AVANT LA CONQUÊTE
Les Moqrani ont des parchemins qui les font descendre de Fatma, fille du prophète Mohammed ; mais les traditions locales les rattachent plus volontiers et non sans raison, aux émirs delà Qalaa des Beni-Hammad, du Djebel-Ki^fai Au Xl° siècle de notre ère, lors de l’invasion musulmane hilalienne.^ émirs des Avad-Athbedj appartenaient aux familles des Ouled-Abdes^elem et des Ouled-Gandouz, noms qui ont continué à être portés psï'èê'KIoqrani.
Quoiqu’il en soit de ces origines lointaines, ce qui semble certain, c’est que, dans la seconde moitié du XVe siècle, un émir ou prince, nommé Abderrahmane, quittait le Djebel-Avad et venait s’installer près des Bibane, d’abord à Mouqa, puis à Chouarikh, et entin à la Qalaa1 2, des Beni-Abbès.
1. Le massif montagneux situé entre Bordj-bou-Arreridj et le Hodna était dénommé, au temps des Berbères, Djebel-Kiuna ou Djebel-Adjissa, du nom de ses habitants. A partir du XI^ siècle de J.-C., il est devenu le Djebel-Ayad, nom qu’il porte encore aujourd’hui concurremment avec celui de Djebel-Madid. — Sur les ruines de Qalaa est aujourd’hui la dechera des Ouled-Sidi-Fadel.
-• Le mot Qalaa veut dire forteresse. La prononciation de ce mot varie suivant les localités; de là les différences d’orthographe : Qalaa, Galaa, Guelaa, Queloa,El- Goléa, El-Kala, Coléa, etc.
INTRODUCTION
Son fils, Ahmed-ben-Abderrahmane, fortifia cette localité, en fit la capitale d’une principauté s’étendant de l’Oued-Sahel au Hodna, et prit le titre de sultan. 11 fit une guerre acharnée à un de ses voisins, le sultan de Koukou1, chef des tribus de la rive gauche de l’Oued-Sahel, et, ayant appelé à son aide le corsaire Aroudj, alors à Djidjeli, il vainquit son ennemi, en 1515, chez les Ouled- Khiar, grâce à l’emploi des armes à feu dont lesTurcs d’Arroudj étaient pourvus. Aussi fut-il un des premiers alliés des frères Barberousse, devenus la môme année souverains d'Alger, et, en avril 1542, il était à côté de Hassan-Agha, qui, en qualité de khalifat de Khireddine, était venu infliger un nouvel échec au sultan de Koukou, resté ennemi des Turcs.
Abdelaziz, son fils, fidèle à l’alliance turque, amena, en 1550, à Alger, une petite armée de 15,000 Qbaïls à la tête desquels il accompagna dans l’ouest Hassane-Pacha, fils et khalifat du beglierbev Khireddine. Ce fut grâce aux conseils et au courage personnel du sultan des Beni-Abbès que les Turcs battirent les Marocains sur le rio Salado et reprirent possession de Tlemcen.
Pendant cette expédition, Abdelaziz s’était attaché un groupe des Hachem de Mascara et en avait fait sa garde particulière. 11 les ramena avec lui et les installa au pied de la montagne de Qalaa, au nord de la Medjana : ce fut le noyau de la tribu noble des Hachem, qui, jusqu’en 1871, resta le makhzène fidèle des Moqrani.
En 1552, Abdelaziz accompagna encore avec 8,000 hommes le beglierbey Salah-Reïs dans l’expédition contre Tougourt et Ouargla.
Mais la puissance du souverain kabyle avait porié ombrage aux Turcs ; un jour qu’Abdelaziz, venu sans méfiance à Alger, était logé au palais de la Jenina, il avait failli être assassiné par les janissaires et n’avait dû son salut qu’à l’intervention de soldats gaouaoua, originaires de Koukou. Peu après, et sans déclaration de guerre, Salah-Reïs lançait son armée contre le sultan des Beni-Abbès. Un combat eut lieu à Boni, près Qalaa; El-Fadel, frère d’Abdelaziz, y fut tué, mais les Turcs ne purent aller plus loin, et la neige les força à rentrer à Alger.
Au printemps suivant 1553, Mohammed-Bev, fils de Salah-Reïs, revint, avec une a-mée plus forte, se faire battre au même endroit. Ne pouvant réussir en •'avs de montagne, les Turcs, en 1554, marchèrent par le sud vers Msila, sous la nduite de^ i onégats grecs Sinane-Reïs et Ramdane : ils furent encore battus sur ’Aued-el-I: ni , et se résignèrent à laisser en repos pendant quelques années le su'tail des Beni-Aubès.
Abdelaziz, aine p. " son frère Vhmed-Amoqrane, profita de la paix pour étendre et misolider sa . qissance. •' s’était procuré de l’artillerie et avait
1. Le royaume de Koukou fut fondé eu 1510 par Ahmed-ben-el-Qadi, qui était juge à la cour des derniers rois de Bougie. Lors de la prise de cette ville, le 6 janvier 1509, il s’était, réfugié chez 1er Qbaïls des Aït-'Ghoubri, à Aourir; il était devenu le chef d’une confédération puissante. A partir de 1018, la famille sc divisa, son influence déclina, le nom même d'Oulcd-el-Qadi, porté par les chefs de Koukou, cessa d’être employé, et il fut remplacé par celui d’Ouled-Boukhetouch. Aujourd’hui la famille a été absorbée par l’élément berbère- et n’a plus qu’une influence insignifiante dans le haut Sébaou. Koukou est une laddert de 600 habitants répartis en six hameaux; il fait partie de la fraction des Imessouhal des Aït-Yahia, aux sources du Sébaou.
INTRODUCTION
organisé une solide milice chrétienne avec un millier d'Espagnols échappés de Bougie lors de la prise de cette ville en 1555 r, par Salah-Reis.
Il avait formé le projet de s’emparer de Bougie, et, en juin 1557, tout était prêt pour celte opération, quand il apprit qu’à la suite de troubles à Alger son ami Hassane, fils de Khireddine, avait été nommé beglierbey et venait de débarquer. Abdelaziz renonça à son expédition, et, sans se risquer à aller lui-même à Alger, il envoya des lettres et des présents à son ancien allié. Les relations amicales reprirent; Abdelaziz fournit des contingents d’infanterie kabyle, et il reçut du souverain d’Alger des lettres lui confirmant la possession de Msila.
Hassane était resté plus d’un an occupé par des expéditions dans l’ouest contre les Marocains, qu'il avait poursuivis jusqu’à Fez, et contre les Espagnols qu’il avait battus en août 1558, à Mazagran. Quand il rentra à Alger, en septembre, Hassane Corso, dont Abdelaziz s’était fait un ennemi mortel en 1550, Ahmed-el-Cadi, sultan de Koukou, et enfin quelques chefs du Hodna qui avaient été razzés par les goums de Msila, dénoncèrent au beglierbey les armements et les projets du sultan des Beni-Abbès contre Bougie.
Hassane-Pacha marcha en personne avec 3,000 Turcs contre Msila, qu’il reprit sans difficulté (hiver de 1558-1559). Abdelaziz ne se méfiait pas, et il était resté dans la montagne. Avani qu’il en fût sorti, le beglierbey s’était avancé jusque dans la plaine de la Medjana, et il faisait élever à la hâte deux fortins en pierres sèches, l’un à Aïn-bou-Arreridj, l'autre à Zamora. Il y mit quatre cents hommes de garnison, dont il confia le commandement à Havane Corso. Mais il n'osa pas s’engager dans la montagne et rentra précipitamment dans le Hamza, car sa faible colonne commençait à être gravement inquiétée par Abdelaziz et Amoqrane, accourus à la hâte avec leur cavalerie 2.
Peu après son retour à Alger il apprit que ses deux fortins avaient été enlevés <-t détruits, que tous les janissaires de Bou-Arrcridj avaient été massacrés, et que ceux de Zamora s’étaient réfugiés chez des montagnards voisins et indépendants.
Le beglierbey changea alors de tactique : il fit des avances au sultan de Qalaa, invoqua d’anciens souvenirs, lui fit entrevoir la destruction du royaume de Koukou, et, pour cimenter l’alliance qu’il désirait, il demanda la main de la fille d’Abdelaziz. Celui-ci refusa net : il était pavé pour ne pas se lit y ';lux Turcs.
Hassane-Pacha s’adressa alors au sultan de Koukou, qui lui do>'qjj tiiie et
1. L’incurie du gouvernement espagnol avait rendu. la .offense de L i!-. impossible : le beglierbey Salah-Peïs commençait lu siège le 16 septembre ; le 27 il offrait une capitulation honorable, s’engageant à rapatrier en Espagne la garnison entière avec armes et bagages. Le 28, il entrait en ville; le gouverneur, Alonzo de Peralta, et cent vingt invalides, furent embarqués et arrivèrent eu Espagne, où Alonzo eut la tête tranchée à Vaîladolid. Le reste de la garnison fut désarmé et conduit en captivité contrairement à la foi jurée; mais presque tous les hommes s’échappèrent et sc réfugièrent chez Abdelaziz, qui les accueillit, leur laissa la liberté et les prit à son service.
2. M. de Grammont dans son beau livre Alr/er sous les Turcs, raconte un peu dinéremmt les démêlés entre le beglierbey Hassane-Pacha et le sultan de Labçz Abdelaziz. La version qui est donnée ici est celle de Marrnol, et aussi, — à peu de chose près, — celle des Moqraui, et celle reproduite déjà par M. Féraud dans son Histoire des villes de la province de Constantine.
INTRODUCTION
ses soldats. Leurs armées réunies entrèrent en campagne à la bonne saison et vinrent prendre position près Tala-Mezida r, où Abdelaziz avait son camp retranché couvrant Qalaa. On se battit pendant douze jours de suite ; le huitième, Abdelaziz fut tué et eut la tète tranchée. Son frère Amoqrane continua la lutte quatre jours encore; les Turcs, épuisés, renoncèrent à prendre la forteresse des Beni-Abbès et rentrèrent à Alger, emportant comme trophée la tête d’Abdelaziz, qui fut exposée à la porte Bab-Azoun, — et qui, ajoute la tradition, se mit à parler.
Encore une fois les Turcs laissèrent en paix les Beni-Abbès pendant quelques années ; Amoqrane profita de cette accalmie pour augmenter le royaume paternel et étendre son autorité sur les hauts plateaux et le Sahara. A la tête d’une armée de 1 1, 000 hommes, dont 3,000 chevaux, il se rendit maître de Tolga, Biskra, Tougourt, et des pays des Ouled-Naïl de Bouçada à Djelfa. Son administration et son gouvernement furent remarquables, et sous son règne le pays traversa une ère de prospérité que jamais . plus il ne retrouva.
En 1580, sa puissance était telle qu’il ne craignit pas d’envoyer à Alger un de ses tils pour souhaiter la bienvenue à Djafar-Pacha, arrivé le 24 août 1580. en qualité de khalifat du beglierbcy El-Euldj-Ali. 11 lui apportait un royal pré?ent estimé une vingtaine de mille francs.
Dix années de tranquillité avaient permis à Amoqrane de perfectionner l’organisation de son royaume, mais, en décembre 1590, le pacha Khieder, qui voyait augmenter autour des Beni-Abbès le nombre des gens refusant l’impôt au beylik, se mit en marche avec une armée de 15,000 à 17,000 hommes pour s’emparer de la Qalaa. Amoqrane lui opposa des forces non moins considérables - : l'assaut de la petite place ne put pas être tenté, et le pacha dut se borner à un investissement qui dura deux mois, pendant lesquels les Turcs eurent beaucoup à souffrir des attaques de la cavalerie d’Amoqrane. Les environs de Qalaa étaient ruinés, les Kabyles fatigués; un marabout intervint entre les belligérants et réussit à faire cesser les hostilités. Amoqrane paya les frais de la guerre, soit 30,000 douros; et les Turcs s’éloignèrent fort éprouvés.
Dix ans plus tard, en 1600, le sultan de Qalaa marchait contre les Turcs, commandés parle pacha Solimane Veneziano, qui voulait pénétrer enlvabvlie; il les battait et ruinait l’établissement militaire que ceux-ci avaient élevé en 1595 ù i.Qmza (Bouira); mais lui-même était tué dans ce combat.
Son régné? avait duré quarante et un ans, et son nom devait rester comme désignation patronymique de tous ses descendants b
Son fils El-Menaceür, plus connu sous le nom de Sidi-Naceur-el-Moqrani, était un homme d’étude et dé prière : il s’entoura de tolba et de religieux, et fut plus tard vénéré comme un saint: mais il laissa péricliter les affaires du royaume et mécontenta à la fois les chefs de l’armée et les commcrçanis des Beni-Abbès. Ceux-ci l’attirèrent dans un guet-apens et l’assassincrent.
1. Tala-Mezida est resté le meilleur camp près de Qalaa; c’est le seul point où il y ait de l’eau en abondance. Boni est mal pourvu, et Qalaa encore plus mal.
2. J’ignore où a été pris par M. Berbrugger le chiffre de 30,000 cavaliers.
3. Amoqrane signifie, en berbère, grand et aîné. Moqrani est l’ethnique arabe d’Amoqrane. Les indigènes disent : un Moqrani, des Moqranya, ou encore des Ouled-Moqrane. Mais l'usage français a conservé le mot Moqrani au singulier comme au pluriel.
INTRODUCTION
Il laissait trois epfanls en bas âge; les deux plus jeunes furent sauvés par . leurs mères, et ils restèrent dès lors étrangers à la fortune des Moqrani1. L’aîné, Betka, fut emporté dans la Medjana par les Hachem fidèles, qui l’élevèrent et l’aidèrent à reconquérir sa situation princière en le mariant à la tille du chef des Ouled-Madi.
Avec les nobles de cette tribu, et avec ceux des Ayad, alors commandés par Slimane-el-Haddad, Betka-el-Moqrani prit part, dans la plaine de G'uidjel, à la grande victoire remportée sur les Turcs, le 20 septembre 1638, par tous les seigneurs et tous les nomades de l’est, réunis sous le commandement du chikh El-Arab-Ahmcd-ben-Sakhri-ben-Bouokkaz , l’ancêtre de notre aglia Ali-Bey.
A la suite de cette bataille de Guidjel, il y eut dans la province de Constantinc une recrudescence d’indépendance vis-à-vis des Turcs, et Betka-el-Moqrani ne reconnut jamais leur autorité. Il avait renoncé à se parer du titre de sultan ou d’émir, et prenait celui de chikh de la Medjana, que conservèrent ses descendants; mais il reconstitua le royaume de son grand-père, et battit à plusieurs reprise^ les Beni-Abbès, sans vouloir retourner à Qalaa.
Il mourut en 1680, dans son château de la Medjana, laissant quatre fils : Bouzid, Abdallah, Aziz, et Mohammed-el-Gandouz 2 3.
L’aîné, Bouzid-el-Moqrani, exerça le pouvoir dans les mêmes conditions de souveraineté que son prédécesseur 5 ; il sut maintenir la bonne harmonie entre . tous les siens, et lit rentrer dans l’obéissance le dernier de ses frères, qui avait un instant cherché à échapper à son autorité.
Deux fois il battit les Turcs, qui avaient voulu envoyer une colonne à Constantinc à travers sa principauté ; puis, à la suite de ses succès, il consentit à vendre, moyennant une redevance déterminée, le passage à travers ses États. Cette redevance ou coutume ( ouadia ), les Turcs ne purent jamais s’en affranchir, et ils la payaient encore en 1830.
Bouzid-el-Moqrani mourut en 1734, laissant quatre fils, dont le second, Elhadj-Bouzid, sur la renonciation 'volontaire de l’aîné, Abderrebou, prit la direction de la principauté. Mais, quoique sage et d’un caractère conciliant, il ne put ni maintenir la paix entre ses frères Bourcnane et Abdesselem, ni empêcher son cousin germain Aziz-ben-Gandouz-ql-Moqrani de se mettre à la tête d’un soff 4 qui se fit l’allié' des Turcs. Ceux-ci avaient alors précisément de
1. L’un, Mohammed-Amoqrane, emporté par sa mère à Bougie, avait les goûts studieux de son père. Il devint l’ancêtre d’une famille ’maraboutique qui, plus tard, se fixa près de Djidjeli au milieu des Be'ni-Siar, qui acceptèrent sa direction politique et religieuse. Cette famille resta toujours en bons ter;nes avec les Turcs, et elle nous a fourni des caïds modestes et dévoués. En 1871, le chef de famille, qui se nommait encore Mohammed-Amoqrane, était caïd des Beni-Siar; il s'enferma avec nous dans Djidjeli assiégé par les rebelles, et eut une attitude très digne et très correcte.
Le troisième, Bou-Temzine-Amoqrane, fut emporté dans l’ouest; il fit souche d’une petite fraction dénommée Temaznia, fraction qui n’a jamais joué aucun rôle et est restée inféodée aux Bordjia de Cacherou, département d’Oran.