ÏUÎ DÉFAUT DLS TROUPES A LA PROCLAMATION DU DJ LH AD
( H juillet 1870-8 avril 1871.)
AYANT LA CRISE
(14 j uillet-1 Cl' décembre 1870.)
Départ des troupes pour la France (14 juillet). — Bonne altitude des chefs indigènes au moment de la guerre franco-allemande. — Adresse à l'Empereur. — Proclamation du général Durrieu (11 août). — Impression produite sur les indigènes par la captivité de l’Empereur et par la proclamation de la République. — Les informations du bachagha Moqrani. — Ses soucis d’argent. — Inquiétudes des chefs indigènes; leurs armements. — Départ du général Durrieu (26 octobre). — Troubles à Alger. — Menées des espions prussiens. — Mahieddine-ben-el-hadj-Abd-el-Kader-ben-Mahieddine quitte Tunis pour aller à Nefta par Malte et Tripoli (21 novembre). — Désordres à Alger et à Constantine. — Les chertya, ou conventions indigènes. — Les officiers capitulés. — Impression produite sur les indigènes par les décrets du 24 octobre sur la naturalisation des juifs, sur l’organisation politique, sur l’institution du jury. — Premiers bruits d’invasion par Nefta. — Adresse apocryphe des musulmans algériens au roi de Prusse. — Protestation de nos sujets contre ce factum.
Lorsque, le 14 juillet 1870, on commença à embarquer les premières troupes d’Afrique pour la guerre contre la Prusse, le bachagha de la Medjana, El-hadj-Mohammed-ben-el-hadj-Ahmed-el-Moqrani , était en permission à Alger. Il alla trouver le général Durrieu, gouverneur par intérim, lui donna l’assurance qu’il maintiendrait l'ordre et la paix dans son commandement, et que, en cas de troubles ou d’insurrection, il serait le premier à marcher dans nos rangs. » 11 ne peut, du reste, ajoutait-il, y avoir d’insurrection que du côté du Sahara. » C'était en effet, à cette époque, la seule région où la situation ne fût pas satisfaisante. Les Ouled-Sidi-Chikh, quoique plusieurs fois vaincus et ruinés, pouvaient tenter quelques retours offensifs, et le chérit' Bouchoucha1, déjà célèbre par ses coups de main heureux sur El-Goléa
1. Mohammed-ben-Toumi-ben-Brahim, dit Buuchoucha (le chevelu), était né à El-Ghicha, dans le Djebel-Amour. 11 avait été condamné pour vol, le 22 décem-
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efe sut* Metlili, pouvait, du jour au lendemain, sortir d’Insalah et agiter nos tribus de l’extrême-sud. En prévision d'une éventualité de ce genre, le bachagha fut autorisé à lever des goums et à les organiser. Le général Durrieu promit de lui envoyer des armes, et l’engagea à regagner son commandement.
Moqrani n'était pas parvenu à Aumale que le bruit courait, dans la province de Constantine, qu’il avait été arrêté et emprisonné à Alger. D’où venait ce bruit? On ne le sut jamais, et le bachagha n’en eut cure. Cette calomnie, en un pareil moment, si elle n'était pas l’œuvre d’agents prussiens, ce qui est fort possible, ne pouvait être que le résultat des appréhensions exagérées de quelque chef indigène encore sous le coup de l’émotion causée par le vote du 9 mars précédent.
Quoi qu’il en soit, à peine arrivé dans la Medjana, Moqrani prenait l'initiative d’une chaleureuse adresse à l’Empereur, adresse dans laquelle les plus grands chefs des trois provinces offraient leur argent et leur sang pour la défense de la France
bre 1802, par la commission disciplinaire de Mascara. A sa sortie du pénitencier de Boukhanelis, en 1803, il était allé à Figuig, puis au Touat , où d’heureux coups de main et ses pratiques de thaumaturge lui avaient donné un certain relief; aussi, quand, de là, il se rendit peu après à Insalah, il se fit accepter pour chérit. Sa situation s’affirmant, il commença, en 1809, à embaucher des Chamba-el-Mouadi, puis, en 1870, des Chamba de Ouargla. Avec ces partisans, il avait déjà, en mars 1870, fait faire, par son beau-frère, une razzia sur les Larba et les Saïd-Olba à El-Itammad. En avril, il avait pris El-Goléa et fait prisonnier notre caïd Djaffar. Le S mai, il s’était emparé de Metlili, après un siège de plusieurs jours; le 12 mai, il avait eu, au puits de Sebseb, un engagement indécis avec le caïd Lakhdar-ben-Mohammed, des Larba, et depuis, rentré à Insalah, il continuait à agir sur nos Chamba.
1. Voici le texte de cette adresse et les noms des signataires; on a marqué en italique ceux d’entre eux qui se révoltèrent en 1871 :
« Sire, la France a déclaré la guerre à la Prusse. Votre Majesté va se mettre à la tête des armées françaises; votre fils, héritier de votre gloire et de votre nom, vous accompagne.
« A la nouvelle qu’une nation avait osé s’attirer votre courroux, une colère subite a envahi nos cœurs; le feu spontané de l’enthousiasme a embrasé nos âmes. Nous aussi, nous voulons combattre les ennemis de la France, qui sont les nôtres.
« Pourrions-nous agir autrement, nous, chefs indigènes, que vous avez comblés de bienfaits ? Votre glorieuse nation a laissé au peuple arabe sa religion cl ses coutumes; elle a permis à nos enfants d’aspirer» à toutes les dignités civiles ou militaires; elle s’est mêlée à nous au lieu de nous tenir à l’écart.
<i Cette conduite généreuse, dont la France ne s’est pas départie un seul instant depuis quarante ans, nous a enchaînés pour toujours à sa destinée.
« Déjà notre sang, de l’orient à l’occident du monde, a été répandu avec celui de vos soldats sur les mêmes champs de bataille : en Cochinchine, en Crimée, au Mexique, en Italie et en tant d’autres pays.
AVANT LA CRISE
Des vingt signataires de cette adresse toute spontanée, six, dont quatre Moqrani, devaient plus tard combattre contre nous; mais, alors, tous étaient sincères, et ils ne faisaient pas de vaines promesses, car, lorsqu’on les eut remerciés de leurs offres, ils insistèrent pour que, à défaut de contingents que nous jugions inutiles, on autorisât la formation d’une garde noble, dans laquelle les représentants de l’aris-
« Nous demandons à Votre Majesté qu’à l’exemple des Français il nous soit permis de mettre nos biens et nos personnes à votre disposition. Nous ne sommes ni aussi nombreux ni aussi riches que vos sujets; mais ce que nous pouvons offrir autant qu’eux, c’est le courage, c'est la volonté, l’énergie, le dévouement. Vous nous avez abandonné la propriété de nos terres, vous nous avez conservé nos croyances religieuses et garanti notre honneur, nous devons notre aide à la France.
« Nous supplions Votre Majesté d’accepter la modeste offrande de nos fortunes et le secours de nos bras. Verser notre sang pour la France est un droit, pour nous plus encore qu’un devoir, car vous l’avez dit : « Je suis le sultan des Arabes aussi bien que celui des Français. »
« Nous attendons avec une respectueuse impatience que Votre Majesté veuille bien nous autoriser, soit à marcher au combat, soit à ouvrir parmi nous des listes de souscription, afin que nous puissions encore de quelque manière contribuer à la gloire de vos armes.
« Que Dieu vous donne la victoire !
Ont signé :
« Mohammed-bel-hadj-Ahmed-el-Moqrani, bachagha de la Medjana ;
« El-hadj-Ahuied-Bouakkaz-ben-Achour ;
« Mohammed-Sghir-Bengana, caïd de Biskra;
« Slimane-Ben-Siam, agha honoraire de Miliana ;
« Sdid-ben-Boudaoud , caïd du Hodna;
« Belgacem-bel-Lahreuch, bachagha de Djelfa;
« Mohammed -Saïd-ben-Ali-Chérif, bachagha d’Akbou;
« Ahmed-Bey-ben-Chikh-Messaoud, caïd des Amer-Dahra (Sétif); h Ahmed-Bel-Qadi, caïd de Batna;
« Douadi-ben-Keskes, caïd des Ameur-Guebala (Sétif); ic Sghir-bel-Laroussi, caïd des Righa-Guebala (Sétif) ; n Abderahmane-ben-Gandouz-sl-Moqrani , caïd d’Aïn-Turc;
« Ben-Yahia-ben-Aïssa, bachagha du Titery;
« Ali-ben-Mahieddine, agha des Beni-Selimane (Mitidja);
« Kaddour-ben-cl-Mokhfî, agha des Bordjia; n Boualem-ben-Ghérifa, bachagha du Djendel (Miliana); n Ahmed-Boumezrag-el-Moqrani , caïd de l’Ouennougha; n Saïd-ben-Abid, caïd du Sahel-Guebli (Sétif) ; n Ahmed-ben-Zidane, caïd des Gucrqour (Sétif); ic Ahmed-Boulakhas-Bengana, caïd des Gheraba. »
Beaucoup d'autres notabilités, qui n’avaient pas reçu communication de celle adresse, vinrent isolément y donner leur adhésion auprès de leurs chefs respectifs.
L'Insurrection de 18*1.
LES REVOLTES LOCALES
locratie indigène se feraient un honneur de servir auprès du souverain.
Beaucoup d'officiers des bureaux arabes appuyaient cette idée, et faisaient ressortir que nous aurions ainsi des otages précieux nous garantissant la tranquillité de l’Algérie pendant l’absence de nos troupes. Mais on ne donna pas de suite à cette proposition, parce qu’on ne voulut pas fournir à la féodalité indigène l’occasion de se créer de nouveaux titres à la reconnaissance de la France, alors qu’un vote du Parlement avait fait prévaloir l’établissement du régime civil, incompatible avec l’extension des influences indigènes.
Ce fut un malheur, car, en même temps que l’on refusait ces otages volontaires, on laissait partir à l'armée du Rhin un grand nombre d’officiers des bureaux arabes, qui, certains de voir leur situation amoindrie ou supprimée en Algérie, avaient déjà fait démarches sur démarches pour prendre part à la guerre.
Le général Durrieu, comprenant bien le danger de ces départs qui allaient livrer l’Algérie à des hommes nouveaux et inexpérimentés, fit tous ses efforts pour enrayer le mouvement.
Le 11 août, il adressa aux Arabes et aux Qbaïls une longue et belle proclamation, dans laquelle il les remerciait de leurs offres, et leur affirmait que « les chefs français, qu’ils connaissaient, resteraient en fonctions ». 11 terminait son appel à la paix et au devoir par ces paroles, qui eurent beaucoup de succès auprès des chefs indigènes, tous pleins d’une respectueuse et sympathique déférence pour le caractère élevé et les nobles qualités du général : « Vous connaissez celui qui vous donne ces conseils, vous savez que, depuis vingt-cinq ans au milieu de vous, il a toujours pris à cœur ce qui vous intéresse; il a confiance que vous écouterez sa parole. »
Nos chefs indigènes avaient du reste, à cette époque, vu déjà tant de guerres européennes heureuses que le départ de nos troupes n’avait produit sur eux aucune impression fâcheuse.
Tout marcha donc à souhait pendant les premiers temps; nos premiers revers mêmes n'ébranlèrent pas les bonnes dispositions des personnages notables, qui donnèrent largement en faveur des blessés, et lirent faire des ensemencements au profit des victimes de la guerre. Jamais, peut-être, l’union et la concorde entre les indigènes et les Français, civils, militaires, colons et fonctionnaires, n'avaient paru plus grandes qu'au mois d'août 1870.
Au 4 septembre, la situation se modifia. Tandis que la colère des Français s’exhalait en paroles virulentes contre le souverain néfaste
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et impopulaire les chefs indigènes étaient atterrés de la nouvelle de la captivité de l'Empereur. Les musulmans, et surtout les Arabes, attachent à l'idée de souveraineté une importance capitale; pour eux, un peuple s'incarne dans le sultan que la volonté d’Allah a mis à sa tète; l’Empereur vaincu et prisonnier, c'était, pour eux, l'anéantissement de la France.
11 eût fallu, pour les rassurer, rester calmes et dignes, et bien leur montrer que le principe d’autorité restait intact chez nous en dépit de la chute de Napoléon lll : ce fut le contraire qui se produisit. Le délire de la fièvre révolutionnaire s’empara, à Alger et à Constantine, de quelques énergumènes qui, malgré les efforts des officiers et des gens de cœur comme les Warnier, les Lucet et autres, donnèrent aux indigènes stupéfaits le spectacle inouï de chefs et de fonctionnaires français méconnus, injuriés, arrêtés ou expulsés. Nos sujets, qui par tradition et par tempérament ont le fétichisme de l'autorité, virent la menace et l'insulte prodiguées impunément et à leurs chefs héréditaires ou traditionnels, et aux officiers français plus spécialement préposés au maintien de notre domination en Algérie; ils furent à la fois consternés et inquiets en entendant les récriminations brutales et les réactions violentes contre les condescendances du système impérial à l’égard des chefs indigènes.
Certes, ces chefs indigènes étaient loin d'être partout sympathiques à leurs administrés; mais ceux-ci, habitués à les subir et à les avoir pour intermédiaires forcés dans leurs relations avec nous, restaient quand meme sous leur influence, et ils se crurent menacés comme eux.
Ces chefs suivaient avec anxiété les événements et se tenaient au courant de tout ce qui se disait, de tout ce qui s’imprimait. Le plus considérable d’entre eux, le bachagha Moqrani, avait établi, pour son usage personnel, des courriers permanents de la Medjana à Alger et à Constantine. Les journaliers et portefaix de ces deux villes, originaires pour la plupart de son commandement, lui donnaient des renseignements puisés dans les milieux populaires. Dans leur langage naïf, ces indigènes résumaient la situation en disant : « Kana boublique, khelasse l’hakouma » (nous sommes en république, il n’y a plus d'autorité). D'autre part, des Maures lettrés confirmaient ces
1. En Algérie, lors du vote du plébiscite, la majorité avait répondu non. Dans le département de Constantine, il y avait eu 1,960 oui et 4,267 non. On n'avait pas publié les voles de Farinée, à cause des nombreux non.
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renseignements au bachagha en des lettres plus correctes et plus explicites, qui donnaient des détails sur les menées anarchiques des clubs, ou qui commentaient les articles violents de la presse locale.
Des ennuis d’un autre ordre vinrent, à cette époque, augmenter l'inquiétude et le mécontentement du bachagha. La Banque de l’Algérie et la Société Algérienne, en présence des éventualités qui pouvaient résulter des événements, resserrèrent leur crédit et demandèrent des garanties pour les prêts d’argent consentis au bachagha sur la simple signature de M. Mesrine. Moqrani en référa à l’autorité militaire, et il lui fut répondu en substance à Constantine et à Alger : « C'est vrai, le maréchal vous a donné l’assurance que vous ne seriez pas inquiété pour les sommes avancées aux indigènes à titre de secours, mais en ce moment les pouvoirs publics sont désorganisés, les militaires ne gouvernent plus l’Algérie; adressez-vous au gouvernement civil, nous n'y pouvons rien. »
Le bachagha y vit une fin de non-recevoir, un manque de parole; il n’essaya même pas des démarches qu’il jugeait inutiles et humiliantes pour sa dignité ; il donna à M. Mesrine une hypothèque générale sur tous ses biens. Cette mesure entraîna pour lui des formalités et de petits tracas qui l'irritèrent contre l'autorité civile, encore bien que M. Mesrine, son ami, lui eût facilité les démarches autant que possible. Cette hypothèque générale a fait croire qu'à cette époque le bachagha était ruiné, et que le désespoir l’avait jeté dans la révolte : c’est là une appréciation inexacte, car le capital du bachagha et ses revenus légitimes lui laissaient, même en dépit de sa dette, qui tôt ou tard eût été remboursée par les indigènes secourus, une grande fortune, en rapport avec ses habitudes de luxe et avec la vie normale d’un seigneur indigène. Plus tard, les dépenses qu’il dut faire pour soutenir ses contingents, l’absence de revenus, la dépréciation du capital, etc., firent ressortir un passif considérable en 1872; mais, en 1870, rien de tout cela n’existait, et la situation financière du bachagha n’était pas obérée d’une façon assez inquiétante pour le pousser à se jeter dans les aventures
La vérité est que le gouvernement civil était l’effroi du bachagha; ce qu’il voyait depuis le 4 septembre, ce qu’il entendait, ce qu’il lisait dans les journaux, n'était pas de nature à modifier des sentiments qu’il
1. Voir Enquête sur le 4 septembre, Algérie, déposition Wârnicr, pages 126 et suivantes.