‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 45 sur 202 · AVANT LA CK! S K · texte numérisé non relu

AVANT LA CK! S K

n’avait jamais cachés, et qui étaient d’ailleurs bien naturels, étant donnés sa naissance, sa situation de famille et ses intérêts personnels. A ceux qui essayaient de lui faire comprendre les avantages du nouveau régime, il répondait : « Ce gouvernement pourra donner aux masses indigènes, dans une très large mesure, la sécurité, le bien-être et la paix, mais jamais il ne nous donnera la Heurma (c’est-à-dire les honneurs, le prestige et les faveurs). Nous autres, représentants des grandes familles, nous sommes, de par la volonté de Dieu, nés pour commander, faire la guerre et vivre respectés et honorés, comme l’ont été nos nobles ancêtres; il est de notre dignité de rester étrangers à tout travail et à tout commerce. »

A cette époque, et pendant tout le mois de septembre, les nouvelles les plus sinistres circulèrent sur l’écrasement de nos armées régulières; toutes les troupes d’Algérie furent dirigées sur la France: ce qui mettait en évidence, aux yeux des indigènes, notre faiblesse et notre impuissance, que commentaient encore avec l’exagération naturelle au caractère arabe les quelques tirailleurs blessés de Reiscboffen rentrés en Algérie. Bon nombre de chefs indigènes, et des plus dévoués, pensaient que nous allions être forcés d’évacuer le pays, ou tout au moins de nous cantonner dans les villes du littoral, et qu’euxmèmes, après s’être compromis pendant quarante ans au service de la France, allaient être abandonnés à leurs propres ressources, en face des haines de soifs et des réactions conduites par les personnalités politiques ou religieuses que nous avions écartées ou rejetées au second plan.

D’autres, parmi ces chefs, s'inquiétaient aussi, plus que de raison, des déclamations ineptes et violentes que répétaient dans les cafés maures les prolétaires arabes ou kabyles, après les avoir entendu débiter, sur les chantiers européens ou dans les rues des villes françaises, par des fous, des exaltés ou des vagabonds de « l’armée roulante ». Ces écarts de langage, auxquels les chefs indigènes n’étaient pas encore habitués, n’étaient pas faits pour leur inspirer confiance dans le nouvel ordre de choses que les représentants de l’autorité leur disaient être un gouvernement régulier et un régime d’équité et de justice.

Sous l’empire de ces inquiétudes, et en prévision de dangers qu'ils prévoyaient sans savoir, au juste, de quel côté ils viendraient, les anciens soifs locaux se reconstituaient partout. On achetait des chevaux, des armes, de la poudre. Les familles seigneuriales dont les commandements étaient d’anciens fiefs héréditaires levaient des goums,

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transformaient leurs khammès en saga, et resserraient leurs alliances traditionnelles ou en contractaient de nouvelles. Le bachagha de la Medjana envoya, dans le courant d'octobre, plusieurs de ses parents faire, sous des prétextes quelconques, des vdsites à la plupart des grandes familles de la province de Constantinè et d Alger

Tout cela, d’ailleurs, ouvertement, sans mystère, parfois même avec notre assentiment, car chaque grand caïd, chaque chef de sofl prétendait avoir le monopole du dévouement à la cause française, et ne s'armer que pour suppléer par ses propres ressources à l'insuffisance de nos moyens de protection. Presque tous étaient de bonne foi, car, en dehors de quelques-uns, beaucoup n'avaient d’influence et d'autorité qu’en raison de la force du gouvernement qu’ils servaient, et il était sage de ne pas leur refuser les autorisations qu’ils auraient pu prendre sans nous les demander.

Le 23 octobre, un télégramme rappela en France, sur sa demande, le général Durrieu, qui s’embarqua le 26. Le départ de ce gouverneur distingué, et sympathique aux indigènes, consterna les représentants des grandes familles ; les désordres qui, à Alger, suivirent ce départ, et accompagnèrent l’arrivée et l’expulsion du général Walsin- Estherazy , achevèrent d’affoler nos chefs indigènes et de les indisposer contre un régime qui traînait avec lui de pareils scandales.

Ces inquiétudes des chefs indigènes étaient suivies avec soin par nos ennemis les Prussiens, qui, dès le mois de juillet, s'étaient préoccupés de nous créer des difficultés en Algérie, et qui avaient, à cet effet, envoyé sur tout le littoral de la Méditerranée des espions et des émissaires. Sauf deux ou trois (qu’on dut relâcher faute de preuves), ces émissaires réussirent à dépister la surveillance des polices municipales;. l'un d’eux put même aller de Tunis à Tanger sans être signalé, et son passage ne fut connu que par une dépêche du ministre de France au Maroc. La plupart, en Algérie, restèrent dans les villes françaises, où ils s’abouchèrent avec des Maures ou beldya, gens en apparence très maniables et dont nous ne nous défions pas assez, car

I. Le 2(1 octobre, trois des parents du bachagha et le cheikh Djenane-ben- Derri, des Ouled-Nedja du Hodna, leur ami dévoué, étaient à Biskra, soi-disant pour apporter les compliments de condoléance de sa famille à celle des Bcngana, qui venait de perdre un de scs membres, liakem de Biskra. Quelques jours après, ils étaient chez les Ben-Mcrad de Guelma.

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ils sont presque tous animés contre nous de sentiments bien plus hostiles que les paysans arabes ou berbères

Ce fut grâce à ces beldya que les émissaires prussiens réussirent à nouer quelques intrigues qui, d’ailleurs, firent long feu et n'aboutirent à rien; c’est ainsi que, à Constantine, un Marocain qui avait servi aux tirailleurs essaya de se faire passer tantôt pour le (ils, tantôt pour le neveu de l’émir Abd-el-Kader, et de se dire chargé d’une mission par l’émir; il tenait dans les cafés maures des discours hostiles à la France et favorables à la Prusse. La police urbaine n’eut làdessus que des renseignements très vagues, et, quand elle voulut mettre la main sur ce tirailleur, il disparut tout à coup sans qu’on ait jamais su ni qui il était, ni où il était allé.

Un autre indigène, Boubeker-ben-Khedma, originaire des Flittas de Mostaghanem, après avoir été embauché à Bougie par un Prussien, vint dans les derniers mois de 1870 prêcher la guerre sainte au sudouest de Médéa. Dénoncé et traqué par nos chefs indigènes, il fut enfin arrêté, dans la nuit du 22 au 23 février 1871, par le capitaine Coyne, chef du bureau arabe, aidé du caïd Djilali-ben-el-hadj-Miloud. Ces deux tentatives, essayées avec de vulgaires aventuriers, avaient été maladroitement combinées et ne pouvaient aboutir à rien de sérieux.

Dans l'ouest, les agents prussiens perdirent aussi leur temps et leur argent; les Marocains du littoral sont, en effet, trop sauvages pour accepter une direction quelconque venant d’un Européen, et les quelques individualités qui, à Tanger, auraient voulu agir contre nous se sentaient impuissantes vis-à-vis des populations de notre frontière occidentale. De ce côté, en effet, Marocains et Algériens étaient sous le coup de la rude leçon donnée aux agitateurs, par le général de Wimpffen, dans les premiers mois de 1870.

Quant aux Ouled-Sidi-Chikh-Cheraga, insurgés ou insoumis depuis

1. La raison en est bien simple. Quelles qu'aient pu être nos exigences, nous avons donné aux gens des tribus la sécurité, la justice, l’écoulement rémunérateur de leurs produits, et nous rétribuons leurs travaux manuels à des prix qu’ils n’avaient jamais rêvés. Notre gouvernement a été pour eux bienfaisant. Les Maures ou citadins, au contraire, ont vu leur commerce et leur industrie arriérée absolument ruinés par la concurrence des produits manufacturés; ils se sont trouvés, par la force des choses, exclus de la direction des affaires publiques et privés des faveurs du bey. Ils ont même cessé d’être les intermédiaires officieux des gens des tribus, qui aujourd’hui s'adressent aux juifs et aux Mozabites. Notre occupation et notre administration ont été pour eux une cause de déchéance complète. Ils s’en rendent bien compte, et ils ne nous aiment pas.

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1864, ils étaient dans des régions peu accessibles aux agents prussiens, hors d’état de continuer la lutte, et tenus en respect par le chef des Gheraba, Si-Sliman-ben-Kaddour, agha de Géryville; ils ne demandaient qu’à négocier une soumission que nous paraissions disposés à accepter.

Dans le centre de l'Algérie, les émissaires prussiens essayèrent en vain d’agir sur le bachagha de la Medjana. Moqrani était trop intelligent pour ne pas être fixé sur le caractère des Allemands. Son tempérament chevaleresque répugnait d’ailleurs à la trahison; il croyait son honneur engagé par les promesses faites au général Durrieu, et, quels que fussent ses mécontentements et ses inquiétudes, il n'oubliait pas que son père s’était volontairement rallié à la France.

Ne pouvant entraîner le bachagha à une insurrection immédiate, les agents prussiens se contentèrent de l’exciter indirectement en lui adressant, en français, des lettres anonymes1 dans lesquelles ils lui disaient que c’était, un juif qui était au pouvoir, et que lui, Moqrani, ne devait obéir ni à des juifs ni aux « merkantis ». Le bachagha n’avait pas besoin de ces excitations; son opinion était faite depuis longtemps, et ces lettres n'eurent . certainement aucune influence sur sa conduite ultérieure.

Ce ne fut guère qu’en Tunisie que les Prussiens trouvèrent un terrain propice à leurs intrigues, et ils se mirent à l’œuvre avec cette ténacité et cet esprit de suite qui est dans leur caractère. 11 y avait alors, soit à Tunis même, soit dans l’intérieur de la régence, un nombre relativement considérable d’anciens réfugiés algériens animés contre nous de sentiments plus ou moins hostiles. C’étaient des personnages politiques évincés ou révoqués, des agitateurs vaincus mais non oubliés, des criminels de droit commun, des contumaces, et aussi des émigrés fanatiques ayant quitté l’Algérie sans autre motif que le désir de vivre en terre musulmane et de ne pas être les sujets des chrétiens.

Parmi les individualités les plus en évidence se trouvaient : à Tunis même, Chikh-Selmane, l'ancien sultan de Tougourt, dépossédé en 1852 ; à Nefta, Naceur-ben-Chobra, qui, après avoir succédé à son père comme agha des Larba2 en 1846, nous faisait, depuis 1851, une

1. Trois de ces lettres anonymes sont au dossier de Boumezrag. Une est timbrée de Sétif, deux sont timbrées d'Alger. Il y en a eu d’autres restées inconnues.

2. Les Ben Chohra sont issus d’un fauconnier de race chérifienne originaire de Saguiet-el-Hamra au Maroc, lequel devint, au XVe siècle, le chef reconnu des Mamra, une des quatre tribus qui, avec les Hadjadj, Ouled-Salah et Ouled-

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guerre continuelle dans le Sahara oriental, où il n'avait pas laissé passer une seule année sans opérer quelques razzias sur nos nomades voisins du Djerid et du Nefzaoua. A Nefta se trouvaient aussi les fils de Bou-Taïeb-ben-Amrane, chambi d’El-Oued, qui, en 1868, avait eu un moment de' célébrité dans le Souf comme chef de guérilla.

Naceur-ben-Chohra et les (ils de Ben-Amrane avaient, dans le sud de la Tunisie, des alliés puissants, parmi lesquels Mohammed-ben-bou- Alleg, chef de la grande tribu des Ouled-Yacoub, de là régence, intrépide cavalier dont les razzias, depuis vingt ans, défrayaient les conversations de nos nomades.

Ces seigneurs, qui vivaient en bandits, étaient dans d'excellents termes avec la zaouïa de Nefta, dont le chef, Mostafa-ben-Azouz, grand moqaddem * 1 des Rahmanya, s'était posé, depuis 1849, comme un ennemi acharné des Français. Sa zaouïa avait toujours été l’asile ouvert aux sujets algériens en rébellion contre la France; elle était la maison mère et le centre d'un grand parti religieux en rivalité aiguë avec celui des Tidjanya, qui dominaient dans tout le zab Chergui, le Souf et l’Oued-Rir2.

Si-Mostafa-ben-Azouz était, il est vrai, mort le -4 septembre, et son successeur élu avait été Si-el-Hoceïne-ben-Ali-ben-Otmane, frère du marabout de Tolga, dont les sympathies pour nous étaient bien certaines; mais cette élection avait mécontenté le fils du défunt , Si-Tarziben-Mostafa-ben-Azouz, qui avait une influence personnelle chez les Hammama tunisiens, et qui était entré en lutte ouverte contre le nouveau chef de la zaouïa.

Peu importait, d'ailleurs, le nom du chef; l’esprit de la zaouïa ne pouvait changer du jour au lendemain, et les Rahmanya de la région étaient depuis longtemps acquis à Naceur-ben-Chohra : car la rupture de ce dernier avec la France, en 4851, avait eu pour cause principale la

Zid, formaient une puissante confédération nomade autour des oasis des Ouled- Djellel de Biskra. Ses descendants restèrent les cheikhs héréditaires des Main ni, et le devinrent même d’une partie de la confédération fixée autour de Laghouat. Puis la division se mit dans la descendance des Ben-Chohra, sous l’action dissolvante des Turcs, qui reconnurent tantôt l'un, tantôt l’autre, comme chef des Larba. Le père de Naceur-ben-Chohra était venu à nous volontairement, mais il était le chef du soff Gherbi et l’ennemi des Tidjini d’Aïn-Madi et de Ben-Salem, de Laghouat, représentants du soff Chergui. Naceur-ben-Chohra, n’ayant pu s'entendre avec Ben-Salem, s’était insurgé en 1851.

1. Le mot moqaddem correspond assez bien comme sens à notre mot prieur.

2. Voir, sur les Tidjanya, Marabouts et Kliouan, chap. xxix: Alger, 1881, Jourdan, libraire-éditeur.

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