El-Gandouz, en berbère, signifie le dernier-né
3. C’est lui que le voyageur François Peyssonnel vit en 1726, en passant à la Medjana avec une colonne turque. Il l’appelle le sultan Bouzit.
4. Le mot soff veut dire, au propre, ligne, rang, file ; — et, au figuré, ligue, parti, clientèle politique.
INTRODUCTION
graves griefs contre le chikh de la Medjana qui, vers 1737, avait traîtreusement fait massacrer toute une colonne turque; massacre qui n’était du reste que la vengeance d'un viol commis par le khalifat du bev de Constantine El-hadj- Bakir sur la mère des Moqrani, El-hadja-Zouina.
Aidés des Ouled-Gandouz, et exploitant la mésintelligence qui existait entre Bourenane et Abdesselem, les Turcs réussirent à battre en détail les différents groupes des Moqrani. Les choses en vinrent à ce point que ceux-ci durent abandonner la Medjana et se réfugier dans les montagnes. Él-hadj-Bouzid monta à Qalaa des Bcni-Abbès, Bourenane alla dans l'Ouennougha, et Abdesselem, à Ivolla près Satour, au pied du Djebel-Bounda.
Déjà, à cette époque, leur oncle Abdallah avait quitté le groupe familial et vivait dans les steppes du Hodna avec quelques djouads, dont la descendance devait former plus tard une tribu distincte, les Ouied-Abdallah1, qui eurent dès lors une existence à part.
C’est à cette époque, vers 1740, que, pour la seconde fois, les Turcs vinrent en maîtres dans la Medjana, et relevèrent les murs du fortin ou bordj bâti par eux en 1539 à Aïn-bou-Arreridj. Cette fois ils y laissèrent 300 janissaires et donnèrent l’investiture du caïdat des Oulcd-Madi à Aziz-ben-Gandouz.
Les Moqrani de la branche aînée supportaient mal cet abaissement de leur puissance; un moqaddem des khouans Chadelya parvint à réconcilier les trois frères, qui, unis, battirent les Turcs, tuèrent leur chef, démolirent le fortin, et renvoyèrent les janissaires survivants à Alger avec une lettre annonçant au dey que les Moqrani entendaient rester indépendants.
El-hadj-ben-Bouzid reprit dès lors, sans être inquiété par les Turcs, la direction nominale des affaires de la famille dans la Medjana. Les deys reconnurent implicitement cette indépendance en ne réclamant jamais d’impôts aux tribus des Hachem, Avad et Beni-Abbès, réputées tribus makhzène des Moqrani ; mais, tous les ans, ils envoyèrent au chikh de la Medjana un caftan d'honneur et des cadeaux; par ce moyen les Turcs forçaient celui-ci à des relations qui affirmaient leur suzeraineté et qui leur donnaient des prétextes pour intervenir dans les affaires de la famille, ou pour réclamer l’appui des contingents de la Medjana.
Si-el-hadj-ben-Bouzid-el-Moqrani mourut vers 1783, deux ou trois ans après son frère Bourenane. 11 avait marié au bey Ahmed-el-Kolli une do ses filles, Daïkra 2, qui devait plus tard être la grand’môre du dernier bey de Constantine. 11 ne laissait que deux enfants ; l’aîné, Bouzid-ben-el-Hadj, accepta la position de khalifat de son oncle Abdesselem, resté le chef de la principauté.
Mais, à partir de ce moment, l’historique des Moqrani n’est plus qu’une suite de luttes fratricides entre les membres de la famille divisés en trois soffs rivaux : les Ouled-el-Hadj, qui ont avec eux les Ouled-Abdesselem et restent le sotî
1. Ne pas confondre cette tribu noble des Ouied-Abdallah, qui habite le sud d’Aumale et qui, depuis un siècle, a cessé de faire partie de la famille des Moqrani, avec le groupe ou soif tout moderne des O uled Abdallah- b en-el-hadj-ben- Bouzid-el-Moqrani, que nous verrons jouer un rôle dans les événements de i871.
2. Cette Daïkra-bent-Moqrani fut la coépouse d’une fille des Bengana, déjà mariée au bey Ahmed-ben-Kolli, et qui n’eut pas d’enfant.
Le fils de Daïkra, Chérif, épousa une autre femme de la famille des Bengana, El-hadja-Rekia. (Voir plus loin l’extrait de la généalogie des Moqrani.)
INTRODUCTION
principal, le soff des Ouled-Bourenane, et enfin le soff déjà ancien des Ouled- Gandouz. Les Turcs entretinrent avec soin ces divisions qui affaiblissaient les Moqrani, et qui rendaient de courte durée les rares réconciliations que le danger commun inspirait aux divers membres de la famille.
Seuls les Ouled-el-Hadj et les Ouled-Abdesselem restèrent toujours unis jusque vers 1826.
Les Turcs n’intervinrent presque jamais par la force dans ces querelles de famille : ils faisaient massacrer les uns par les autres, et se bornaient à reconnaître tour à tour comme chikh de la Medjana le chef de soff qui consentait à percevoir pour leur compte un impôt de 50,000 francs sur les tribus entre l’Oued-Sahel et le Hodna. Ils changeaient d’ailleurs d’allié au lendemain d’un service rendu, si la prépondérance de cet allié vis-à-vis des autres Moqrani pouvait devenir inquiétante pour l’autorité beylicale : car, loin de se montrer hostiles aux soffs évincés, les Turcs les ménageaient et les tenaient en haleine par des promesses et quelquefois des cadeaux.
C’est dans ces singulières conditions que les Moqrani furent, depuis la fin du XVIII0 siècle, les feudataires des Turcs, qui ne purent jamais ni reconstruire le fort de Bou-Arreridj, ni s’affranchir de l'ouadia à eux imposée par Bouzid-el- Moqrani; le chikh de la Medjana administrait d’ailleurs comme il l’entendait, et exerçait sans contrôle les droits régaliens de haute et de basse justice.
Il serait sinon sans intérêt, du moins sans utilité, de faire ici l'historique des luttes familiales des Moqrani de 1785 à 1830; il suffit de rappeler les trois ou quatre grands faits dont le pays a gardé un souvenir vivace 1.
En 1806, tous les Moqrani se réunirent momentanément en face des paysans des 0. Derradj, Madid, Ayad, 0. Ivlielouf, Ouled-Brahim, 0. Teben, révoltés contre leurs seigneurs à la voix du chikh Ben-el-Ilarche, qui, après avoir, en 1803, vaincu et tué le bey Ostmane, avait établi son camp au pied du Mégris de Sétif. Aidés par les familles seigneuriales du pays, et de concert avec une colonne turque, les Moqrani battirent successivement les rebelles à Mégris et à Rabta, où le chérif fut tué. En ces deux affaires, les Moqrani sauvèrent le bey lik de Conslantine.
En 1809, le bey Tchaker, par une trahison longuement préméditée, massacra, dans la Medjana même, les chefs du soft' des Ouled-Bourenane auxquels il devait en partie son élévation au bey lik . De ce jour le soff des 0. Bourenane cessa de compter. Ses débris se rallièrent soit aux Ouled-el-Iladj , soit aux Ouled-Gandouz.
En 1819, ce sont les chefs des Ouled-Gandouz qui, à leur tour, sont traîtreusement massacrés, à El-Arba, au sud de Bordj-bou-Arreridj, par les chefs du soff des Ouled-Abdesselem et des Ouled-el-Hadj, agissant à l’instigation du bey Ahmed-el-Mili. Leurs débris impuissants essayèrent de se grouper avec les Ouled-Bourenane, et se firent battre, en 1821, à El-Gomiz. Par contre, ils intligèrent en 1825, près Zamora, un léger échec au bey Ahmed; mais ce fut tout.
A cette époque, il ne restait en situation d’exereek une action politique quel-
1. On trouvera une monographie plus détaillée des Moqrani avant la conquête dans le livre de M. Féraud, Histoire des villes de la province de Constantine : Bordj-bou-Arreridj; Revue archéologique, Constantine, 1872.
INTRODUCTION
conque que le groupe des Ouled-el-Hadj et des Ouled-Abdesselem, habilement conduit alors par Ben-Abdallah -ben-Bouzid-el-Moqrani.
Mais, en 1825, leur parent et allié El-hadj-Ahmed ayant été nommé bey de Constantine, la bonne harmonie fut de nouveau troublée dans la Medjana.
Sans autre motif que celui de se débarrasser de ceux qu’il croyait gênants, le bey lit arrêter El-hadj-Mohammed-ben-Abdesselem, El-bev-el-Ouennoughiben-Bourenane et Salah-ben-Gandouz. Sur les instances île sa femme Aïchouch et de Ben-Abdallah, il consentit à relâcher Ben-Abdesselem, son beau-père, mais il ordonna de trancher la tête aux deux autres ; Si-cl-bey-el-Ouennoughi échappa cependant.
Ceux qui restaient des Ouled-Bourenane et des Ouled-Gandouz se rassemblèrent à Zamora et battirent les Turcs commandés par El-hadj-Ahmed, mais ils durent se disséminer pour échapper à la vengeance du bey, et vécurent depuis en proscrits.
Ben-Abdallah, toujours chikh de la Medjana, avait alors comme lieutenants son neveu Ahmed-ben-Mohammed-ben-Bouzid et son parent Mohammed-Abdesselem. 11 confia à ce dernier, qui était d’un caractère posé, la perception des impôts dans l’Ouonnougha, fonction lucrative que convoitait Ahmed-ben-Mohamme'd. Ce dernier, très froissé, sollicita et obtint du bey sa nomination à la tête du caïdat de Khelil. Mais Ben- Abdallah n’accepta pas de voir un Moqrani dans ces fonctions trop dépendantes, et il rappela son neveu en lui faisant de belles promesses, que d’ailleurs il ne tint pas.
Cette rivalité entre les deux cousins fut le point de départ de la formation des deux soifs qui divisèrent les Moqrani jusqu’à la chute de cette famille.
A quelque temps de là, Ahmed-ben-Mohammed, qui saisissait toutes les occasions de s’éloigner de son oncle, accompagna à AJger le bey de Constantine. Au retour, des gens du Tittery ayant attaqué ce bey près de Sour-Ghozlane1, Ahmed-el-Moqrani le défendit avec un courage qui lui conquit les bonnes grâces d’El-hadj-Alimed.
11 en profita pour se faire charger du recouvrement des impôts dans l’Ouennouglia, au lieu et place de Mohammed-Abdesselem, menacé d’une arrestation s’il n’obéissait pas. «
Celui-ci n’attendit pas son rival, et il partit rejoindre, à Sour-Ghozlane, Yahia- Agha, en ce moment en tournée. Ce haut fonctionnaire turc était l’ennemi d’EB hadj-Ahmed ; il écouta Mohammed-Abdesselem, et, avec un petit détachement de janissaires, il se porta dans la Medjana pour razzer la zmala d’Ahmed-el- Moqrani, mais il échoua, par suite de la vigilance des llachem.
A partir de ce premier combat, la guerre fut en permanence entre les deux cousins; elle fut cependant interrompue bientôt parla proclamation du djehad contre les chrétiens, dont on annonçait l’arrivée à Alger.
A l’appel du dey, les représentants des grandes familles oublièrent un instant leurs rivalités pour faire leur devoir de musulman, et ils allèrent chercher, dans des combats appelés à un grand retentissement, l’occasion d’affirmer aux yeux de tous leur valeur et leur supériorité.
Le vieil Ben-Abdallah, retenu par son âge, resta seul à la Medjana ; Ahmed-el- Moqrani et Abdesselem-el-Moqrani accompagnèrent le bey avec leurs contingents. Tous deux se distinguèrent aux combats de Sidi-Feruch et de Staouli.