et des redevances non moins ruineuses auxquelles, jadis, ils n’osaient se soustraire vis-à-vis des religieux, marabouts ou moqaddems. Sur le littoral, dans le Tell et dans les oasis du Sahara, le vieux sang berbère, au contact de nos colons, a senti se réveiller ses instincts démocratiques. Partout l’antique et traditionnelle tribu se désagrège, morcelée par la colonisation et par les nécessités d’une administration régulière. Partout le prestige séculaire des djouad est tombé ou entamé et à la veille de disparaître; nous n’avons plus que des fonctionnaires et des agents là où jadis il y avait des seigneurs, des maîtres ou des chefs. Partout où l'on entend siffler la locomotive, la colonisation transforme le pays, et la société musulmane se modifie, très lentement il est vrai, mais d’une façon constante et indéniable.

E PILOGUE

Les indigènes les plus pauvres ne peuvent se passer aujourd’hui de choses dont leurs pères ou leurs aînés ignoraientl’existence. Habitations, meubles, vêtements, ustensiles de ménage, outils agricoles, moyens de locomotion, procédés commerciaux, s’améliorent et progressent. Le langage, même celui des lettrés, fourmille de néologismes et de termes hybrides devenus indispensables aux relations entre musulmans algériens.

En un mot, nous avons réussi à créer aux indigènes des besoins nouveaux, et, par ces besoins comme aussi par leurs intérêts matériels connexes avec les nôtres, nous les tenons plus sûrement que nous ne les tenions autrefois par les influences aristocratiques ou religieuses, et nous les tiendrons tant que nous serons les plus forts, tant que nous les gouvernerons effectivement .

Est-ce à dire que nous n’aurons plus d’insurrection en Algérie ?Non certes ; nous en aurons encore etpendantlongtemps. Nous pourrons bien quelquefois rencontrer comme gouverneur un homme supérieur qui, par son habileté et sa vigilante sagesse, saura, comme M. Tirman, préserver le pays de tout soulèvement pendant neuf ou dix ans ; mais il serait imprudent de compter qu’il en sera toujours ainsi.

Partout et toujours la civilisation et le progrès broient, dans leurs rouages multiples, les simples et les arriérés qu'ils veulent émanciper ou protéger. Et nous autres Français, nous sommes, en matière sociale ou politique, des impatients et des révolutionnaires : nous ne savons jamais attendre que le temps fasse son œuvre.

Aussi, sans le vouloir, sans même nous en douter, nous mécontenterons les indigènes par des réformes trop hâtives, par des mesures que nous croirons bonnes parce qu’elles donneront satisfaction à des idées généreuses ou à des intérêts respectables, mais qui, en réalité, seront inopportunes et mauvaises parce quelles ne tiendront pas assez compte de préjugés ou de répugnances, incompréhensibles ou ignorés dans notre milieu progressiste. Trop souvent, en effet, nous oublions que les indigènes, déjà si en retard, ne nous suivent que d’un pas lourd et hésitant, et qu’ils ne peuvent pas, en une ou deux générations, comprendre et apprécier ce que nous-mêmes nous avons mis plusieurs siècles à concevoir et à adopter.

Puis, sans parler des éventualités qu’on ne peut prévoir, des illuminés, des énergumènes et des malcontents, qui, en tous pays, affolent et entraînent les masses, il nous arrivera bien encore d’être trompés par des agents indigènes qui auront su mériter toute notre confiance et qui en abuseront; enfin, un jour ou l’autre, nous com-

mettrons des imprudences, nous affaiblirons nos moyens de coercition, déjà trop affaiblis, ou bien nous nous dégarnirons de troupes réputées inutiles ou dispendieuses, et dont l'utilité ne sera évidente que lorsqu’elles ne seront plus là et qu'il sera trop tard.

Il n’y a dans tout ceci aucune supposition gratuite : c'est la conclusion pure et simple de l'histoire des dernières insurrections algériennes, de celle de 1871 comme de celles de 1876à El-Amri, de 1879 dans l'Aorès et de 1880 dans le Sud-Oranais. Fada, non verba.

Page 1