‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 50 sur 202 · Voici la traduction de la lettre de Ben-Ali-Chérif · texte numérisé non relu

Voici la traduction de la lettre de Ben-Ali-Chérif

<i J’ai reçu votre lettre, du 2 de ce mois, dans laquelle, avant votre départ de Bougie, vous me recommandez instamment d’affermir le calme des tribus, et vous m’assurez que vous me prêterez tout votre appui pour maintenir la tranquillité dans le pays. Sachez, Seigneur, que nous n’avons aucun doute à cet égard. Vous ajoutiez que vous nous aviez envoyé les caïds pour amener une

LA CRISE

En somme, il n’y eut rien de changé dans la situation de l'Oued- Sahel, ni ailleurs non plus. Partout les méfiances, les inquiétudes, les malentendus et les récriminations continuèrent. Notre autorité allait toujours s’affaiblissant, et sur certain point les chertya , ou simplement les djemaa, agissaient exactement comme si nous n’étions plus en Algérie : c’est ainsi qu’à El-Oued, au Souf, un mauvais sujet, convaincu de vol, avait la tète tranchée en plein marché devant les notables, et malgré l’opposition du chef investi qui réclamait son envoi à Biskra. La plupart des forteresses naturelles, ou anciens oppida consacrés par la tradition comme des refuges assurés en cas de guerre ou de rébellion, étaient visitées ; les brèches étaient réparées, les accès fermés par des barricades en pierres sèches. Chacun mettait ses richesses en sûreté : les uns dans des silos, les autres dans tes quelaci situés dans les endroits les plus inaccessibles des montagnes. Le bachagha Moqrani avait donné l’exemple ; son château crénelé de la Medjana ne lui avait plus paru assez sûr, et il avait fait transporter ses grains et ses effets mobiliers à la Qalaa des Beni- Abbès, dans la forteresse héréditaire de sa famille.

Sur toute la frontière de Tunisie, l’effervescence était grande, en-

réconciliation entre le üls de Ben-Haddad et moi, et que ces chefs étaient le bachagha Moqrani, le caïd Saïd, le caïd Ben-Djeddou, le caïd Ouraba, le caïd Ahmed-ou-Mehenna. Ces messieurs sont arrivés avec votre lettre.

« J’ai été très contrarié de cet événement, et j’ai vainement cherché ce que j’avais pu faire à Ben-Haddad, ou ce qu’il m’avait fait, pour que les choses en soient venues à ce point qu’on fût obligé de réunir tant de gens pour nous réconcilier.

« J’ai été aussi très surpris, et même effrayé, de ce que vous aviez dit dans une lettre à un de ces messieurs qu’il y avait une chose qui n’était pas convenable entre Ben-Haddad et Ben-Ali-Chérif. Je ne puis découvrir la cause de ces paroles, et je ne sais pas ce qui s’est passé entre lui et moi; que dis-je? il ne s’est absolument rien passé entre nous. J’en suis bien certain. Tout ce qu’il a fait autrefois ne pouvait nuire qu’au gouvernement, et point du tout à moi. Et la preuve, c’est que tout cela a eu lieu non seulement dans mon commandement, mais encore dans les autres tribus kabyles, dans le caïdat d’El-Harrach, dans celui du caïd Ouraba, etc.

« Soit, ne parlons plus de cela, oublions ce qui s’est passé comme si rien n’avait eu lieu, parce que, quand le fils d’El-Haddad est venu avec ces messieurs, qu'il a eu promis de ne plus agir comme autrefois, de rester soumis comme vous le lui aviez ordonné, je l’ai accueilli de mon mieux, et je l’ai assuré que je serais pour lui le même qu’autrefois : ce que j’ai toujours été avec tout le monde. Je lui ai dit que tous scs Khouan trouveraient en moi justice et équité comme par le passé. Puisse Dieu lui faire accomplir ses promesses et lui faire accepter vos excellents conseils : car, ainsi que vous le dites dans votre lettre, il est certain que le mal retombera sur son auteur.

n La conclusion de tout ceci, c’est que le bien du pays est entre vos mains, puisque vous fies le chef de la subdivision. »

LES REVOLTES LOCALES

tretenue qu'elle était par les lettres de Mahieddine, par les marabouts du Kef et par les réfugiés algériens, qui, dans la Régence, subissaient, directement ou indirectement, les excitations des agents prussiens. A Souq-Ahras, on signalait les menées hostiles d’anciens caïds révoqués appartenant à la famille des Resqui ', qui, depuis 182G, avaient joué un grand rôle dans les affaires de la région.

C'est en ce moment que M. Crémieux, toujours mal inspiré, jugea à propos d’adresser aux indigènes la déclaration suivante :

« 11 n’est caché pour personne parmi les gens de bien que tout gouvernement désire pour ses administrés le bien, la paix et la prospérité. Certes il désire remplacer les mesures moins bonnes par des mesures meilleures. Les changements qu'il fait dans la manière d'administrer ne sont que pour diminuer les injustices et les erreurs. Certes il n’est pas caché. Dieu merci! au gouvernement que toute prospérité repose sur le respect de la famille, de la liberté religieuse, des personnes et de la propriété. Ceux qui ne comprennent pas les mesures nouvelles et les jugent mal ont tort, car il est sage de voir et de comparer avant d’approuver ou de blâmer. Le gouvernement de la République est tout disposé à faire pour les populations arabes, dont les lils se battent dans nos rangs, plus que n’ont fait les gouvernements passés. L’Empire leur a promis la terre qu’ils cultivent, sans avoir jamais tenu sa promesse. La République la leur donnera, de façon que chacun puisse être maître de sa terre, et l’améliorer

1. La confédération des Hanencha, inféodée aux descendants d’Hannach-ben- Abdallah, fils d’Omar-Ben-Khetab, khalifat et compagnon du prophète, forma, jusqu’en ï 82G, un grand chikhat héréditaire (48,000 habitants) à peu près indépendant, et dirigé tantôt par la branche aînée, les O.-Naceur-ben-Khaled, tantôt par la branche cadette, les O.-Menaceur-ben-Khaled. Ils comprennent toutes les tribus du cercle de Souq-Ahras, soit 16 tribus ou ethniques. En 1826, le bey Ahmed donna ce chikhat à Resqui-ben-Mansour-ben-Resqui, fils d’un secrétaire qui, en 1796, avait assassine le chikh légitime. Une autre famille de secrétaires, celle d’IIassenaoui. après avoir, de 1826 à 1838, exercé la tutelle officieuse des héritiers légitimes, chercha à obtenir le pouvoir pour son compte personnel. Les Resqui et les Hassenaoui, riches des dépouilles de leurs seigneurs, furent dès lors les deux familles influentes, et celles qui nous fournirent les chefs de ce pays, divisé, en 1836, en quatre grands caïdats : Hanencha (12,000 habitants), Sefia (10,000 habitants), Ouillen (9,000 habitants), Ouled-Dia (7,000 habitants), Ouled-Bechia, et Ouled-Khiar (10,000 habitants). Les héritiers légitimes, absolument pauvres et besogneux, étaient, en 1843, représentés par un tout jeune homme, Khaled-ben- Ali, brave guerrier dont ou fit un chef de goum dans le Sahara, et qui, en 1871, était caïd des Ouled-Sidi-Salah, et inféodé aux Bengana. Il ne rentra dans son pays qu’en 1872, comme caïd des Hanencha, réduits aux trois douars-communes de Zmala, Tifech, Zarouria (9,000 habitants).

Voir, dans la Revue africaine de 1874, l 'Histoire des Harrar, seigneurs des Hanencha, par Féraud. *

LA CRISE

avec la certitude que son travail profitera à lui-même et à ses enfants.

« Bordeaux, le 14 janvier 1871.

« Le garde des sceaux,

« Président de la délégation du gouvernement :

« Crémieux. »

L’intention, sans doute, était bonne; mais, outre que ce n'était pas là le langage qu'il convenait de tenir à un peuple qui a horreur des innovations1, ce document par le nom de son signataire constituait un véritable scandale. Un juif se permettre d’adresser une proclamation à des musulmans! Un juif leur parler comme un chef d’Etat ! Jamais on n’avait vu une chose pareille!

A la notification qui lui fut faite de cette déclaration, le bachagha Moqrani répondit par écrit : « Je n’obéirai jamais à un juif. Si une partie de votre territoire est entre les mains d’un juif, c’est fini! Je veux bien me mettre au-dessous d’un sabre, dût-il me trancher la tète, mais au-dessous d’un juif, jamais! jamais! »

Dans les cafés maures, les fondouq, les marches, la déclaration fut

1. Peut-être n’est-il pas sans intérêt de rapprocher de cette déclaration, écrite par un homme qui ne connaissait pas les indigènes, la lettre suivante, par laquelle le chef du bureau arabe de Biskra notifiait, le 10 septembre, aux grands chefs du Sud, la proclamation de la République :

« Vous connaissez les événements qui se passent en France, vous savez quelle lutte héroïque et glorieuse l’armée, aidée de nos braves tirailleurs, soutient contre la Prusse.

« Dans cette lutte, le sultan Napoléon, qui s’était, mis à la tête de l’armée, n'a pas su, malgré la vaillance des généraux et des soldats et malgré de nombreuses victoires, mener la guerre comme il fallait.

« En présence de cette conduite de l'Empereur, qui recherchait ses intérêts personnels et ceux de son soff plutôt que ceux de la France, les Français se sont levés et ont proclamé la déchéance de Napoléon, qui, aujourd’hui, est hors de la France.

« La République a été proclamée à Paris le 6 septembre (l’erreur résultait de télégrammes arrêtés à'Batna). Tous les Français de tous les soifs y ont adhéré, et il n’y a eu en France ni dispute ni désordres.

« Vous avez déjà assisté à plusieurs changements de gouvernement en France depuis que Dieu a voulu que nous occupions l’Algérie. Vous savez que le chef de l’Etat peut changer, mais que la France reste toujours debout. Vous savez aussi que sous le gouvernement des fils du roi (les d’Orléans), sous celui de la République de 1848, sous celui de l'empereur Napoléon, la France vous a toujours considérés comme ses enfants, et n’a cessé de veiller à votre bien-être et à la satisfaction de tous vos intérêts légitimes.

« Les hommes placés à la tête du gouvernement de l’Algérie, et ceux qui,

LES REVOLTES LOCALES

commentée en des termes encore moins réservés. Les plus modérés des indigènes disaient : « La France n'est plus rien, puisqu’un juif la gouverne » ; et les fanatiques ajoutaient : « C’est là un signe certain que Dieu a aveuglé les Français, et que le jour marqué par lui pour leur départ et pour le triomphe de l’Islam est enfin arrivé. Que ceux qui comprennent se préparent donc à la guerre sainte. »

plus près de vous, sont les délégués du gouvernement pour vos affaires, ne sont pas changés; vous les connaissez de longue date, et vous savez que vous pouvez compter sur eux comme eux comptent sur votre concours loyal et complet pour les aider à réprimer tout fauteur de désordres, tout donneur de fausse nouvelle. »

LES PREMIÈRES HOSTILITÉS

(18 janvier 1871-10 mars 1871.)

Mobilisation îles spahis 1 8 janvier 1871). — Incident et mutinerie des spahis de Moudjebeur (23 janvier). — Refus d’obéissance des spahis de Bou-LIadjar, le Tarf et Aïn-Guettar (20 janvier). — Révolte et désertion dçs spahis d'Aïn- Guettar 1 23-24 janvier). — Ahmed-Salah-ben-Resqui et Keblouli-beu-Taharben-Resqui se joignent aux spahis à Enchir-Moussa, prêchent la révolte et cernent la zmala 24 janvier). — Pillages et assassinats dans la banlieue de Souq-Ahras 26 janvier). — Attaque de la ville par les révoltés (26 janvier). — Deuxième engagement à Souq-Ahras (27 janvier). — Troisième engagement et sortie (28 janvier). — Départ des troupes de Bùne (26 janvier). — Départ du général Pouget avec le reste des troupes (27 janvier). — Reconnaissance et escarmouche à La Verdure (29 janvier). — Combat d’Aïn-Sennour (30 janvier).

— Impression produite sur les indigènes par les affaires de Souq-Ahras (février). — Les méfiances de Moqrani vis-à-vis le colonel Bonvalet (janvier). — Entrevue du colonel Bonvalet et de Moqrani à Bordj-bou-Arreridj (3 février .

— Visite de Ben-Ali-Chérif à Chikh-el-IIaddad. — Arrivée à Constantine d’un général administrateur (7 février). — Situation politique des Ouled-Aïdoun.

— Complot des Ouled-Aïdoun (13 février). — Attaque d’El-Milia (14 février).

— Continuation des attaques contre le bordj d’El-Milia (15, 16 et 18 février).

— Réunion à Aïn-Kechera des sagas de Collos, sous les ordres du capitaine Pont (18 févi’ier). — Départ des premières troupes de Constantine (20 février).

— Affaire d’El-Ma-el-Abiod ; arrivée du général Pouget (22 février). — Combat de Kef-el-Ghorab (24 février).— -Engagements et razzia aux Beni-Caïd (El-Akbia) (23 février). — Prisé du village de Seroudj-di-El-Achech (25 février). — Engagement aü Kef-Zerzour et à Naïma (26 février). — Combats d’arrière-garde du Kef-Zerzour à El-Milia (27 février). — Destruction des villages des Ouled- Amiour (27 février). — Le général Pouget est rappelé d’urgence à Constantine (6 mars). — Mahieddine-ben-Abd-el-Ivader reçoit la soumission des gens de Négrine et de Ferkane (fin février). — Les Ouled-Khalifa enlèvent à Cheria les troupeaux d’un colon de Tebessa (5 mars). — Coups de feu à Refana sur le commandant supérieur; pillage des environs de Tebessa (7 mars). — Tebessa cerné par les rebelles (8 mars). — Entrée de Mahieddine à Négrine (9 mars). — Entrée de Bouchoucha à Negouca (5 mars ;. — Entrée de Bouchoucha à Ouargla (6 mars). — Combat et razzia de Gour-Bekrat (10 mars).

Dans la province d'Oran, où nous avions la majeure partie de nos chefs indigènes recrutés dans l'ancien Makhzène turc, et où les grandes familles du Tell et des hauts plateaux étaient, avant tout, préoccu-

LES REVOLTES LOCALES

pées de résister aux Ouled-Sidi-Chikh, la désorganisation et le désordre étaient moins grands que dans cette malheureuse province de Constantine, où dominaient des influences féodales que, jusqu’alors, nous avions quelque peu ménagées, parce qu'elles nous avaient donné jadis, sans coup férir, plus des trois quarts du pays.

Ces influences étant plus directement menacées par nos déclamations imprudentes, nos mesures maladroites et nos manifestations intempestives, c’était de ce côté que la situation était surtout tendue, et elle l’était à tel point qu’il ne nous restait plus une faute à commettre pour avoir des coups de fusil.

Cette faute ne tarda pas à être commise. Le 18 janvier, le ministère de la guerre donnait l’ordre au général Lallemand d’organiser sans délai un régiment de spahis et de l’embarquer pour la France.

Les spahis de la division d’Oran étaient alors en expédition ou en colonne d’observation dans le sud, on n’y pouvait toucher; l’ordre ne fut transmis qu’aux zmalas du littoral des divisions d’Alger et de Constan fine.

A Moudjebeur, le 23 janvier, les spahis mobilisés se mirent en marche à contre-cœur et mécontents. Sur la route, ils furent bientôt entourés de femmes, d’enfants, de parents et d’amis, qui, sous prétexte d’adieux, arrêtèrent la marche, et déterminèrent un léger désordre, au milieu duquel un coup de feu, tiré par un indigène étranger à l’escadron, tua raide un brigadier français. Les ‘Spahis rebroussèrent chemin, et, en dépit des ordres de leurs officiers, rentrèrent à Moudjebeur. Un petit détachement d’infanterie, envoyé de Boghar, vint entourer la zmala. Les spahis étaient tranquilles; ils n’avaient fait qu’opposer la force d’inertie et protester contre un départ imposé au mépris des clauses de leur engagement, qui ne les obligeait à servir qu’en Algérie. Ils s’étalent aussi défendus d’ètre pour quelque chose dans le meurtre du brigadier. Bref, à la vue des troupes et sous la pression de leurs officiers, ils se remirent en route, et arrivèrent à Alger. Là, le commissaire extraordinaire, qui avait reçu avis de mutineries semblables dans les zmalas du département de Constantine, et qui avait causé longuement avec le général Lallemand, consentit à prendre la responsabilité de s’opposer à l’exécution de l’ordre du ministre de la guerre. Il vint avec le général voir les spahis, causer avec eux, et, après leur avoir fait comprendre qu’on pouvait les embarquer de force, mais qu’on préférait n’avoir que des gens de bonne volonté, on les renvoya dans leur zmala, d’où les volontaires seuls devaient, plus tard, être mis en route. On leur donna

LES PREMIERES HOSTILITES

aussi l'assurance que l’assassinat du brigadier français n’entraînerait de responsabilité que pour ceux qui seraient reconnus avoir participé au crime.

Tout s'arrangea donc facilement à Alger, grâce au bon sens dont fît preuve M. Dubouzet conseillé par le général Lallemand, grâce aussi au bon esprit qui animait les tribus des spahis de Moudjebeur.

Il n'en fut pas de même dans la province de Constantine, où le milieu était bien plus surexcité.

Le 20 janvier, à la notification de l’ordre de mobilisation, les spahis des zmalas de Tarf, de Bou-Hadjar et d’Aïn-Gueltar, répondirent par un refus formel de s’embarquer. Au Tarf et à Bou-Hadjar, ce refus d’obéissance ne dépassa pas les limites d'une mutinerie militaire, qu’on apaisa, le 22, par l’annonce qu’on n’embarquerait que les volontaires.

Le 22, à Aïn-Guettar, 1 maréchal des logis, 3 brigadiers, 2 trompettes et 27 spahis avaient consenti à partir ; les autres s’étaient sauvés â la débandade au moment de l’appel, et, dans la nuit du 22 au 23, 97, désertant avec armes et bagages, allaient s’installer, à 4 kilomètres du bordj, à Enchir-Moussa. Autour d’eux se groupaient immédiatement des parents, des amis, des mécontents des tribus voisines, et, pour accentuer leur rébellion, ils tuaient dans la journée un brigadier français, Lerazevet, se rendant à Souq-Ahras avec quatre spahis indigènes qui désertèrent.

Le lendemain 24, deux spahis fidèles, envoyés auprès des mutins pour connaître leurs intentions, revinrent en disant que ces derniers consentaient à rentrer à la zmala si on voulait oublier ce qui s’était passé, et leur promettre de ne pas les embarquer. Le commandant de l’escadron ne pouvait prendre sur lui une pareille mesure : il demanda des ordres, et, quand la réponse arriva d’Alger, les spahis refusèrent leur pardon.

C’est que, du 24 au 23, les mécontents des tribus voisines, groupés autour des révoltés, avaient été rejoints par l’ancien caïd révoqué Ahmed-Salah-ben-Resqui et par ses parents, qui prêchaient ouvertement l’insurrection : « La France est vaincue, épuisée, n’a plus d’armée, plus de gouvernement, plus de territoire, Paris est pris par les Prussiens, Mahieddine s’avance par Nefta et Négrine; de tous les côtés on va s insurger en Algérie ; l'occasion est unique pour se débarrasser des Français. Il n’y a que des chiens, fils de chiens, qui peuvent hésiter. »

Bientôt, à ces violences de langage d’Ahmed-Salah-ben-Kesqui, d’El-

LES REVOLTES LOCALES

Fodhil-ben-Resqui et autres, s’ajoutèrent celles de leur parent Keblouti-ben-Tahar-ben-Resqui, venu de Tunisie à la tète de quelques cavaliers. Kebiouti, ancien caïd des Hanencha, avait un certain vernis de civilisation et un esprit diabolique; il fut le grand entraîneur de tous ces gens encore hésitants, et le chef acclamé des premiers rebelles.

Le 24, il avait fait déjà cerner la z ni al a et couper les communications avec la ville. Le jeudi 26, jour de marché à Souq-Ahras, des fermes étaient pillées, neuf Européens isolés étaient tués; mais, en même temps, d’autres étaient ramenés à Souq-Ahras par des khamès ou serviteurs indigènes ; le caïd Ahmed-Chérif-ben-Mrad, desOuillen, ramenait à Souq-Ahras un convoi de douze Européens. Un certain L'akhdar-ben- Amor, kebir de douar, recueillait et sauvait un Européen, qu’il ne connaissait pas, avec un dévouement au-dessus de tout éloge

Le même jour, à quatre heures, Souq-Ahras était attaqué du côté ouest par les spahis, armés de chassepots, et par les Arabes insurgés. Il n’y avait, dans cette ville ouverte, que 180 hommes du 43e mobile (Rouches-du-Rhône), 194 miliciens, 18 spahis fidèles, 80 hommes de goum. Une vingtaine d’habitants, des douaniers, des gendarmes, et 40 Mozabites qu’on eut le bon esprit de s’adjoindre, complétaient la défense. En tout : 532 hommes et deux obusiers. On se battit pendant une heure et demie environ. Grâce à l’emploi judicieux d’un des obusiers, grâce surtout au sang-froid et au courage des miliciens, on parvint à éloigner les assaillants, dont le nombre, d’ailleurs, n’était guère que de quatre à cinq cents.

Le vendredi 27, à huit heures du matin, on voyait les spahis rebelles emmener les troupeaux pris dans les fermes, et d’épaisses colonnes de fumée signalaient des incendies dans la campagne. On dissipa avec quelques obus des groupes qui s'approchaient de la ville, en se livrant à une fusillade plus bruyante qu’effective, en dépit des balles de chassepot qu’ils envoyaient par-dessus les tètes des défenseurs.

Le samedi 28, les capitaines Delahogue, commandant supérieur, et Havas du Tailly, chef du bureau arabe, firent une sortie avec le goum, les spahis et les douaniers. Us ramenèrent le cadavre d’uri des colons assassinés, et échangèrent quelques coups de fusil sans résultat avec

1. Il eut. plus tard une médaille d’honneur. — L’aventure dramatique de ce colon, M. Fabrer, a été racontée dans une petite brochure, — d’ailleurs très violente contre l’autorité militaire, — • intitulée : Renseignements recueillis par le Conseil municipal de Guelma sur les troubles de Soukahras. • — Guelma, Puyoo, éditeur, janvier 1871.

LES PREMIERES HOSTILITES

les rebelles, qui, au retour, les accompagnèrent de leurs feux, et continuèrent à tirailler contre le front est de la ville, jusqu’au moment où une averse mit fin à leur mousqueterie.

Dans ces trois affaires, où chacun lit un peu plus que son devoir, nous n’eûmes aucun blessé. Ce furent plutôt des démonstrations hostiles que de véritables combats. Les assaillants n’avaient d’autre but que de maintenir les défenseurs en ville et de les empêcher d’aller au secours des fermes, usines et moulins, que l’on dévalisait.

La journée du dimanche 29 fut tranquille; une reconnaissance faite par la cavalerie ramena les derniers cadavres des colons assassinés.

Pendant que ces faits se passaient à Souq-Ahras, l’autorité militaire agissait de son côté. Dès le 24, c'est-à-dire dès qu’on avait su que la mutinerie s'était changée en révolte ouverte avec l’appui d’indigènes, étrangers à la zmala, le général Pouget, commandant de la subdivision de Bône, avait pris ses mesures pour secourir Souq-Ahras et localiser le mouvement insurrectionnel.

La pénurie de troupes était alors si grande en Algérie que pour former les éléments de sa colonne le général dut faire venir, par mer, un bataillon de tirailleurs qu’on allait embarquer à Philippeville pour la France, et retenir l’escadron de spahis célibataires prêt à partir.

Il ne put mettre en route ses premières troupes que le 26, et le 27 il partait lui-même avec le reste, ayant en tout 1,500 hommes, qui le soir couchaient à Barrai et le 28 à Aïn-Tihamimine ', où déjà était arrivé la veille au soir le sous-préfet Delmarès avec quelques miliciens.

Le 29 janvier, un escadron de chasseurs était envoyé en reconnaissance à La Verdure pour s’enquérir de colons habitant à Aïn-Sennour et les protéger ou les rassurer le cas échéant. Cette reconnaissance, qu’accompagnait le sous-préfet, arriva à temps pour dégager la famille Garciu qui, en route avec son mobilier, venait d’être attaquée. Les pillards s'enfuirent en envoyant quelques coups de fusil; deux d’entre eux furent rejoints; leurs fusils déchargés étaient encore chauds; ils furent séance tenante passés par les armes. Les colons vinrent coucher au camp de Tiliamimine.

Keblouti-ben-Tahar, les Resqui et les spahis attendaient la colonne

1. Aujourd’hui station de chemin de fer du Bône-Guelma. — Mais il ne faut pas oublier qu’en janvier 1871, il n’y avait en Algérie que deux lignes ferrées : 1° de Philippeville à Constantine, 2° d’Alger à Ulula. — La ligne de lilida à Cran ne fut ouverte qu’en mai 1871. — Les autres ligues ne le furent que longtemps après la fin de l’insurrection.

LES RÉVOLTES LOCALES

au col d’Aïn-Sennoui*. Le 30 au matin, ils furent signalés par l'escadron d’avant-garde, au moment même de la mise en route de la colonne.

Le général fit aussitôt couronner les crêtes par les tirailleurs et les mobiles vigoureusement entraînés par leurs officiers. L’attaque commença sur un front de 000 mètres, et, après une heure et demie de combat, les rebelles prirent la fuite, pourchassés par les spahis célibataires du capitaine Fleury1, qui eurent deux hommes blessés et trois chevaux tués. Dix rebelles restèrent sur le terrain.

Le soir, la colonne était à Souq-Ahras; de là, pendant plusieurs jours, elle parcourut les environs sans rencontrer de résistance, et elle rentra le 14 en ville, ramenant de nombreux prisonniers et otages. Dès le 8 février les spahis rebelles et les contingents de lveblouti étaient passés en Tunisie.

Ce n’était pas là une insurrection engageant la responsabilité de fractions constituées. Seuls, 83 spahis et 23 meneurs, y compris les Resqui, étaient compromis dans les faits de rébellion et de lutte à main armée; 23 ou 30 autres l’étaient dans des crimes de droit commun: assassinat, pillage et incendie. Les autres n’étaient que des comparses2.

Mais la nouvelle de cette affaire, coïncidant avec celle de la prise de Paris par les Prussiens, eut un immense retentissement chez les indigènes. Le fait seul que cette prise d’armes avait eu lieu sous l’inspiration et sous la conduite des Hanencha, tribu noble, ayant eu toujours un rôle prépondérant et directeur, suffisait pour lui donner aux yeux des masses une importance qu’elle n’avait pas en elle-même.

1. Pendant un an, cet escadron de spahis célibataires du troisième régiment n’a pas cessé un jour de marcher ou île combattre : il a fait partie des colonnes Pouget, Bonvalet, Saussier et Delacroix, qui, en janvier 1872, les avait avec lui à Ouargla.

2. En y comprenant les criminels de droit commun, le nombre des indigènes reconnus, après enquêtes et jugements, comme ayant été nominativement coupables, s’est monté à 134, savoir : Hanencha, 83; O. Khiar, 27; O. Dia, 11; Aouaïd (Sefia), 7; Nbaïl, 6. Ces indigènes furent frappés du séquestre individuel.

Les comparses frappés du séquestre territorial collectif furent les suivants :

1° Douar-commune de Zmala, sauf les douars : Cherfa, Ghamzia et 94 chefs de famille ;

2° Douar-commune de Tifech, sauf le douar du cliikh Menaceur-ben-Larbi ;

3° Douar-commune de Zarouria, sauf 9 chefs de famille;

4° La sous-fraction des Dehadaha, des Aiaïda des Ouled-Khiar;

5° Les sous-fractions des Mehaïs, Bekaïnia, Quefania, Ilassaounia des O. Dia ;

6° Les Aouaïd de la Sefia ;

7° Les Nbaïl des Ouillen.

LES PREMIERES HOSTILITES

Quelques individualités mieux informées, connaissant l'esprit d'intrigue, l'ambition et l’habileté traditionnelle des Resqui, n’hésitèrent pas un seul instant à déclarer que ce soulèvement avait été concerté avec Mahieddine et Naceur-ben-Chohra, qui, en ce moment, étaient occupés à rallier à leur cause Négrine et une partie des Nememcba, et qui avaient déjà fait piller des maisons à Ferkane. Enfin on ajoutait, ce qui était vrai, que Keblouti et les spahis déserteurs avaient trouvé un accueil sympathique et chaleureux au Kef, où le cheikh Mizouni, en relation avec Mahieddine et les Allaouna, prêchait ouvertement la guerre sainte contre les Français.

Du côté de la Medjana les défiances et les malentendus avaient augmenté, depuis l'arrivée à Sétif du colonel Bonvalet dont la personnalité n’était pas sympathique au bachagha. Moqrani était persuadé que cet honorable officier voulait le sacrifier aux Ouled-Abdesselem; et cette opinion s'expliquait par les écarts de langage de la presse et de bon nombre d’habitants de Sétif qui, sans qu’on puisse en comprendre la raison, voyaient dans ce changement de personne des avantages pour le bien public et pour la tranquillité générale.

Dans les premiers jours de janvier, le colonel Bonvalet avant convoqué tous les chefs indigènes de la subdivision pour causer avec eux des affaires du pays, le bachagha Moqrani s'était mis en route pour se rendre à Sétif. En chemin il s’était reposé un instant chez un colon qui, apprenant le but de son voyage, l'avait énergiquement dissuadé de continuer, lui disant que cette convocation était un piège pour l’arrêter et l’emprisonner. Selon ce colon, on parlait ouvertement à Sétif de cette arrestation qui, quelque temps auparavant, avait été déjà formellement demandée au général Augeraud, un jour que le bachagha était à Sétif. Le général avait répondu que ce serait un acte déloyal et impolitique1 2; mais le colonel Bonvalet, ajoutait le colon, n’aurait pas les mêmes scrupules, car il désirait donner la Medjana aux Abdesselem.

1. La confédération des Nememcha, à peu près indépendante sous les Turcs, qui n’y pouvaient percevoir l’impôt qu’avec une colonne, s’étend de la banlieue sud-ouest de Tebessa jusqu’au Chott-Melghir. Elle a été divisée et répartie par nous en trois caïdats, qui sont :

1° Les Allaouna (ou Ouled-Allouane), 10,000 âmes;

2° Les Brarcha, qui possèdent les oasis de Négrine et de Ferkane, 1-4,000 âmes;

3° Les Ouled-Rechaïch, 9,000 âmes.

2. Voir les dépositions des témoins devant la Cour d'assises de Constantine, procès des grands chefs.

LES REVOLTES LOCALES

Le bachagha était rentré immédiatement à Bordj-bou-Arreridj, plus méfiant que jamais, et voyant partout la main de ses ennemis, les Abdesselem.

A quelque temps de là, le 3 février, le colonel Bonvalet, voulant dissiper les préventions du bachagha et s’assurer par lui-même des dispositions de ce chef indigène, venait à Bordj-bou-Arreridj sans que celui-ci eût été prévenu.

Moqrani, après avoir été présenté au colonel, déjeuna avec lui chez le capitaine Olivier, et il invita à dîner tous les officiers présents. Dans ces deux repas, tout se passa avec courtoisie et correction, mais non sans une certaine froideur; on s’observait de part et d’autre, et ce ne fut certainement pas sans intention que, dans le cours de la conversation, le bachagha trouva moyen de dire au colonel: <c Vous vous êtes engagés dans une lutte terrible, vous avez été vaincus ; 1 Algérie va être pour vous une lourde charge. Pourquoi, au lieu de l’occuper tout entière, ne vous cantonnez-vous pas sur le littoral et ne laissez-vous pas les hauts plateaux et le Sahara aux chefs arabes héréditaires qui vous payeraient un tribut annuel et administreraient les populations suivant leurs mœurs et leurs habitudes? »

Le 4 février au matin, quand le colonel quitta Bordj-bou-Arreridj, pour aller déjeuner à la zmala de Sghir-ben-Bourenane-el-Moqrani, le bachagha l’accompagna avec un magnifique goum de 800 cavaliers, bien vêtus, bien armés et bien montés ; l'escorte du colonel, composée de 23 hussards en petite tenue et de 4 spahis, était comme perdue au milieu de cette troupe brillante.

Un pareil goum était certainement moins pour faire honneur au colonel que pour affirmer la force du bachagha; personne ne s’y trompa; et quand, après le déjeuner somptueux offert par Sghir-ben- Bourenane-el-Moqrani, le bachagha et ses contingents eurent quitté le colonel, celui-ci ne put s’empêcher de témoigner aux officiers qui l’accompagnaient la satisfaction qu'il éprouvait d’être débarrassé de tout ce monde.

Le soir, près d’Aïn-Taghrout, le colonel Bonvalet invitait à dîner Ben-Abdesselem-el-Moqrani, qui lui assurait que le pays était prêt à s'insurger à la voix du bachagha, et qui lui offrait d’aller enlever son cousin et de le lui livrer pieds et poings liés ; proposition platonique, car Ben-Abdesselem n’avait ni la force matérielle ni la capacité voulue pour mener à bien une pareille entreprise.

Le bachagha sut et l’entrevue et les offres faites par son cousin; cela ne l’étonna pas : il savait à quoi s’en tenir sur les sentiments de

Les premières hostilités

son parent à son égard. Mais ce qu’il ne pardonna pas au colonel Bonvalet, ce fut d'avoir provoqué cette entrevue par une lettre envoyée de Bordj-bou-Arreridj , en prévision d’une trahison possible des Moqrani de la Medjana.

Quelques jours après, le bachagha disait au capitaine Olivier: « Je suis débordé, les Ouled-Abdesselem et les Ouled-Abdallah excitent mes gens à la désobéissance, nous allons avoir une insurrection; obtenez qu’on envoie des troupes pendant qu'il en est temps encore! »

Vers la même époque milieu de février), Ben-Ali-Chérif rendait au Chikh-el-lladdad la visite qu'il avait reçue d'Aziz. Le grand maître des Rahmanya se montra très opposé à tout mouvement insurrectionnel et dit au marabout de Chellala ; « Prenez garde, l'insurrection est imminente, veillez-y ; c’est un mal qu’il est de votre devoir d'empêcher. — Dites cela à vos enfants et à vos Khouan, eux seuls en ce pays peuvent la faire ou l empècher ; c'est à vous d’agir sur eux. — Oh! moi, répondit le vieillard, ne restât-il à Sétif qu'une femme et un enfant français, je les couvrirais de mon corps ; je ne suis pas un djouad, moi, je suis un homme de paix1. »

Chikh-el-lfaddad était alors sincère: personnellement il voulait la paix. Il se souciait fort peu des inquiétudes des membres de l’aristocratie indigène ; il était même prêt à profiter de leurs fautes ou de leur discrédit, et, de plus, il se sentait rassuré par la présence à la tête de la subdivision de Sétif du colonel Bonvalet dont il avait la sympathie et l'estime, en raison de ses services passés. Mais, en parlant ainsi, le grand maître des Rahmanya comptait sans l'ambition de son fils Aziz, et sans les défaillances d'une volonté affaiblie par l'âge.

Ce fut au milieu de cette situation si complexe et si délicate que, le 7 février, arriva à Constantine le général administrateur prévu par le décret du 1er janvier. M. Rustant n’était ni un général ni un administrateur : c’était un capitaine capitulé qui n’avait jamais mis le pied en Afrique et que le gouvernement de Bordeaux avait nommé général au titre auxiliaire et expédié à Constantine pour expérimenter son décret2.

C'était heureusement un honnête homme et un homme d’esprit; il

1. Ben-Ali-Chérif, à cause de la noblesse de sa naissance et de ses relations, était

considéré avec raison par Ben-Haddad comme appartenant bien plus au parti des djouads qu'à celui des marabouts. — Cette conversation fut rapportée par Ben-Ali-Chérif au commandant supérieur de Bougie, à qui il alla rendre compte de sa visite à Seddouq. 4

2. Les deux provinces d'Alger et d’Oran ne reçurent pas de général administrateur, et le décret du 1er janvier 1811 n'y fut jamais appliqué.

L’Insurrection de 1871.

LES RÉVOLTES LOCALES

reconnut tout de suite que le moment était mal choisi pour faire des innovations administratives, et que pour voir seulement clair dans les affaires, qui se déroulaient sans qu’on pût les diriger, il fallait une autre expérience que la sienne. Quelques jours après son arrivée, le 11, il allait à Batna1 travailler avec le général Augeraud et le lieutenantcolonel Adeler, et, le 14 février, il télégraphiait au commissaire extraordinaire2 qu’il avait prié les commandants des subdivisions de centraliser les affaires de leur district comme par le passé, « cette dérogation au décret du 1er janvier lui paraissant commandée par les circonstances et l'insuffisance du personnel administratif ».

Le 15, la situation s’étant aggravée subitement dans l’Oued-el-Kébir, le général Augeraud avait ramené le siège de la division à Constantine, et, dès lors, le général administrateur ne signa plus aucune dépêche importante sans avoir préalablement demandé officieusement l’avis du général Augeraud, vis-à-vis de qui il se montra toujours plein de déférence et de respect.

Il y avait eu, en effet, le 14 février, à vingt lieues en aval de Constantine, une prise d’armes plus dangereuse que celle de Souq-Ahras, en ce sens que, cette fois, c’était une tribu entière qui s’était soulevée et était venue bloquer un fort français. A cette nouvelle, le général Lallemand avait quitté Alger et était arrivé à Constantine pour se rendre mieux compte de la situation.

A vrai dire, il n’y avait eu ni mot d’ordre d’un chef politique ou religieux, ni revendication sociale, ni protestation contre un acte quelconque de l’autorité locale: l’explosion avait eu lieu subitement, sans cause connue; et c’était cet inconnu qui inquiétait le plus.

Il s’agissait de gens réputés sauvages, et, en tout cas, très arriérés, car notre action directe ne s’exercait sur eux que depuis 18G0, année où on avait construit le bordj d’El-Milia afin d’y installer un bureau arabe annexe chargé de surveiller les tribus des Ouled-Aïdoun, Mchate, Beni-Tlilène, Beni-Khetab et O. Aouat.

En 1864, les tribus de l’annexe d’El-Milia, situées sur la rive gauche de l’Oued-el-Kébir, avaient pris part à l’insurrection du Babor, et leur répression avait été facilitée par le concours très franc que nous avaient prêté les Ouled-Aïdoun, qui, placés sous le canon du bordj, et administrés directement par le chef du bureau arabe, sans l’intermé-

1. Cri décret du 1« décembre avait transporté à Batna la division de Constanline, malgré les observations du général commandant et les impossibilités matérielles d’installation. Le général y arriva en janvier et en partit le 14 février.

2. C’était M. Lambert (Alexis), nommé le 8 février et en fonctions le 12.

LES PREMIÈRES HOSTILITÉS

diaire de caïd, appréciaient la paix et la sécurité dont ils jouissaient. Ces Ouled-Aïdoun1, restés indépendants sous les Turcs, avaient d’ailleurs une réputation d’énergie et de décision qui nous avait rendu leur concours très utile.

Ils étaient nos amis; aussi, quand le bruit courut avec persistance dans le pays que nous n’avions plus ni armée ni gouvernement, et que nous allions évacuer l’Algérie, les Ouled-Aïdoun furent l'objet des railleries des autres tribus. Le soif dont ils faisaient partie avant notre installation à El-Milia refusa de les admettre; des menaces de représailles leur furent faites ; on leur reprochait de n’ètre plus des musulmans et on les engageait ironiquement à aller demander la protection des juifs et des merkantis que les Français avaient déguisés en soldats2 3.

Les Ouled-Aïdoun s’émurent, et, après en avoir longuement délibéré, après s’ètre convaincus que nous étions impuissants à les protéger, ils déclarèrent aux représentants des soffs rivaux ou ennemis que, pour montrer qu’ils étaient toujours de vrais musulmans, ils se chargeaient, à eux seuls, d’écraser « les quelques moucherons oubliés à El-Milia par les Français ? ».

Le 13 février au soir, il fut décidé que cent individus des fractions 0. Hanech, Ouled-Arbi et 0. Bouzid (tous des 0. Aïdoun), cacheraient leurs fusils dans la broussaille, près le marché situé à 1,200 mètres du bordj, qu’ils pilleraient les boutiques des marchands, qu’ils tueraient tous les Français isolés, et que le reste de la tribu, profitant du moment où le tumulte aurait attiré le chef d’annexe et les spahis sur le marché, se jetterait sur le hameau, sur le bordj et sur le camp.

Soit qu’ils n’aient rien su, ce qu’il est bien difficile d’admettre, soit plutôt que, partageant la conviction générale de notre impuissance, ils n’aient rien voulu dire, toujours est-il que les chefs et agents indigènes du pays n’avaient donné aucune indication sur ce qui se tramait contre nous.

Le capitaine Sergent, chef d'annexe, n’eut connaissance du complot que le 14 au matin, par un paysan des Ouled-Aïdoun n’ayant aucune attache administrative.

1 . Les Ouled-Aïdoun forment officiellement deux sections communales ou douarscommunes : les Ouled-Debbab (2,600 habitants); les Ouled-Ivacem (3,000 habitants).

Page 1